Chapitre 153 Journée du 14 juin (suite)
Revenons à Naples.
Le désordre était si grand à Naples, que pas un des fugitifs échappé au massacre du château des Carmes n’avait eu l’idée d’aller prévenir le directoire que ce château était tombé au pouvoir des sanfédistes.
Le commandant du Château-Neuf, qui ignorait ce qui s’était passé pendant la nuit, tira donc, à sept heures du matin, comme la chose en était convenue, les trois coups de canon qui devaient servir de signal à Schipani.
On a vu le fâcheux résultat de son mouvement.
À peine les trois coups de canon étaient-ils tirés, que l’on vint annoncer aux commandants des châteaux et aux autres officiers supérieurs que le fort del Carmine était pris et que les canons, au lieu de continuer à être tournés vers le pont de la Madeleine, étaient retournés vers la strada Nuova et contre la place du Marché-Vieux, c’est-à-dire qu’ils menaçaient la ville au lieu de la défendre.
Il n’en fut pas moins décidé qu’au moment où l’on verrait Schipani et sa petite armée sortir de Portici, au risque de ce qui pourrait arriver, on marcherait, pour faire une diversion, sur le camp du cardinal Ruffo.
C’était du Château-Neuf que le signal de la descente de San Martino et de la sortie des châteaux devait être donné. Aussi, les officiers supérieurs au nombre desquels était Salvato, se tenaient-ils, la lunette en main, l’œil fixé sur Portici.
On vit partir du Granatello une espèce de tourbillon de poussière au milieu duquel brillaient des jets de flamme.
C’était Schipani marchant sur la Favorite et sur Portici.
On vit les patriotes s’engouffrer dans la longue rue que nous avons décrite ; puis on entendit gronder le canon ; puis un nuage de fumée monta par-dessus les maisons.
Pendant deux heures les détonations de l’artillerie se succédèrent, séparées par le seul intervalle nécessaire pour recharger les pièces ; et la fumée, toujours plus épaisse, continua de monter au ciel ; puis ce bruit s’éteignit, la fumée se dissipa peu à peu. On vit, sur les points où la route était découverte, un mouvement en sens inverse de celui que l’on avait vu il y avait trois heures.
C’était Schipani qui, avec ses trente ou quarante hommes, regagnait Castellammare.
Tout était fini.
Michele et Salvato s’obstinaient seuls à suivre, en parlant bas et en se le montrant l’un à l’autre, chaque fois qu’il reparaissait à la surface de l’eau, un point noir qui allait se rapprochant.
Quand ce point ne fut plus qu’à une demi-lieue, à peu près, il leur sembla voir, de temps en temps, sortir de l’eau une main qui leur faisait des signes.
Depuis longtemps, tous deux avaient, dans ce point noir, cru reconnaître la tête de Pagliuchella. En voyant les signes qu’il faisait, une même idée les frappa tous deux : c’est qu’il appelait au secours.
Ils descendirent précipitamment, s’emparèrent d’une barque qui servait à communiquer du Château-Neuf au château de l’Œuf, s’y jetèrent tous deux, saisirent chacun une rame, et, réunissant leurs efforts, doublèrent la lanterne.
La lanterne doublée, ils regardèrent autour d’eux et ne virent plus rien.
Mais, au bout d’un instant, à vingt-cinq ou trente pas d’eux seulement, la tête reparut. Cette fois, ils n’eurent plus de doute : c’était bien Pagliuchella.
La face était livide, les yeux sortaient de leur orbite, la bouche s’ouvrait pour crier et appeler du secours.
Il était évident que le nageur était au bout de ses forces et se noyait.
— Ramez seul, mon général, cria Michele : je serai plus promptement près de lui en nageant qu’en ramant.
Puis, jetant bas ses habits, Michele s’élança à la mer.
De cette seule impulsion, il franchit sous l’eau la moitié de la distance qui les séparait de Pagliuchella, et reparut à une douzaine de mètres de lui.
— Courage ! lui cria-t-il en reparaissant.
Pagliuchella voulut répondre : l’eau de la mer s’engouffra dans sa bouche, il disparut.
Michele plongea aussitôt et fut dix ou douze secondes sans reparaître.
Enfin la mer bouillonna, la tête de Michele fendit l’eau ; il fit un effort pour revenir entièrement à la surface ; mais, se sentant enfoncer à son tour, il n’eut que le temps de crier :
— À nous, mon général ! à l’aide ! au secours !
En deux coups de rame, Salvato fut à une longueur d’aviron de lui ; mais, au moment où il étendait la main pour le saisir aux cheveux, Michele s’enfonça, entraîné dans le gouffre par une force invisible.
Salvato ne pouvait qu’attendre : il attendit.
Un nouveau bouillonnement apparut à l’avant de la barque : Salvato s’allongea presque entièrement en dehors et saisit Michele par le collet de sa chemise.
Attirant la barque à lui avec ses genoux, il maintint la tête du lazzarone hors de l’eau jusqu’à ce qu’il eût repris sa respiration.
Avec la respiration revint le sens.
Michele se cramponna à la barque, qu’il pensa faire chavirer.
Salvato se porta rapidement de l’autre côté pour faire contrepoids.
— Il me tient, balbutia Michele, il me tient !
— Tâche de monter avec lui dans la barque, lui répondit Salvato.
— Aidez-moi, mon général, en me donnant la main ; mais ayez soin de passer du côté opposé !
Tout en restant assis sur le banc de bâbord, Salvato étendit la main jusqu’à tribord.
Michele saisit cette main.
— Alors, avec sa merveilleuse vigueur, Salvato tira Michele à lui.
En effet, Pagliuchella le tenait à bras-le-corps et avait paralysé tous ses mouvements.
— Corps du Christ ! s’écria Michele en enjambant avec peine par-dessus le bordage du bateau, peu s’en est fallu que je ne fisse mentir la prophétie de la vieille Nanno, et c’eût été à mon ami Pagliuchella que j’en eusse eu l’obligation ! Mais il paraît que décidément celui qui doit être pendu ne peut pas se noyer. Je ne vous en remercie pas moins, mon général. Il est dit que nous jouons à nous sauver la vie. Vous venez de gagner la belle, ce qui fait que je reste votre obligé. Là ! maintenant, occupons-nous de ce gaillard-là.
Il s’agissait, comme on le comprend bien, de Pagliuchella. Il était sans connaissance et le sang coulait d’une double blessure : une balle, sans attaquer l’os, lui avait traversé les muscles de la cuisse.
Salvato jugea que ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de ramer vigoureusement vers le Château-Neuf et de remettre Pagliuchella, qui donnait des signes non équivoques de vie, aux mains d’un médecin.
En abordant au pied de la muraille, ils trouvèrent un homme qui les attendait : c’était le docteur Cirillo, qui avait cherché, la nuit précédente, un refuge au Château-Neuf.
Il avait suivi des yeux et dans ses moindres détails le drame qui venait de se passer, et il venait, comme le Deus ex machina,en faire le dénouement.
Il venait d’achever le récit qui ne laissait plus aux patriotes de Naples d’autre ressource que de se défendre, à l’abri des forts, jusqu’à la dernière extrémité, et le docteur Cirillo pansait la plaie de la cuisse, à laquelle la fraîcheur de l’eau et surtout le danger qu’il avait couru avaient empêché le blessé de songer jusqu’alors, lorsqu’on vint annoncer que Bassetti, attaqué à Capodichino par fra Diavolo et Mammone, avait été obligé de se mettre en retraite, et, poursuivi vigoureusement, rentrait en désordre dans la ville.
Les lazzaroni, disait-on, avaient dépassé la strada dei Studi et étaient au largo San Spirito.
Salvato sauta sur un fusil, Michele en fit autant ; ils sortirent du Château-Neuf avec deux ou trois patriotes, en recrutèrent quelques-uns encore au largo del Castello. Michele, avec ses lazzaroni campés strada Medina, s’élança strada dei Lombardi, afin de déboucher à Tolède, un peu avant le Mercatello ; Salvato tourna par Saint-Charles et l’église Saint-Ferdinand pour rallier les hommes de Bassetti, qui, disait-on, fuyaient dans Tolède en criant à la trahison, envoya deux ou trois messagers aux patriotes de San Martino, afin qu’ils descendissent de leur hauteur et appuyassent son mouvement ; puis il s’élança de son côté dans la rue de Tolède, qui, en effet, était pleine de cris, de désordre et de confusion.
Pendant quelque temps, ce fleuve que conduisait Salvato coula entre deux remous de fuyards éperdus. Mais, en voyant ce beau jeune homme, la tête nue, les cheveux flottants, le fusil à la main, les encourageant dans leur langue, les rappelant au combat, ils commencèrent à rougir de leur panique, puis s’arrêtèrent et osèrent regarder derrière eux.
Les sanfédistes barraient la rue au bas de la montée dei Studi, et l’on voyait au premier rang fra Diavolo, avec son costume élégant et pittoresque, et Gaetano Mammone avec ses pantalons et sa veste de meunier, autrefois blancs et couverts de farine, aujourd’hui rouges et dégouttants de sang.
À la vue de ces deux formidables chefs de masses, la terreur de la Terre de Labour, il y eu un mouvement d’hésitation parmi les patriotes. Mais, en ce moment, par bonheur, Michele débouchait par la via dei Lombardi, et l’on entendait battre la charge dans la rue de l’Infrascata. Fra Diavolo et Mammone craignirent de s’être trop avancés, et, sans doute mal renseignés sur les positions occupées par le cardinal, ignorant la défaite de Schipani, ordonnèrent la retraite.
Seulement, en se retirant, ils laissèrent deux ou trois cents hommes dans le musée Bourbonien, où ils se barricadèrent.
De cette position excellente, qu’avaient négligé d’occuper les patriotes, ils commandaient la descente de l’Infrascata, la montée dei Studi, qui est une prolongation de la rue de Tolède, et le largo del Pigne, par lequel ils pouvaient se mettre en communication avec le cardinal.
Au reste, arrivés à l’imbrecciata della Sanita, fra Diavolo et Gaetano Mammone s’arrêtèrent, s’emparèrent des maisons à droite et à gauche de la rue, et établirent une batterie de canon à la hauteur de la via delle Calle.
Salvato et Michele n’étaient point assez sûrs de leurs hommes, fatigués d’une lutte de deux jours, pour attaquer une position aussi forte que l’était celle du museo Borbonico. Ils s’arrêtèrent au largo Spirito Santo, barricadèrent la salita dei Studi et la petite rue qui conduit à la porte du palais, et mirent un poste de cent hommes dans la rue de Sainte-Marie-de-Constantinople.
Salvato avait ordonné de s’emparer du couvent du même nom, qui, placé sur une hauteur, domine le musée ; mais il ne trouva point, parmi les six ou sept cents hommes qu’il commandait, cinquante esprits forts qui osassent commettre une pareille impiété, tant certains préjugés étaient encore enracinés dans l’esprit des patriotes eux-mêmes.
La nuit s’avançait. Républicains et sanfédistes étaient aussi fatigués les uns que les autres. Des deux côtés, on ignorait la vraie situation des choses et le changement que les divers combats de la journée avaient amenés dans les positions des assiégeants et des assiégés. D’un commun accord, le feu cessa, et, au milieu des cadavres, sur ces dalles rouges de sang, chacun se coucha, la main sur ses armes, s’essayant, sur la foi de la vigilance des sentinelles, par le sommeil momentané de la vie au sommeil éternel de la mort.
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