Chapitre 163 Le cardinal et l’amiral
Le cardinal, en entrant dans la cabine de l’amiral anglais, avait jeté un coup d’œil rapide sur les deux personnes qu’elle renfermait.
Sir William était assis dans un fauteuil, devant une table sur laquelle se trouvaient de l’encre, des plumes, du papier, et, sur ce papier, les morceaux de la capitulation déchirée par la reine.
Emma Lyonna était couchée sur un canapé, et, comme on était aux mois chauds de l’année, se faisait de l’air avec une éventail de plumes de paon.
Nelson, entré derrière le cardinal, lui montra un fauteuil et s’assit en face de lui sur l’affût d’un canon, ornement guerrier de sa cabine.
En voyant entrer le cardinal, sir William s’était levé ; mais Emma Lyonna s’était contentée de lui faire une simple inclination de tête.
Sur le pont, la réception faite au cardinal Ruffo par l’équipage, et cela, malgré les cent coups de canon dont on avait salué sa venue, n’avait guère été plus polie, et, si le cardinal eût aussi bien compris la langue parlée par les matelots qu’il comprenait la langue écrite par Pope et par Milton, il eût certes porté plainte à l’amiral des insultes faites à sa robe et à son caractère, et dont une des moins graves, que Nelson avait fait semblant de ne pas entendre, était : « À la mer, le homard papiste ! »
Ruffo salua les deux époux d’un air moitié sabre et moitié chapelet, et, s’adressant à l’ambassadeur d’Angleterre :
— Sir William, dit-il, je suis heureux de vous rencontrer ici, non seulement parce que vous allez, je l’espère du moins, servir d’interprète entre milord Nelson et moi, mais encore parce que la lettre que Votre Seigneurie m’a fait l’honneur de m’écrire vous engage vous-même dans la question et y engage le gouvernement que vous représentez.
Sir William s’inclina.
— Que Votre Éminence, répondit-il, veuille bien dire à milord Nelson ce qu’elle a à répondre à cette lettre, et j’aurai l’honneur de traduire aussi fidèlement que possible à Sa Grâce la réponse de Votre Éminence.
— J’ai à répondre que, si milord était arrivé plus tôt dans la baie de Naples, et eût été mieux renseigné sur les événements qui s’y sont passés, au lieu de désapprouver les traités, il les eût signés comme moi et avec moi.
Sir William transmit cette réponse à Nelson, qui secoua la tête avec un sourire de dénégation.
Ce signe n’avait pas besoin d’être traduit. Ruffo se mordit les lèvres.
— Je persiste à croire, continua le cardinal, que milord Nelson ou ne sait rien ou a été mal conseillé. Dans l’un et l’autre cas, c’est à moi de l’édifier sur la situation.
— Édifiez-nous, monsieur le cardinal. En tout cas, la chose ne sera point difficile. L’édification par vos paroles ou par votre exemple est un de vos devoirs.
— J’y tâcherai, dit le cardinal avec son fin sourire, quoique j’aie le malheur de parler à des hérétiques ; ce qui m’ôte, vous en conviendrez, plus de la moitié de ma chance.
Ce fut à sir William de se mordre les lèvres.
— Parlez, dit-il ; nous vous écoutons.
Alors, le cardinal commença en français, la seule langue, au reste, que l’on eût parlée jusque-là, la narration des événements du 13 et du 14 juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la défense du curé Toscano et de ses Calabrais, qui avaient préféré se faire sauter plutôt que se rendre. Il fit, avec une fidélité rare, le bulletin de chaque jour, depuis la journée du 14 jusqu’à cette meurtrière sortie de la nuit du 18 au 19, dans laquelle les républicains avaient encloué les batteries de la ville, égorgé, depuis le premier jusqu’au dernier homme, tout un bataillon d’Albanais ; avaient jonché de morts la rue de Tolède et avaient perdu seulement une douzaine d’hommes. Enfin, il en arriva à la nécessité où il s’était vu de proposer une trêve et de signer un armistice, dans la conviction où il était qu’un second échec éprouvé découragerait les sanfédistes, qu’il devait avouer être bien plutôt des hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu’ayant su par le roi lui-même qu’une flotte franco-espagnole parcourait la Méditerranée, il avait craint que cette flotte ne se dirigeât vers le port de Naples ; ce qui remettait tout en question. Il s’était hâté, surtout dans cette prévision, voulant être maître des forts pour tenir le port en état de défense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant été faite volontairement et de bonne foi des deux côtés, devait être religieusement observée, et qu’agir d’une autre façon serait manquer au droit des gens.
Sir William traduisit à Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due aux traités ; mais, lorsqu’il en fut à la crainte qu’avait eue le cardinal de voir arriver la flotte française dans la rade de Naples, Nelson interrompit le traducteur, et, avec l’accent de l’orgueil blessé :
— Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j’étais là, et craignait-il que je ne laissasse passer la flotte française pour venir prendre Naples ?
Sir William s’apprêta à traduire la réponse de l’amiral anglais ; mais le cardinal avait prêté une telle attention aux paroles que celui-ci venait de prononcer, qu’avant que l’ambassadeur eût eu le temps d’ouvrir la bouche :
— Votre Grâce, dit-il, a bien laissé passer une première fois la flotte française qui prit Malte : le même accident pouvait lui arriver une seconde fois.
Nelson se mordit lèvres ; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une statue de marbre : elle avait laissé retomber son éventail de plumes, et, appuyée sur son coude, elle semblait une copie de l’Hermaphrodite Farnèse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla, derrière ce masque impassible, voir le visage courroucé de la reine.
— J’attends une réponse de milord, insista froidement le cardinal ; une question n’est point une réponse.
— Cette réponse, je la ferai pour Sa Grâce, répliqua sir William : Les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles.
– Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains ne traitentpas avec leurs sujets rebelles ; mais, une fois que les sujets rebelles ont traitéavec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les traités.
— Cette maxime, répondit l’amiral anglais, est peut-être celle de M. le cardinal Ruffo ; mais, à coup sûr, elle n’est pas celle de la reine Caroline, et, si M. le cardinal doute, malgré notre affirmation, vous pouvez lui montrer les morceaux du traité déchirés par la reine, morceaux ramassés de la main de lady Hamilton sur le parquet de la chambre à coucher de Sa Majesté, et apportés par elle à bord du Foudroyant.Je ne sais quelles instructions Son Éminence a reçues comme vicaire général ; mais, quant à moi (et il montra du doigt le traité déchiré), voilà celles que j’ai reçues comme amiral commandant la flotte.
Lady Hamilton fit de la tête un imperceptible signe d’approbation, et, plus que jamais, le cardinal parut convaincu qu’elle représentait dans cette conférence sa royale amie.
Or, comme il vit que Nelson donnait raison à Hamilton, qu’il comprit qu’il s’agissait dans cette circonstance d’entrer en lutte non seulement avec Hamilton, qui n’était que l’écho de sa femme, mais encore avec cette bouche de pierre qui apportait la mort de la part de la reine, et qui, comme la mort, était muette, il se leva et, s’avançant vers la table devant laquelle était assis Hamilton, déploya un des fragments du traité froissé par les mains fiévreuses de Caroline, et reconnut d’autant mieux que c’était un morceau de ce traité, que c’était la portion qui contenait son cachet et sa signature.
— Qu’avez-vous à répondre à cela, monsieur le cardinal ? demanda avec un sourire railleur l’ambassadeur d’Angleterre.
— Je répondrai, monsieur, dit le cardinal, que, si j’étais roi, j’aimerais mieux déchirer de mes mains mon manteau royal qu’un traité signé en mon nom par l’homme qui viendrait de reconquérir mon royaume.
Et il laissa dédaigneusement retomber sur la table le morceau de papier qu’il tenait à la main.
— Mais enfin, reprit avec impatience l’ambassadeur, vous regardez, je l’espère, le traité comme déchiré, non seulement matériellement, mais encore moralement.
— Immoralement, voulez-vous dire !
Nelson, voyant que la discussion se prolongeait, et ne pouvant juger du sens des paroles que par la physionomie des interlocuteurs, se leva à son tour, et, s’adressant à sir William :
— Il est inutile de discuter plus longtemps, dit-il. Si nous devons nous battre à coups de sophismes et d’arguties, certainement le cardinal l’emportera sur l’amiral. Contentez-vous donc, mon cher Hamilton, de demander à Son Éminence si elle s’obstine, oui ou non, à maintenir les traités.
Sir William répéta à Ruffo la demande de Nelson traduite en français. Ruffo l’avait comprise, à peu près ; mais l’importance de la question était telle, qu’il ne voulait répondre qu’après l’avoir comprise tout à fait.
Et, comme sir William accentuait soigneusement la dernière phrase :
— Les représentants des puissances alliées étant intervenus dans le traité que Votre Seigneurie veut rompre, dit-il en s’inclinant, je ne puis répondre que pour mon compte, et cette réponse, je l’ai déjà faite à MM. Troubridge et Ball.
— Et cette réponse est… ? demanda sir William.
— J’ai engagé ma signature et, en même temps que ma signature, mon honneur. Autant qu’il sera en mon pouvoir, je ne laisserai faire tache ni à l’une ni à l’autre. Quant aux honorables capitaines qui ont signé le traité en même temps que moi, je leur transmettrai les intentions de milord Nelson, et ils sauront ce qu’ils ont à faire. Cependant, comme, en pareille matière, un mot mal rapporté suffit à changer le sens de toute une phrase, je serais obligé à milord Nelson, de me donner par écrit son ultimatum.
La requête de Ruffo fut transmise à l’amiral.
— Dans quelle langue Son Éminence désire-t-elle que cet ultimatum soit écrit ? demanda Nelson.
— En anglais, répondit le cardinal : je lis l’anglais, et le capitaine Baillie est Irlandais. D’ailleurs, je tiens à avoir une pièce si importante écrite tout entière de la main de l’amiral.
Nelson fit un signe de tête indiquant qu’il ne voyait aucun inconvénient à satisfaire aux désirs du cardinal, et, de cette écriture renversée particulière aux gens qui écrivent de la main gauche, il traça les lignes suivantes, que nous regrettons de ne point avoir fait autographier tandis que nous étions à Naples et que nous avions l’original sous les yeux :
Le grand amiral lord Nelson est arrivé Le 24 juin avec la flotte britannique dans la baie de Naples, où il a trouvé qu’un traité avait été conclu avec les rebelles, traité qui, selon lui, ne peut recevoir son exécution qu’après avoir été ratifié par Leurs Majestés Siciliennes.
H. Nelson.
L’ambassadeur prit la déclaration des mains de l’amiral anglais et s’apprêta à la lire au cardinal ; mais celui-ci fit signe que la chose était inutile, la prit, à son tour, des mains de l’ambassadeur, la lut et, saluant, une fois sa lecture terminée :
— Milord, dit-il, il me reste maintenant une dernière grâce à vous demander : c’est de me faire conduire à terre.
— Que Votre Éminence veuille bien monter sur le pont, répondit l’amiral, et les mêmes hommes qui l’ont amenée auront l’honneur de la reconduire.
Et, en même temps, l’amiral indiquait de la main l’escalier à Ruffo.
Ruffo monta les quelques marches qu’il avait devant lui et se trouva sur le pont.
Nelson se tint sur la première marche de l’escalier d’honneur jusqu’à ce que le cardinal fût dans la barque. Ils échangèrent alors un froid salut. La barque se détacha du bâtiment et s’éloigna. Mais les canons qui, selon le cérémonial d’usage, eussent dû saluer le départ du même nombre de coups que l’arrivée, restèrent silencieux.
L’amiral suivit quelque temps des yeux le cardinal ; mais bientôt une petite main s’appuya sur son épaule, tandis qu’un souffle murmurait à son oreille :
— Mon cher Horatio !
— Ah ! c’est vous, milady ! dit Nelson en tressaillant.
— Oui… L’homme que nous avons fait prévenir est là.
— Quel homme ? demanda Nelson.
— Le capitaine Scipion La Marra.
— Et où est-il ?
— On l’a fait entrer chez sir William.
— Apporte-t-il des nouvelles de Caracciolo ? demanda vivement Nelson.
— Je n’en sais rien, mais c’est probable. Seulement, il a cru prudent de se cacher, pour ne pas être reconnu du cardinal, dont il est un des officiers d’ordonnance.
— Allons le rejoindre. À propos, avez-vous été content de moi, milady ?
— Vous avez été admirable, et je vous adore.
Et, sur cette assurance, Nelson prit tout joyeux la chemin de l’appartement de sir William.
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Comme nous ne saurions manquer d’apprendre bientôt ce qui se passa entre l’amiral Nelson et le capitaine Scipion La Marra, suivons le cardinal, qui revient à terre avec l’intention bien positive, ainsi qu’il l’a dit à Nelson, de maintenir le traité envers et contre tous.
En conséquence, aussitôt rentré dans sa maison du pont de la Madeleine, il appela près de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur son chemin, rencontré l’amiral, et comment il avait ramené de Palerme, à bord du Foudroyant,sir William et Emma Lyonna, laquelle avait rapporté, pour toute réponse de la reine, le traité déchiré par elle. Après quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et lady Hamilton, et leur demanda s’ils auraient le honteux courage de consentir à la violation d’un traité dans lequel ils étaient intervenus comme ministres plénipotentiaires de leurs souverains.
Les trois représentants, – celui du roi de Sicile, Micheroux, – celui de Paul Ier, Baillie, – celui du sultan Selim, Achmet, – montrèrent tous trois, à cette proposition, une indignation égale.
Alors, séance tenante, le cardinal appela son secrétaire Sacchinelli, et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation, rédigea la protestation suivante.
Est-il besoin de dire que cette pièce, comme toutes les autres qui ont été publiées dans ce livre – fait partie des correspondances secrètes retrouvées par nous dans les tiroirs réservés du roi Ferdinand II ?
La voici, sans autre changement que sa traduction en français :
Le traité de la capitulation des châteaux de Naples est utile, nécessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses puissants alliés, le roi de la Grande-Bretagne, l’empereur de toutes les Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans autre effusion de sang, a été terminée par ce traité la guerre civile et meurtrière qui s’était élevée entre les sujets de Sa Majesté, et que ce traité a pour résultat l’expulsion de l’ennemi commun.
En outre, ce traité ayant été solennellement conclu entre les commandants des châteaux et les représentants desdites puissances, ce serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le violer ou même de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson de le reconnaître, les représentants desdites puissances déclarent être irrévocablement déterminés à l’exécuter de point en point, et ils font responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque s’opposera à son exécution.
Ruffo signa, et les trois autres signèrent après lui.
En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des représailles contre les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le maréchal Micheroux ; en outre, Micheroux, disons-nous, tint à porter lui-même cette remontrance à bord du Foudroyant.Mais tout fut inutile : Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par écrit, rien affirmer au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-même ignorait quelles étaient les intentions définitives du roi, puisque, pour échapper aux premiers éclats de colère de la reine, Ferdinand avait, comme on l’a vu, fait mettre les chevaux à sa voiture et s’était réfugié à la Ficuzza.
Mais, pour Ruffo, la chose était claire, et les lettres qu’il avait reçues du roi et de la reine lui avaient indiqué le chemin que ceux-ci comptaient suivre ; et, s’il eût conservé le moindre doute à cet égard, la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx chargé de garder le secret de la reine, les eût dissipés.
La matinée du 25 juin se passa en continuelles allées et venues du Foudroyantau quartier général et du quartier général au Foudroyant.Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue conférence ; nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirés tous deux par le même génie, se montrèrent de plus en plus obstinés dans la rupture du traité et dans la reprise des hostilités, tandis que le cardinal s’obstinait de plus en plus à faire respecter la capitulation.
Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas être confondu avec les violateurs du traité, prit la résolution d’écrire au général Massa, commandant du Château-Neuf, un billet de sa propre main.
Il était conçu en ces termes :
Bien que les représentants des puissances alliées tiennent pour sacré et inviolable le traité signé entre nous pour la reddition des châteaux, le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas néanmoins le reconnaître ; et, comme il est loisible aux patriotes des châteaux de faire valoir en leur faveur l’article 5, et, comme ont fait les patriotes de San Martino, qui sont presque tous partis par terre, de choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n’ont aucun poste ni aucunes troupes qui puissent empêcher les garnisons des châteaux de se retirer par terre.
F., cardinal Ruffo.
Le cardinal espérait ainsi sauver les républicains. Mais, par malheur, ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque piège ; et, après une délibération, dans laquelle Salvato insista vainement pour que l’on acceptât la proposition de Ruffo, on résolut, à une majorité immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa répondit la lettre suivante :
Liberté Égalité
Le général Massa, commandant de l’artillerie et du Château-Neuf.
26 juin 1799.
Nous avons donné à votre lettre l’interprétation qu’elle méritait. Fermes dans notre devoir, nous observerons religieusement les articles du traité convenu, convaincus qu’un même lien oblige tous les contractants solennellement intervenus pour la rédaction et la signature de ce traité. Au reste, nous ne serons, quelque chose qui arrive, ni surpris ni intimidés, et nous saurons, si l’on nous y contraint par la violence, reprendre l’attitude hostile que nous avons volontairement quittée. Et, d’ailleurs, notre capitulation ayant été dictée par le commandant du château Saint-Elme, nous demandons une escorte pour accompagner le messager que nous enverrons conférer de votre ouverture avec le commandant français, – conférence après laquelle nous vous donnerons une réponse plus précise.
Massa.
Le cardinal, au désespoir de voir ses intentions si mal interprétées, envoya à l’instant même l’escorte demandée, chargeant le chef de cette escorte, qui n’était autre que De Cesari, d’affirmer aux patriotes, sur son honneur, qu’ils se perdaient en ne profitant point du conseil qu’il leur donnait.
Salvato fut choisi pour aller discuter avec Mejean sur ce qu’il y avait de mieux à faire dans cette grave circonstance.
C’était la troisième fois que Salvato et Mejean se retrouvaient en face l’un de l’autre.
Salvato, seulement, ne l’avait pas revu depuis le jour où Mejean avait, vis-à-vis de lui, abordé franchement la question de vendre sa protection aux Napolitains cinq cent mille francs, proposition qui, on se le rappelle, avait été si généreusement appuyée par Salvato, et qu’un faux point d’honneur avait fait repousser par le directoire.
Mejean avait, dans toutes les conférences qui avaient eu lieu pour la signature du traité, paru avoir oublié le honteux refus qu’il avait essuyé. Il avait longuement et obstinément discuté chaque article, et les patriotes reconnaissaient que c’était grâce à sa patiente obstination qu’ils avaient eu le bonheur d’obtenir des conditions que les plus optimistes d’entre eux étaient à cent lieues d’espérer.
Cette aide qu’il leur avait si gracieusement prêtée, rien, du moins, ne leur donnait soupçon du contraire, avait rendu au colonel Mejean la confiance des patriotes.
D’ailleurs, leur intérêt voulait qu’ils ne se brouillassent pas avec lui. Il pouvait, en prenant parti pour eux, les sauver ; en prenant parti contre eux, les anéantir.
Mejean, en apprenant que c’était Salvato qui lui était envoyé, fit sortir tout le monde ; il ne voulait point que qui que ce fût restât à portée d’entendre les allusions que Salvato pouvait faire aux conditions qu’il avait mises à sa protection.
Il salua le jeune homme avec une politesse pleine de déférence et lui demanda à quel heureux motif il devait le bonheur de sa visite.
Salvato lui répondit en lui remettant le billet du cardinal, et le pria, au nom des patriotes, de leur donner un avis, ceux-ci promettant de s’y conformer.
Le colonel lut et relut avec la plus grande attention le billet du cardinal ; puis, prenant une plume, au-dessous de sa signature, il écrivit un fragment de ce vers latin si significatif et si connu :
Timeo Danaos et dona ferentes.
Ce qui veut dire : « Je crains les Grecs, même lorsqu’ils portent des présents. »
Salvato lut les cinq mots écrits par le colonel Mejean.
— Colonel, lui dit-il, je suis d’un avis tout opposé au vôtre, et cela m’est d’autant plus permis que, seul avec Dominique Cirillo, j’ai appuyé la proposition de prendre vos cinq cents hommes à notre service et de les payer mille francs chaque homme.
— Cinq cents francs, général ; car je m’engageais à faire venir cinq cents autres Français de Capoue. Vous voyez qu’ils ne vous eussent point été inutiles.
— C’était si bien mon opinion, que j’ai offert cinq cent mille francs sur ma propre fortune.
— Oh ! oh ! vous êtes donc millionnaire, mon cher général ?
— Oui ; mais, malheureusement, ma fortune est en terres. Il fallait emprunter de gré ou de force, en attendant, sur ce gage, mais attendre la fin de la guerre pour les rendre.
— Pourquoi ? dit d’un ton railleur Mejean. Rome n’a-t-elle pas mis en vente et vendu un tiers au-dessus de sa valeur le champ sur lequel était campé Annibal ?
— Vous oubliez que nous sommes des Napolitains du temps de Ferdinand, et non des Romains du temps de Fabius.
— De sorte que vous êtes resté maître de vos fermes, de vos forêts, de vos vignes, de vos troupeaux ?
— Hélas ! oui.
— O fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas1 !continua le colonel d’un ton railleur.
— Cependant, monsieur le colonel, je suis encore assez riche d’argent comptant pour vous demander quelle somme vous demanderiez par chaque personne qui, ne se fiant pas à Nelson, viendrait vous demander une hospitalité que vous garantiriez sur l’honneur ?
— Vingt mille francs ; est-ce trop, général ?
— Quarante mille francs pour deux, alors ?
— Vous êtes libre de marchander si vous trouvez que c’est trop cher.
— Non : les deux personnes pour lesquelles je négocie cette affaire avec vous… car c’est une affaire ?
— Une espèce de contrat synallagmatique, comme nous disons, nous autres comptables ; car il faut vous dire que je suis excellent comptable, général.
— Je m’en suis aperçu, colonel, dit en riant Salvato.
— C’est donc, comme j’avais l’honneur de vous le dire, une espèce de contrat synallagmatique dans lequel celui qui s’exécute oblige l’autre, mais dans lequel le manque d’exécution rompt le contrat.
— C’est bien entendu.
— Alors, vous ne trouvez pas que ce soit trop cher ?
— Non, attendu que les deux personnes dont je vous parle peuvent racheter leur vie à ce prix-là.
— Eh bien, mon cher général, quand vos deux personnes voudront venir, elles seront les bienvenues.
— Et, une fois ici, elles ne vous demanderont que vingt-quatre heures pour réaliser les fonds.
— Je leur en donnerai quarante-huit. Vous voyez que je suis beau joueur.
— C’est marché fait, colonel.
— Au revoir, général.
Salvato, toujours suivi de son escorte, redescendit vers le Château-Neuf. Il montra le Timeo Danaosde Mejean à Massa et au conseil, qui s’était assemblé pour décider de cette importante affaire. Or, comme l’avis de Mejean était celui de la majorité, il n’y eut pas de discussion ; seulement, Salvato demanda à accompagner De Cesari et à reporter lui-même à Ruffo la réponse de Massa, afin de juger la situation par ses propres yeux.
La chose lui fut accordée sur-le-champ, et les deux jeunes gens qui, s’ils se fussent rencontrés sur le champ de bataille quinze jours auparavant, se fussent hachés en morceaux, s’en allèrent côte à côte, suivant le quai et réglant chacun le pas de son cheval sur celui de son compagnon.
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