Chapitre 144 Les avant-postes
Avant que Salvato et Luisa se fussent adressé une parole, Michele rentrait.
— Luisa, dit-il, sois tranquille ; tout ce qui était un mystère pour les Backer, sera bientôt éclairci pour eux, et ils sauront quel est celui qu’ils doivent maudire comme leur dénonciateur. Il ne peut pas m’arriver pis que d’être pendu ; eh bien, au moins, avant d’être pendu, je me serai confessé.
Les deux jeunes gens regardèrent Michele avec étonnement.
Mais lui :
— Nous n’avons pas de temps à perdre en explications, dit-il ; la nuit s’avance, et vous savez ce qui nous reste à faire.
— Oui, tu as raison, répondit Salvato. Es-tu prête, Luisa ?
— J’ai commandé une voiture pour onze heures, dit Luisa ; elle doit être à la porte.
— Elle y est, dit Michele, je l’ai vue.
— C’est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j’aurai besoin pendant mon séjour au Château-Neuf. Ils sont enfermés dans une malle. Moi, je vais donner quelques ordres à Giovannina.
Elle sonna, mais inutilement ; la jeune fille ne vint pas.
Elle sonna une seconde fois ; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s’ouvrit point.
Luisa se leva et alla elle-même à la chambre de la jeune fille, pensant que peut-être elle était endormie.
La bougie brûlait sur sa table ; auprès de la bougie était une lettre cachetée à l’adresse de Luisa.
Cette lettre était de l’écriture de Giovannina.
Luisa la prit et l’ouvrit.
Elle était conçue en ces termes :
Signora,
Si vous aviez quitté Naples, je vous eusse suivie partout où vous auriez été, pensant que mes services vous étaient nécessaires.
Vous restez à Naples, où, entourée de gens qui vous aiment, vous n’avez plus besoin de moi.
Je n’oserais au milieu des événements qui vont se passer, rester seule à la maison, et rien, pas même un dévouement dont vous n’avez pas besoin, ne me forçant à m’enfermer dans une forteresse où je ne serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents.
D’ailleurs, vous avez eu la bonté de régler mes comptes ce matin, et, dans les circonstances où nous sommes, j’ai dû regarder ce règlement comme un congé.
Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi, et si triste de cette séparation, que je m’impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur du chagrin, plus grand encore, que j’éprouverais en vous les faisant.
Croyez-moi, signora, votre très humble, très obéissante, très dévouée servante,
Giovannina.
Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgré les protestations de dévouement et de fidélité qu’elle contenait, un étrange sentiment de froide haine semé de l’un à l’autre bout. On ne le voyait pas avec les yeux, c’est vrai ; mais on l’apercevait avec l’intelligence, on le sentait avec le cœur.
Elle revint dans la salle à manger, où était resté Salvato, et lui remit la lettre.
Celui-ci la lut, haussa les épaules et murmura le mot « Vipère ! »
En ce moment, Michele rentra. Il n’avait pas trouvé la voiture à la porte et demandait s’il devait en aller chercher une autre.
Il n’y avait point à attendre son retour, c’était évidemment Giovannina qui l’avait prise pour partir.
Ce que Michele avait de mieux à faire, c’était de courir jusqu’à Pie di Grotta, où il avait une place de fiacres, et d’en ramener une autre.
— Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de retard qui nous sont imposés par le hasard pour faire une dernière visite à la duchesse Fusco et lui proposer une dernière fois de courir une même chance en la conduisant avec moi au Château-Neuf. Si elle reste, je lui recommanderai la maison qui va être complètement abandonnée.
— Va, mon enfant chéri, dit Salvato en l’embrassant au front, comme un père, en effet, eût fait à son enfant.
Luisa s’engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et pénétra dans le salon.
Le salon, comme toujours, était plein de toutes les notabilités républicaines.
Malgré l’imminence du danger, malgré le hasard de l’événement, les visages étaient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrès, qui s’étaient engagés par conviction dans la voie périlleuse, étaient prêts à la suivre jusqu’au bout, et, comme les vieux sénateurs de la République, à attendre la mort sur leurs chaises curules.
Luisa fit sa sensation ordinaire de beauté et d’intérêt ; on se groupa autour d’elle. Chacun, dans ce moment suprême ayant un parti pris pour soi, demandait aux autres le parti qu’ils allaient prendre, espérant peut-être que celui-là était le meilleur.
La duchesse restait chez elle et y attendait les événements. Elle tenait prêt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger imminent, elle comptait fuir. La fermière d’une de ses masseries lui tenait une retraite préparée.
Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu’au moment où elle-même quitterait la sienne, et lui annonça que Salvato, ne sachant point si, au milieu du combat, il aurait la possibilité de veiller sur elle, lui avait fait préparer une chambre au Château-Neuf, où elle restait sous la garde du gouverneur Massa, ami de Salvato.
C’était là, d’ailleurs, qu’à la dernière extrémité devaient se réfugier les patriotes, personne ne se fiant à l’hospitalité de Mejean, qui, on le savait, avait demandé cinq cent mille francs pour protéger Naples, et qui, pour cinq cent cinquante mille francs, était disposé à l’anéantir.
On disait même – ce qui, au reste, n’était point vrai – qu’il avait traité avec le cardinal Ruffo.
Luisa chercha des yeux Éléonore Pimentel, pour laquelle elle avait une grande admiration ; mais, un instant avant son entrée, Éléonore avait quitté le salon pour se rendre à son imprimerie.
Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de hussards, qui, le lendemain, devait être déchiqueté par les sabres ennemis.
Cirillo, qui, comme nous l’avons dit, faisait partie de l’Assemblée législative, laquelle s’était déclarée en permanence, vint l’embrasser. Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs, – dans la situation où l’on se trouvait, il y avait peu de bonheur à espérer, – mais la vie saine et sauve, et, lui posant la main sur la tête, il lui donna tout bas sa bénédiction.
La visite de Luisa était faite. Elle embrassa une dernière fois la duchesse Fusco : les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de leur cœur.
— Ah ! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mêler aux siennes, nous ne devons plus nous revoir !
La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire : « Là-haut, on se retrouve toujours. »
Puis elle la reconduisit jusqu’à la porte de communication.
Là, elles se séparèrent, et, comme l’avait prophétisé Luisa, pour ne plus se revoir.
Salvato attendait Luisa, Michele avait amené une voiture. Les deux jeunes gens, les bras enlacés et sans avoir eu besoin de se communiquer leur idée, allèrent dire adieu à la chambre heureuse,comme ils l’appelaient ; puis ils fermèrent les portes, dont Michele prit les clefs. Salvato et Luisa montèrent dans la voiture ; Michele, malgré son bel uniforme, monta sur le siège, et le fiacre roula vers le Château-Neuf.
Quoiqu’il ne fût point encore tard, toutes les portes et toutes les fenêtres étaient fermées, et l’on sentait qu’une profonde terreur planait sur la ville : des hommes, de temps en temps, s’approchaient des maisons, stationnaient un instant et s’enfuyaient effarés.
Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu’ils faisaient, dit à Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tâcher de mettre la main sur un de ces coureurs nocturnes et de s’assurer de ce qu’ils faisaient.
En arrivant au palais Caramanico, l’on aperçut un de ces hommes ; sans que la voiture s’arrêtât Michele sauta à terre et bondit sur l’homme.
Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave.
— Qui es-tu ? lui demanda Michele.
— Je suis le facchino du palais.
— Que fais-tu ?
— Vous le voyez bien. J’ai été chargé par le locataire du premier étage d’acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir. Je me suis attardé à boire au Marché-Vieux, et, en arrivant au palais, j’ai trouvé tout fermé : ne voulant pas réveiller le garde-poste, j’ai jeté le paquet dans la cave du palais par le soupirail : on l’y trouvera demain.
Michele, ne voyant rien de bien répréhensible dans le fait, lâcha l’homme qu’il tenait au collet et qui, à peine libre, prit ses jambes à son cou et s’enfonça dans la strada della Pace.
Cette brusque fuite l’étonna.
Du palais Caramanico au Château-Neuf, tout le long de la Chiaia et de la montée du Géant, il vit le même fait se reproduire. Deux fois, Michele essaya de s’emparer de ces rôdeurs chargés de quelque mission inconnue ; mais, comme s’ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n’en put venir à bout.
On arriva au Château-Neuf. Grâce au mot d’ordre, que connaissait Salvato, la voiture put entrer dans l’intérieur : elle passa devant l’arc de triomphe aragonais et s’arrêta devant la porte du gouverneur.
Il faisait une ronde de nuit sur les remparts : il rentra un quart d’heure après l’arrivée de Salvato.
Tous deux conduisirent Luisa à la chambre préparée pour elle : elle faisait suite aux appartements de madame Massa elle-même, et il était évident qu’on lui avait réservé la plus jolie et la plus commode des chambres.
Minuit sonnait : il était l’heure de se séparer. Luisa prit congé de son frère de lait, puis de Salvato, lesquels, par la même voiture qui les avait amenés, se firent conduire jusqu’au Môle.
Là, ils trouvèrent aux mains du Calabrais les chevaux qu’ils avaient commandés, montèrent en selle, et, suivant la strada del Piliero, la rue de la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversèrent le pont de la Madeleine et se lancèrent au galop sur la route de Portici.
La route était garnie de troupes républicaines, échelonnées du pont de la Madeleine, premier poste extérieur, jusqu’au Granatello, poste le plus rapproché de l’ennemi, commandé, comme nous l’avons dit, par Schipani.
Tout le monde veillait sur le chemin. À tous les corps de garde, Salvato s’arrêtait, descendait de cheval, s’informait et donnait quelques instructions.
La première station qu’il fit fut au fort de Vigliena.
Ce petit fort s’élève au bord de la mer, à la droite du chemin qui va de Naples à Portici ; il défend l’arrivée du pont de la Madeleine.
Salvato fut reçu avec des acclamations. Le fort de Vigliena était défendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d’un prêtre nommé Toscano.
Il était évident que c’était sur ce petit fort, qui défendait l’approche de Naples, que se porterait tout l’effort des sanfédistes ; aussi la défense avait-elle été confiée à des hommes choisis.
Toscano fit voir à Salvato tous ses préparatifs de défense. Il comptait, lorsqu’il serait forcé, mettre le feu à ses poudres et se faire sauter, lui et ses hommes.
Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise ; tous étaient prévenus, tous avaient consenti à ce suprême sacrifice à la patrie, et le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette légende :
Nous venger ! vaincre ou mourir !
Salvato embrassa le digne curé, remonta à cheval aux cris de « Vive la République ! » et continua son chemin.
À Portici, les républicains témoignèrent à Salvato de grandes inquiétudes. Ils avaient affaire à des populations rendues essentiellement royalistes par leurs intérêts. Ferdinand avait à Portici un palais où il passait l’automne ; presque tout l’été, le duc de Calabre habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier à personne, se sentaient entourés de pièges et de trahisons. Comme aux jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs pieds.
Il arriva au Granatello.
Avec sa confiance ou plutôt son imprudence accoutumée, Schipani dormait ; Salvato le fit éveiller et lui demanda des nouvelles de l’ennemi.
Schipani lui répondit qu’il comptait être attaqué par lui le lendemain, et qu’il prenait des forces pour le bien recevoir.
Salvato lui demanda s’il ne tenait point quelques renseignements plus précis des espions qu’il avait dû envoyer. Le général républicain lui avoua qu’il n’avait envoyé aucun espion et que ces moyens déloyaux de faire la guerre lui répugnaient. Salvato s’informa s’il avait fait garder la route de Nola, où était le cardinal, et d’où, par les pentes du Vésuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur Résina, pour lui couper la retraite. Il répondit que c’était à ceux de Résina et de Portici de prendre ces précautions, et que, quant à lui, s’il trouvait les sanfédistes sur son chemin, il passerait au milieu d’eux.
Cette manière de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes faisait hausser les épaules à l’habile stratégiste, élevé à l’école des Championnet et des Macdonald. Il comprit qu’avec un homme comme Schipani, il n’y avait aucune observation à faire, et qu’il fallait tout abandonner au génie sauveur des peuples.
Voyons un peu ce que le cardinal, plus méticuleux que Schipani sur les moyens de se garder, faisait pendant ce temps.
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