LXXXVII
Il y avait un homme nommé Kolbein fils d'Arnljot. Il était du pays de Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce même été où Thrain et les fils de Njal s'en allèrent à l'étranger. Il passa l'hiver à l'est dans le Breiddal. L'été d'après, il vint mettre son vaisseau en état de partir, à Gautavik. Comme ils étaient tout prêts, il vint à eux un homme qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. «Je m'appelle Hrap» dit l'homme.--«De qui es-tu fils?» dit Kobein. Hrap répondit: «Je suis fils d'Örgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.»--«Que veux-tu de moi?» dit Kolbein.--«Je veux te prier, dit Hrap, de me faire passer la mer.»--«Quel besoin en as-tu?» dit Kolbein.--«J'ai tué un homme» dit Hrap.--«Qui as-tu tué? dit Kolbein, et à qui appartient la vengeance?»--Hrap répondit: «Celui que j'ai tué s'appelait Örlyg fils d'Örlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du Vapnfjord.»--«S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera à fuir» dit Kolbein. Hrap répondit: «Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour payer mon voyage.» Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui.
Peu après, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En route, Hrap manqua de vivres: il s'assit à côté de ceux qui étaient le plus près de lui, mais ils se levèrent en lui disant des injures. On en vint aux coups, et Hrap eut bientôt fait d'abattre deux hommes. On le dit à Kolbein, il offrit à Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta.
Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre près d'Agdanes. Alors Kolbein demande à Hrap: «Où est cet argent que tu m'as promis pour ma peine?»--«Là-bas en Islande» dit Hrap.--«Tu en tromperas encore plus d'un après moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te remettre ta dette.» Hrap lui fit ses remerciements: «Et maintenant, que me conseilles-tu de faire?» dit-il.--«Ceci d'abord, dit Kolbein, de quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de méchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne trompe jamais un maître qui t'aura fait du bien.» Après cela Hrap alla à terre avec ses armes; il avait à la main une grande hache avec un manche bardé de fer.
Il s'en va, jusqu'à ce qu'il arrive chez Gudbrand, à Dal. Gudbrand était grand ami du jarl Hakon. Ils avaient à eux deux un temple en commun; et on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl fût là. C'était un des deux plus grands temples de Norvège, l'autre était à Hlad. Le fils de Gudbrand s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun.
Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand de le prendre avec lui. Gudbrand dit: «Tu ne me fais pas l'effet d'un hôte qui porte bonheur»--«Et moi il me semble qu'on a grandement menti sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renommée. Je dirai le contraire, si tu ne veux pas de moi.»--«Il faut donc que tu restes» dit Gudbrand.--«Où sera ma place?» dit Hrap.--«Sur le banc le plus bas, dit Gudbrand, juste en face de mon siège.» Et Hrap alla s'asseoir. Il savait conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir, et beaucoup d'autres aussi; mais bientôt plusieurs furent d'avis qu'il raillait trop. Il en vint aussi à entrer en conversation avec Gudrun, fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la séduire. Quand Gudbrand s'en aperçut, il fit à Gudrun de grands reproches d'avoir parlé à Hrap, et lui défendit d'entrer en conversation avec lui, à moins que tout le monde ne pût les entendre. Elle fit d'abord de bonnes promesses, mais bientôt ils recommencèrent. Alors Gudbrand donna ordre à Asvard son intendant, de la suivre partout où elle irait.
Un jour il arriva qu'elle demanda à aller dans un bois de noisetiers, pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met à leur recherche, et les trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena à l'écart avec lui. Asvard courut après elle et les trouva tous deux couchés dans un fourré. Il vient à eux, la hache levée, et veut frapper Hrap à la jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe par derrière et le fend en deux.
Gudrun dit: «Après ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester chez mon père davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire encore: c'est que je suis enceinte.» Hrap répond: «Il ne l'apprendra pas par un autre que par moi. Je vais à la maison, et je lui dirai les deux nouvelles.»--«Alors tu ne t'en iras pas vivant» dit-elle.--«J'en courrai le risque» dit-il. Il la conduisit chez les femmes, après quoi il entra dans la maison. Gudbrand était assis sur son siège; il y avait peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avança vers lui, levant haut sa hache. «Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache?» demanda Gudbrand.--«C'est que je l'ai essayée sur le dos d'Asvard, ton intendant», dit Hrap.--«Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois avoir faite là, dit Gudbrand; je suis sûr que tu l'as tué.»--«C'est la vérité» dit Hrap.--«Qu'y a-t-il eu entre vous?» dit Gudbrand.--«Cela vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une jambe»--«Mais qu'avais-tu fait?»--«Une chose qui ne le regardait pas» dit Hrap.--«Il faut pourtant que tu le dises» dit Gudbrand. Hrap répondit: «Si tu veux le savoir, j'étais couché auprès de ta fille Gudrun et cela ne lui a pas plu.»--«Debout! mes hommes, dit Gudbrand, emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.»--«Notre alliance ne me profitera donc guère, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants que cela puisse être fait aussi vite que tu crois.»
Ils s'étaient levés, mais il leur échappa en courant. Ils se mirent à sa poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir. Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva point, car le bois était grand et épais.
Hrap s'en alla dans le bois jusqu'à une clairière. Il trouva là un domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il demanda son nom à cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il habitait si loin des autres hommes. «Pour avoir à disputer le moins possible avec eux» répondit-il.--«Nous perdons notre temps en paroles inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'étais chez Gudbrand à Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tué son intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'étais proscrit pour quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dénoncerai, ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici.» Tofi répondit: «Tu as dit vrai; j'ai enlevé la femme qui est ici avec moi, et bien des gens ont été à ma recherche.» Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison était petite, mais bien bâtie. Tofi dit à sa femme qu'il avait pris Hrap avec lui. «Il arrivera malheur à plus d'un, à cause de cet homme, dit-elle; mais c'est à toi de décider».
Hrap resta donc là. Il allait et venait beaucoup, et n'était jamais à la maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le père et le fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivèrent jamais à s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-année.
Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le jarl fit déclarer Hrap proscrit, et mit sa tête à prix. Il promit en outre de se mettre lui-même à sa recherche, mais il n'en fit rien; il pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se tenait si peu sur ses gardes.
LXXXVIII
Cet été là les fils de Njal arrivèrent en Norvège, venant des îles Orkneys. Ils vinrent aux foires qui se tiennent là, et y attendirent Kari fils de Sölmund, comme il était convenu entre eux.
En même temps, Thrain fils de Sigfus mettait son vaisseau en état de partir pour l'Islande, et il avait presque fini. À ce moment, le jarl Hakon vint à un festin chez Gudbrand. Pendant la nuit, Hrap le meurtrier vint au temple du jarl et de Gudbrand. Il entra. Il vit, assise dans le temple, Thorgerd la fiancée, aussi grande qu'un homme de haute taille. Elle avait un large anneau d'or au bras, et un voile sur la tête. Il lui arrache son voile et lui prend son anneau. Il voit encore le char de Thor et vient lui prendre un autre anneau d'or. Puis il en prit un troisième à Irpa. Après quoi il les traîna tous dehors et leur prit tous leurs vêtements. Ensuite il mit le feu au temple, qui brûla tout entier. Il s'en alla là-dessus. Le jour commençait à poindre. Comme il traversait un champ, six hommes armés sautèrent sur lui, et l'attaquèrent. Il se défendit bien, et voici quelle fut l'issue du combat: Hrap avait tué trois hommes, blessé Thrand à mort, les deux autres s'enfuirent vers le bois, et nul ne resta pour en porter la nouvelle au jarl. Il s'approcha de Thrand et lui dit: «Il est en mon pouvoir de te tuer, mais je ne le ferai pas: je me souviendrai mieux que vous de notre alliance.» Là-dessus il veut s'enfuir vers le bois. Mais il voit des hommes entre le bois et lui. Il n'ose donc s'en aller de ce côté. Il se couche à terre, sous un fourré, et y reste quelque temps caché.
Le jarl Hakon et Gudbrand s'en allèrent ce matin-là de bonne heure à leur temple. Ils le trouvèrent brûlé, les trois dieux dehors et tous les objets précieux disparus. «Nos dieux sont de puissants dieux, dit Gudbrand; ils sont sortis tout seuls du feu.»--«Ce ne sont pas les dieux qui ont fait cela, dit le jarl, c'est un homme qui a brûlé le temple, et qui les a mis dehors. Mais les dieux ne se vengent jamais sur l'heure. L'homme qui a fait cette chose sera chassé du Valhal, et n'y viendra jamais.»
À ce moment, quatre des hommes du jarl arrivèrent en courant, apportant de mauvaises nouvelles. Ils dirent qu'ils avaient trouvé dans le champ trois hommes tués, et Thrand blessé à mort. «Qui peut avoir fait cela? dit le jarl.--«Hrap le meurtrier» dirent-ils.--«Alors c'est lui qui a brûlé le temple» dit le jarl. Et ils furent d'avis que c'était à croire.--«Où peut-il être?» dit le jarl.--«Thrand a dit, répondirent-ils, qu'il s'était couché à terre dans un fourré.» Le jarl y courut, mais Hrap était parti. Il envoya des gens pour le chercher, et ils ne le trouvèrent pas. Alors le jarl se mit lui-même à sa poursuite, et il donna l'ordre de se reposer d'abord. Il s'en alla tout seul loin des autres hommes, défendant que personne le suivît, et resta quelque temps à l'écart. Il se mit à genoux, tenant ses mains devant ses yeux. Après quoi il revint vers les siens. «Venez avec moi» leur dit-il, et ils le suivirent. Il s'en alla dans un autre sens que celui où ils avaient marché d'abord, et vint à une petite vallée. Et voici que Hrap sauta sur ses pieds devant eux: c'était là qu'il s'était caché. Le jarl dit à ses hommes de courir après lui. Mais Hrap était si agile, qu'ils ne purent pas l'approcher. Il courut jusqu'à Hlad. Il y avait là, tout prêts à mettre à la voile, Thrain fils de Sigfus, et aussi les fils de Njal. Hrap court là où sont les fils de Njal: «Sauvez-moi, braves hommes, dit-il, car le jarl veut me tuer.» Helgi le regarda, et dit: «Tu m'as l'air d'un homme de malheur, et qui n'aura pas affaire à toi s'en trouvera bien.»--«Puisse-t-il donc vous arriver toutes sortes de maux à cause de moi» dit Hrap.--«Nous sommes gens à t'en donner ta récompense, dit Helgi, et cela avant longtemps.»
Alors Hrap alla trouver Thrain fils de Sigfus, et lui demanda son aide, «Qu'as-tu fait?» dit Thrain.--Hrap répondit: «J'ai brûlé le temple du jarl, et j'ai tué quelques-uns de ses hommes, et il sera bientôt ici, car il s'est mis lui-même à ma poursuite.»--«Il ne convient guère que je te cache, dit Thrain, après tout ce que le jarl a fait pour moi.» Alors Hrap montra à Thrain les joyaux qu'il avait pris dans le temple, et offrit de les lui donner. Thrain dit qu'il n'en voulait pas, à moins de lui donner autre chose on échange. «Je vais donc rester ici, dit Hrap, et ils me tueront sous tes yeux, et tu peux t'attendre à être la risée de tout le monde.» À ce moment, ils voient le jarl et ses hommes qui s'approchent. Alors Thrain se décida à prendre Hrap avec lui. Il fit détacher une barque qui l'amena sur son vaisseau. «Et voici, dit-il, le meilleur endroit pour te cacher: nous allons défoncer deux tonneaux, et tu te mettras dedans.» Ainsi fut fait. Hrap entra dans les tonneaux, qui furent attachés ensemble et jetés par dessus bord.
Et voici que le jarl arrive avec sa troupe auprès des fils de Njal; il leur demande si Hrap est venu là. Ils disent que oui. Le jarl demande où il est allé ensuite. Ils disent qu'ils n'y ont pas pris garde. «Je comblerai d'honneurs, dit le jarl, celui qui me dira où est Hrap.»
Grim dit tout bas à Helgi: «Pourquoi ne le dirions-nous pas? Je ne sais pas si Thrain nous le revaudra jamais.»--«Et pourtant nous ne devons pas le dire, répondit Helgi, car il y va de sa vie.» Grim dit: «Il se peut que le jarl se venge sur nous; car il est si fort en colère qu'il faut bien qu'il s'en prenne à quelqu'un.»--«N'y prenons pas garde, dit Helgi, mais levons l'ancre et allons nous en au large dès que nous aurons bon vent.»--«N'attendrons-nous pas Kari? dit Grim.--«Ce n'est pas de cela que je m'inquiète à présent» dit Helgi. Ils levèrent donc l'ancre, et restèrent à l'abri d'une île, attendant un vent favorable.
Le jarl s'était approché de tous les hommes de l'équipage, pour les questionner; mais ils répondirent tous qu'ils ne savaient rien de Hrap. Alors le jarl dit: «Allons trouver mon ami Thrain, il nous livrera l'homme s'il sait où il est.» Ils prirent un bateau long, et vinrent aborder le vaisseau de Thrain. Thrain voit le jarl venir, il se lève, et le salue d'un air gracieux. «Nous cherchons, dit le jarl, un homme qui se nomme Hrap, et qui est d'Islande. Il nous a fait tout le mal possible. Nous venons vous prier de nous le livrer, ou de nous dire ce qu'il est devenu.» Thrain répondit: «Vous savez, seigneur, que j'ai tué celui que vous aviez proscrit, au risque de ma vie, et que j'ai reçu de vous, en récompense, de grands honneurs.»--«Tu en auras de plus grands encore» dit le jarl. Thrain tenait conseil en lui-même; il ne savait pas bien comment le jarl prendrait la chose. Il finit pourtant par nier que Hrap fût là, et dit au jarl de chercher. Le jarl chercha quelque peu, après quoi il revint à terre. Il s'en alla à l'écart des autres, et il était si fort en colère que personne n'osait lui parler.
«Menez-moi vers les fils de Njal, dit le jarl. Je les forcerai bien à me dire la vérité.« On lui dit qu'ils étaient au large. «Il n'y a donc rien à faire, dit le jarl, mais il y avait deux tonnes d'eau le long du vaisseau de Thrain, où un homme pouvait bien se tenir caché. Si Thrain a caché Hrap, c'est là qu'il était. Allons une seconde fois trouver Thrain.»
Thrain voit que le jarl fait mine de revenir: «Il était bien en colère tout à l'heure, dit-il, mais il va l'être moitié plus encore. Il y va de la vie de tous ceux qui sont sur le vaisseau, si l'un de nous lui dit un seul mot de Hrap.» Ils promirent de se taire, car chacun avait grand'peur pour soi. On retira quelques sacs de la cale, et Hrap se mit à leur place; puis ils le couvrirent avec d'autres sacs légers. Et voici que le jarl arrive comme ils venaient de finir. Thrain salua le jarl, qui lui rendit son salut, mais au bout d'un instant seulement. Ils virent que le jarl était grandement en colère. Il dit à Thrain: «Livre-moi Hrap; car je sais que tu l'as caché.»--«Où l'aurais-je caché, seigneur?» dit Thrain.--«Tu le sais mieux que personne, dit le jarl; mais s'il faut que je le dise, je crois que tu l'avais caché tout à l'heure dans ces tonnes d'eau qui étaient le long du vaisseau.»--«Je ne tiens pas, seigneur, à passer pour menteur à vos yeux, dit Thrain; j'aime mieux que vous cherchiez dans mon vaisseau.» Le jarl monta sur le vaisseau; il chercha, et ne trouva rien. «M'en tenez-vous quitte maintenant, seigneur? dit Thrain.»--«Point du tout, dit le jarl; mais je ne sais pourquoi nous ne pouvons pas le trouver: il m'a semblé que je voyais clair dans tout ceci sitôt que j'ai été à terre; mais depuis que je suis ici je ne vois plus rien.» Et il fait de nouveau ramer vers le rivage. Il était si fort en colère qu'il n'y avait pas à lui parler. Son fils Svein était avec lui. «C'est une étrange façon de faire, dit-il, que de décharger sa colère sur des gens qui n'ont rien fait de mal».
Alors le jarl s'éloigna encore des autres, puis il revint et dit: «Aux rames encore une fois, et allons les retrouver». Ainsi fut fait. «Où donc était-il caché?» dit Svein. «Cela importe peu à présent, dit le jarl, car il ne doit plus y être. Il y avait deux sacs près de l'ouverture de la cale, et Hrap était dans la cale à leur place.»
«Voici qu'ils remettent leur barque à l'eau, dit Thrain, ils vont revenir vers nous. Il faut le faire sortir de la cale, et mettre autre chose à la place; mais nous laisserons les deux sacs dehors.» Ils le firent. Alors Thrain dit: «Cachons Hrap dans la voile qui est roulée autour de la vergue.» Et ainsi fut fait. À ce moment le jarl arrive. Il était plus en colère que jamais: «Me livreras-tu cet homme maintenant, Thrain? dit-il. C'est sérieux cette fois.»--«Il y a longtemps que je vous l'aurais livré, répond Thrain s'il était en mon pouvoir; mais où pourrait-il être?»--«Dans la cale» dit le jarl.»--Pourquoi ne l'y avez vous pas cherché?» dit Thrain.--«L'idée ne nous en est pas venue» dit le jarl. Ils cherchèrent alors dans tout le vaisseau, mais ils ne le trouvèrent point. Thrain dit: «M'en tenez-vous quitte à présent, seigneur?»--«Certes non, dit le jarl, car je sais que tu as caché cet homme, bien que je n'arrive pas à le trouver. Mais j'aime mieux te voir traître envers moi que de l'être envers toi.» Et il retourna à terre.
«Maintenant je sais, dit le jarl, où Thrain avait caché Hrap.»--«Où donc?» dit son fils Svein.--«Dans la voile, dit le jarl, qui était roulée autour de la vergue.»
À ce moment, le vent se leva. Thrain mit à la voile et sortit du fjord, s'en allant vers la pleine mer. Il cria au jarl en s'éloignant (et longtemps après on le racontait encore): «Le vautour a déployé ses ailes et Thrain ne cédera pas.» Le jarl entendit les paroles de Thrain: «Il va se passer bien des choses, dit-il; et ce n'est pas parce que je n'ai pas su voir à temps, mais l'alliance qu'ils ont faite entre eux les conduira tous deux à la mort.»
Thrain ne fut pas longtemps en mer. Il arriva en Islande, et rentra dans son domaine. Hrap était avec Thrain, et passa l'hiver chez lui. Au printemps Thrain lui donna un domaine qu'on appela Hrapstad, et Hrap s'y établit. Mais il était tout le temps à Grjota, et les gens trouvaient qu'il y gâtait tout. Quelques-uns disaient même qu'il y avait de l'amitié entre lui et Halgerd, et qu'il l'avait séduite; mais d'autres disaient le contraire. Thrain donna son vaisseau à Mörd Urækja son parent. Ce Mörd est celui qui tua Od fils d'Haldor, à Gautavik dans l'est, sur le Berufjörd.
Tous les parents de Thrain le reconnaissaient pour leur chef.