II
2 Suggestion contradictoire, relative aux longueurs de lignes.--Cette seconde experience est faite huit jours apres la precedente, et sur les memes sujets (eleves d'ecole primaire elementaire).
Une serie de 24 lignes a ete tracee parallelement sur une feuille de papier: la plus petite a 12 millimetres et la plus grande 104 millimetres; elles different regulierement de 4 millimetres, et sont rangees par ordre de grandeur, la plus petite occupant la partie gauche de la feuille; toutes partent du meme niveau inferieur, de la marge; elles sont paralleles, avec une distance de 7 millimetres. Au-dessous de chacune est un numero; elles sont numerotees de la plus petite a la plus grande. Apres avoir montre ce tableau a l'eleve, et le lui avoir explique, on lui presente une ligne isolee, et on le prie de bien la regarder, car il devra la retrouver parmi celles du tableau. Quand il a examine la ligne isolee pendant 3 a 5 secondes, on l'enleve et on lui presente le tableau; il doit y designer le numero de la ligne qui lui parait egale a celle qu'il vient de voir; le temps qui s'ecoule entre la vue de la ligne isolee et celle du tableau n'est que de 1 a 2 secondes. On fait trois fois cette epreuve, d'abord avec une ligne egale a la ligne 6 du tableau, elle a 32 millimetres, ensuite avec la ligne 12, qui a 56 millimetres, en troisieme lieu avec la ligne 18, qui a 80 millimetres. Dans aucun cas, on ne dit au sujet si l'operation a ete exacte ou non. La suggestion intervient au moment ou le sujet designe la ligne du tableau qu'il juge egale au modele qu'on lui a montre. Quelle que soit sa designation, on dit au sujet: "En etes-vous sur? N'est-ce pas plutot la ligne ...?" et on indique le numero de la ligne immediatement superieure a la ligne donnee par l'eleve. Par exemple, il a indique la ligne 5, on lui suggere la ligne 6. S'il repond: non, on repete la meme question, exactement dans les memes termes, pour provoquer une nouvelle reponse. Si cette seconde reponse est encore negative, on suspend la suggestion; on considere l'eleve comme ayant resiste a la suggestion; et on procede alors a la presentation de la seconde ligne, pour laquelle on fait alors la meme serie de suggestions verbales, et de meme pour la 3e ligne. Si au contraire l'enfant repond oui, soit a la premiere suggestion, soit a la seconde, on continue; on lui dit: "N'est-ce pas plutot la ligne 7?" S'il repond negativement, on repete la question, exactement sur le meme ton, et on considere une reponse comme negative quand le sujet a resiste a cette repetition d'une meme question. Si le sujet repond affirmativement que c'est la ligne 7, on continue de la meme facon: "N'est-ce pas plutot la ligne 8?" et ainsi de suite. On ne doit s'arreter dans cette marche ascensionnelle que lorsque le sujet oppose une resistance repetee a la suggestion.
Cette epreuve ressemble beaucoup a celle que j'ai faite autrefois avec V. Henri, et que j'ai decrite dans le premier chapitre; seulement, sous la forme recente, elle est plus methodique et poussee plus loin; autrefois, nous nous contentions de dire: "N'est-ce pas la ligne d'a cote?" et nous notions la premiere reponse donnee par l'enfant.
Il est tres important, pour ce genre d'epreuves, de peser exactement le moindre mot qu'on prononce, parce que chaque mot, comme chaque nuance d'accentuation, peut produire un effet different. On ne se doute pas de l'importance que prend une certaine tournure de phrase, quand on n'a pas observe cette influence sur un enfant, qui est un reactif si delicat de suggestibilite.
La simple phrase "En es-tu sur?", suivant qu'elle est dite avec un accent naturel d'interrogation ou avec une nuance de doute, de scepticisme ou de severite, peut provoquer de la part de l'enfant deux reponses opposees, que l'enfant donnera meme successivement si on change l'accentuation de la demande[50].
[Note 50: Un pretre me disait un jour que la pratique du confessionnal lui avait montre la tres grande influence des questions posees sur les aveux. A la question: avez-vous fait cela? beaucoup repondent: non, mon pere; mais si, quelque temps apres, on reprend la meme question, sur un ton un peu plus affirmatif, en disant: vous avez fait cela? la reponse est le plus souvent: oui, mon pere.]
25 enfants seulement ont pris part a cette experience, qui s'est terminee en deux apres-midi.
Nous noterons d'abord les lignes qui ont ete choisies prealablement a la suggestion.
Pour la premiere ligne modele, la ligne 6, voici comment se distribuent les reponses:
La ligne 4 a ete designee......6 fois ---- 5 ----- ......9 fois ---- 6 ----- ......8 fois ---- 7 ----- ......2 fois
La moyenne donnerait donc une ligne comprise entre le 5 et le 6.
Pour la ligne 12, on a:
8 designe..... 1 fois 9 ---- ..... 1 fois 10 ---- ..... 6 fois 11 ---- ..... 8 fois 12 ---- ..... 7 fois 13 ---- ..... 1 fois 14 ---- ..... 1 fois
Enfin, pour la ligne 18:
14 ............ 1 fois 15 ............ 2 fois 16 ............ 7 fois 17 ............ 5 fois 18 ............ 3 fois 19 ............ 3 fois 20 ............ 4 fois
Par consequent, ces enfants ont une tendance a designer des lignes plus courtes que le modele. En ce qui concerne leur suggestibilite, nous les classons de la maniere suivante. Nous notons 1 toutes les fois que nous avons reussi a leur faire accepter la ligne immediatement superieure a celle qu'ils ont choisie, et nous notons 2 l'ecart accepte de 2 lignes, et ainsi de suite. Nous faisons ensuite la somme de ces deviations produites par suggestion dans les 3 epreuves; ainsi, si un sujet a cede pour une ligne seulement, et a cede de la meme maniere dans les 3 epreuves, il recevra la note 3; s'il a cede pour 2 lignes la premiere fois, pour 3 lignes la seconde fois, pour 0 ligne la troisieme fois, sa note sera 3 + 2 = 5; et nous considererons un individu comme d'autant plus suggestible que sa note sera plus elevee. Il n'echappera a personne que ce calcul de la suggestibilite est un peu arbitraire; il repose sur cette hypothese que la suggestibilite est proportionnelle au nombre de deplacements de lignes obtenus par suggestion; or, il n'est pas demontre que tous les deplacements soient equivalents, que le 2e deplacement d'une epreuve soit equivalent au 1er de cette epreuve, ou que le 2e de la 1re epreuve soit equivalent au 2e de la 2e epreuve, etc.
Ce sont la des questions tres delicates a trancher; je les laisse pour le moment de cote, esperant qu'il sera possible de les resoudre plus tard, lorsque ces recherches seront plus avancees.
La mode de calcul que je viens d'indiquer implique une autre hypothese, qui me parait beaucoup plus grave, et que je crois meme erronee; c'est que du moment qu'un sujet ne change point la ligne qu'il a d'abord choisie, et y persiste malgre la suggestion, on doit lui donner la note 0 et le considerer comme ayant echappe a la suggestion. Est-ce bien exact? Sans doute, ce sujet n'a point modifie son opinion dans le sens de la suggestion, mais il n'en resulte pas qu'il n'ait pas ete influence par la suggestion. Plusieurs cas pourraient etre distingues; une personne A a porte avec beaucoup de soin un jugement sur la longueur de la ligne modele, et elle est portee a croire que c'est la ligne 12 du tableau qui est egale a la ligne modele; quand on lui suggere que c'est la ligne 13 qui est egale au modele, elle examine cette ligne 13 sans parti pris, et apres l'avoir comparee a son souvenir du modele, elle la rejette et revient a sa ligne 12, qu'elle avait choisie tout d'abord; elle nous apprend qu'a son avis c'est la ligne 12 qui est egale, au modele. Il me parait incontestable que cette personne A n'a point subi dans son jugement l'influence de la suggestion. Mais supposons une personne B qui a egalement choisi la ligne 12 comme egale au modele, et qui, quand elle recoit la suggestion, ne veut meme pas regarder la ligne 13, par esprit de contradiction ou pour toute autre raison, et maintient sa designation de la ligue 12; ce cas est, me semble-t-il, un peu different du precedent; la personne B a reellement subi l'influence de la suggestion, elle a ete reellement modifiee par la suggestion, seulement elle n'a pas suivi le sens de la suggestion; elle s'est obstinee dans son choix, sans rien vouloir regarder ni entendre. Enfin, il peut se presenter une personne C qui, apres avoir designe la ligne 12, non seulement n'accepte pas la ligne 13 qu'on lui suggere, mais encore, par esprit de contradiction nettement developpe, adopte la ligne 11; celle-la aussi a subi l'influence de la suggestion, car si on ne l'avait pas suggestionne, elle en serait restee a son choix de la ligne 12. Il y a donc, ce me semble, des distinctions a faire dans la suggestibilite; on peut etre influence par la suggestion, sans etre influence dans le sens de la suggestion.
Les 25 sujets sur lesquels se fait l'experience se comportent de maniere bien differente; quelques-uns n'ont point obei au sens de la suggestion, d'autres y ont obei quelquefois, d'autres y ont obei toujours. Je n'en ai rencontre aucun qui, ayant pris le contre-pied de mon affirmation, ait adopte, apres ma suggestion, une ligne plus petite que celle qu'il avait d'abord choisie.
Je repartis tous les sujets en 9 groupes:
SUJETS AYANT CEDE A LA SUGGESTION Contradiction relative aux lignes.
0 FOIS|1 FOIS|2 FOIS |3 FOIS|4 FOIS |5 FOIS|6 FOIS|7 FOIS| PLUS DE | | | | | | | | 7 FOIS ------+------+-------+------+-------+------+------+------+--------- Hub |Gouje.|And. |Abras.|Meri. |Uhl. |Van. |Mott. |Poire. Monne.|Die. |Martin.|Dew. |Delans.| | | | Vasse.|Pet. |Bien. | | | | | | Bout. |Gesb. |Blasch.| | | | | | Mien. |Pou. |Saga. | | | | | | Lac. |Feli. | | | | | | | ------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------
Il est a remarquer que plusieurs enfants tres jeunes sont parmi les moins suggestibles, par exemple Hub., Gouje et Die. Nous avons l'habitude de rencontrer ces enfants avec des coefficients de suggestibilite tres forts. S'ils ont ete peu suggestibles pour l'experience des lignes, c'est parce qu'on leur avait devoile le piege dans les experiences sur les couleurs, faites quelques jours avant: quelques-uns l'ont declare a haute voix. Ainsi Gouje nous a dit: "Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi, je ne veux pas." Cet exemple nous prouve combien il est delicat de repeter dans un meme milieu des suggestions contradictoires, reposant sur l'action personnelle. Aussi, je pense que le classement donne par cette experience sur les lignes ne doit pas etre accepte sans controle. Nous retrouvons Poire parmi les plus suggestibles, il etait meme suggestible a l'infini.
Il y a eu tres peu de lutte a soutenir contre les eleves, et nous n'avons pas remarque les signes d'emotivite aussi frequemment que pendant les suggestions sur les couleurs. Cette difference est facile a comprendre; la contradiction est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur de ligne que sur un nom de couleur; nous apprenons par exemple a l'enfant que la ligne qu'on lui a montree n'est pas egale a la ligne 5 du tableau, mais a la ligne 6; la contestation porte sur un souvenir, et non sur une perception presente; de plus, elle porte sur un degre, une quantite et non sur la materialite d'un fait; enfin, chose curieuse, il arrive souvent, dans cette contestation, que c'est nous qui avons raison, et que c'est l'enfant qui a tort; en effet, le plus souvent, l'enfant designe dans le tableau une ligne plus petite que le modele; par consequent, notre suggestion, qui a pour effet de le conduire a designer une ligne plus longue, se trouve etre par hasard une suggestion correctrice. C'est un hasard heureux, qui peut meme eviter a l'experimentateur un certain embarras; si le sujet s'apercoit qu'on veut lui faire designer une ligne plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient a se plaindre de cette contrainte qu'on exerce sur lui--ce fait arrive quelquefois--on n'a pour repondre a ce soupcon qu'une chose a faire: rapprocher le modele et la ligne qu'on voudrait forcer le sujet a prendre par suggestion. Comme le plus souvent les deux lignes sont egales, le sujet, surpris et confus, se trouve reduit au silence, et il ne peut plus accuser l'experimentateur de chercher a le tromper.
Il me semble donc que cette experience a plusieurs avantages sur celle des couleurs; ce sont les avantages suivants: 1 deg. on peut mieux preciser une longueur de ligne qu'une couleur; 2 deg. la contradiction, etant moins forte, n'eveille pas chez l'enfant le soupcon qu'on veut le tromper.