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Chapitre 96 Saint Janvier patron de Naples et commandant général des troupes napolitiaines

Nous avons dit l’effet qu’avait produit à Naples l’annonce faite par Championnet du miracle de saint Janvier pour le lendemain.
Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le miracle ne se faisait point, c’était une seconde sédition à étouffer ; s’il se faisait, c’était la tranquillité, et, par conséquent, la fondation de la République parthénopéenne.

Pour expliquer cette immense influence de saint Janvier sur le peuple napolitain, disons, en quelques mots, sur quels mérites s’est fondée cette influence.

Saint Janvier n’est pas, comme les autres saints du calendrier, un saint banal à force d’être cosmopolite, invoqué, comme saint Pierre et saint Paul, dans toutes les basiliques du monde : saint Janvier est un saint local, patriote, napolitain.

Saint Janvier remonte aux premiers siècles de l’Église. Il prêcha la parole du Christ à la fin du IIIeet au commencement du IVe siècle, et convertit des milliers de païens. Comme tous les convertisseurs, il s’attira naturellement la haine des empereurs et subit le martyre en l’an 305 du Christ. Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle de la liquéfaction du sang, de donner quelques détails sur ce martyre.

La supériorité de saint Janvier sur les autres saints est, au dire des Napolitains, incontestable. Et, en effet, les autres saints ont bien fait, de leur vivant et même après leur mort, quelques miracles qui, discutés par les philosophes, sont arrivés jusqu’à nous sous la forme de tradition vague et d’une demi-authenticité, tandis qu’au contraire, le miracle de saint Janvier s’est perpétué jusqu’à nos jours et se renouvelle deux fois par an, à la plus grande gloire de la ville de Naples et à la suprême confusion des athées.

Citoyen avant tout, saint Janvier n’aime réellement que sa patrie et ne fait rien que pour elle. Le monde entier serait menacé d’un second déluge, ou croulerait autour de l’homme juste d’Horace, que saint Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le sauver. Mais que les pluies torrentielles de novembre menacent de noyer les récoltes, que les ardeurs caniculaires d’août sèchent les citernes de son pays bien-aimé, saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil en novembre et de l’eau en août.

Si saint Janvier n’avait pas pris Naples sous sa garde toute spéciale, il y a dix siècles que Naples n’existerait plus, ou serait abaissée au rang de Pouzzoles et de Baia. Et, en effet, il n’y a pas de ville au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l’étranger ! mais, grâce à l’intervention active et persévérante de son patron, les conquérants ont disparu et Naples est restée.

Les Normands ont régné sur Naples ; mais saint Janvier les a chassés.

Les Souabes ont régné sur Naples ; mais saint Janvier les a chassés.

Les Angevins ont régné sur Naples ; mais saint Janvier les a chassés.

Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de Naples ; mais saint Janvier les a punis.

Les Espagnols ont tyrannisé Naples ; mais saint Janvier les a battus.

Enfin, les Français ont occupé Naples ; mais saint Janvier les a éconduits.

Et, comme nous écrivions ces mêmes paroles en 1836, nous ajoutions : « Et qui sait ce que saint Janvier fera encore pour sa patrie ? »

Et, en effet, quelle que soit la domination indigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du cœur de tous les Napolitains et qui les rend patients jusqu’au stoïcisme : c’est que tous les rois et tous les gouvernements passeront et qu’il ne restera, en définitive, à Naples que les Napolitains et saint Janvier.

L’histoire de saint Janvier commence avec l’histoire de Naples et ne finira probablement qu’avec elle.

La famille de saint Janvier appartient naturellement à la plus haute noblesse de l’Antiquité. Le peuple qui, en 1647, donnait à sa république de lazzaroni, commandée par un lazzarone, le titre de sérénissime royale République napolitaine,et, qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierres pour avoir osé abolir le titre d’Excellence,n’aurait jamais consenti à se choisir un patron d’origine plébéienne. Le lazzarone est essentiellement aristocrate, ou plutôt, adore avant tout l’aristocratie.

La famille de saint Janvier descend en droite ligne de la famille des Januari de Rome, qui, eux-mêmes, avaient la prétention de descendre de Janus. Ses premières années sont obscures. En 304 seulement, sous le pontificat de saint Marcelin, il est nommé à l’évêché de Bénévent, que le pape vient de créer.

Étrange destinée de l’évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand !

La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens avait eu lieu sous les empereurs Dioclétien et Maximien ; elle datait de deux ans, c’est-à-dire de 302, et avait été des plus terribles : dix-sept mille martyrs consacrèrent de leur sang la religion naissante.

Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent les empereurs Constance et Galère, sous lesquels les chrétiens respirèrent un instant.

Au nombre des prisonniers entassés sous le règne précédent dans les prisons de Cumes étaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu’avait duré la persécution de 302, saint Janvier n’avait jamais manqué de leur apporter, au péril de sa vie, les secours de sa parole.

Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens, qui croyaient toute persécution finie, rendaient grâce au Seigneur dans l’église de Pouzzoles, saint Janvier officiant et Sosius et Proculus l’aidant à l’œuvre sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre, et un héraut à cheval et tout armé entra dans l’église et lut à haute voix un ancien décret de Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en vigueur.

Ce décret, fort curieux, qu’il soit vrai ou apocryphe, existe dans les archives de l’archevêché. Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de nos lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces historiques ne manquant point d’un certain intérêt.

Le voici :

Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut !

Un bruit qui ne nous a point médiocrement déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c’est-à-dire que l’hérésie de ceux qui s’appellent chrétiens, hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles forces ; que lesdits chrétiens honorent comme Dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultent par des injures et des malédictions le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter lui-même, tandis qu’ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué sur une croix comme sorcier ;

À cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes et femmes, dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus cruels, s’ils refusent de sacrifier à nos dieux et d’abjurer leur erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants, nous voulons bien leur accorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu’ils soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus dure(pessimâ morte.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos divins décrets nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.

Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour faire pendant à celui-ci, à citer un ou deux décrets du roi Ferdinand. On pourra les comparer à ceux de Dioclétien, et l’on verra qu’ils se ressemblent beaucoup. Seulement, ceux de l’empereur romain sont mieux rédigés.

Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni les deux diacres ne se soumirent à ce décret. Saint Janvier continua de dire la messe, les deux diacres de la servir ; si bien qu’un beau matin, ils furent arrêtés tous trois dans l’exercice de leurs fonctions.

Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe furent arrêtés avec eux ; plus inutile encore de dire que les prisonniers ne se laissèrent point intimider par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et confessèrent obstinément le Christ.

Consignons seulement ceci, c’est qu’au moment de l’arrestation, une vielle femme, qui regardait déjà saint Janvier comme un saint, le supplia de lui donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui présenta les deux fioles avec lesquelles il venait d’accomplir le mystère de l’Eucharistie, en lui disant :

— Prends ces deux fioles, ma sœur, et recueilles-y mon sang !

— Mais je suis paralytique et ne puis mettre un pied devant l’autre.

— Bois le vin et l’eau qui y restent, et tu marcheras.

Ce fut sur saint Janvier que s’acharna plus particulièrement le proconsul, parce que c’était lui que protégeait particulièrement le Seigneur.

On commença par le jeter dans une fournaise ardente ; mais le feu s’éteignit, et les charbons enflammés qui couvraient le plancher se changèrent en une jonchée de fleurs.

Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le cirque et dévoré par les lions.

Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa dans l’amphithéâtre. Elle y était accourue de tous les points de la province ; car l’amphithéâtre de Pouzzoles était, avec celui de Capoue, – d’où se sauva, on s’en souvient, Spartacus, – un des plus beaux de la Campanie.

C’était le même, au reste, dont les ruines existent encore aujourd’hui et dans lequel, deux cent trente ans auparavant, le divin empereur Néron avait donné une fête à Tiridate Ier, roi d’Arménie, lequel, chassé de son royaume par Corbulon, qui soutenait Tigrane, était venu redemander sa couronne au fils de Domitius et d’Agrippine. Tout avait été préparé pour frapper d’étonnement le barbare. Les animaux les plus puissants, les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui, et, comme il était resté impassible à ce spectacle et que Néron lui demandait ce qu’il pensait de ces combattants dont les efforts surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements, Tiridate, sans rien répondre, s’était levé en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d’un seul coup.

Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve de sa force, jamais le cirque n’avait contenu un si grand nombre de spectateurs.

À peine le proconsul eut-il pris place sur son trône et les licteurs se furent-ils groupés autour de lui, que les trois saints, amenés par son ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être introduits. À un signe de Timothée, cette porte s’ouvrit et les animaux de carnage s’élancèrent dans l’arène. À leur vue, trente mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur côté, les animaux, étonnés, répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et éteignit tous les applaudissements ; puis, excités par les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours, leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l’odeur de la chair humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à secouer leur crinière, les tigres à bondir et les hyènes à lécher leurs lèvres… Mais l’étonnement du proconsul fut grand quand il vit les hyènes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des trois martyrs, en signe de respect et d’obéissance, tandis que les liens de saint Janvier tombaient d’eux-mêmes, et que, de sa main, redevenue libre, il bénissait en souriant les spectateurs.

Timothée, vous le comprenez bien, proconsul pour l’empereur, ne pouvait pas avoir le dernier avec un misérable évêque, d’autant qu’à la vue du dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs s’étaient faits chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que les lions se couchaient à ses pieds, il ordonna que l’évêque et les deux diacres fussent mis à mort par le glaive.

Ce fut par une belle matinée d’automne, le 19 septembre 305, que saint Janvier, accompagné de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d’un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais à peine avait-il fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu’un pauvre mendiant, fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter à ses genoux.

— Où êtes-vous, saint homme ? demanda le mendiant ; car je suis aveugle et je ne vous vois pas.

— Par ici, mon fils, dit saint Janvier s’arrêtant pour écouter le vieillard.

— Oh ! mon père ! s’écria le mendiant, il m’est donc, avant de mourir, accordé de baiser la poussière que vos pieds ont foulée !

— Cet homme est fou, dit le bourreau en s’apprêtant à le repousser.

— Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier ; car la grâce du Seigneur est avec lui.

Le bourreau s’écarta en haussant les épaules.

— Que veux-tu, mon fils ? demanda le saint.

— Un simple souvenir de vous, quel qu’il soit. Je le garderai jusqu’à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans ce monde et dans l’autre.

— Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que les condamnés n’ont rien à eux ? Imbécile, qui demande l’aumône à un homme qui va mourir !

— Qui va mourir ? répéta le vieillard en secouant la tête. La chose n’est pas bien sûre, et ce n’est point la première fois qu’il vous échappe.

— Sois tranquille, répondit le bourreau ; cette fois, il aura affaire à moi.

— Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus rien que le linge avec lequel on me bandera les yeux au moment de me décapiter ; je te le laisserai après ma mort.

— Et si les soldats ne me permettent pas d’approcher de vous ?

— Sois tranquille, je te le porterai moi-même.

— Merci, mon père.

— Adieu, mon fils.

L’aveugle s’éloigna : le cortège reprit sa marche.

Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs s’agenouillèrent, et saint Janvier dit à haute voix :

— Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd’hui m’accorder le martyre que vous m’avez déjà refusé deux fois ! et puisse notre sang qui va couler calmer votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions des tyrans contre notre sainte Église !

Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux compagnons de martyre et fit signe au bourreau de commencer son œuvre de sang.

Le bourreau trancha d’abord les deux têtes de Proculus et de Sosius, qui moururent en chantant les louanges du Seigneur ; mais, comme il s’approchait de saint Janvier pour le décapiter à son tour, il fut pris d’un tremblement convulsif si violent, que l’épée lui tomba des mains et que la force lui manqua pour se courber et la ramasser.

Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même, et, se mettant dans la position la plus favorable à la terrible opération :

— Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu’attends-tu, mon frère ?

— Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne m’en donnes la permission, et je ne pourrai jamais te trancher la tête si je n’en reçois l’ordre de ta propre bouche.

— Non seulement je te permets et te l’ordonne, frère, mais encore je t’en prie.

Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui frappa avec tant de vigueur, que la tête du saint et un de ses doigts furent tranchés du même coup.

Quant à la double prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans doute agréée du Seigneur ; car le bourreau, en lui tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la même année de la mort du saint, Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui assura le triomphe de la religion chrétienne, s’enfuit de Nicomédie, reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore, son père, et fut proclamé empereur par les légions de la Grande-Bretagne, des Gaules et de l’Espagne. C’est donc de l’année même de la mort de saint Janvier que date le triomphe de l’Église.

Le soir même de l’exécution, vers neuf heures, deux personnes, pareilles à deux ombres, s’avançaient timidement vers le forum désert, en cherchant des yeux les trois cadavres, que l’on avait laissés sur le lieu même du supplice.

La lune, qui venait de se lever, répandait sa lumière sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de sorte que l’on pouvait distinguer chaque objet dans tous ses détails.

Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu désolé étaient, l’un un vieillard, l’autre une vieille femme.

Tous deux s’observèrent un instant avec défiance, puis, enfin, se décidèrent à marcher l’un vers l’autre.

Arrivés à la distance de trois pas seulement, tous deux portèrent la main à leur front en faisant le signe de la croix.

S’étant alors reconnus pour chrétiens :

— Bonjour, mon frère, dit la femme.

— Bonjour, ma sœur, dit le vieillard.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami de saint Janvier. Et vous ?

— Une de ses parentes.

— De quel pays êtes-vous ?

— De Naples. Et vous ?

— De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure ?

— Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et vous ?

— Je viens pour ensevelir son corps.

— Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa dernière messe, et qu’il m’a données en sortant de l’église et en m’ordonnant de boire l’eau et le vin qui y restaient. J’étais paralytique, ne pouvant remuer ni bras ni jambes depuis dix ans ; mais à peine, selon l’ordre du bienheureux saint Janvier, eus-je vidé les fioles, que je me levai et que je marchai.

— Et moi, j’étais aveugle. Je demandai au martyr, au moment où il marchait au supplice, un souvenir de lui : il me promit de me donner, après sa mort, le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. Au moment même où le bourreau lui trancha la tête, il m’apparut, me donna le mouchoir, m’ordonna de l’appuyer sur mes yeux et de venir le soir ensevelir son corps. Je ne savais comment exécuter la seconde partie de son ordre ; car j’étais aveugle ; mais à peine eus-je porté la relique sainte à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la route de Damas, je sentis tomber les écailles de mes yeux, et me voici prêt à obéir aux ordres du bienheureux martyr.

— Soyez béni, mon frère ! car je sais maintenant que vous étiez bien véritablement l’ami de saint Janvier, qui m’est apparu en même temps qu’à vous pour m’ordonner une seconde fois de recueillir son sang.

— Soyez bénie, ma sœur ! car, à mon tour, je vois que vous êtes bien véritablement sa parente. Mais, à propos, j’oubliais une chose…

— Laquelle ?

— Il m’a bien recommandé de chercher un doigt qui lui a été coupé en même temps que la tête, et de les réunir religieusement à ses saintes reliques.

— Il m’a dit de même que je trouverais dans son sang un fétu de paille, et m’a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux fioles.

— Cherchons, ma sœur.

— Cherchons, mon frère.

— Heureusement, la lune nous éclaire.

— C’est encore un bienfait du saint ; car, depuis un mois, la lune était couverte de nuages.

— Voici le doigt que je cherchais.

— Voici le fétu de paille dont on m’a parlé.

Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le corps, la tête et le doigt du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, recueillait, avec une éponge, jusqu’à la dernière goutte du sang précieux et en remplissait les deux fioles que le saint lui avait données.

C’est ce même sang qui, depuis quinze siècles et demi, se met en ébullition, chaque fois qu’on le rapproche du saint, et c’est dans cette ébullition prodigieuse, inexplicable, et qui se produit deux fois par an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, qui fait tant de bruit de par le monde et que, de gré ou de force, Championnet comptait bien obtenir du saint.

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Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les différentes pérégrinations qu’elles ont accomplies et qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de Bénévent à Naples ; cette narration nous entraînerait à l’histoire du Moyen Âge tout entière, et l’on a tant abusé de cette intéressante époque, qu’elle commence à passer de mode.

C’est depuis le commencement du XVIe siècle seulement que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, d’où il ne sort que deux fois par an, pour aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, sépulture des rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on dérange bien encore le saint ; mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire ou qui bouleversent une province pour le faire sortir de ses habitudes sédentaires, et chacune de ces sorties devient un événement dont le souvenir se perpétue et grandit par tradition orale dans la mémoire du peuple napolitain.

C’est à l’archevêché, et dans la chapelle du Trésor, que, tout le reste de l’année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeois napolitains ; c’est le résultat d’un vœu qu’ils firent simultanément, en 1527, épouvantés qu’ils étaient par la peste qui désola, cette année, la très fidèle ville de Naples. La peste cessa, grâce à l’intervention du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe de la reconnaissance publique.

À l’opposé des votants ordinaires qui, lorsque le danger est passé, oublient le plus souvent le saint auquel ils se sont voués, les Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur patron l’engagement pris, que doña Catherine de Sandoval, femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer, de son côté, pour une somme de trente mille ducats, à la confection de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant qu’ils ne voulaient partager avec aucun étranger, fût-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l’honneur de loger dignement leur saint protecteur.

Or, comme ni l’argent ni le zèle ne manquèrent, la chapelle fut bientôt bâtie. Il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volonté, nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle existe encore, devant maître Vicenzo di Bossis, notaire public. Cette obligation porte la date du 13 janvier 1527. Ceux qui l’ont signée s’engagent à fournir, pour les frais du bâtiment, la somme de treize mille ducats ; mais il paraît qu’à partir de cette époque, il fallait déjà commencer à se défier du devis des architectes : la porte seule coûta cent trente cinq mille francs, c’est-à-dire une somme triple de celle qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.

La chapelle terminée, on décida qu’on appellerait, pour l’orner de fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les premiers peintres du monde. Malheureusement, cette décision ne fut point approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent, à leur tour, que la chapelle ne serait ornée que par les artistes indigènes, lesquels jurèrent que tout rival qui répondrait à l’appel s’en repentirait cruellement.

Soit qu’ils ignorassent ce serment, soit qu’ils ne crussent point à son exécution, le Guide, le Dominiquin et le chevalier d’Arpino accoururent. Mais le chevalier d’Arpino fut obligé de fuir, avant même d’avoir mis le pinceau à la main. Le Guide, après deux tentatives d’assassinat, auxquelles il n’échappa que par miracle, quitta Naples à son tour. Le Dominiquin seul, aguerri par les persécutions qu’il avait éprouvées, las d’une vie que ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse, n’écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avait fait successivement la Femme guérissant les malades(avec l’huile de la lampe qui brûle devant saint Janvier) ; la Résurrection d’un jeune homme,et la coupole, lorsqu’un jour il se trouva mal sur son échafaud. On le rapporta chez lui : il était empoisonné.

Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés de toute concurrence ; mais il n’en était point ainsi. Un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le Guide, son maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur une galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît reparler d’eux ; alors, Gessi, abandonné, perdit courage et se retira à son tour, et l’Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzioni se trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d’avenir auquel ils étaient arrivés par des crimes.

Ce fut alors que l’Espagnolet peignit son Saint sortant de la fournaise,composition titanesque ; – Stanzioni, La Possédée délivrée par le saint, et enfin Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.

Ce fut à cette chapelle, où l’art aussi avait eu ses martyrs, que furent confiées les reliques du saint.

Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le maître-autel ; cette niche est séparée en deux parties par un compartiment de marbre, afin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui pourrait faire arriver le miracle avant l’époque fixée, puisque, disent les chanoines, c’est par le contact de la tête et des fioles que le sang figé se liquéfie ; enfin, elle est close par deux portes d’argent massif, sculptées aux armes du roi d’Espagne Charles II.

Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l’une est gardée par l’archevêque, et l’autre par une compagnie tirée au sort parmi les nobles, et qu’on appelle lesdéputés du Trésor.On voit que saint Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne pouvaient jamais dépasser l’enceinte de la ville, et qui ne sortaient de leur palais qu’avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses inconvénients, elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de ne point être dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un médecin de village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres, les bedeaux, les sacristains et jusqu’aux enfants de chœur de l’archevêché connaissent-ils bien la supériorité de leur position sur leurs confrères les gardiens des autres saints.

Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que sa lave, au lieu de suivre sa route ordinaire, ou d’aller pour la huitième ou neuvième fois faucher Torre del Greco, se dirigeait sur Naples, il y eut émeute des lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre en tout cela, mais qui sont toujours à la tête des émeutes, par tradition probablement. Ces lazzaroni se portèrent à l’archevêché et commencèrent à crier pour que l’on sortît le buste de saint Janvier, et qu’on le portât à l’encontre de l’inondation de flammes. Mais ce n’était point chose facile que de leur accorder ce qu’ils demandaient. Saint Janvier était sous double clef, et une de ces deux clefs était entre les mains de l’archevêque, pour le moment en course dans son diocèse, tandis que l’autre était entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu’ils avaient de plus précieux, couraient, les uns d’un côté, les autres de l’autre.

Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard qui avait le sentiment de la position aristocratique que son saint occupait au ciel et sur la terre. Il se présenta au balcon de l’archevêché, qui dominait toute la place encombrée de monde ; il fit signe qu’il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l’audace de ceux à qui il a affaire :

— Vous me paraissez encore de plaisants drôles, dit-il, de venir ici crier : « Saint Janvier ! saint Janvier ! » comme vous crieriez : « Saint Fiacre ! » ou : « Saint Crépin ! » Apprenez, canailles ! que saint Janvier est un seigneur qui ne se dérange pas ainsi pour le premier venu.

— Tiens ! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier venu. Quand je demande le bon Dieu, moi, est-ce qu’on me le refuse ?

Le chanoine se mit à rire avec une expression de foudroyant mépris.

— Voilà justement où je vous attendais, reprit-il. De qui est fils Jésus-Christ, s’il vous plaît ? D’un charpentier et d’une pauvre fille. Jésus-Christ est tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis que saint Janvier, c’est bien autre chose : il est fils d’un sénateur et d’une patricienne. C’est donc, vous le voyez bien, un autre personnage que Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. Quant à saint Janvier, c’est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous réunir en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plus fort, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger.

— C’est juste, dit la foule. Allons chercher le bon Dieu.

Et l’on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate, en effet, que saint Janvier, sortit de l’église Sainte-Claire et s’en vint, suivi de son cortège populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse présence.

Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter sur les droits de saint Janvier, soit qu’il n’eût pas le pouvoir de dire à la lave ce qu’il a dit à la mer, la lave continua d’avancer quoiqu’elle fût conjurée au nom de l’hostie sainte et de la présence réelle.

Le danger redoublait donc, et les cris avec le danger, lorsque la statue de marbre de saint Janvier, qui domine le pont de la Madeleine, et qui, jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur son cœur, la détacha et l’étendit vers la lave avec un geste de domination répondant à celui qui accompagnait le Quos egode Neptune.

La lave s’arrêta.

On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier après ce nouveau miracle.

Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été témoin du fait. Il chercha ce qu’il pouvait faire pour honorer saint Janvier. Ce n’était pas chose facile. Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche, saint Janvier était saint, saint Janvier – il venait de le prouver – était plus puissant que le bon Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à laquelle celui-ci n’avait évidemment jamais eu même l’idée d’atteindre : il le nomma commandant général des troupes napolitaines, avec trente mille ducats d’appointements.

C’est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre à Luisa Felice, qui lui demandait où était Salvato :

— Il est de garde jusqu’à demain dix heures et demie du matin près du commandant général.

Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et comme nous l’avons répété après lui, saint Janvier est un saint aristocratique. Il a un cortège de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près comme les clients romains reconnaissaient celle de leur patron. Ces saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l’attendent quand il rentre. C’est le conseil des ministres de saint Janvier.

Voici comment se recrute cette troupe de saints secondaires, garde, cortège et cour du bienheureux évêque de Bénévent.

Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier qui tient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier, n’a qu’à faire fondre une statue d’argent massif du prix de huit mille ducats et à l’offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle. À partir de ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation en règle. Comme les anges et les archanges qui, au ciel, glorifient éternellement Dieu, autour duquel ils forment un chœur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier. Ceux mêmes qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu’en déposant entre les mains d’un notaire le double de la valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l’intérêt général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son identité constatée, le propriétaire, muni du reçu de son saint, va retirer sa somme. De cette façon, on est sûr que les saints ne s’égarent point, ou que, s’ils s’égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque, avec l’argent déposé, on pourra en faire fondre deux au lieu d’un.

Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître arbitraire, n’a été prise, il faut le dire, qu’après que le chapitre de saint Janvier a été dupe de sa trop grande confiance. La statue de San Gaetano, sortie sans dépôt, non seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra même jamais. On eut beau essayer d’accuser le saint lui-même et prétendre qu’ayant toujours été assez médiocrement affectionné à saint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s’était présentée pour faire une fugue, les témoignages les plus respectables vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il fut reconnu que c’était un cocher de fiacre qui avait détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite du voleur ; mais, comme il avait eu deux jours devant lui, qu’il avait une voiture attelée de deux chevaux pour fuir, et que la police, n’en ayant pas, était obligée de le poursuivre à pied, il avait probablement passé la frontière romaine ; de sorte que, si minutieuses que fussent les recherches, elles n’amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile s’étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui, jusque-là, à Naples comme en France, avait disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui n’osèrent plus se faire peindre revenant au domicile de la pratique une bourse à la main, avec cet exergue : Au cocher fidèle.Il y a plus : si vous avez à Naples une discussion avec un cocher de fiacre et que vous pensiez que la discussion vaille la peine d’appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV ; jurez tout simplement par San Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à vos pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois sur trois, il se relèvera pour vous donner un coup de couteau.

Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes pour recevoir les saints qui désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et cela, sans aucune investigation de date et sans que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426. La seule règle exigée, la seule condition sine qua non,c’est que la statue soit d’argent pur, qu’elle soit contrôlée et qu’elle pèse le poids.

Cependant, la statue serait d’or et pèserait le double, qu’on ne la refuserait pas pour cela. Les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun moyen de maintenir ou d’augmenter leur popularité, ont déposé cinq statues au Trésor dans l’espace de moins de trois ans.

Maintenant, nous espérons que ces détails, que nous avons crus indispensables, une fois donnés, le lecteur comprendra l’importance de l’annonce faite par le général en chef de l’armée française.

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