L'ACHETEUR.
Tu veux donc me ruiner comme Job?
PHOTINE.
Un jeune homme est assis près du puits de Jacob! Il se nomme Jésus. Il revient de Judée. J'ai refusé d'abord l'eau qu'il m'a demandée. Mais alors il m'a dit, debout dans son manteau, Des paroles du Ciel à propos de cette eau!...
UNE FEMME, à un marchand.
Les beaux colliers!
UNE AUTRE FEMME.
D'où viennent-ils?
LE MARCHAND.
De Phénicie!
PHOTINE.
Pourquoi ne pas vouloir que ce soit le Messie?
UN JEUNE HOMME.
Le Messie? Il viendra quand pourriront nos os!
UN AUTRE, en entraînant plusieurs.
Venez donc par ici voir un combat d'oiseaux!
PHOTINE.
Écoutez donc, ô misérable populace! J'apporte une nouvelle immense!...
UN MARCHAND.
Elle nous lasse!
UN AUTRE MARCHAND.
Tais-toi!
PHOTINE.
Je ne peux plus me taire!
PREMIER MARCHAND.
Non! Assez De cris!
PHOTINE.
Je ne peux plus me taire, car je sais!... Je dois crier,--qu'on me repousse, qu'on me foule!-- Mon devoir est d'aller crier parmi la foule: Près du Puits de Jacob un jeune homme est assis! Ses cheveux ont la couleur blonde; On croit voir l'arc-en-ciel qui rassure le monde Dans chacun de ses beaux sourcils.
Grave, il reçoit, tenant une invisible palme, L'ombre d'un invisible dais. On le reconnaîtrait entre mille à son calme, Et c'est Celui que j'attendais!
Un vent d'été, porteur d'un chant lointain, qui passe Dans un troène d'En-Gaddi, La flûte se mêlant aux fleurs dans l'air tiédi, C'est à quoi fait penser sa grâce!
Et quant à sa douceur, elle est divine, elle est... Comme une plume de colombe, Qui, blanche, quand l'oiseau se penche, sur du lait, D'une blancheur dans l'autre tombe!
UN MARCHAND.
Elle ameute la foule!...
UN AUTRE MARCHAND.
Et distrait les chalands!
UN HOMME, amèrement, aux marchands.
Oui, qu'importe l'espoir des plus vastes élans, Pourvu que l'on achète et pourvu que l'on vende!...
UN AUTRE, au prêtre qui descend, attiré par le bruit.
On nous parle du Christ!
LE PRÊTRE.
Qui?
PHOTINE.
Moi!
LE PRÊTRE.
L'audace est grande! Parler du Christ! Sais-tu seulement ce que c'est? Seul il peut en parler, l'homme pieux qui sait Tous les oracles de jadis, les phrases dites Par les prophètes saints, les promesses écrites... Les choses qu'une femme, enfin, ne sait jamais!
PHOTINE.
Tu t'avances beaucoup, prêtre, si tu l'affirmes! Il est écrit: «Quand Dieu viendra sur les sommets, Les aveugles verront la danse des infirmes Et les sourds entendront l'hosannah des muets!»
LE PRÊTRE.
C'est un texte, en effet, qu'elle nous paraphrase!
UN VIEILLARD.
Eh quoi! cette ignorante?
UN JEUNE HOMME.
Elle semble en extase!
UN AUTRE.
Le charbon a touché ses lèvres de son feu!...
PHOTINE.
«C'est un vrai coeur de chair qu'à mon peuple j'envoie, Et j'ôte le rocher qui de coeur lui tint lieu, Afin que désormais il marche dans ma voie, Et que ce soit mon peuple, et que je sois son Dieu!»
LE PRÊTRE.
Ezéchiel parlait ainsi dans son délire! Elle aura lu ces mots!
AZRIEL.
Elle ne sait pas lire!
LE PRÊTRE.
Comment les textes saints lui sont-ils donc connus?
PHOTINE.
«Ah! qu'ils sont beaux, sur la montagne, les pieds nus De celui qui nous vient porter le bon Message!...»
LE PRÊTRE.
Isaïe a crié cela!
PHOTINE.
«Petit village, Bethléem! quelle ville eut jamais tes grandeurs?»
LE PRÊTRE.
Ah! tais-toi!...
PHOTINE.
«Nazareth! ton nom contient des fleurs!»
LE PRÊTRE.
Les livres de Moïse éclairent seuls les ombres!
PHOTINE.
Eh bien! connaissez donc qu'il est dit dans les Nombres: «Paroles de Bâlam-ben-Beor: Israël, Un sceptre est dans ton sol, un astre est dans ton ciel!»
LE PRÊTRE.
Cette femme connaît les Livres mieux qu'un homme!
PHOTINE.
Et sachez qu'il est dit dans le Deutéronome...
VOIX DIVERSES.
Miracle!--Fausseté!--C'est le Christ!--Vous croyez? --Non!
PHOTINE.
Et si c'était lui!... Venez et le voyez!
UNE VOIX, dans la foule.
Rappelez-vous toutes les fausses prophéties!
UNE AUTRE.
On en a tellement découvert, des Messies!
PHOTINE.
Si c'était lui!
UN MARCHAND.
Mais non!
PHOTINE.
Si c'était lui, pourtant!
UN JEUNE HOMME.
Oh! certes...
LE PRÊTRE.
Si c'était le Christ, en l'admettant, Comment l'âme du Christ, cette grande âme blanche, Causerait-elle avec la tienne?...
PHOTINE.
Elle se penche!
LE PRÊTRE.
Va parfumer ta porte, et, t'asseyant au seuil, Prépare pour ce soir les ruses de ton oeil.
PHOTINE.
Ne crois pas qu'en parlant de la sorte on m'irrite: Tu viens de me traiter comme je le mérite!
AZRIEL.
Cette orgueilleuse-là, s'humilier ainsi!... J'affirme qu'il y a du divin dans ceci!
PHOTINE, s'agenouillant au milieu de la place.
Je confesse ma vie et frappe ma poitrine, Et je veux demander pardon à tous!...
UNE FEMME, la relevant.
Photine!
PHOTINE.
Prophétesse, en effet, bien indigne de lui!... Mais l'indulgent sauveur qui nous vient aujourd'hui Aime précisément ceux que personne n'aime, Aime ceux à qui tous vous jetez l'anathème, Ceux dont l'obscurité fait dédaigner les maux, Aime les pauvres gens, les pauvres animaux, Les humbles chiens battus, les tristes petits ânes, Les publicains, les péagers, les courtisanes!
CRIS DIVERS.
Faites-la taire!--Une pécheresse!--Empêchez Qu'elle parle!
PHOTINE.
Jésus m'a remis mes péchés!
UNE FEMME, sortant de la foule et courant à elle.
Il me remettra donc tous les miens?
PHOTINE.
Sois-en sûre! --Si le roseau froissé souffre d'une cassure, Il n'achèvera pas le roseau d'un coup sec; Si la lampe crépite en noircissant son bec, Il ne soufflera pas brusquement sur la lampe; Mais, pour que le roseau balance encor sa hampe Et l'offre encor, ployante, aux pattes de l'oiseau, Il raccommodera tendrement le roseau, Et, pour que de nouveau la flamme monte et brille, Tendre, il relèvera la mèche avec l'aiguille.
LE PRÊTRE.
Ah! ces discours au coeur sont plus pernicieux Que le vinaigre aux dents ou la fumée aux yeux!
UN JEUNE HOMME.
Comme elle est belle en ce moment!
UN AUTRE.
C'est que sur elle L'Esprit vient de souffler!
UN AUTRE.
Mais non, c'est qu'elle est belle!
UN AUTRE, essayant d'entraîner Photine, et lui montrant un petit groupe décidé.
Viens! quelques-uns déjà...
PHOTINE.
Non! je ne partirai Qu'avec la moitié de la ville!...
UN ENFANT.
Moi, j'irai!
PHOTINE, parcourant la foule.
O vous dont on ne peut fréquenter les demeures Sans se purifier après pendant des heures, Vous que l'on traite avec plus encor de dédains Que les montreurs d'oiseaux et que les baladins, Vous, exclus par la loi de tous les privilèges, Vils païens, couthéens, ivrognes, sacrilèges, Samaritains, enfin, puisque ce mot dit tout Et puisqu'on en a fait le terme du dégoût, Gueux de ce monde auxquels on voudrait fermer l'autre, Suivez-moi vers ce Christ, car ce Christ est le vôtre! Et ceux qui n'ont connu ni honte, ni douleur, Les forts et les joyeux, ce Christ n'est pas le leur.
LE PRÊTRE.
Le Christ est un vainqueur qui viendra dans la gloire!
PHOTINE.
C'est un pauvre qui passe et qui demande à boire.
LE PRÊTRE.
Coiffé d'astres, fendant terriblement les airs, Il viendra par un chemin bleu, bordé d'éclairs!
PHOTINE.
Il est venu par le sentier de la vallée; Pas d'étoiles au front, mais l'âme est étoilée!
LE PRÊTRE.
Il viendra pour crier: «Il n'y a que la loi!»
PHOTINE.
Il vient pour soupirer: «Il n'y a que la foi!»
LE PRÊTRE.
Il sera le guerrier qui reprendra la terre!
PHOTINE.
Il est le pacifique ennemi de la guerre, La ruine de la ruine, et la mort de la mort!
LE PRÊTRE.
Mais sait-on seulement d'où ce prophète sort? Le vrai Christ descendra de David,--et des prêtres!
PHOTINE.
On saura découvrir David dans ses ancêtres! --En attendant, il sort d'entre les plus petits, Et ses mains de prophète ont tenu des outils; Les Anges, dans le fond d'une boutique obscure, Ont baisé les copeaux pris dans sa chevelure! Docile, il fabriquait des balances, des jougs; Et lui qui travailla, quoique Dieu, comme vous, En façonnant des jougs pensait à vos souffrances Et rêvait de justice en faisant des balances!
UN HOMME.
Allons vers lui!...
LE PRÊTRE.
C'est un faux Christ!