‹ La science mystérieuse des PharaonsChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

L’Optique des anciens

Il n’est pas rare d’entendre tel ou tel savant parler de la science antique d’une façon irrévérencieuse. A croire certains hommes instruits, notre siècle a tout inventé. Et cependant, je l’ai déjà fait remarquer, il ne faudrait pas confondre la science avec ses applications. Chaque jour ces dernières deviennent de plus en plus nombreuses, mais souvent, hélas! c’est au détriment du bonheur des peuples.

Et je n’en veux pour preuve que la guerre récente imposée à l’Europe--je devrais dire au monde entier--par les Allemands. Entre les mains de nos ennemis, les acquisitions scientifiques devinrent armes redoutables: de longue date, l’esprit teuton qui n’a guère varié depuis deux mille ans, préparait la guerre des gaz asphyxiants et nous savons aujourd’hui que les obus chargés de matières toxiques, étaient en fabrication de l’autre côté du Rhin, bien avant les hostilités. Ce sont encore les Allemands qui, au mépris des lois internationales, usèrent des avions les premiers, pour venir bombarder des populations sans défense; maintenant, la guerre a pris fin et que lisons-nous quotidiennement dans leurs journaux: des suggestions pour une revanche future, au cours de laquelle seront employés tous les moyens nuisibles qu’une science avancée peut mettre à la disposition d’un peuple de brutes: gaz terribles, microbes répandus à profusion, explosifs terrifiants, ondes hertziennes dirigées à distance, bref, tout l’arsenal effrayant que nos ancêtres étaient loin de soupçonner.

Nous frémissons à la lecture de l’histoire ancienne, où nous voyons des rois Assyriens crevant eux-mêmes les yeux des captifs, les faisant mourir à petit feu, assistant à des supplices inouïs que seul un être doué d’intelligence peut inventer et nous qualifions de barbares ces hommes d’autre âge, mais nous n’imaginons point que la barbarie est de tous les temps. La religion chrétienne, cette doctrine de charité inconnue des païens, est enseignée chez presque tous les peuples civilisés, mais son esprit ne semble pas avoir profondément pénétré certaines races, même européennes... témoins les balles doum-doum qui n’ont pas été inventées par les Allemands!

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Il n’y a donc pas antithèse entre science et barbarie, puisque cette dernière peut faire servir la première à ses desseins. La science, je l’admets volontiers, doit améliorer les conditions matérielles de l’humanité, mais elle est impuissante par elle-même à en assurer le progrès moral, le seul qui marque vraiment l’étiage de toute civilisation.

Il y a mieux, lorsqu’un peuple délaisse le droit pour la force, la barbarie, toujours latente, reprend peu à peu son empire et quelques siècles suffisent alors pour faire table rase des notions scientifiques et intellectuelles péniblement acquises. Du train dont va l’Europe à l’heure actuelle, il n’est pas besoin d’être fort perspicace pour prédire que dans deux mille ans, ceux qui habiteront notre continent subiront une régression analogue à celle des anciens peuples orientaux dont la grandeur et le luxe confondent encore notre imagination.

Tout ceci pour montrer que nous avons le droit de nous demander si l’antiquité a connu une science avancée incompatible en aucune façon avec l’état des mœurs et de la civilisation de ces époques lointaines.

Mais ici, je le devine, mon lecteur m’arrête et me pose sérieusement la question suivante: Alors comment pouvez-vous supposer un seul instant que nous ne retrouvions aucune trace des instruments scientifiques ayant servi à nos ancêtres; pourquoi leurs inscriptions n’en font-elles jamais mention? Évidemment, l’objection vaut la peine d’être discutée, mais au fond, je la crois plus spécieuse que réelle.

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Raisonnons par analogie: Six mille années tout au plus nous séparent des monuments chaldéens et pharaoniques; or, que seront devenues nos civilisations européennes dans 60 siècles? Pour peu que les centres intellectuels se déplacent sur notre globe, ce qui paraît fatal à en juger par l’Histoire, que restera-t-il de Paris ou de Londres? Des ruines au sein desquelles les archéologues de l’époque seront bien empêchés d’exhumer des traces de nos acquisitions scientifiques. Nos bibliothèques nationales ne seront qu’amas de décombres, archives éphémères réduites en poussière par le temps; la pierre calcaire de nos monuments ne sera elle-même que bouillie informe; seul, le granit de nos pierres tombales, avec leurs inscriptions souvent grotesques, en tout cas peu scientifiques, offrira aux savants quelques spécimens de notre langue et de notre écriture; sans compter que des obélisques comme celui de la Concorde, avec ses hyéroglyphes, seront bien de nature à compliquer les recherches et à désorienter les plus habiles. Œuvres immortelles (?) des Képler, des Newton, des Laplace, des Le Verrier, des Pasteur, où serez-vous alors? Vous n’aurez même pas l’avantage d’avoir été écrites sur la dure argile cuite des tablettes cunéiformes ayant bravé les injures des siècles!

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Que si l’on insiste sur l’absence complète des méthodes scientifiques parmi les nombreux documents chaldéens ou égyptiens mis à notre disposition, je répondrai que cela prouve à peu près rien.

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«L’étude des Mathématiques avait été poussée par les Mésopotamiens à un haut degré de perfection, mais nous ne trouvons jamais chez eux, en quelque branche de l’activité scientifique que ce soit, un traité didactique avec explications; c’est toujours une consignation sèche des conclusions avec parfois une allusion à ce qui y conduit; un grand enseignement oral devait accompagner forcément ces écrits. C’est ainsi que nous avons de nombreux documents mathématiques, sortes de barèmes donnant mille combinaisons de chiffres, opérations toutes faites dont le lecteur n’avait qu’à utiliser les résultats»[12].

[12] Cf. Dr CONTENAU, op. j. cit., p. 188.

De même, à des époques plus récentes, nous voyons apparaître, consignées sur les tablettes, de véritables Éphémérides perpétuelles destinées à prévoir le mouvement des planètes dans le ciel.

La conclusion s’impose: le silence sur les méthodes employées était voulu; on y suppléait par les explications orales et celles-ci n’étaient données qu’aux seuls initiés; par là même on évitait de répandre dans le public une science qui réservait à une caste, respect, gloire et profit.

Notre terrain étant ainsi déblayé, nous pouvons aborder le sujet qu’annonce le titre de ce Chapitre: l’Optique fut-elle connue des anciens?

Procédons par étapes et avançons prudemment dans ce domaine à peine exploré. Tout d’abord, il est certain que les Anciens connaissaient le verre et, qui plus est, savaient le travailler.

Dans un passage de ses écrits, Aristophane rapporte que de son temps on vendait des boules de verre chez les épiciers d’Athènes. Plus tard, Pline raconte que l’immense théâtre élevé à Rome par Scaurus, gendre de Sylla, et qui pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs, possédait trois étages, dont le second était entièrement incrusté d’une mosaïque de verre.

Au VIIe Livre des Recognitions le pseudo Clément rapporte que saint Pierre étant allé dans l’île d’Aradus, y vit un temple dont les colonnes tout en verre, d’une grandeur et d’une grosseur extraordinaires, excitèrent encore plus son admiration que les belles statues de Phidias, dont ce temple était orné.

Sénèque, dans ses Questions naturelles parle des phénomènes de coloration qu’on aperçoit en regardant à travers des angles saillants de verre. Dès cette époque, on connaissait donc le prisme et la réfraction.

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Sous le règne de Néron, on se servait de coupes de verre blanc, qui, au dire de Pline, le disputaient en limpidité aux coupes de cristal de roche taillé. Les urnes lacrymales trouvées dans les tombeaux sont aussi en verre, et c’était sur des globes de verre qu’à la même époque, on traçait les sphères célestes et les constellations.

Dans son Optique, Ptolémée a inséré une Table des réfractions qu’éprouve un rayon lumineux en traversant le verre; or les indices de réfraction donnés par nos Physiques modernes s’en rapprochent tellement qu’il faut conclure que le verre de cette époque différait très peu de celui que nous fabriquons aujourd’hui.

Tous ces faits sont certains; ils ne prouvent pas, dira-t-on, que les savants antiques connaissaient les propriétés des lentilles.

Sans doute, mais voici d’autres témoignages.

L’émeraude à travers laquelle Néron regardait les objets est devenue légendaire. Ce chaton de bague lui servait de monocle, mais Pline n’est pas très explicite à ce sujet. On peut croire légitimement que ce verre était taillé en forme de lentille concave.

Cependant, bien avant lui, au Ve siècle avant notre ère, Aristophane dans sa comédie des Nuées, rapporte une singulière plaisanterie: Strepsiade explique à Socrate la propriété qu’ont les boules de verre exposées au soleil d’allumer les corps combustibles. Par ce moyen, l’ingénieux personnage entrevoit la façon, dit-il, de se dispenser de payer ses dettes, en détruisant de loin toute espèce d’assignation dans les mains de ses créanciers sans qu’ils puissent s’en apercevoir.

Les Romains, héritiers de la science des Grecs, employaient pour cautériser les chairs, à défaut de la pierre infernale, des boules de verre exposées au soleil. Et lorsque les Vestales, par négligence, laissaient s’éteindre le feu sacré, on devait le rallumer au moyen de la chaleur du soleil concentrée par des sphérules de verre.

Les anciens connaissaient donc la propriété des lentilles sphériques concentrant les rayons lumineux en un seul foyer; mais des appareils de cette sorte sont bien mauvais en tant qu’instruments d’optique. Toutefois, habitués à travailler le verre, les ouvriers de l’époque ont dû être acheminés forcément à fabriquer des demi-sphères rappelant nos lentilles pour les horlogers ou mêmes nos oculaires achromatiques de lunettes et de microscopes.

Pure hypothèse, direz-vous, mais nécessaire cependant pour expliquer des faits nombreux qu’on ignore généralement.

Savez-vous qu’il existe dans notre Cabinet des Médailles un cachet dit de Michel-Ange, dont l’exécution remonte à une époque très reculée et sur lequel 15 figures ont été gravées dans un espace circulaire de 7 millimètres de rayon. Or ces figures ne sont pas toutes visibles à l’œil nu[13].

[13] Cf. DUTENS, t. II, p. 223.

Cicéron parle d’une Iliade d’Homère écrite sur un parchemin léger qui tenait en entier dans une coquille de noix[14]; Pline raconte que «Mymécide avait sculpté sur l’ivoire, un quadrige qu’une mouche couvrait de ses ailes»[15].

[14] PLINE, Hist. natur., L. VII, Ch. XXI.

[15] PLINE, op. j. cit. VII, XXI; Cf. it. ELIEN, Hist., L. I, Ch.

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