XCI
Hrap avait son domaine à Hrapstad; mais il était toujours à Grjota, et on disait qu'il y gâtait tout. Thrain était bien avec lui.
Un jour il arriva que Ketil de Mörk était à Bergthorshval. Les fils de Njal vinrent à parler des maux qu'ils avaient soufferts, et dirent qu'ils auraient fort à se plaindre de Thrain, s'ils voulaient. Njal fut d'avis que Ketil devait parler de la chose avec son frère Thrain. Il le promit. Et il fut convenu qu'il le ferait à son loisir.
Peu de temps après, Ketil parla à Thrain. Les fils de Njal vinrent l'interroger. Mais il dit qu'il ne pouvait pas répéter grand'chose de ce qui s'était passé entre eux: «Car j'ai bien vu, dit-il, que Thrain trouvait que je mets trop d'importance à ma parenté avec vous.» On n'en dit pas plus long; mais il sembla aux fils de Njal que l'affaire prenait une mauvaise tournure. Ils demandèrent conseil à leur père, disant qu'ils n'avaient pas envie d'en rester là. Njal répondit: «Ceci n'est pas un cas sans précédent. Si vous les tuez, cela passera pour un meurtre sans cause. Voici donc mon conseil: envoyez-leur pour leur parler, le plus de gens que vous pourrez, de façon qu'il y ait le plus de témoins possible, s'ils répondent mal. Que Kari porte la parole; car c'est un homme qui saura s'y prendre. Votre désaccord ne fera que croître, car ils entasseront injures sur injures, quand ils verront que d'autres s'en mêlent: ce sont des gens sans raison. Il se peut qu'on dise que mes fils sont lents à l'action; mais laissez dire pour un temps, car toute chose faite peut être envisagée de deux manières. Pourtant il faut en dire assez pour qu'on sache que vous irez de l'avant, si on vous traite mal. Si vous m'aviez demandé conseil tout d'abord, on n'aurait jamais parlé de ceci et vous n'en auriez eu nulle honte. Mais à présent vous voici dans un grand embarras, et vos affronts ne feront qu'augmenter, si bien que vous n'aurez plus qu'à entrer en querelle et à recourir aux armes; et il est difficile de dire ce qui en sortira.» Ils n'en dirent pas davantage. Et bien des gens commençaient à parler de tout ceci.
Un jour les deux frères vinrent demander à Kari d'aller à Grjota. Kari dit qu'il aurait mieux aimé un autre voyage, mais qu'il irait, si c'était l'avis de Njal. Kari s'en va donc trouver Thrain. Ils parlent de l'affaire, et chacun l'envisage à sa façon. Kari revient, et les fils de Njal lui demandent ce qu'ils ont dit, lui et Thrain. Kari dit qu'il ne répétera pas leurs paroles: «Car je m'attends, ajoute-t-il, à ce qu'il vous les redise à vous-mêmes.»
Thrain avait dans son domaine seize hommes exercés aux armes; huit d'entre eux le suivaient partout où il allait. Il était magnifique, et il chevauchait toujours vêtu d'un manteau bleu, et un casque doré en tête. Il tenait à la main sa lance présent du jarl, et un beau bouclier; son épée pendait à sa ceinture. Il avait avec lui, dans toutes ses courses, Gunnar fils de Lambi, Lambi fils de Sigurd et Grani fils de Gunnar de Hlidarenda. Mais Hrap le meurtrier se tenait plus près de lui qu'eux tous. Hrap avait un serviteur nommé Lodin; Lodin était aussi de la suite de Thrain, ainsi que son frère Tjörvi. C'étaient Hrap le meurtrier et Grani fils de Gunnar, qui voulaient le plus de mal aux fils de Njal et qui empêchaient qu'on leur offrît ni paix ni amende.
Les fils de Njal demandèrent à Kari de venir avec eux à Grjota. Il dit qu'il voulait bien: «Car il est bon, ajouta-t-il, que vous entendiez la réponse de Thrain. Ils se préparèrent donc, les quatre fils de Njal, et Kari le cinquième. Ils partent pour Grjota. Il y avait devant la maison un large porche, où nombre d'hommes pouvaient se ranger. Une femme qui était dehors les vit venir et le dit à Thrain. Il donna ordre à ses hommes de se mettre sous le porche et de prendre leurs armes. Ainsi firent-ils. Thrain était au milieu, devant la porte. À ses côtés se tenaient Hrap le meurtrier et Grani, fils de Gunnar, après eux Gunnar, fils de Lambi, puis Lodin et Tjörvi, puis Lambi fils de Sigurd, puis le reste; car tous les hommes étaient à la maison.
Skarphjedin et les siens s'avancent. Il vient le premier, puis Kari, puis Höskuld, puis Grim, puis Helgi. Et quand ils furent devant la porte, aucun de ceux qui étaient là ne leur fit de salut: «Soyons tous les bienvenus» dit alors Skarphjedin.
Halgerd était sous le porche, et elle parlait tout bas à Hrap: «Nul de ceux qui sont ici ne vous appellera bienvenus» dit-elle.--«Je me soucie peu de tes paroles, dit Skarphjedin, car tu n'es qu'une femme de rien et une prostituée.» Et Skarphjedin chanta.
«Tes paroles, femme couverte d'or, ne viennent pas jusqu'à nous, des guerriers tels que nous sommes; je vais nourrir aujourd'hui les loups et les aigles. Tu n'es qu'une femme qu'on jette dans un coin, une coureuse, et une prostituée. Nous, quand nous courons la mer sur nos vaisseaux, nous sommes de la race d'Odin.»
«Tu me paieras cela avant de t'en retourner» dit Halgerd.
Alors Helgi prit la parole et dit: «Je suis venu te demander, Thrain, si tu veux m'offrir quelque dédommagement pour les maux que j'ai soufferts en Norvège à cause de toi.» Thrain répondit: «Je ne savais pas encore que toi et tes frères vous faisiez argent de votre bravoure. Jusqu'à quand allez-vous me réclamer cette amende?»--«Bien des gens sont d'avis que tu nous dois un accommodement, dit Helgi, car ta vie était en jeu alors.»--«C'est la chance qui a décidé, dit Hrap, et ceux-là ont eu les coups qui devaient les avoir; les mauvais traitements ont été pour vous, et nous nous en sommes tirés.»--Mauvaise chance pour Thrain, dit Helgi, d'avoir rompu sa foi envers le jarl, en se chargeant de toi.»--«Ne vas-tu pas me réclamer une amende aussi? dit Hrap; je vais te payer de la bonne façon.»--«Si nous avons des démêlés, dit Helgi, ce n'est pas toi qui en profiteras.»--«Ne perds pas ton temps à parler à Hrap, dit Skarphjedin, change lui plutôt sa peau grise contre une rouge.»--«Tais-toi, Skarphjedin, dit Hrap; je ne me ferai pas faute de te jeter ma hache à la tête.»--«On verra bien, dit Skarphjedin, qui de nous deux mettra des pierres sur la tête de l'autre.»--«Partez d'ici, gens à la barbe de fumier, cria Halgerd; c'est ainsi que nous vous appellerons toujours à présent; et votre père, le drôle sans barbe.» Et avant qu'ils fussent partis tous les autres avaient redit les paroles d'Halgerd, hormis Thrain. Il leur défendit de les répéter.
Les fils de Njal s'en allèrent, et revinrent à la maison. Ils dirent à leur père ce qui s'était passé, «Avez vous pris des témoins des paroles qui ont été dites?» demanda Njal.--«Aucun, dit Skarphjedin; nous n'avons nulle envie de poursuivre l'affaire autrement que par les armes.»--«Personne ne croira que vous osiez lever la main» dit Bergthora.--«Attends, femme, dit Kari, avant d'exciter tes fils; ils ont assez envie d'aller de l'avant». Après cela, ils parlèrent encore longtemps, tous, à voix basse, le père, les fils, et Kari.