CLVII
Aux Orkneys le jarl Sigurd, fils de Hlödvir, s'apprêtait à partir. Flosi lui offrit d'aller avec lui. Le jarl ne le voulut pas, disant qu'il avait son pèlerinage à accomplir. Alors Flosi lui offrit quinze de ses hommes pour l'accompagner, et le jarl accepta. Flosi partit avec le jarl Gilli pour les îles du Sud.
Thorstein, fils de Hal de Sida, vint avec le jarl Sigurd, et aussi Hrafn le rouge, et Erling de Straumey. Le jarl ne voulut pas qu'Harek vînt avec lui, mais il lui promit qu'il serait le premier à avoir des nouvelles.
Le jarl Sigurd arriva devant Dublin, avec toute son armée, le jour des Rameaux. Brodir était déjà là, avec tout son monde. Brodir jeta un sort, pour savoir comment tournerait la bataille. La réponse fut que si on se battait le vendredi saint, le roi Brjan serait tué, et aurait pourtant la victoire; mais si on se battait avant, tous ceux qui étaient contre lui, périraient. Et Brodir dit qu'il fallait choisir le vendredi pour livrer bataille.
Le cinquième jour de la semaine, il vint un homme à cheval trouver Kormlöd. Il montait un cheval gris pommelé, et il tenait à la main une hallebarde. Il resta longtemps à parler à Brodir et à Kormlöd.
Le roi Brjan était dans l'enceinte du burg avec toute son armée. Le vendredi saint, l'armée sortit, et des deux côtés, on se mit en bataille. Brodir était à l'une des ailes, le roi Sigtryg à l'autre. Le jarl Sigurd était au milieu.
Revenons au roi Brjan. Il ne voulait pas se battre le vendredi saint. On fit autour de lui un rempart de boucliers, et l'armée se rangea en avant de ce rempart. Ulf Hræda était à l'aile qui faisait face à Brodir. À l'autre aile étaient Uspak et les fils du roi Brjan; ils avaient Sigtryg en face d'eux. Au centre de l'armée était Kerthjalfad, et on portait les bannières devant lui.
Et voici que les deux armées se heurtèrent, et il y eut une mêlée terrible. Brodir s'avançait à travers l'autre armée, abattant tous ceux qu'il trouvait devant lui. Et sur lui le fer ne mordait pas. Ulf Hræda courut à sa rencontre et le frappa trois fois de sa lance, si rudement, qu'à chaque fois Brodir tomba. Il eut grand'peine à se remettre sur ses pieds; et sitôt qu'il fut debout, il s'enfuit dans les bois.
Le jarl Sigurd avait un rude combat contre Kerthjalfad. Kerthjalfad allait de l'avant, tuant tous ceux qu'il trouvait sur son passage. Il rompit l'aile du jarl Sigurd jusqu'à la bannière, et tua celui qui la portait. Le jarl mit un autre homme à la place de celui-là; à ce moment, le combat devint plus rude que jamais. Kerthjalfad frappa à mort, de sa hache, celui qui avait pris la bannière, et, après lui, tous ceux qui s'approchaient. Alors le jarl Sigurd dit à Thorstein, fils de Hal de Sida, de porter la bannière. Thorstein vint pour la prendre. «Ne prends pas la bannière, Thorstein, dit Amundi le blanc; tous ceux qui l'ont portée ont été tués.»--«Hrafn le rouge, dit le jarl, prends-la, toi.»--«Porte toi-même tes diableries» répondit Hrafn. «Il faut donc, dit le jarl, que le mendiant et la besace aillent ensemble.» Il détacha la bannière de la hampe, et la mit sous ses vêtements. Un instant après, Amundi le blanc fut tué. Le jarl Sigurd à son tour fut percé d'un coup de lance.
Uspak s'avançait à travers l'armée ennemie. Il avait reçu une blessure profonde, et les deux fils du roi Brjan étaient tombés à ses côtés. Le roi Sigtryg prit la fuite devant lui. Alors toute l'armée se débanda. Thorstein, fils de Hal de Sida, s'arrêta pendant que les autres fuyaient, pour attacher la courroie de son soulier. «Pourquoi ne cours-tu pas comme eux?» demanda Kerthjalfad.--«Parce que je n'arriverais pas chez moi ce soir, dit Thorstein, ma demeure est en Islande.» Kerthjalfad lui donna la paix.
Hrafn le rouge était venu dans sa fuite sur le bord d'une rivière. Il lui sembla qu'il voyait au fond les tourments de l'enfer, et des diables qui voulaient le tirer à eux. «Apôtre Pierre, cria-t-il, ton chien que voici est allé deux fois à Rome; il ira une troisième fois si tu viens à son secours.» Alors les diables le laissèrent aller, et Hrafn put passer la rivière.
À ce moment, Brodir vit que l'armée du roi Brjan poursuivait les fuyards, et qu'il restait peu de monde auprès du rempart de boucliers. Il sortit du bois en courant, renversa les boucliers, et frappa le roi. Takt, le jeune fils du roi Brjan, étendit le bras. Le coup lui emporta le bras, et la tête du roi. Le sang du roi coula sur le bras mutilé de son fils, et la blessure guérit à l'instant. Alors Brodir cria à haute voix: «Allez-vous dire les uns aux autres que Brodir a tué Brjan.»
On courut après ceux qui poursuivaient les fuyards, et on leur dit que le roi Brjan était mort. Ulf Hræda et Kerthjalfad revinrent aussitôt en arrière. Ils firent un cercle autour de Brodir et des siens, et les firent tomber, en jetant de grosses branches sur eux. De la sorte Brodir fut pris vivant. Ulf Hræda lui ouvrit le ventre et le fit tourner autour d'un arbre, de manière à lui tirer du corps tous ses boyaux. Et Brodir ne mourut que quand ils furent tous sortis, jusqu'au dernier. Tous ses hommes furent tués avec lui.
Les gens du roi Brjan prirent son cadavre, et lui donnèrent la sépulture. La tête du roi s'était rattachée au tronc.
Il périt à la bataille du roi Brjan quinze des hommes de l'incendie. Ce jour-là, tombèrent aussi Halldor, fils de Gudmund le puissant, et Erling de Straumey.
Voici ce qui arriva, le vendredi saint, à Katanes. Un homme nommé Dörrud, sortit de chez lui ce jour-là. Il vit des gens à cheval au nombre de douze, s'en aller vers une maison, où ils disparurent dans la salle des femmes. Dörrud vint à la maison, et regarda par une fente qui était là. Il vit que c'étaient des femmes qui étaient dedans, auprès d'un métier à tisser. Ce métier avait des têtes d'hommes en guise de poids, et des boyaux humains, pour trame et pour fil. Les montants du métier étaient des épées, et les navettes, des flèches.
Et les femmes chantaient:
«Voyez, notre trame est tendue pour les guerriers qui vont tomber. Nos fils sont comme une nuée d'où il pleut du sang. Nos trames grisâtres sont tendues comme des javelots qu'on lance; nous, les amies d'Odin le tueur d'hommes, nous y ferons passer un fil rouge.
«Notre trame est faite de boyaux humains, et nos poids sont des têtes d'hommes. Des lances arrosées de sang forment notre métier, nos navettes sont des flèches, et nous tissons avec des épées la toile des combats.
«Voici Hild qui vient pour tisser, et Hjörthrimul, Sangrid et Svipul; comme leur métier va résonner quand les épées seront tirées! Les boucliers craqueront, et l'arme qui brise les casques entrera en danse.
«Tissons, tissons la toile des combats. Tissons-la pour le jeune roi. Nous irons de l'avant, et nous entrerons dans la mêlée quand viendront nos amis, pour frapper de grands coups.
«Tissons, tissons la toile des combats. Combattons aux côtés du roi. Les guerriers verront des boucliers sanglants, quand Gunn et Göndul viendront pour le protéger.
«Tissons, tissons la toile des combats, là où flotte la bannière des braves. N'épargnons la vie de personne; les Valkyres ont le droit de choisir leurs morts.
«Des hommes vont venir faire la loi dans ce pays, qui habitaient jadis des récifs escarpés. Un roi puissant, je vous l'annonce, est voué à la mort, et un jarl va tomber devant la pointe d'une épée.
«Un deuil amer va fondre sur l'Irlande; et les hommes en garderont la mémoire, longtemps; voilà notre toile tissée: le champ de bataille est couvert de sang; tout le pays résonne du bruit des armes.
«C'est une chose effrayante à voir, que les nuées sanglantes qui passent dans le ciel. L'air sera teint du sang des morts, quand sera accompli ce que nous chantons là.
«Nous saluons le jeune roi: nous lui chantons, joyeuses, notre chant de victoire. Que celui-là s'en souvienne, qui nous écoute. Il redira aux siens la chanson des lances.
«Et maintenant, à cheval! Courons à bride abattue, l'épée tirée, loin, loin d'ici!»
Elles renversèrent le métier, et le brisèrent; et chacune d'elles garda le morceau qu'elle tenait à la main. Dörrud quitta la fente et retourna chez lui. Les femmes montèrent à cheval, et s'en allèrent, six au Sud, six au Nord.
Pareille chose arriva à Brand, fils de Gneisti, aux îles Feröe.
À Svinafell, en Islande, il tomba, le vendredi saint, une pluie de sang sur la chasuble du prêtre qui fut obligé de l'ôter. À Thvatta, le vendredi saint, il sembla au prêtre qu'il voyait les abîmes de la mer tout contre l'autel, et il vit au fond des choses si effroyables qu'il fut longtemps avant de pouvoir chanter sa messe.
Aux Orkneys, voici ce qui arriva. Il sembla à Harek qu'il voyait le jarl Sigurd, et quelques autres avec lui. Harek monta à cheval, et vint à la rencontre du jarl. Des gens les virent se joindre, et s'en aller derrière une colline. Depuis on ne les revit plus, et jamais on ne put trouver aucune trace d'Harek.
Aux îles du Sud, le jarl Gilli rêva qu'un homme venait à lui. Cet homme se nommait Herfinn, et dit qu'il arrivait d'Irlande. Le jarl lui demanda des nouvelles de là-bas. Et l'homme chanta:
«J'étais là, quand les guerriers ont livré bataille, quand les épées ont retenti sur la côte d'Irlande. Là-bas, quand les boucliers se sont choqués, un grand bruit s'est fait entendre, le bruit du fer qui résonnait sur les casques. Rude a été le combat. Sigurd est tombé au plus fort de la mêlée. Le sang a coulé de mainte blessure. Brjan est mort, et pourtant vainqueur.»
Flosi et le jarl parlèrent ensemble, longtemps, de ce songe. Une semaine après, Hrafn le rouge arriva, qui leur dit toutes les nouvelles de la bataille du roi Brjan: la mort du roi et du jarl Sigurd, celle de Brodir et des autres pirates. «Et que me diras-tu de mes hommes?» dit Flosi. «Ils ont été tués, tous, dit Hrafn; mais Thorstein ton beau-frère, a reçu la paix de Kerthjalfad, et il est maintenant auprès de lui. Halldor, fils de Gudmund, est mort.»
Flosi dit au jarl qu'il voulait partir: «Car j'ai, dit-il à accomplir mon pèlerinage.» Le jarl lui dit qu'il ferait comme il voudrait: il lui donna un vaisseau, beaucoup d'argent, et tout ce dont il avait besoin. Ils firent voile vers le Bretland et s'y arrêtèrent quelque temps.