‹ La Saga de NjalChapitre 129 sur 155 · CXXXII

CXXXII

Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: «car chacun croira, dit-il, à ce que tu diras avoir vu.» Hjalti dit qu'il irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter à l'église. Ils partirent donc, et ils étaient quinze hommes. Ils s'en allèrent à l'est, passant la Thjorsa; là ils rassemblèrent encore du monde, si bien qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal.

Ils arrivèrent à Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda à Kari à quel endroit devait être le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y eut beaucoup de cendre à ôter. Par dessous ils trouvèrent la peau, et elle était toute racornie par le feu. Ils l'ôtèrent, et dessous, Njal et sa femme étaient là tous deux, sans que le feu les eût touchés. Tous louèrent Dieu, et furent d'avis que c'était un grand prodige. On ôta le petit garçon qui était couché entre eux deux; de tout son corps il n'y avait de brûlé qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchèrent pour voir leurs cadavres.

«Que vous semble de ces cadavres?» dit Hjalti. «Nous attendons ton jugement» répondirent-ils. «Je vais dire en vérité ce que je pense, dit Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre, quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort.» Et ils dirent tous que c'était vrai.

Alors ils se mirent à la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur montrèrent l'endroit où Flosi et les siens avaient entendu chanter. À cet endroit, le toit et le mur du pignon s'étaient effondrés. C'est là que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent à l'ouvrage, et trouvèrent le corps de Skarphjedin. Il était debout, appuyé contre la muraille. Ses jambes étaient brûlées jusqu'aux genoux. Du reste de son corps, rien n'avait été touché par le feu. Il s'était mordu la lèvre. Ses yeux étaient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonflés. Il avait enfoncé sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'était trouvée ainsi à l'abri du feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: «Voici une arme rare; il y en a peu qui pourraient la porter.»--«Je sais un homme qui le pourra» dit Kari.--«Qui cela?» dit Hjalti.--«Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.»

Alors on ôta à Skarphjedin ses vêtements, que le feu n'avait pas brûlés. Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une marque entre les épaules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en forme de croix. Et les gens pensèrent que c'était lui qui s'était fait lui-même ces brûlures. Tous disaient qu'ils étaient plus à l'aise qu'ils n'auraient cru, près de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de lui.

Ils cherchèrent le corps de Grim, et le trouvèrent au milieu de la salle. En face de lui, au pied de la muraille de côté, on trouva Thord l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sæun, et trois hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta à l'église, puis Hjalti s'en retourna et Kari avec lui.

Il vint une enflure à la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le guérit, mais il boita depuis ce moment.

Kari alla à Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y était déjà, qui avait appris la nouvelle à son père. Asgrim reçut Kari à bras ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit. Asgrim fit la même offre à tous ceux qui avaient été à Bergthorsval. «L'offre est bonne, et j'accepte pour eux» dit Kari. Et ils vinrent tous chez Asgrim.

Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son père nourricier, était mort, brûlé dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla, et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait l'arrêter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrêta. Il se releva bientôt: «Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais j'espère me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux qui ont brûlé Njal.» Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait honte. «Je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit» fut sa réponse.

Asgrim demanda à Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de l'est. Kari dit que Mörd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir Skorargeir, et tous ses frères. Asgrim dit que c'était beaucoup. «Et quelle aide aurons-nous de toi?» dit Kari.--«La plus forte que je pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.»--«Fais ainsi, ce sera bien», dit Kari.--«J'ai parlé aussi, dit Asgrim, à Gissur le blanc. Je lui ai demandé son avis, et ce que nous avions à faire.»--«Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseillé?» Asgrim répondit: «Il a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors il nous fallait aller dans l'est et commencer la procédure contre Flosi pour le meurtre d'Helgi, prendre à témoins les voisins les plus proches, et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mêmes voisins à comparaître devant le tribunal. J'ai demandé à Gissur, qui avait à porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'était à Mörd à le faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui déplaira d'autant plus, a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourné mal pour lui. Mais il faut que Kari se fâche toutes les fois qu'il verra Mörd, et il finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voilà ce qu'a dit Gissur.» Kari répondit: «Nous suivrons tes conseils tant que nous pourrons, et c'est toi qui nous guideras.»

Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim s'éveilla une fois, et entendit que Kari était éveillé. «Ne peux-tu donc dormir la nuit?» dit Asgrim. Et Kari chanta:

«Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prière de ma femme; depuis qu'ils ont brûlé, l'automne passé, la maison de Njal, sans cesse je songe au mal qu'ils m'ont fait.»

Il n'y avait personne dont Kari parlât si souvent que de Njal et de Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non plus il ne faisait entendre de menaces contre eux.