‹ La Robe brodée d'argentChapitre 42 sur 46 · XLI

XLI

Et l'heureux moment est arrivé. Séverin est parti pour la gare, et Léna fait tout ce qu'elle peut pour maintenir son père dans le calme. Elle s'étonne que ce soit si facile, et il en est effet surprenant que cette nature ardente et nerveuse supporte avec sérénité une joie aussi profonde, aussi inattendue.

--Léna, dit-il tout à coup avec un sourire, penses-tu que je vais revoir mon frère dans sa veste de drap, avec sa ceinture de coton lilas et son grand chapeau?

--Certes oui, père! S'agirait-il d'aller voir un roi, l'oncle Alain ne renierait jamais son costume... Et peut-être, ajouta-t-elle, hésitant légèrement, peut-être, pour lui faire plaisir, aurais-je dû remettre le mien...

--Non, répondit-il avec une décision très rare chez lui, non, Léna... C'est le passé, il est clos! Tu es entrée dans une autre sphère, tu es destinée à une autre vie, et dès la première heure, Alain doit le comprendre!

Elle le regarda, un peu surprise.

--Tu pourras le remettre une fois, ce cher costume, ajouta-t-il, s'il te plaît de te marier en Fouesnantaise, comme ta mère....

Elle ne discutait plus avec lui, et elle s'abstint de lui dire qu'elle ne se marierait jamais. Mais cette parole lui avait causé une involontaire souffrance...

Un silence presque absolu régnait maintenant sur la Riva, où passaient seuls quelques promeneurs tranquilles. Les gondoles se faisaient rares sur le canal, et les cloches des églises sonnant les heures étaient entendues clairement dans ce grand calme de la nuit.

Hervé commença tout à coup à s'agiter légèrement. Il s'était assis dans son atelier, et il demandait toujours plus de lumière. Il se levait pour aller à la grande fenêtre d'où il voyait glisser les petites lueurs sur l'eau, pour inspecter la table du souper, à laquelle Léna avait donné un air de fête. Il regarda sa fille, et parut satisfait: elle avait sa robe de drap noir, avec un de ces grands cols brodés qu'il aimait à lui voir. Il alla vers un long tube de verre émaillé dans lequel baignaient des roses. Il en choisit une d'un rouge éclatant, et l'attacha à son corsage sans qu'elle protestât: elle était une part du décor qu'aimaient ses yeux d'artiste.

Et enfin, l'attente eut un terme, et Séverin, étant monté le premier en messager, entra dans l'atelier et alla serrer la main du peintre.

--Ils sont là, et votre frère est plus ému encore que vous, dit-il gaiement.

--Cher Alain!...

Hervé se leva pour accueillir son frère, le chef de la famille.... Les deux frères se trouvèrent tout à coup en face l'un de l'autre, hésitants, éperdus, cherchant désespérément à se reconnaître.... Sur ces visages changés, vieillis, quelque chose demeurait, cependant, du passé: c'étaient les yeux, pareils de couleur, divers d'expression, toujours comme autrefois. Mais soudain, la même tendresse passionnée s'y peignit, prêtant à Hervé une énergie inaccoutumée, à Alain une émotion presque féminine.... Un moment, ils se ressemblèrent. Et ils s'étreignirent avec une joie poignante, pendant que Léna pleurait silencieusement.

...Quelques minutes se sont écoulées, Hervé est de nouveau assis dans son fauteuil, maintenant très calme. Seulement, ses traits se sont tirés et amincis. Alors, Alain cherche autour de lui, et reste un instant saisi de surprise, peut-être de désappointement, en voyant Léna venir à lui. Mais il a compris, lui aussi, qu'il faut accepter l'irrévocable. Après l'avoir embrassée, il la regarde d'un oeil perçant.

--Ah! c'est, du moins, ta robe d'autrefois!

--Et demain, je mettrai ma mante pour sortir avec vous, oncle Alain!

Il l'aime chèrement, et la pensée de la revoir a allégé les longues heures de voyage; cette tendresse secrète était, jusqu'ici, le défaut de cette cuirasse de fermeté, de sévérité dont il était revêtu. Et cependant ce n'est pas elle qui l'absorbe, qui le passionne en ce moment. Il n'a d'yeux que pour ce frère retrouvé; il s'assied près de lui, et il prend sa main transparente dans ses mains robustes et rugueuses à lui, avec la vague idée de lui communiquer de la vie, de la force, un fluide sauveur.

--Comme tu as supporté ce long voyage! dit Hervé avec admiration. On dirait que la fatigue n'a pas de prise sur ton corps de fer! Et ce cher Yves!... Ses travaux, à lui usent plus, je pense, que le labeur de la terre....

--Oui, mais on remporte des victoires! dit le maire avec effort.

Il cherche un moyen de dire à son frère qu'il regrette le passé.... L'abbé, qui le devine, s'éloigne un peu pour causer avec Léna et Séverin. Alors Alain se penche, une sueur venant à son front.

-C'est un doux, que l'abbé.... Mais il est dit que les doux posséderont la terre.... Et il est venu remuer la terre inculte de mon coeur, de ce coeur trop dur.... Il est prêtre, et nous devons l'écouter.... Tout est oublié, Hervé? dit-il d'une voix que la honte et l'angoisse étranglent.

Hervé passe son bras autour de ce cou robuste.

--J'avais des torts, et tu avais des droits! dit-il doucement.

Mais cette douceur même acheva de briser le coeur altier du maire.

--Hervé! ne parle pas ainsi! Maintenant je vois clair! Dis-moi que tu ne m'en veux pas!

--Mais je ne t'ai jamais blâmé, dit Hervé, dont les clairs yeux bleus eurent une lueur de tendresse.

Alors, la tête sur l'épaule de son frère, pendant deux ou trois secondes Alain pleura....

--Vous oubliez l'heure! dit l'abbé, se rapprochant. Pour moi je ne puis prendre ma part des bonnes choses qu'a préparées Léna, car il y a longtemps que minuit est passé, et je compte bien dire ma messe à Saint-Marc; mais le maire a grand'faim, j'en suis sûr....

--Vous n'allez pas nous quitter.... Vous avez été si bon! dit Léna à Séverin, qui prenait son chapeau pour partir.

Il la regarda.

--Faut-il vraiment que je reste?

--Oh! oui! Vous avez été pour nous le meilleur des amis!...

Encore une fois, il s'assit à sa table. Le curé causait avec Hervé, qui ne prenait rien, et Léna prit place entre son oncle et Séverin. Un poids était ôté de l'esprit du maire. Il lui semblait que de longues années de rancune étaient supprimées de sa vie, et, trompé lui aussi en voyant son frère debout, n'ayant d'ailleurs aucun point de repère pour constater que la maladie l'avait changé, il s'abandonnait à la joie de le revoir, au plaisir maintenant pleinement senti de retrouver sa nièce, et à la satisfaction intime d'une conscience apaisée.

Il sympathisa tout de suite avec Séverin, dont l'abbé lui avait parlé avec enthousiasme. Il lui exposa ses principes, le but auquel il avait voué sa vie; puis, se tournant vers sa nièce, il lui demanda à brûle-pourpoint si son père se plairait à la campagne.

--Car j'ai l'intention de vous ramener au Coatlanguy, naturellement! ajouta-t-il. Si tu n'as pu être la «fille d'honneur» de Loïzik, c'est toi qu'elle prendra comme marraine de son premier enfant, et Hervé aura peut-être le même succès, en peignant un baptême breton, que les journaux lui ont fait pour ton portrait en Fouesnantaise, Lénik....

Il allait inviter aussi Séverin dans un élan de cordialité; mais il se rappela à temps ce qu'il leur en avait coûté d'introduire au manoir «un monsieur de Paris,» et il retint à temps son invitation.

Il fut sensible à la pensée qu'avait eue Léna de lui faire des crêpes de dentelle, et désigna d'un geste un panier posé près de la porte.

--Si précipité qu'ait été mon départ, ma fille, la bonne petite Loïzik a pensé à toi. Il y a là du beurre frais et un gâteau.... Je crois que ce n'est pas le premier envoi qu'elle te fait.... on ne me trompe pas facilement, même quand il me plaît de fermer les yeux, dit-il en souriant.

· · ·

Une heure après, il dormait sur son oreiller de laine. Appuyé contre les nombreux coussins amoncelés sur son lit, son frère le regardait avec ravissement.

Léna pria une partie de la nuit. Quant à Séverin, il ne se coucha même pas, et demeura tranquillement à sa fenêtre, regardant briller les lumières sur le canal, puis épiant au ciel les premières lueurs de l'aurore.

De grand matin, la jeune fille conduisit à l'église le bon curé, qui poussait à chaque pas des exclamations de surprise. Il tomba à genoux au seuil de la basilique, pénétré d'une émotion profonde, presque inattendue, puis se dirigea vers la sacristie, pour montrer son _celebret_. Comme il revenait vers l'autel de la Nicopeja, revêtu des ornements sacerdotaux, Séverin, sortant de l'ombre, dit un mot aux choristes, et s'agenouilla sur la marche pour répondre la messe....

Tout cela était la réponse de la Sainte Vierge, de la Mère si tendre que Léna avait invoquée. Mais elle ne savait pas encore le sens complet de cette réponse, ni ce que signifiait, devant cet autel où elle était venue, désolée et éperdue, la présence inattendue de Séverin.