CXXXVII
Il nous faut parler maintenant de Thorgeir Skorargeir. Il partit du pays de l'est avec une troupe nombreuse. Ses frères, Thorleif Krak et Thorgrim le grand, étaient avec lui. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Hof, chez Mörd fils de Valgard; et ils attendirent là qu'il fût prêt à partir. Mörd avait rassemblé tous les hommes en état de porter les armes, et il avait l'air d'un homme qui ne craint nulle chose. Ils se mirent en route, et passant la rivière, vinrent dans le pays de l'ouest. Là on attendit Hjalti fils de Skeggi. Il n'y avait pas longtemps qu'ils attendaient, quand il arriva. Ils l'accueillirent avec joie et ils marchèrent tous ensemble jusqu'à Reykja, dans le district de Biskupstunga. Là ils attendirent Asgrim fils d'Ellidagrim. Il vint se joindre à eux, et on fit route vers l'ouest, passant par la Bruara.
Asgrim leur dit ce qui s'était passé entre lui et Flosi. «J'espère, dit Thorgeir, que nous pourrons éprouver leur courage, avant que le ting n'ait pris fin.» Et ils continuèrent à marcher jusqu'à Beitivöll. Là, Gissur vint les joindre, avec beaucoup de monde. Et ils parlèrent longtemps tous ensemble.
Enfin ils arrivèrent à la plaine d'en haut: là, ils mirent tout leur monde en bataille, et descendirent ainsi vers le ting. Flosi et ses gens coururent aux armes, et peu s'en fallut qu'on n'en vint à combattre. Mais Asgrim et les siens ne s'y laissèrent pas amener, et vinrent tout droit à leurs huttes. Le jour se passa tranquillement, sans qu'ils eussent affaire les uns aux autres. Il était venu des chefs de tous les pays, et de mémoire d'homme on n'avait vu un ting aussi nombreux.
CXXXVIII
Il y avait un homme nommé Eyjolf. Il était fils de Bölverk, fils d'Eyjolf le rusé, de l'Otradal, fils de Thord Gellir, fils d'Oleif Feilar. La mère d'Eyjolf le rusé était Hrodny, fille de Skeggi, du Midfjord, fils de Skinabjörn, fils de Skutadarskeggi.
Eyjolf fils de Bölverk était un homme de grande importance, et fort instruit dans la loi. Il fut le troisième parmi les meilleurs hommes de loi de l'Islande. C'était l'homme le plus beau de visage qu'on pût voir. Il était grand et fort, et il avait tout ce qui fait les grands chefs, mais il était avare, comme tous ceux de sa famille.
Un jour, Flosi vint à la hutte de Bjarni fils de Brodhelgi. Bjarni le reçut à bras ouverts, et le fit asseoir à côté de lui. Ils parlèrent de bien des choses. Flosi dit à Bjarni: «Que me conseilles-tu de faire à présent?»--«Il est difficile, répondit Bjarni, de donner un conseil dans une affaire comme la tienne; mais le mieux serait, il me semble, d'aller demander du secours; car ils ont rassemblé de grandes forces contre vous. Je te demanderai aussi, Flosi, s'il y a parmi vos gens quelque homme bien versé dans la loi; car vous avez le choix entre deux choses: ou bien offrir la paix, ce qui serait, pour le mieux; ou bien défendre votre cause selon les lois, s'il y a des moyens de défense, mais il faudra de la hardiesse pour mener à bien ce parti. C'est, je crois, ce qu'il vous faut faire, car vous avez commencé fièrement, et il ne vous convient guère de vous rabaisser.»
--«Pour ce qui est d'hommes habiles dans la loi, répondit Flosi, je te dirai tout de suite que nous n'en avons point parmi les nôtres, si ce n'est Thorkel fils de Geitir, ton parent.»--«Nous n'avons pas à compter sur lui, dit Bjarni. Il est versé dans la loi, c'est vrai, mais il est d'une prudence telle qu'il ne servira de bouclier à personne. Il combattra pour toi comme le meilleur de tes hommes, car il est vaillant. Mais je te le dis, celui qui produira un moyen de défense dans l'affaire de l'incendie est un homme mort, et je ne me soucie pas que ce soit mon parent Thorkel. Il faut donc que nous cherchions ailleurs.»
Flosi dit qu'il ne savait en aucune façon quels étaient les meilleurs hommes de loi. Bjarni lui dit: «Il y a un homme nommé Eyjolf, fils de Bölverk. C'est le meilleur homme de loi des districts des fjords de l'ouest. Nous aurons à lui donner beaucoup d'argent, si nous voulons l'avoir pour nous dans cette affaire. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. Il faudra aussi que nous allions en armes à toutes les séances du tribunal, et que nous nous montrions aussi prudents que possible, en sorte que nous n'en venions aux mains que si nous avons à nous défendre. Maintenant, je vais aller avec toi demander du secours; car je crois que nous n'avons pas longtemps à rester tranquilles.»
Alors il sortirent de la hutte, et allèrent chez ceux de l'Öxfjord. Bjarni parla à Lyting, et à Blæing, et à Hroa fils d'Arnstein, et il eut vite fait d'obtenir d'eux ce qu'il demandait. Ensuite, ils allèrent trouver Kol, fils de Vigaskuta, et Eyvind fils de Thorkel, fils d'Askel le godi. Ils leur demandèrent du secours, et les autres s'en défendirent longtemps. À la fin pourtant, ils acceptèrent trois marcs d'argent, et promirent d'être avec Flosi dans son affaire.
Après cela, Flosi et Bjarni allèrent aux huttes de ceux de Ljosvatn, et là, ils s'arrêtèrent longtemps. Flosi leur demanda du secours. Mais ils firent toutes sortes de difficultés. Alors Flosi entra dans une grande colère: «Vous êtes de méchantes gens, dit-il. Là-bas, dans votre pays, vous êtes avides et injustes, et au ting vous refusez votre aide à ceux qui vous la demandent. Vous en aurez honte et reproches à ce ting même, si vous ne vous souvenez plus des injures dont Skarphjedin vous a couverts, vous autres gens de Ljosvatn.» Après quoi, baissant la voix, il leur offrit de l'argent pour avoir leur aide, et à force de belles paroles, il leur fit promettre qu'ils la donneraient. Ils s'enhardirent si bien qu'ils dirent que si Flosi en avait besoin, ils combattraient avec lui.
«Voilà qui va bien, dit Bjarni à Flosi. Tu es un grand chef et un homme hardi. Tu vas droit devant toi, et tu ne ménages personne.»
Ils s'en allèrent de là, et prirent à l'ouest, passant l'Öxara. Ils vinrent à la hutte de ceux de Hlad. Il y avait beaucoup d'hommes dehors devant la porte. L'un d'eux avait un manteau d'écarlate sur les épaules et un bandeau d'or autour de la tête. Il tenait à la main une hache incrustée d'argent. «Cela se trouve bien, dit Bjarni. Voilà Eyjolf fils de Bölverk, si tu veux lui parler, Flosi.» Ils allèrent donc trouver Eyjolf et le saluèrent. Eyjolf reconnut de suite Bjarni, et lui fit bon accueil. Bjarni prit Eyjolf par la main, et le conduisit dans l'Almannagja. Les hommes de Bjarni et ceux de Flosi marchaient derrière eux. Les hommes d'Eyjolf étaient aussi venus avec lui.
Bjarni les mena sur le bord d'en haut, et leur dit de rester là, et de regarder autour d'eux. Lui et Flosi avec Eyjolf s'en allèrent jusqu'à l'endroit, où le chemin commence à descendre le long du précipice. «Voilà un bon endroit pour s'asseoir, dit Flosi, et d'où on peut voir au loin.» Et ils s'assirent. Ils étaient quatre en tout.
Bjarni dit à Eyjolf: «Nous sommes venus te trouver, mon ami; parce que nous avons grand besoin de ton aide en beaucoup de choses.»--«Il ne manque pas de vaillants hommes au ting, répondit Eyjolf; et vous n'aurez pas de peine à trouver quelqu'un qui vous aide mieux que moi.»--«Non pas, dit Bjarni. Sur beaucoup de points, tu n'as pas ici ton pareil. D'abord tu es d'aussi bonne race que tous ceux qui descendent de Ragnar Lodbrok. Ensuite tes ancêtres ont été souvent parties dans de grands procès, soit au ting, soit là-bas dans les districts, et toujours ils ont eu le dessus. Nous ne doutons pas que tu n'aies comme eux la victoire dans les procès auxquels tu te mêleras.»--«Tu parles bien, Bjarni, dit Eyjolf; mais je ne sais pas ce que j'ai à faire dans tout ceci.» Alors Flosi dit: «Voilà trop de paroles pour en venir à ce que nous avons en tête. Nous sommes venus te demander ton aide, Eyjolf; nous te prions d'être avec nous dans notre affaire, de venir avec nous devant le tribunal, et de trouver des moyens de défense, s'il y en a, de les présenter en notre lieu et place et de nous aider en toute circonstance qui puisse se produire devant ce ting.»
Alors Eyjolf sauta sur ses pieds, tout en colère: «Je ne permets à personne, dit-il, de se servir de moi comme d'un bouffon, et de me mettre en avant, quand je n'en ai pas envie. Je vois bien à présent où vous vouliez en venir avec toutes vos belles paroles.» Halbjörn le fort le prit par la main et le força à s'asseoir entre lui et Bjarni: «L'arbre ne tombe pas du premier coup, mon ami, lui dit-il; assieds-toi près de nous d'abord.» Flosi ôta de son bras un anneau d'or, et dit: «Je veux te donner cet anneau, Eyjolf, en retour de ton amitié et de ton aide, et par là, je te montrerai que je ne me moque pas de toi. Tu feras bien d'accepter cet anneau, car il n'y a nul homme ici au ting, à qui j'aie fait jamais un présent semblable.» L'anneau était si beau, si large et si bien travaillé, qu'il valait bien douze cents aunes de drap. Halbjörn le passa au bras d'Eyjolf. «Je crois, dit Eyjolf, que je vais accepter cet anneau, puisque tu agis si bien avec moi. Tu peux compter que je me chargerai de trouver des moyens de défense, et de faire tout ce qu'il faudra.»--« Vous vous êtes bien conduits tous les deux, dit Bjarni; et nous voici, Halbjörn et moi, tout trouvés pour être témoins qu'Eyjolf s'est chargé de l'affaire.»
Alors Eyjolf se leva, Flosi aussi, et ils se donnèrent la main. Eyjolf prit sur lui, des mains de Flosi, toute la conduite de la défense, et de tout nouveau procès qui pourrait résulter des moyens présentés; car il arrive souvent que la défense dans une cause devient poursuite dans une autre. Il se chargea de même de toutes les preuves à présenter dans cette affaire, soit devant le tribunal de district, soit devant le cinquième tribunal. Flosi lui délégua ses droits selon la loi, et Eyjolf les accepta selon la loi.
Alors Eyjolf dit à Flosi et à Bjarni: «Voici que je me suis chargé de l'affaire, comme vous m'en aviez prié. Mais je veux que pour l'instant vous teniez ceci caché. Si l'affaire vient devant le cinquième tribunal, gardez-vous bien de dire que vous m'avez fait un présent pour avoir mon secours.»
Alors Flosi se leva, et aussi Bjarni, et les autres. Flosi et Bjarni retournèrent chacun dans sa hutte. Mais Eyjolf vint à la hutte de Snorri le godi, et il s'assit à côté de lui. Ils parlèrent de bien des choses. Snorri prit le bras d'Eyjolf, releva sa manche, et vit qu'il avait un large anneau d'or. «As-tu acheté cet anneau, ou te l'a-t-on donné?» dit Snorri. Eyjolf ne trouvait rien à dire, et se taisait.--«Je vois bien, dit Snorri, que c'est un présent qu'on t'a fait. Puisse cet anneau ne pas te coûter la vie.» Eyjolf sauta de son siège et s'en alla, sans dire un mot. En le voyant se lever en telle hâte Snorri dit: «Je crois qu'avant que ce ting n'ait pris fin, tu sauras quel cadeau tu as accepté là.» Et Eyjolf s'en retourna dans sa hutte.