‹ La Russie en 1839, Volume IVChapitre 5 sur 14 · V.

V.

La supériorité qu'Élisabeth avait sur ses frères fit que Melgunof observa cette princesse avec plus d'attention, et qu'il entra plus souvent en conversation avec elle. Entre autres choses, elle dit à Melgunof qu'avant que son père fût devenu aveugle, il s'était souvent adressé ainsi qu'eux à l'Impératrice, mais que leurs requêtes avaient été renvoyées; qu'ils n'osaient plus en adresser d'autres et craignaient d'avoir irrité Sa Majesté. Sur la demande de Melgunof en quoi consistaient ces pétitions, Élisabeth répondit: «Notre père et nous, quand nous étions encore jeunes, nous avons demandé qu'on nous élargit; quand notre père est devenu aveugle, et que nous sommes devenus grands, nous avons demandé la permission de nous promener, mais nous n'avons reçu aucune réponse là-dessus.»

Melgunof ayant assuré Élisabeth qu'elle avait tort de croire que l'Impératrice fût irritée contre eux, lui demanda: «Où donc votre père avait-il dessein d'aller avec vous?» Elle lui dit: «Notre père voulait s'en aller dans son pays; alors nous aurions bien désiré vivre dans le grand monde. Dans notre jeunesse, nous désirions encore acquérir l'usage du monde; mais dans notre situation actuelle, il ne nous reste plus rien à désirer, sinon de vivre et de mourir ici dans la solitude. Ici, par la grâce de l'Impératrice, notre bienfaitrice, nous sommes tout à fait contents. Jugez vous-même: pouvons-nous désirer quelque chose de plus? Nous sommes nés ici, nous sommes accoutumés à ces lieux, nous y avons vieilli. À présent nous n'avons pas besoin du monde, il nous serait même insupportable, car nous ne savons pas comment nous conduire avec les gens, et il est trop tard pour l'apprendre. Ainsi nous vous prions, ajouta-t-elle avec des larmes et des génuflexions, de nous recommander à la merci de Sa Majesté, afin qu'il nous soit permis seulement de sortir de la maison pour aller nous promener dans la prairie; nous avons entendu dire qu'il y a là des fleurs qu'on ne trouve pas dans notre jardin. Le lieutenant-colonel et les officiers qui sont dans ce moment auprès de nous sont mariés; nous demandons qu'on permette à leurs femmes de venir chez nous, et à nous d'aller chez elles pour passer le temps, car nous nous ennuyons quelquefois. Nous prions aussi qu'on nous donne un tailleur qui puisse coudre pour nous des habits. Par la grâce de l'Impératrice, on nous envoie de Pétersbourg des cornettes, des coiffes et des toques, mais nous ne nous en servons pas, parce que ni nous ni nos servantes nous ne savons comment les ajuster et les porter. Faites-nous la grâce de nous envoyer un homme qui sache nous conseiller en cela. Le bain dans le jardin est trop près de nos appartements de bois; nous craignons que le feu qu'on y allume ne nous incendie, ordonnez qu'on le transporte plus loin.» À la fin elle supplia avec larmes d'augmenter les appointements des domestiques et des servantes, et de leur permettre la libre sortie de la maison comme on l'avait permis aux autres employés. Elle ajouta: «Si vous nous accordez cela, nous serons satisfaits, et nous n'élèverons plus aucune difficulté, nous ne désirerons rien de plus, et nous serons contents de rester dans la même situation toute notre vie.»

Melgunof conseilla à Élisabeth d'écrire une pétition à l'Impératrice et d'y expliquer tout ce qu'elle désirait; mais elle n'y consentit pas. Elle écrivit seulement dans sa requête «qu'elle portait à l'Impératrice une reconnaissance d'esclave pour sa grâce suprême, et surtout parce qu'elle les avait confiés au grand homme lieutenant de Sa Majesté Alexis Petrowitsch Melgunof, qu'elle osait déposer sa demande aux pieds de l'Impératrice, et qu'Alexis Petrowitsch l'informerait de ce que contenait la pétition.»

Le dernier jour du séjour de Melgunof chez les princes et princesses, comme il prenait congé d'eux, ils se mirent à pleurer; en le reconduisant ils tombèrent à ses pieds, et la jeune sœur, au nom des autres, le conjura de ne pas oublier sa requête.

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