‹ La terre du passéChapitre 33 sur 78 · I

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Une ordonnance de 1681 s'exprime comme il suit:

«Tous les ans, le premier dimanche de janvier, les habitants des paroisses du littoral doivent se réunir pour fixer l'époque et la durée de la coupe des varechs croissant à l'endroit de leurs territoires. Les syndics, marguilliers ou trésoriers sont chargés de faire les convocations, d'afficher et de publier les décisions, à peine d'amende. Sous peine d'amende aussi, il est défendu de couper et d'enlever le goémon, la nuit. Nul ne peut en cueillir que sur les côtes de sa paroisse, ni le vendre aux forains, ni le transporter sur d'autres territoires, à peine de ladite amende et de la confiscation des chevaux et des harnais. Les seigneurs de fiefs voisins de la mer ne peuvent profiter du goémon que dans les limites assignées aux autres habitants, ni percevoir aucun droit ce touchant, à peine de concussion».

La législation, en cette matière, n'a guère changé depuis le XVIIe siècle. C'est encore la commune qui, de nos jours, est appelée à fixer elle-même, dès le début de l'année, l'époque de ce que les Bretons nomment, d'un terme si expressif, l'«août marin», la moisson de la mer.

Donc, un des premiers dimanches de janvier, le plus souvent le dimanche de l'Épiphanie, le héraut municipal, secrétaire de mairie ou garde champêtre, gravit, à l'issue de la grand'messe, les marches de la croix érigée au centre du cimetière et dont le socle, parfois entouré à hauteur d'appui d'un mur en forme de chaire, remplit d'ordinaire, dans nos campagnes, l'office de tribune aux harangues. Paysans et pêcheurs, gens des terres et gens des côtes, s'attroupent aux pieds de l'orateur, parmi les tombes; et, lorsqu'il a donné lecture de l'«avis», en concluant, selon l'usage, par l'invitation sacramentelle: «Ainsi donc, préparez vos bras et vos faucilles!», une immense acclamation salue ses paroles. La période annuelle de la récolte du goémon vif, en dépit des rudes fatigues qu'elle entraîne et des dangers même qu'elle comporte, est, pour ces populations du littoral, une sorte de divertissement héroïque. Elles en attendent impatiemment l'ouverture. La date varie, suivant les convenances locales, mais pas en deçà de certaines limites traditionnelles: janvier, février sont les mois où il est de coutume constante qu'elle soit comprise.

Remarquez que ce sont aussi les mois où la vie rurale comme la vie maritime est la plus stagnante. C'est la saison des pluies et la saison des vents. Il n'y a rien à faire aux champs, rien à faire au large. Les barques sont tirées sur le rivage et les outils de labour appendus aux piquets des granges. Dans les métairies de l'intérieur et dans les chaumines basses des bords de la côte, l'on demeure mélancoliquement confiné chez soi, sans autre ressource, pour tuer le temps, les pêcheurs, que de raccommoder des filets, les fermiers, que de tailler du lin, roui de l'automne précédent, ou de corder du chanvre. Il y a bien les vieilles qui content des histoires, mais tant de fois entendues! On en arrive à s'ankyloser les jambes sur les escabelles du foyer, à s'abîmer, devant le feu de mottes, en des rêvasseries sans objet et sans fin.

Et cela dure, ou peu s'en faut, depuis la Commémoration des Défunts, à travers l'humide, la brumeuse, la pénétrante tristesse des «mois noirs»... Ces hommes de plein air, tourmentés d'un impérieux besoin d'activité physique, supportent malaisément cette existence claustrée. Ils ne conçoivent la maison que comme un gîte. C'est l'endroit où l'on couche, non point l'atmosphère où l'on vit. De là leur dédain de tout confortable domestique. Un toit qui préserve de l'intempérie, un trou par lequel on puisse entrer, une lucarne qui, le logis clos, permette tout juste d'y voir clair, que souhaiter de plus? Leurs femmes, leurs enfants en jugent de même: à la moindre embellie, ils sont sur le seuil. Eux, ils n'aspirent qu'à en être hors. Aussi quelle aubaine lorsque l'«août marin», l'août hibernal, est enfin fixé! On va, pendant un jour ou deux, trois peut-être, on va pouvoir secouer cette torpeur où s'engourdissaient le corps et l'âme. La nouvelle, colportée de hameau en hameau, a fait le tour de la paroisse. Et tout de suite on s'apprête, on s'organise. C'est un branle-bas universel.

Quelques notables, désignés par le conseil municipal et décorés, pour la circonstance, du titre de «gardes-goémonniers», reçoivent mission d'attribuer à chaque famille la portion de roches qui lui est concédée. La grève, en effet, a été partagée, au préalable, en autant de lots que la commune compte de feux. Il y a même des cantons où, pour éviter les contestations qui pourraient se produire, ces lots sont tirés au sort. Les gardes-goémonniers ont, en outre, la charge, de concert avec la douane du lieu, de surveiller la coupe, d'empêcher les infractions au règlement, de prévenir ou d'arrêter les rixes. Ce n'est pas une sinécure, étant donnée l'espèce d'âpreté, tout ensemble joviale et farouche, avec laquelle hommes et femmes se ruent à cette étrange moisson.

Levés sur les trois heures du matin, pour aviser aux derniers préparatifs, la plupart des travailleurs sont excités dès l'aube. Sous prétexte de leur mettre du coeur au ventre, de les armer contre la bise, contre le froid de l'embrun--et aussi parce que c'est «grande journée», journée de labeur exceptionnel--les chefs de ménage n'ont pas manqué à leur faire boire une large rasade d'eau-de-vie qui achève d'exalter les têtes. Et, comme ces libations se renouvelleront plus d'une fois, au cours de la besogne, quoi d'étonnant si, avant le soir, maint coup de faucille s'égare ailleurs que dans le varech? Il plane sur ce rite semi-agricole, semi-marin, un peu de la fougue et de la démence des bacchanales antiques.

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