‹ La terre du passéChapitre 35 sur 78 · III

III

La mer, maintenant, avait fui: elle n'était plus qu'un large ourlet d'un bleu sombre, lamé de fines volutes d'argent, à la lisière de l'horizon. Les plages étalaient à découvert leurs sables pailletés, leurs flaques, les mille veines de leurs ruisselets salés, et enfin, et surtout, leurs jonchées de roches, leurs guérets de pierre brune couronnés d'une toison de varech.

Pas un de ces îlots qui ne fût envahi. Sitôt que la mobile draperie des nuages laissait, en se déchirant, filtrer les rayons du blanc soleil d'hiver, les goémons s'allumaient d'un bel éclat doré de moisson terrienne; on voyait, de sillons en sillons, aller, venir, les dos courbés des faucheurs; on suivait le jeu rythmé des faucilles, on entendait leur grincement si, d'aventure, elles portaient à faux contre le granit. Parfois, une courte relâche: une tranche de pain dévorée en hâte; puis, dans chaque équipe, la «tournée de la bouteille», une lampée d'alcool bue au goulot. Durant ces haltes, les ramasseurs passaient, soulevaient les javelles aux pointes de leurs tridents et les entassaient dans les charrettes...

Soudain, sur les midi, des sonneries de cloches lointaines retentirent: c'était le carillon des paroisses annonçant l'heure de la marée montante et signifiant aux «goémonneurs», sinon la fin de la coupe, du moins la suspension du travail.

Alors, à travers les sables et les cailloutis de la grève, le même exode recommença, mais à rebours, et, de nouveau, vous eussiez dit une migration des époques primitives, un long serpentement de hordes en marche. Derrière les houles humaines, la mer accourait en un galop tumultueux, les crins dressés. Nombre d'hommes, cependant, étaient demeurés sur les roches, occupés à rassembler les dernières gerbes éparses de la récolte, à les assujettir avec des cordes, à les lier en radeaux, en «dromes». Je les observais, non sans angoisse. Debout sur ces chalands improvisés, ils attendirent que les eaux fussent assez hautes pour les faire flotter. Puis, au balancement des vagues, on les vit s'avancer vers la terre. Appuyés sur leurs gaffes, dans leur accoutrement barbare, ils avaient l'air de personnages mythologiques qui venaient vers nous, portés par des monstres, des profondeurs du vieil Océan.

PARAGES D'OUESSANT

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