Chapitre 101 Le Vanguard et la Minerve
Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les côtes de Capri avait atteint Caracciolo mais d’une façon moins sensible. D’abord, une partie de sa violence avait été brisée par les hauts sommets de l’île qui se trouvaient au vent ; ensuite, ayant à manœuvrer un bâtiment plus léger, l’amiral napolitain lui avait commandé plus facilement que Nelson n’avait pu le faire au lourd Vanguard,encore tout mutilé par les boulets d’Aboukir.
Aussi, quand, au point dujour, après avoir pris deux ou trois heures de repos, Nelson remonta sur la dunette de son bâtiment, vit-il que, lorsque, avec grand-peine, il était parvenu à doubler Capri, Caracciolo etson bâtiment étaient à la hauteur du cap Licosa, c’est-à-dire avaient de quinze à vingt milles d’avance sur lui.
Il y avait plus : tandis que Nelson naviguait seulement sous ses trois huniers, sa brigantine et son petit foc, lui avait conservé toutes ses voiles, et, à chaque virement de bord, gagnait dans le vent.
Malheureusement, dans ce moment, le roi monta à son tour sur la dunette, et vit Nelson, qui, sa lunette à la main, suivait d’un œil jaloux la marche de la Minerve.
– Eh bien, demanda-t-il à Henry, où en sommes-nous ?
— Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nous venons de doubler Capri.
— Comment ! dit le roi, ce rocher est encore Capri ?
— Oui, sire.
— De sorte que, depuis hier trois heures du soir, nous avons fait vingt-six ou vingt-huit milles ?
— À peu près.
— Que dit le roi ? demanda Nelson.
— Il s’étonne que nous n’ayons pas fait plus de chemin, milord.
Nelson haussa les épaules.
Le roi devina la question de l’amiral et la réponse du capitaine, et, comme le geste de Nelson lui avait paru peu respectueux, il résolut de s’en venger en humiliant son orgueil.
— Que regardait donc milord, demanda-t-il, quand je suis monté sur la dunette ?
— Un bâtiment qui est sous le vent à nous.
— Vous voulez dire en avant de nous, capitaine.
— L’un et l’autre.
— Et quel est ce bâtiment ? Je ne présume pas qu’il appartienne à notre flotte.
— Pourquoi cela, sire ?
— Parce que, le Vanguardétant le meilleur bâtiment et milord Nelson le meilleur marin de la flotte, aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me semble, ne peuvent les dépasser.
— Que dit le roi ? demanda Nelson.
Henry traduisit à l’amiral anglais la réponse de Ferdinand.
Nelson se mordit les lèvres.
— Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dépasser le vaisseau amiral, surtout lorsqu’il a l’honneur de porter Leurs Majestés. Aussi, celui qui a commis cette inconvenance va-t-il en être puni, et à l’instant même. Capitaine Henry, faites signe à M. le prince Caracciolo de ne plus gagner dans le vent et de nous attendre.
Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson, que le coup avait porté, et, ayant compris, à son intonation brève et impérative, que l’amiral anglais donnait un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry, pour lui voir accomplir cet ordre.
Henry descendit de la dunette, resta quelques minutes absent et revint avec divers pavillons arrangés dans un certain ordre, qu’il fit attacher lui-même à la drisse des signaux.
— Avez-vous fait prévenir la reine, dit Nelson, qu’un coup de canon allait être tiré et qu’elle ne s’en inquiétât point ?
— Oui, milord, répondit Henry.
En effet, au même moment, une détonation se fit entendre et une colonne de fumée jaillit de la batterie supérieure.
Les cinq pavillons apportés par Henry montèrent en même temps à la drisse des signaux, transmettant l’ordre de Nelson dans toute sa brutalité.
Le coup de canon avait pour but d’attirer l’attention de la Minerve,qui hissa un pavillon pour indiquer qu’elle prêtait attention au signal du Vanguard.
Mais, quelque effet que produisit sur lui la vue des signaux, Caracciolo ne s’empressa pas moins d’obéir.
Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa grande voile, et tint ses voiles en ralingue.
Nelson, la lunette à la main, suivait la manœuvre ordonnée par lui. Il vit les voiles de la Minervefaseyer : la brigantine et le foc seuls restèrent pleins, et la frégate perdit les trois quarts de sa vitesse, tandis qu’au contraire Nelson, voyant une espèce d’accalmie dans le temps, fit hisser toutes ses voiles, jusqu’à celles de perroquet.
En quelques heures, le Vanguardeut rattrapé son avantage sur la Minerve.Ce fut alors seulement que celui-ci remit du vent dans ses voiles.
Mais,quoique, à son tour, Caracciolo ne naviguât plus que sous ses huniers, sa brigantine et son foc, tout en se tenant d’un quart de mille en arrière du Vanguard,il ne perdit pas un pouce de terrain sur le lourd colosse chargé de toutes ses voiles.
En voyant la facilité des manœuvres de la Minerveet comment, pareille à un bon cheval, elle semblait obéir à son commandant, Ferdinand commençait à regretter de ne s’être point embarqué avec son vieil ami Caracciolo, comme il lui avait promis de le faire, au lieu de s’embarquer sur le Vanguard.
Il descendit dans la grande chambre et trouva la reine et les jeunes princesses assez calmes. Depuis le jour venu, elles avaient pris quelque repos. Le jeune prince Albert seul, délicat de santé, avait été atteint de vomissements et était couché sur la poitrine d’Emma Lyonna, qui, admirable dans son dévouement, n’avait pas pris un instant de repos et ne s’était occupée que de la reine et de ses enfants.
On courut des bordées toute la journée ; seulement, les bordées devenaient d’autant plus fatigantes que la mer était devenue plus dure. À chaque virement de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient.
Vers trois heures de l’après-midi, Emma Lyonna monta sur le pont. Il ne fallait pas moins que sa présence pour dérider le front de Nelson. Elle venait lui dire que le prince était très mal et que la reine faisait demander s’il n’y avait pas moyen d’atterrir quelque part ou de changer de route.
On était à la hauteur d’Amantea, à peu près : on pouvait relâcher dans le golfe de Sainte-Euphémie. Mais que penserait Caracciolo ? Que le Vanguardn’avait pas pu tenir la mer, etque Nelson, ce vainqueur des hommes, avait été àson tour vaincu par la mer ?
Ses désastres maritimes étaient célèbres presque à l’égal de ses victoires. Il y avait un mois à peine que, dans le golfe de Lyon, son bâtiment, dans un coup de vent, avait été démâté de ses trois mâts, et était rentré dans le port de Cagliari rasé comme un ponton, à la remorque d’un autre de ses bâtiments, moins endommagé que lui.
Il interrogea l’horizon avec cet œil profond du marin, à qui tous les signes du danger sont connus.
Le temps n’était point rassurant. Le soleil, perdu dans les nuages, qu’il teignait à grand-peine d’une lueur jaunâtre, s’affaissait lentement à l’occident, en coupant le ciel de ces irradiations qui annoncent du vent pour le lendemain, et qui font dire aux pilotes : « Gare à nous ! le soleil est affourché sur ses ancres ! » Le Stromboli, que l’on commençait d’entendre gronder dans le lointain, était complètement perdu, ainsi que l’archipel d’îles au-dessus desquelles il s’élève, dans une masse de vapeurs qui semblaient flotter sur la mer et venir au-devant des fugitifs. Du côté opposé, c’est-à-dire vers le nord, le temps était assez dégagé ; mais, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, on ne voyait d’autre bâtiment que la Minerve, qui, opérant exactement les mêmes évolutions que le Vanguard,semblait son ombre. Les autres vaisseaux, profitant de la permission donnée par Nelson, manœuvre indépendante,ou s’étaient abrités dans le port de Castellammare, ou, prenant la bordée de l’ouest, s’étaient réfugiés dans la haute mer.
Si le vent tenait et que l’on continuât de faire route sur Palerme, il fallait courir des bordées toute la nuit et probablement toute la journée du lendemain.
C’était encore deux ou trois jours de mer à subir, et lady Hamilton affirmait que le jeune prince ne pouvait les supporter.
Si, au contraire, le même vent tenait et que l’on mit le cap sur Messine, comme on naviguait avec du largue, on pouvait, en profitant du courant, malgré le vent contraire, entrer dans le port pendant la nuit.
En agissant ainsi, Nelson ne relâchait point : il obéissait à un ordre du roi. Aussi se décida-t-il pour Messine.
— Henry, dit-il, faites le signal à la Minerve.
– Lequel ?
Il y eut un moment de silence.
Nelson réfléchissait dans quels termes l’ordre devait être donné pour sauvegarder son amour propre.
— Le roi donne l’ordre au Vanguard,dit-il, de se porter sur Messine. La Minervepeut continuer sa route vers Palerme.
Au bout de cinq minutes, l’ordre était transmis.
Caracciolo répondit qu’il allait obéir.
Nelson n’eut qu’à ouvrir très légèrement sa voilure pour prendre de largue ce que le vent du sud pouvait en donner, et le timonier reçut l’ordre de mettre le cap au sud-sud-est afin d’avoir Salina au vent et de passer entre Panarea et Lipari.
Si le temps était trop mauvais, débarrassé qu’il était du contrôle de Caracciolo, Nelson se réfugiait dans le golfe de Sainte-Euphémie.
Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regard sur la Minerve,qui, sur cette mer houleuse, continuait à courir ses bordées avec la légèreté d’un oiseau, et, laissant la garde du bâtiment à Henry, il descendit à la grande chambre, où le dîner était servi.
Personne n’y avait fait honneur, pas même le roi Ferdinand, si grand mangeur qu’il fût.
Le mal de mer d’abord, puis une sourde et constante inquiétude avaient suspendu chez lui les sollicitations de l’appétit. Cependant, comme d’habitude, la vue de Nelson rassura les illustres fugitifs, et tout le monde se rapprocha de la table, excepté Emma Lyonna et le jeune prince, dont les vomissements redoublaient de violence et prenaient un caractère inquiétant.
Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beatty, était venu visiter l’enfant royal ; mais, on le sait, aujourd’hui même, on ignore encore le spécifique qui peut calmer la terrible indisposition.
Le docteur Beatty s’était borné à ordonner l’emploi du thé ou de la limonade à grandes tasses. Mais le jeune prince ne voulait rien recevoir que de la main d’Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au reste, ne comprenait pas toute la gravité de son état, avait, dans un moment de jalousie maternelle, complètement abandonné l’enfant aux soins de lady Hamilton.
Quant au roi, il était assez insensible aux souffrances des autres, et, quoiqu’il aimât ses enfants d’un amour plus grand que celui de la reine, des préoccupations personnelles l’empêchaient de donner à la maladie du jeune prince toute l’attention qu’elle méritait.
Nelson s’approcha de l’enfant pour s’approcher d’Emma Lyonna.
Depuis quelque temps, le vent mollissait et le vaisseau se balançait lourdement sur la houle. Au supplice des virements de bord avait succédé celui du roulis.
— Voyez ! dit Emma en présentant à Nelson le corps presque inanimé de l’enfant.
— Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoi la reine m’a fait demander si je ne pouvais pas entrer dans quelque port. Par malheur, je n’en connais pas un dans tout l’archipel lipariote auquel je voudrais confier un vaisseau de la taille du Vanguard,surtout quand il porte avec lui les destinées d’un royaume, et nous sommes encore loin de Messine, de Milazzo, du golfe de Sainte-Euphémie !
— Il me semble, fit Emma, que la tempête se calme.
– Vous voulez dire que le vent tombe ; car, de tempête, il n’y en a pas eu de la journée. Dieu nous garde de voir une tempête, milady, et dans ces parages surtout ! Oui, le vent tombe ; mais ce n’est qu’une trêve qu’il nous accorde, et je ne vous cacherai point que je crains une nuit pire que celle d’hier.
— Ce n’est point rassurant, ce que vous dites là, milord ! interrompit la reine, qui s’était approchée doucement de la cabine et qui, parlant anglais, avait entendu et compris ce que disait Nelson.
— Mais Votre Majesté peut être certaine, au moins, que le respect et le dévouement veillent sur elle, répondit Nelson.
En ce moment, la porte de la chambre haute s’ouvrit, et le lieutenant Parkinson s’informa si l’amiral n’était point près de Leurs Majestés.
Nelson entendit la voix du jeune officier et alla au-devant de lui.
Tous deux échangèrent quelques paroles à voix basse.
— C’est bien, dit Nelson assez haut et reprenant le ton du commandement ; faites mettre les canons à la serre et faites-les amarrer par le plus fort grelin que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont… Madame, ajouta Nelson, si je n’avais pas un précieux chargement, je laisserais le capitaine Henry gouverner le vaisseau à sa guise ; mais, ayant l’honneur d’avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m’en rapporte qu’à moi du soin de le diriger. Que Votre Majesté ne s’inquiète donc point si je me prive sitôt du bonheur de demeurer auprès d’elle.
Et il s’avança rapidement vers la porte.
— Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je monte avec vous.
— Que dit Sa Majesté ? demanda Nelson, qui ne comprenait pas l’italien.
La reine lui traduisit la demande de son époux.
— Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du roi qu’il reste ici. Sur la dunette, il intimidera les officiers et gênera la manœuvre.
La reine transmit à son mari la demande de Nelson.
— Ah ! Caracciolo ! Caracciolo ! murmura le roi en tombant sur un fauteuil.
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