‹ La Robe brodée d'argentChapitre 45 sur 46 · XLIV

XLIV

SÉVERIN DE SALLES A LA COMTESSE BOLOMEI.

«Le Coatlanguy, 13 juillet 18..

«....Si hospitalière qu'ait été pour lui votre Italie, il ne pouvait dormir en terre étrangère, notre cher grand artiste.... Il a franchi une fois encore le seuil paternel, et a reposé une nuit sous les solives noircies qu'il avait revues dans ses rêves. Ses Bretons ont défilé pieusement devant son cercueil, tels qu'il les avait retracés sur les toiles que vous aimiez, et sa fille a suivi son convoi, couverte de sa mante, selon le rite du deuil de son pays.

»Vous avez été si secourable à ma chère Hélène, vous avez eu tant de part à ce qui nous a rapprochés et unis, que je sens le besoin de vous associer à toutes ces émotions, poignantes, à la vérité, mais sur lesquelles plane la douceur infinie de notre amour.

»Jamais je n'oublierai de quel coeur vous avez accueilli ma fiancée, de quelle main douce et habile vous avez façonné sa riche nature; jamais, surtout, je ne saurai trop vous dire merci, pour avoir déchiré les voiles qui me cachaient à moi-même l'aspiration de mon coeur.

»Je suis heureux, oh! profondément, avec quelque chose de plus intime, de plus haut, de plus sûr, que je n'avais pas connu dans le triste roman de ma jeunesse. Je m'appuie sur Léna comme sur le granit de son sol, et ce qui nous lie survit à ce monde.

»Que vous dirai-je du cadre étrange dans lequel, pour un peu de temps, je l'ai replacée? Avec votre largeur d'esprit, votre acuité de sentiment, votre sens subtil de la poésie, vous aimeriez ce cadre, si différent qu'il soit de votre patrie. Au sortir de vos palais de marbre, les murs gris de ce vieux château sont pauvres et sévères; les antiques bahuts sculptés semblent barbares auprès de vos cabinets incrustés, et les seuls tableaux qu'on y voie sont les paysages austères qui s'encadrent dans les fenêtres à meneaux: collines aux tons bruns et ternes, arbres grêles, ciel gris-perle, touffes d'ajoncs. Cependant, encore une fois, vous en goûteriez l'âpre poésie, de même que vous comprendriez ces rudes natures éprises de devoir, concentrant leur force en une idée qu'elles poursuivent sans dévier.

»Je sens par quelles racines, par quelles fibres ignorées d'elle-même Léna tient à ce sol qu'elle avait un jour rêvé de quitter; je ne l'en détacherai pas. J'y bâtirai pour elle une demeure où elle viendra, chaque année, dire à ses chers paysans que la Bretagne est la plus douce, la plus belle, la plus prenante des petites patries, et où un jour, je l'espère, nos enfants s'imprégneront de foi et de vaillance.

«J'aime cette vie rustique; il me plaît de voir Léna s'y reprendre avec joie, en attendant que je lui révèle le nouveau cadre où elle est appelée à se mouvoir, et auquel vous l'avez si délicatement préparée.

»Nos noces, qui sont prochaines, auront lieu sans faste, sauf pour les pauvres, conviés de toutes parts. Elle me mènera alors à travers son pays, que je dois connaître comme une patrie d'adoption; puis nous irons, l'automne venu, faire à Venise un double pèlerinage de souvenir et d'amitié.

»Chère comtesse, je mets à vos pieds l'hommage de mon respect très affectueux, et la gratitude de mon immense bonheur....

»P. S. Vous me demandez ce qu'a dit mon cousin Landry. Il m'a écrit une lettre où perce un regret amer. Mais je sais que chez lui tout est à fleur de peau, les chagrins comme les attachements, et sa mère lui arrangera, à mi-côte de l'amour, un avenir qui le consolera vite.»

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