L'IVROGNE.
Me pardonneras-tu, prophète de l'eau vive, De n'avoir pas aimé de façon exclusive L'eau pure que ton Père à boire nous donna?...
JÉSUS, souriant.
Je l'ai changée en vin aux noces de Cana.
LE PRÊTRE.
Peut-il donc être Christ, celui qui se fait suivre Par la fille de joie et l'homme qui s'enivre?
JÉSUS, avec colère.
Je répondrai, maudit!...
(A ce moment des enfants se mettent à chanter et à danser.)
PIERRE, sévèrement, à une femme.
Emmenez ces enfants!
JÉSUS, brusquement apaisé.
Pourquoi les emmener? Mais je vous le défends! Quoi! parce qu'ils chantaient une ronde enfantine? Laissez venir à moi les tout petits... Photine, Amène-moi ces deux qui, tout effarouchés, Se cachent dans les plis de ta robe.
PHOTINE, aux enfants.
Approchez!
LE PRÊTRE.
Tu ne me réponds pas?
JÉSUS.
Ma réponse s'apprête.
PHOTINE.
Vous voyez ce seigneur? C'est un très grand prophète, Celui qu'on attendait, dont on parlait toujours. Il ne fait pas manger les enfants par les ours Comme on dit que faisait le prophète Élisée, Mais il pose les mains sur leur tête frisée.
JÉSUS.
Oh! les beaux yeux tout neufs!--Ayez donc de tels yeux Vous serez sûrs d'entrer au royaume des Cieux.
(Aux enfants.)
Voulez-vous répéter--je défends qu'on les gronde!-- Les mots que vous chantiez en nouant votre ronde?
UN ENFANT.
Quand nous avons joué De joyeux airs dansants, Vous n'avez pas dansé.
UN AUTRE.
Quand nous avons joué De tristes airs pleurants, Vous n'avez pas pleuré.
JÉSUS.
Pierre, c'est bien à tort que ton sourcil se fronce: Leur petite chanson me fournit ma réponse. Ne raille-t-elle pas les hommes de ce temps Qui, quoi qu'on fasse, hélas! ne sont jamais contents? Jean-Baptiste est venu, rude, plein de querelles, Seul, noir, vêtu de peaux, nourri de sauterelles, Et brûlant le pêcheur, d'avance, avec ses yeux. Vous avez dit de lui: «C'est un fou furieux!» Jésus vient, mange, boit, sourit, pardonne vite, Et vous dites de lui: «Mais c'est un Sybarite!» Race d'ingratitude et d'incrédulité, J'allais peut-être!... Mais ces enfants ont chanté, Et leur chanson fut la meilleure repartie, Et de leur bouche encor la Sagesse est sortie.
UN MARCHAND.
Celui-ci, qui vous aime et qui vous parle ainsi, Est vraiment le Sauveur du monde!
UN HOMME, criant.
Celui-ci Est vraiment le Sauveur du monde!
PHOTINE.
Il donne envie De mourir!
AZRIEL.
Je sais donc que faire de ma vie!
UN JEUNE HOMME.
Son doigt m'écrit dans l'âme en lettres de lueur!
UN AUTRE.
Il vient de se former de son coeur à mon coeur Un pont délicieux dont je sens trembler l'arche!...
UN HOMME, guidé par Photine près de Jésus.
Je suis aveugle.
JÉSUS.
Vois!
UN AUTRE, porté par des serviteurs.
Je suis infirme.
JÉSUS.
Marche!
LA FOULE.
Miracle!...
JÉSUS, à un autre.
Et toi, vieillard, parle!
LE VIEILLARD.
J'étais muet!
UN HOMME, s'avançant.
J'avais un coeur qui plus jamais ne remuait. Mais déjà j'ai failli pleurer, là, tout à l'heure, Et puis je n'ai pas pu... C'est difficile.
JÉSUS.
Pleure.
PIERRE.
Que nous sommes heureux de te voir faire ainsi Des miracles, Seigneur!
JÉSUS.
Vous en ferez aussi.
ANDRÉ.
Qui? Nous?
JÉSUS.
Il faudra bien qu'un jour je vous envoie!... Alors, vous en ferez.
PIERRE.
Nous-mêmes?... Quelle joie!
JÉSUS.
Ce n'est pas de cela qu'il faut être joyeux, Mais de ce que vos noms sont inscrits dans les Cieux!
PHOTINE.
Il fera nuit après la blancheur de ton geste! Ne nous rends pas trop vite à l'ombre triste! Reste!
Reste, Seigneur, il faut un peu Nous évangéliser encore. Quoi! Notre hôte est le Fils de Dieu Et repart, demain, à l'aurore?
UNE VIEILLE.
Il faut, dans ma maison venir Te reposer de tes fatigues. Tu ne peux pourtant pas partir Sans avoir goûté de nos figues!
UNE COURTISANE.
Reste, et parle! Ce sont des fleurs Que sur nos têtes tu secoues!... Je remplacerai par des pleurs Les chaînettes d'or de mes joues.
UNE FEMME.
Pour quand tu rentreras, brisé D'avoir visité les malades, J'ai du vin aromatisé Avec le jus de mes grenades.
PHOTINE.
Tendrement on respectera Tes habitudes familières. Toute la ville se taira Pendant tes heures de prières!
UNE FEMME.
A l'heure où les voix dans le soir Montent étranges et plus fortes, Tu viendras un moment t'asseoir Sur le pas de toutes les portes!
UNE JEUNE FILLE.
Ton grand manteau blanc glissera; Mais, comme les brises sont fraîches, Une de nous le retiendra... Sans t'interrompre, si tu prêches!
PHOTINE.
Et tu sentiras, tout le temps Que tu parleras à nos âmes, Sous tes mains des cheveux d'enfants, Sur tes pieds des cheveux de femmes.
(Chacune, en parlant, est venue s'agenouiller devant Jésus et a laissé tomber sa branche d'olivier ou son thyrse de fleurs. Sur les derniers mots de Photine, elles s'inclinent toutes, et répandent leurs chevelures.)
JÉSUS.
Je resterai deux jours, c'est tout ce que je puis. Deux jours je veux chez vous me reposer.
UNE FEMME.
Et puis Tu reprendras ta route aux fatigues sublimes!
PHOTINE.
Et lorsqu'en t'éloignant tu fouleras les cimes De ces Monts d'Ephraïm qui mordent notre ciel, Tout au bout du manteau fleuri de Jizréel, Tes yeux distingueront sur la montagne, en face, --Comme un petit troupeau qui, par moments, s'efface Et dont la synagogue est le berger peu net,-- Quelque chose de clair qui sera Nazareth!
JÉSUS.
Ville dont mon enfance a couru les ruelles, Tu me seras cruelle entre les plus cruelles. Tu n'écouteras pas mon discours tout entier, Et tu diras: «Mais c'est le fils du charpentier!...» Ainsi ce sont les miens qui me seront contraires, Et je trouve en pleurant, quand je cherche des frères, --Symbole attendrissant de mes futurs destins,-- Mes frères les meilleurs chez les Samaritains!... Mais il est dit qu'en son pays nul n'est prophète! --Et que la volonté de mon Père soit faite!
CRIS DE TOUS.
Hosannah! Gloire au Christ!... Viens dans la ville!... Viens!
JÉSUS.
Ai-je eu tort de venir, Pierre, chez ces païens?
PHOTINE, montrant le crépuscule.
Le soir tombe. Elle veut mourir, cette journée. Mais elle ne peut pas. Pour toujours elle est née. Quand l'olivier sera de la poussière, avec Le figuier, quand le puits de Jacob sera sec, Toujours, sortant du val, passant mont et colline, L'Eau Vive inondera le monde!
JÉSUS.
Et toi, Photine, Toi, toujours, lentement, les siècles te verront Descendre le sentier, ta cruche sur ton front. Lorsqu'on évoquera ma figure lointaine, Toujours la Madeleine ou la Samaritaine, La femme de Sichem ou bien de Magdala, Toujours une de vous, près de moi, sera là!... Et ce sera ta gloire encor que l'on confonde Parfois ta tresse rousse avec sa tresse blonde.
LE PRÊTRE.
Soit! C'est le Fils de Dieu! J'y veux bien consentir! Mais notre Temple, alors, il va le rebâtir?
JÉSUS.
Non!
LE PRÊTRE.
Mais tu vas nommer des prêtres.
JÉSUS.
Pas encore.
LE PRÊTRE.
Un grand-prêtre du moins!
JÉSUS.
Non.
LE PRÊTRE.
Tu veux qu'on t'honore Toi-même de ce titre?
JÉSUS.
Oh! non.
LE PRÊTRE.
Mais cependant On pourrait embellir ta robe, en la brodant!
JÉSUS.
Non.
LE PRÊTRE.
Et tu n'auras pas l'insigne aux feux multiples,
(Montrant sa poitrine.)
Les douze pierres, là?
JÉSUS.
J'ai mes douze disciples.
UN JEUNE HOMME.
Quel temple élirons-nous, pourtant, nous qui l'aimons?
PHOTINE.
La berge en fleur des lacs, le versant bleu des monts!
UN AUTRE.
Quel trône prendra-t-il pour parler, ce Monarque?
PHOTINE.
La margelle d'un puits, la planche d'une barque.
LE PRÊTRE.
Mais pour plaire au Seigneur?...
JÉSUS.
L'acte seul plaît à Dieu!
LE PRÊTRE.
Mais enfin on priera tout de même?
JÉSUS.
Très peu. --N'imitez pas ceux-là qui trouvent excellentes Leurs prières sans fin, monotones et lentes: Car ils sont une meule et ne sont pas un luth! Ils partent pour prier, mais, oublieux du but, Ils s'endorment bientôt au rythme des formules, Comme les cavaliers au pas berceur des mules! Priez dans le secret. Ne priez pas longtemps. C'est être des grossiers qu'être des insistants. La meilleure prière est la plus clandestine. Priez... comme j'appris à prier à Photine.
(En parlant, de sa main qui pèse doucement sur l'épaule de Photine il la fait agenouiller.)
Oui, d'où que vous soyez, de Sichem, de Sion, Quand vous voudrez prier, sans ostentation, Sans inutiles cris, sans vaine mélopée, Sans qu'avec votre front la terre soit frappée, Et sans plus vous tourner, pour plaire à l'Élohim, Ni vers Jérusalem, ni vers le Garizim, Puisque c'est en tous lieux qu'est le Père Suprême...
PHOTINE.
Mais en fermant les yeux, tout bas, presque en vous-même, Puisque c'est là surtout qu'il est à tout moment, Quand vous voudrez prier, dites tout simplement: «Père que nous avons dans les cieux, que l'on fête Ton Nom; qu'advienne ton Royaume; que soit faite Ta Volonté sur terre ainsi que dans le ciel; Notre pain, aujourd'hui, supra-substantiel, Donne-le-nous; acquitte-nous des dettes nôtres, Comme envers nous, des leurs, nous acquittons les autres; Ne laisse pas nos coeurs tentés être en péril; Mais nous libère du Malin.»
LA FOULE.
Ainsi soit-il!
Rideau.