CXXX
Il faut revenir à Skarphjedin. Il sauta sur la poutre tout de suite après Kari; mais quand il vint à l'endroit où elle était le plus brûlée, elle s'écroula sous lui. Il tomba sur ses pieds et essaya d'escalader la muraille; et voici qu'un pan du mur tomba sur lui, et le rejeta au dedans. «Je vois bien à présent où j'en suis» dit Skarphjedin. Et il s'avança le long de la muraille. Gunnar, fils de Lambi, grimpe sur la muraille et voit Skarphjedin. «Voilà que tu pleures, Skarphjedin?» dit-il.--«Non pas, dit Skarphjedin; mais les yeux me font mal, c'est la vérité. Et toi, tu ris, à ce que je vois?»--«Oui certes, dit Gunnar, et je n'avais pas ri encore depuis que tu tuas Thrain au Markarfljot.»--«Voici un cadeau, dit Skarphjedin, qui t'en fera souvenir.» Il prit dans sa poche une grosse dent qu'il avait arrachée à Thrain, et la jeta à Gunnar. La dent lui entra dans l'oeil, qui vint pendre sur sa joue. Gunnar tomba du haut du mur.
Skarphjedin s'approcha de son frère Grim. Ils se mirent à piétiner sur le feu, en se tenant par la main. Quand ils furent au milieu de la salle, Grim tomba à terre, mort.
Alors Skarphjedin s'en alla vers le bout de la maison. À ce moment il y eut un grand fracas, et tout le toit s'effondra. Skarphjedin fut pris entre les décombres et le mur du pignon. Et il ne pouvait plus bouger de là.
Flosi et ses gens restèrent devant l'incendie jusqu'au matin. Et voici venir vers eux un homme à cheval. Flosi lui demanda son nom. Il s'appelait Geirmund et dit qu'il était parent des fils de Sigfus. «Vous avez fait là de grandes choses» dit-il. «On les appellera grandes, et mauvaises aussi, dit Flosi. Mais il n'y a plus rien à y faire maintenant.»--«Combien y en a-t-il de morts?» dit Geirmund. Flosi répondit: «Njal et Bergthora sont morts, et tous leurs fils, et Thord fils de Kari, et Kari fils de Sölmund, et Thord l'affranchi. Mais il peut y en avoir d'autres encore que nous ne savons pas.» Geirmund dit: «Il y en a un que tu nommes parmi les morts, et à qui j'ai parlé ce matin.»--«Qui donc?» dit Flosi. «Kari fils de Sölmund, dit Geirmund. Nous l'avons rencontré, moi et mon voisin Bard, et Bard lui a donné son cheval. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout brûlés.»--«Avait-il des armes?» demanda Flosi. «Il avait son épée Fjörsvafni, dit Geirmund, et la lame était toute bleue d'un côté. La voilà ramollie, lui avons-nous dit, moi et Bard. Il a répondu qu'il la tremperait pour la durcir dans le sang des fils de Sigfus et des autres qui ont mis le feu avec eux.»--«Qu'a-t-il dit de Skarphjedin?» demanda Flosi. «Il a dit, répondit Geirmund, que lui et Grim étaient en vie quand ils s'étaient séparés, mais qu'à présent ils devaient être morts.»
--«Tu nous as conté là une nouvelle, dit Flosi, qui ne nous promet ni paix ni repos; car celui qui nous a échappé est l'homme qui approchait le plus, en toutes choses, de Gunnar de Hlidarenda. Souvenez-vous de mes paroles, fils de Sigfus, et vous aussi, tous les autres: il y aura de telles représailles à cet incendie, que plus d'un y laissera sa tête, et d'autres tous leurs biens. Je doute qu'aucun de vous, fils de Sigfus, ose rester dans son domaine. Je vous offre donc à tous de venir chez moi, dans l'est, pour qu'un même sort nous frappe tous ensemble.» Ils le remercièrent de son offre, et dirent qu'ils l'acceptaient, Modolf fils de Ketil chanta:
«Un seul rejeton vit encore, de la maison de Njal. Tout le reste a été brûlé. Les vaillants fils de Sigfus ont accompli ce haut fait. La flamme est montée jusqu'au toit. La lueur de l'incendie a éclairé la maison. Voici vengé sur le fils de Gollnir le meurtre du brave Höskuld.»
«Vantons-nous d'autre chose, dit Flosi, que d'avoir brûlé Njal; car ce n'est pas un honneur pour nous.» Et il s'en alla vers le mur du pignon avec Glum fils d'Hildir, et quelques autres.
Glum dit: «Skarphjedin est-il mort à présent?» Les autres dirent qu'il devait l'être depuis longtemps. Par moments la flamme reprenait, et par moments s'éteignait tout à fait.
Et voici qu'ils entendirent en bas, du fond de l'incendie, une voix qui chantait:
«Vous auriez pleuré à chaudes larmes parmi le combat et le choc des épées, si mes amis et moi, nous avions pu nous acquérir de la gloire et marcher en avant, le tranchant de nos haches laissant des traces sanglantes.»
«Est-ce Skarphjedin vivant ou mort qui chante ainsi?» dit Grani, fils de Gunnar. «Peu nous importe» dit Flosi. «Cherchons les cadavres de Skarphjedin, et des autres qui ont brûlé ici.» dit Grani.--«Non pas, dit Flosi; il n'y a qu'un sot comme toi pour avoir une telle idée, au moment où dans le pays on se rassemble contre nous. Tel qui est à son aise à présent aura bientôt si grande peur qu'il ne saura où fuir. Voici mon avis, c'est que nous partions tous au plus vite.» Et Flosi s'en alla en hâte à l'endroit où étaient les chevaux, et tous les autres avec lui.
Flosi dit à Geirmund: «Ingjald est-il chez lui, à Kelda?» Geirmund dit qu'il croyait qu'il y était. «Cet homme, dit Flosi, a trahi son serment envers nous et manqué à la foi jurée.» Et se tournant vers les fils de Sigfus: «Que voulez-vous, dit-il, que nous fassions à Ingjald? Voulez-vous lui pardonner? Ou bien irons-nous l'attaquer et le tuer?» Ils dirent tous qu'il fallait l'attaquer et le tuer. Alors Flosi sauta sur son cheval, les autres aussi, et ils se mirent en route.
Flosi marchait le premier. Il alla droit vers la Ranga, et remonta le long de la rivière. Voici qu'il vit un homme qui chevauchait de l'autre côté. Il reconnut Ingjald de Kelda. Flosi l'appela. Ingjald s'arrêta et s'approcha du bord de la rivière. Flosi lui dit: «Tu as manqué à la parole que tu nous avais donnée et tu as forfait ta vie et tes biens. Voici les fils de Sigfus qui voudraient bien te tuer, mais moi je sais que tu t'es trouvé en un grand embarras, et je te donnerai la vie, si tu veux t'en remettre à mon jugement.»--«Avant de le faire, répondit Ingjald, il faut que j'aille trouver Kari. Quand aux fils de Sigfus, je leur répondrai que je n'ai pas plus peur d'eux qu'ils n'ont peur de moi.»--«Attends donc, dit Flosi, si tu n'as pas peur; je vais t'envoyer un message.»--«J'attends.» dit Ingjald.
Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait à côté de lui, et il avait un javelot à la main. C'était un des plus braves et des meilleurs dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lança à Ingjald: le javelot l'atteignit au côte gauche, traversa le bouclier au-dessous de la poignée et le fendit en deux, puis il entra dans la jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de la selle. «T'ai-je touché?» dit Flosi. «Tu m'as touché certes, dit Ingjald; mais c'est une égratignure et non une blessure.» Il arracha le javelot, et dit à Flosi: «Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un lâche.» Et il lui renvoya le javelot à travers la rivière. Flosi le voit venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrière. Le javelot le manque et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et Thorstein tombe mort, à bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher.
Flosi dit à ses hommes: «Nous avons fait là une grande perte, et nous pouvons dire qu'après cela nous sommes des gens voués au malheur. Voici mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De là nous pouvons voir toutes les chevauchées du district; car ils vont rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le dos au col de Trihyrning. De là, ils croiront encore que nous sommes entrés dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu'à notre pays. C'est de ce côté que le gros de leurs forces ira nous poursuivre. D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du côté de Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de Trihyrning, et d'y rester jusqu'à ce que le soleil se soit couché trois fois.»
Ils montèrent donc sur la montagne, et entrèrent dans un vallon qu'on a appelé depuis le vallon de Flosi. De là ils pouvaient voir toutes les allées et venues du pays.