CXLIV
Asgrim et Mörd envoyèrent dire à Thorhal dans quel mauvais pas ils se trouvaient. «C'est dommage, dit Thorhal, que j'aie été si loin, car jamais l'affaire n'aurait pris cette tournure si j'avais été là. Je vois maintenant où ils veulent en venir: ils veulent vous citer devant le cinquième tribunal pour procédure illégale. Sans doute ils tâcheront aussi de partager les juges dans l'affaire d'incendie, de manière qu'il ne puisse y avoir de jugement; car leur conduite fait assez voir qu'ils ne reculeront devant aucun méfait. Retourne-t'en au plus vite, et dis à Mörd qu'il les cite tous en justice, Flosi et Eyjolf, pour avoir introduit de l'argent dans les choses de la justice, ce qui est un cas de bannissement. Après cela, il faut qu'il les cite une seconde fois pour avoir produit des témoins qui n'avaient rien à faire dans leur cause, par quoi ils se sont rendus coupables d'illégalité dans la procédure. Dis-leur que voici mes paroles: Si deux actions en bannissement sont intentées à la fois contre un homme, on doit le condamner à la peine de la proscription. Et il faut vous hâter d'introduire votre affaire les premiers, pour être les premiers à poursuivre et à obtenir jugement.».
Le messager s'en alla, et dit tout à Mörd et à Asgrim. Ils allèrent au tertre de la loi. Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je cite Flosi fils de Thord, en justice, pour avoir donné de l'argent, ici même au ting, à Eyjolf fils de Bölverk, afin d'avoir son aide. Je dis que pour cette cause il mérite d'être condamné à la peine du bannissement, qu'on ne puisse aider à sa fuite ou lui donner asile que si l'amende du rachat est comptée dans son entier devant le tribunal qui connaît des affaires de bannissement, qu'autrement il sera réduit entièrement à la condition de proscrit. Je dis que tous ses biens doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié pour les juges du tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis. Je le cite, pour cette affaire, devant le cinquième tribunal, à qui il appartient d'en connaître, selon la loi. Je le cite en jugement, et j'appelle sur lui une sentence entière de proscription. Je le cite selon la loi. Je le cite de manière que tous puissent m'entendre, au tertre de la loi.»
Puis il fit une citation semblable à Eyjolf fils de Bölverk, pour avoir accepté de l'argent. Et il le cita pour cette cause devant le cinquième tribunal.
Après cela, il cita une seconde fois Flosi et Eyjolf en justice, pour avoir produit au ting des témoins qui, selon la loi, n'avaient rien à faire avec leur cause, et s'être par là rendus coupables d'illégalité devant le ting. Et il dit que c'était là pour eux un cas de bannissement.
Ils s'en allèrent, et vinrent à l'Assemblée de la loi. Là se tenait le cinquième tribunal.
Voici ce qui se passa au tribunal du quartier de l'Est, après qu'Asgrim et Mörd l'eurent quitté. Les juges ne purent s'entendre pour le jugement à prononcer: les uns voulant juger en faveur de Flosi, les autres en faveur de Mörd et d'Asgrim. Flosi et Eyjolf cherchèrent à partager le tribunal, et ils s'attardèrent à cela, pendant que Mörd les citait en justice, tous les deux. Bientôt on vint leur dire qu'ils avaient été cités tous deux, au tertre de la loi, devant le cinquième tribunal, et que chacun d'eux était sous le coup de deux accusations.
«C'est grand dommage, dit Eyjolf, que nous nous soyons attardés ici: nous leur avons laissé le temps de nous citer en justice les premiers. Je reconnais bien l'adresse de Thorhal. Il n'a pas son pareil en habileté. Voilà qu'ils ont droit maintenant de porter leur cause avant nous devant le tribunal, et c'était pour eux chose fort importante. Allons pourtant au tertre de la loi, et portons plainte contre eux à notre tour, si peu que cela puisse nous servir.»
Ils allèrent donc au tertre de la loi, et Eyjolf cita Mörd et Asgrim en justice, pour illégalité devant le ting. Après cela, ils vinrent au cinquième tribunal.
Revenons à Mörd et à Asgrim. Quand ils arrivèrent devant le cinquième tribunal, Mörd prit des témoins, et les somma d'entendre son serment, et son exposé de l'affaire, ainsi que toute la procédure qu'il se proposait d'entamer contre Flosi et Eyjolf. Il déclara qu'il faisait cette sommation selon la loi, devant le tribunal et de manière que les juges pussent l'entendre de leur place au tribunal.
Au cinquième tribunal il fallait faire confirmer les serments par témoins, qui prêtaient serment à leur tour. Mörd prit donc des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je prête serment ainsi qu'il est d'usage au cinquième tribunal. Je prie Dieu de m'aider dans ce monde et dans l'autre, aussi vraiment que je vais poursuivre cette affaire en la manière la plus juste, la plus véridique, et la plus conforme à la loi. Je tiens Flosi pour véritablement coupable en cette affaire, et j'en ferai la preuve. Pour moi, ni je n'ai acheté la justice dans cette affaire, ni ne veux l'acheter; ni je n'ai reçu de l'argent, ni n'en recevrai, soit légalement soit illégalement.»
Alors les deux témoins jurés de Mörd s'avancèrent devant le tribunal, et prirent des témoins à leur tour: «Vous nous êtes témoins, dirent-ils, que nous prêtons serment sur le livre, le serment conforme à la loi. Nous prions Dieu de nous aider dans ce monde et dans l'autre, aussi vraiment que nous affirmons ceci, sur notre honneur d'hommes libres: à savoir que nous croyons que Mörd poursuivra cette affaire en la manière la plus juste, la plus véridique, et la plus conforme à la loi. Et nous affirmons que ni il n'a acheté la justice dans cette affaire, ni ne l'achètera, que ni il n'a accepté d'argent, ni n'en acceptera, soit légalement soit illégalement.»
Mörd avait cité les deux voisins les plus proches de Thingvalla pour faire leur déclaration dans cette affaire.
Mörd prit des témoins, et déclara qu'il portait devant le tribunal les quatre actions qu'il venait d'intenter à Flosi et à Eyjolf. Et dans son exposé de ces affaires, il se servit des termes mêmes qu'il avait employés pour sa citation, il dit qu'il portait ces actions en bannissement, ainsi formulées, devant le cinquième tribunal, comme il l'avait déclaré en citant Flosi en justice.
Mörd prit des témoins, et somma les neuf voisins d'aller s'asseoir à l'Ouest, sur le bord de la rivière.
Mörd prit encore des témoins, et somma Flosi et Eyjolf de récuser les voisins. Ils s'approchèrent d'eux, et les examinèrent, mais ils ne purent arriver à en récuser aucun, ils s'en revinrent donc, et ils étaient fort mécontents.
Mörd prit des témoins et somma les neuf voisins de faire la déclaration pour laquelle il les avait cités devant le tribunal, et de la faire soit pour Flosi soit contre lui.
Les voisins de Mörd s'avancèrent devant le tribunal: l'un d'eux prononça la déclaration, et les autres la confirmèrent tout d'une voix. Ils dirent qu'ils avaient tous prêté le serment exigé par le cinquième tribunal, qu'ils déclaraient Flosi véritablement coupable dans cette affaire, et qu'ils faisaient contre lui leur déclaration. Ils dirent qu'ils déposaient leur déclaration, ainsi conçue, devant le cinquième tribunal, à la charge de ce même homme que Mörd avait déjà chargé des poursuites. Après cela, ils firent les autres déclarations auxquelles ils étaient obligés pour les autres affaires. Et tout cela se passa selon la loi.
Eyjolf fils de Bölverk et Flosi faisaient grande attention à ce qui se passait pour tâcher d'y trouver un défaut; mais ils n'arrivaient à rien.
Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que ces neuf voisins, que j'ai cités pour déposer dans ces affaires, quand j'ai entamé les poursuites contre Flosi fils de Thord et Eyjolf fils de Bölverk, ont fait leur déclaration, et les ont déclarés tous deux coupables dans ces affaires.» Et il réclama leur témoignage en sa faveur.
Une seconde fois Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre, à qui il aurait, selon la loi, remis sa défense, de venir la présenter ici; car voici terminée toute la procédure en cette affaire: sommation faite d'entendre le serment, le serment prêté, la cause exposée, les témoignages de la citation en justice produits, les voisins invités à prendre place, sommation faite à eux d'avoir à prononcer leur déclaration, la déclaration faite, et témoins pris de la déclaration.» Et il dit qu'il réclamait leur témoignage en sa faveur, au sujet de toute cette procédure accomplie.
Alors celui à la charge duquel l'affaire avait été engagée, se leva, et résuma la cause.
Il rappela d'abord que Mörd avait sommé le tribunal d'entendre son serment, et aussi son exposé de l'affaire, et tout le reste de la procédure. Il rappela ensuite que Mörd avait prêté serment, et aussi ses témoins jurés. Puis il rappela que Mörd avait exposé l'affaire, et il s'exprima de telle sorte qu'il employa pour le rappeler les mêmes paroles dont Mörd s'était servi pour son exposé de l'affaire, et auparavant pour citer Flosi en justice «et il a dit, ajouta-t-il, qu'il portait cette affaire, ainsi engagée, devant le cinquième tribunal, comme il l'avait déclaré en citant son adversaire en justice.» Il rappela encore que Mörd avait produit les témoins de la citation en justice, et il répéta toutes les paroles dont il s'était servi pour sa citation, et qu'ils avaient répétées en déposant leur témoignage, «et que je répète à mon tour, ajouta-t-il, dans mon résumé de l'affaire. Et ils ont déposé, dit-il encore, ce témoignage ainsi conçu, devant le cinquième tribunal, comme Mörd l'avait déclaré en citant Flosi en justice.» Après cela, il rappela que Mörd avait invité les voisins à prendre place. Puis il rappela qu'il avait sommé Flosi d'entendre leur déclaration: «lui ou tout autre à qui il aurait remis sa défense.» Ensuite il rappela que les voisins s'étaient avancés devant le tribunal, qu'ils avaient fait leur déclaration, et qu'ils avaient déclaré Flosi véritablement coupable «et ils ont, dit-il, déposé cette déclaration des neuf voisins, ainsi conçue, devant le cinquième tribunal.» Alors il rappela que Mörd avait pris des témoins comme quoi la déclaration avait été faite. Il rappela encore que Mörd avait pris des témoins de toute la procédure suivie, et qu'il avait sommé Flosi de présenter sa défense.
Alors Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je fais interdiction à Flosi fils de Thord, ou à quiconque a pris en main sa défense en son lieu et place, de venir présenter maintenant aucun moyen de défense; car voici terminée toute la procédure qu'il y avait à suivre dans cette affaire, et la cause, ainsi que toute la procédure suivie, a été résumée.» Et celui qui faisait le résumé répéta encore ce dernier témoignage.
Mörd prit des témoins, et fit sommation aux juges de prononcer leur jugement dans cette affaire. Gissur le blanc lui dit: «Il te reste encore quelque chose à faire, Mörd; tu sais que quatre fois douze n'ont pas le droit de juger.»
Flosi dit à Eyjolf: «Qu'allons-nous faire maintenant?»--«C'est difficile à dire, répondit Eyjolf; je crois pourtant qu'il nous faut attendre, car j'imagine qu'ils vont faire une faute dans la conduite de leur affaire; Mörd a sommé les juges d'avoir à juger sur l'heure. Ils ont maintenant, lui et les siens, à faire sortir six membres du tribunal. Après quoi ils prendront des témoins, et nous inviteront à en faire sortir six autres. Mais nous n'en ferons rien; et alors ils auraient eux-mêmes à en faire sortir six, mais il est probable qu'ils ne s'en aviseront pas. Et s'ils ne le font pas, toute leur affaire est réduite à néant; car il faut trois fois douze juges seulement pour juger dans une affaire.»
«Tu es un homme sage, Eyjolf, dit Flosi, et il n'y en a pas beaucoup qui l'emportent sur toi.»
Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je fais sortir du tribunal les six hommes que voici» et il les nomma tous par leur nom; «Je vous interdis de siéger au tribunal, leur dit-il. Je vous fais sortir selon la coutume de l'Alting et la loi du pays.» Après cela, il invita Flosi et Eyjolf, devant témoins, à en faire sortir six autres. Mais ils refusèrent de le faire.
Alors Mörd dit aux juges de prononcer leur jugement. Et quand le jugement fut prononcé, Eyjolf prit des témoins, et déclara le jugement nul, ainsi que tout ce qui avait été fait, pour ce motif, que trois fois et demi douze avaient jugé, quand trois fois douze seulement avaient droit de le faire: «Et maintenant, dit-il, nous allons introduire nos poursuites devant le cinquième tribunal, et nous allons faire en sorte qu'ils soient proscrits.»
Gissur le blanc dit à Mörd, fils de Valgard: «C'est trop de négligence à toi d'avoir commis une faute pareille. Et cela est grand dommage. Qu'allons-nous faire maintenant, cousin Asgrim?»--«Il nous faut envoyer quelqu'un vers Thorhal mon fils, dit Asgrim, et savoir ce qu'il va nous conseiller.»