Chapitre 12 L’encan
Pendant les jours qui suivirent, il fut souvent question, entre les hommes de la Fromentière, de la vente des meubles du marquis. André attaquait ouvertement les maîtres :
— Ils sont ruinés, disait-il, tous les nobles disparaîtront de même, parce qu’ils ne font rien : tant pis pour eux !
— Tant pis pour les métayers également, répondait le père : ils ne gagnent pas souvent à changer !
Toussaint Lumineau était atteint par l’événement qui se préparait, non seulement dans une affection véritable et ancienne pour la personne de ses maîtres, mais dans son amour-propre de paysan. Il éprouvait une humiliation, à entendre parler de la déchéance de cette famille, à laquelle une longue tradition liait les Lumineau ; il prenait sa part des blâmes, sa part de la honte ; il se sentait instable désormais, exposé aux aventures comme tant d’autres, et il enviait les fermiers qui vivent sur les domaines libres d’hypothèques et possédés par des propriétaires opulents.
— Non, disait-il, tu as tort de parler comme tu fais, Driot. Nos maîtres peuvent avoir des raisons que nous ne savons pas. Peut-être monsieur le marquis marie sa fille. Il a besoin d’argent. Ça coûte aux riches comme aux pauvres, d’établir les enfants.
— S’ils n’ont que ce moyen-là d’avoir de l’argent, répliquait André, ils sont bien bas ! Quand je pense qu’ils vendent même les portraits que j’ai vus, dans des cadres d’or, un jour que j’allais payer la ferme avec vous !
— Bah ! ils n’étaient peut-être pas ressemblants, les portraits ! Et puis le marquis doit en avoir d’autres. Dans ces familles-là, est-ce qu’on peut connaître tout ce qu’ils ont, nous autres !
— Et les hardes, est-ce que ça se vend ? Il ne leur faut guère d’honneur, pour laisser tout vendre chez eux, comme on ferait dans la maison d’un failli.
— Je vais te dire, André : moi je crois qu’on vendra moins de choses qu’on n’en a mis sur les affiches. C’est pour attirer le monde…
Mais le métayer avait conscience de la faiblesse des raisons que son respect pour ses maîtres lui faisait trouver. Il se dérobait assez vite, prétextait un travail, abrégeait le repas. André ne s’en montrait pas moins agressif, et son irritation semblait croître, au contraire, à mesure qu’approchait la date fixée pour la vente. C’est qu’il avait besoin, le pauvre garçon, de s’exciter lui-même contre quelque chose ou contre quelqu’un, pour se donner courage. Le 20 février était l’époque qu’il avait secrètement arrêtée, pour quitter la Fromentière, quatre jours avant le départ d’un navire d’émigrants, qu’il devait rejoindre à Anvers. Sa violence n’était pas faite de haine, mais du chagrin qui grandissait en lui. Il essayait de médire de la Fromentière, parce qu’il allait l’abandonner, et qu’il l’aimait encore.
Et ainsi le dimanche 20 février arriva.
Ce jour-là, le château de la Fromentière sortit de son silence, mais pour quel bruit et quelles conversations ! Il revit des visiteurs, mais lesquels ! Il était venu du monde de très loin, des marchands de curiosités de Nantes, de La Rochelle et de Paris. Avant huit heures du matin, on se montrait, devant le perron à deux branches du château, quelques hommes rougeauds, courts, replets, dont plusieurs avaient des barbes rousses et des nez de tiercelets, et qui causaient discrètement, assis sur des chaises, – à vendre, – qu’on avait disposées en lignes dans l’espace libre, sablé de ce gros sable qui craquait si bien, autrefois, sous la roue des voitures. Sur la plus haute marche, devenue une estrade, se tenaient le notaire maître Oulry, discrètement joyeux derrière ses lunettes ; le crieur public, indifférent, comme un fossoyeur, à tant de reliques dont il allait annoncer la dispersion ; les déménageurs, en manches de chemise malgré le froid de la saison. Les deux escaliers de pierre, tachés de boue, salis jusqu’à la moitié des balustrades, disaient le flot des visiteurs admis la veille et l’avant-veille à pénétrer dans le château. Un certain nombre de curieux erraient encore à l’intérieur, profitant de la première occasion qu’ils avaient de voir une demeure seigneuriale. Tout cependant y était désordonné, terni, couvert de poussière et de rouille. Les voliges, qui fermaient depuis des années les fenêtres des appartements du rez-de-chaussée, avaient été déclouées d’un côté, et pendaient le long des persiennes ouvertes. Dans la salle à manger et dans les deux salons qui se faisaient suite, on avait entassé presque tous les meubles des chambres, les ustensiles de cuisine, la vaisselle ; les tableaux, retournés, faisaient lambris derrière les canapés et les fauteuils ; il y avait quatre pendules sur les cheminées, des candélabres dans les foyers, des chenets sur un guéridon, des rayons de bibliothèque sur le drap du billard, des paniers de vins fins dans le boudoir cerise de l’ancienne marquise douairière, des panoplies sur une table de cuisine. Du haut des murs, pendaient des lambeaux de papier déchiré, des cordons de tirage coupés. Partout un désordre pareil à celui des éléments d’un corps dissociés par la mort. Se faufilant dans les ruelles ménagées entre ces objets entassés, on voyait des êtres insolents, habitués au maniement de la guenille, d’anciens domestiques renvoyés de la Fromentière, des revendeuses, des cafetiers, passer la main, avec une volupté envieuse, sur les sculptures des bahuts, gratter le cadre des tableaux pour juger la matière dont ils étaient faits, ouvrir les placards et les tiroirs, et rire d’un gros rire, en désignant quelques intimes souvenirs, produits au grand jour par cette vente et profanés par elle : photographies, lettres, missels, chapelets, restes d’âmes disparues. Plus haut, dans les étages, quelques gars en sabots faisaient le tour des chambres, s’asseyaient, les jambes en dehors, sur l’appui des croisées, se couchaient sur des matelas laissés encore entre les bois de lits.
Dans le parc, à mesure que le jour tardif de février divisait les brumes, et les taillait en lourds copeaux, que le vent poussait au-dessus des futaies, les cabriolets, les victorias raccommodées avec des cordes, les tilburys, quelques calèches séculaires, jadis armoriées, et tombées au louage, quelques voitures élégantes se succédaient. On dételait sur les pelouses. Les chevaux étaient attachés à des chênes, une botte de foin sous les naseaux. D’autres paissaient, entravés. Les carrioles levaient leurs brancards en diagonale sur les hachures des taillis. Les environs du château ressemblaient à un champ de foire. Car déjà les écuries et les remises avaient été envahies. Là, des chevaux de charrue, deux ou trois ensemble, tournaient dans les boxes. Les conducteurs, palefreniers d’auberge, coiffés de chapeaux de paille ronds, admiraient les vastes proportions des dépendances, restaient hypnotisés devant les boules de cuivre des stalles, les serrures nickelées, les barreaux tournés des séparations.
— Que c’était beau tout de même ! disaient-ils.
Ils devinaient, vaguement, la splendeur ancienne de ce domaine. Quelque chose les arrêtait et les rendait stupides : comment un homme avait-il pu perdre une fortune pareille ? comment se ruine-t-on, quand on a des centaines de mille livres de rente ? Naturellement, ils supposaient des vices qui n’avaient eu qu’une bien faible part dans le désastre, car ils disaient, en crachant sur le ciment quadrillé :
— Tas de jouisseurs !
Devant le perron, la foule augmentait rapidement, acheteurs et curieux mêlés. Trois cents personnes, assises sur des bancs et des chaises, formaient une masse compacte, circulaire, immobile ; sur la ligne de circonférence, au contraire, c’était un va-et-vient continuel. Après les marchands d’antiquités et les revendeurs, qui occupaient les premiers rangs, il y avait un lot considérable de boutiquiers, anciens fournisseurs du marquis, et de rentiers de Challans avec leurs femmes, des demi-bourgeoises habillées comme pour le jour de Pâques, l’œil animé, parlant haut, et qui portaient au corsage les premières fleurs de la Fromentière, qu’elles avaient été couper elles-mêmes, dès l’arrivée, dans les serres abandonnées au pillage. Elles se moquaient, entre elles, du mauvais état des appartements qu’elles venaient de visiter, des fenêtres poussiéreuses, des avenues pleines d’herbes, des fondrières dans les carrefours du parc. « C’est plus propre que ça chez nous, disaient-elles. Dieu merci, on a plus d’honneur que les marquis ruinés. » Elles rappelaient, en faisant mine d’en savoir très long, les fêtes d’autrefois. On voyait, derrière elles, des paysans de Saint-Gervais, de Soullans, de Saint-Urbain, mais des hommes seulement. Il en était venu très peu de la paroisse même. La vente n’était point pour eux. Qu’auraient-ils fait là ? Il avait semblé, à beaucoup de ceux qui avaient connu la famille, que c’eût été une injure d’assister à ce spectacle humiliant. Une dizaine d’anciens de Sallertaine, tout au plus, et non des plus importants, se tenaient aux derniers rangs. Ils n’osaient pas s’asseoir. Timides, comme si le propriétaire du château était encore devant eux, attristés, ayant suivi la foule par désœuvrement de dimanche, ils se souvenaient de quelques bonnes paroles de « monsieur Henri », de saluts, de sourires jeunes de « mademoiselle Ambroisine ». Hélas ! de tant d’argent jeté à profusion, de tant de services rendus, de beaucoup de cordialité, de politesse, de vraie bonté dépensée par les marquis de la Fromentière pendant des siècles, cela seul, après huit ans, demeurait : le petit regret inscrit dans le pli de quelques visages de fermiers.
Il y avait moins de gentilshommes encore. On ne voyait là, dissimulés parmi les groupes, que le baron de la Hauvelle, à qui sa manie de collectionneur faisait oublier ses devoirs de solidarité ; le comte de Buart, gros, bête et rouge, qui venait pour la cave ; le petit d’Escaron, qui venait pour une poulinière. Mais le notaire avait reçu beaucoup de commissions d’enchères, et, les jours précédents, avant l’invasion de la plèbe et l’exposition publique, des châtelaines s’étaient fait conduire au château, des jeunes et des vieilles, des amies et des habituées de la Fromentière, et, guidées par le garde-chasse, on les avait vues parcourir les chambres et les salons, avec des effarements et des exclamations, déplier le linge et discuter les tapisseries anciennes. Enfin, un seul des Lumineau assistait à la vente : Mathurin, l’infirme pour qui tout spectacle nouveau, même pénible, était une trêve à la douleur et à l’ennui. Quand il avait annoncé : « J’irai », le père avait dit :
— Moi, ça me ferait faire trop de mauvais sang. Vas-y, puisque tu peux voir des choses pareilles, et, quand ils en seront à vendre les hardes, préviens-moi, Mathurin, parce que je veux avoir un souvenir de monsieur le marquis.
À gauche du perron, assez loin du cercle que formait la foule, Mathurin Lumineau s’était assis à la lisière d’un massif d’arbres verts. Enveloppé de sa capote de laine brune, plus taciturne, plus songeur que jamais, il avait fini par se dissimuler à peu près entre les branches de deux sapins, et, de là, comme à l’affût, il écoutait, et il promenait, sur la façade du château, sur les acheteurs et les passants, son regard bleu, où, par moments, la colère s’allumait.
À huit heures et demie, les enchères commencèrent. Le crieur, petit homme exsangue, doué d’une voix formidable, cria, du haut du perron, aux assistants, aux bêtes, aux futaies depuis huit années silencieuses :
— Le meuble de salon de monsieur le marquis : six fauteuils, un canapé, quatre chaises satin vieil or, bois noir, style Louis XV, clous dorés, à quinze cents francs ! On donne les housses par-dessus le marché. À quinze cents francs !
— Quinze cent vingt, ajouta-t-il, avec un roulement d’yeux, quinze cent cinquante… seize cents.
À seize cents francs, le meuble de satin vieil or fut adjugé. Et pendant que le notaire faisait mettre aux enchères les rideaux, Mathurin put suivre du regard les fauteuils, le canapé, les chaises, qu’il avait vus une seule fois dans sa vie et par hasard, un jour de terme, enlevés par les déménageurs, et rangés dans une voiture, qui emporta ces premières dépouilles du château. Après les meubles du salon, on vendit les tables, les armoires, les lits, plus disputés que le reste, la vaisselle, souillée de poussière et disposée par piles sur la balustrade du perron, des pendules, un billard.
La vente, sauf une interruption de dix heures à midi, remplit la journée entière. La voix du crieur ne se lassait pas. Des curieux remplaçaient toujours ceux qui se retiraient. La poussière sortait à flots, dans le pâle soleil de février, par toutes les fenêtres basses. Une cohue emplissait les appartements. Beaucoup d’acheteurs opéraient eux-mêmes le déménagement de leur lot. D’autres, qui ne devaient prendre possession que plus tard des meubles qu’ils avaient acquis, inscrivaient leur nom à la craie, sur le côté des bahuts de vieux chêne, ou sur les boiseries des salons, au-dessus de petits tas d’objets disparates. Des tentures déclouées tombaient du haut des corniches, coulaient sur les barreaux des échelles, et s’affaissaient dans un nuage.
Cependant, vers quatre heures, le nombre des spectateurs diminua. Les chevaux entravés furent sortis des massifs où ils avaient pénétré. Des voitures de tout genre reprirent le chemin de la petite ville et des bourgs. Mathurin n’avait pas quitté son abri, à l’extrémité du massif de sapins. Une inquiétude, un soupçon, l’agitait violemment. Par deux fois, il avait cru reconnaître, là-bas, du côté des communs, la silhouette alerte de Jean Nesmy. Ce petit homme vêtu de brun, le chapeau rabaissé sur les yeux, qui ne s’était pas avancé à découvert, mais que Mathurin avait aperçu, tantôt ici et tantôt là, dans les taillis, de l’autre côté de la pelouse, ce ne pouvait être que le valet renvoyé, l’amoureux de Rousille. Et Mathurin attendait le père, qu’un gamin était allé prévenir de la fin prochaine de la vente.
Dans le jour bleui, sur la droite du château, le vieux Lumineau parut, et Marie-Rose près de lui. Ils avaient un peu honte, malgré l’ombre qui commençait. Rousille n’alla pas bien loin. Elle s’arrêta à plus de cent pas de la façade, sur le banc de la marquise, et, tout effarée, contempla cette scène de deuil qui s’achevait, tandis que le père se dirigeait vers le perron, afin d’acheter un souvenir. Parmi les deux cents personnes encore groupées autour de l’escalier de granit, les femmes dominaient. Elles étaient restées pour voir les « hardes et objets de toilette » que le notaire de Challans venait d’annoncer. Le crieur leva, au-dessus de sa tête, une. étoffe légère, mousseuse, d’un violet pâle, qui se développa, pendit, et se froissa au vent.
— Une robe de demoiselle, soie mauve, collerette de mousseline : dix francs ! cria l’homme.
— Montrez ! dirent des voix de femmes.
Rousille vit descendre, sur le fond blanc du perron, la petite chose presque vivante, le fourreau de soie oublié qui avait retenu quelque chose de la grâce souple de mademoiselle Ambroisine de la Fromentière. Des mots lui arrivèrent, une rumeur de plaisanteries grossières que faisaient entre eux les fripiers, en touchant ces reliques de pure jeunesse.
— Peut-on vendre ça ! murmura-t-elle.
Elle avait horreur de cette profanation, et elle voulait déjà s’en aller.
Mais, en même temps, deux émotions vives la tinrent immobile à son banc. De l’autre côté de la pelouse, en face d’elle, au bout du massif de sapins, elle reconnut Mathurin, qui s’était avancé hors de la protection des branches, et qui regardait le banc de la marquise, en montrant le poing. Et derrière elle, tout près, elle entendit une voix qui s’échappait des lauriers-thyms échevelés, et qui disait :
— Ma Rousille, Jean Nesmy est venu !
Elle se contint, ne se détourna pas, ne fit pas un mouvement, mais, se sentant épiée, elle eut le sang-froid de ses aïeules, que le péril trouvait prêtes. Elle n’ouvrit qu’à peine ses lèvres, et, comme si elle respirait seulement, pour calmer sa poitrine oppressée, elle répondit à celui qui remuait les feuilles, en arrière :
— Prenez garde : Mathurin nous guette !
— Il m’a déjà vu, je crois bien.
— Alors, sauvez-vous vite ! Vous reviendrez plus tard.
— Quand ?
— Cette nuit, dans l’aire, quand je mettrai ma chandelle sur la fenêtre basse.
Mathurin se traînait sur ses coudes, pour s’approcher et pour s’assurer qu’une ombre humaine était bien mêlée, dans le massif, aux ombres des branches et des troncs d’arbres. Jean Nesmy se faufila entre les cépées, et sauta dans les taillis déserts. Autour du perron, déjà saisi par l’ombre, des exclamations, des rires, s’élevèrent de la foule diminuée :
— Je la veux ! C’est le souvenir que je veux ! disait la forte voix de Toussaint Lumineau.
Le crieur public tenait par le jonc, et présentait une canne à poignée de corne, avec une bague d’or.
— Ça dépend, mon bonhomme, répondit-il au milieu des ricanements des bourgeois et bourgeoises de Challans ; ça dépend ! Il ne suffit pas de dire : « Je veux », dans les ventes. Combien mettez-vous ?
— Deux francs ! dit un revendeur.
— Cent sous ! cria le métayer.
Personne ne rit plus. L’enchère était inusitée. Toussaint Lumineau l’avait jetée, beaucoup pour écarter toute prétention contraire, un peu par vanterie, comme il eût dit, et pour prouver que le métayer n’était pas ruiné comme le maître. Il fendit les derniers rangs, tendit un écu, la main levée, saisit la canne, et, n’osant s’appuyer dessus, la mit sous son bras.
Il sortit alors, en se dandinant, du groupe des acheteurs qui se disputaient les derniers vestiges du mobilier de la Fromentière, poignées de choses hâtivement adjugées, données presque pour rien. Il tourna cette masse confuse, remonta vers le bord du massif où Mathurin s’était de nouveau arrêté.
— En route ! dit-il, j’ai mon souvenir, j’ai la canne de monsieur Henri.
— Vous l’avez achetée trop cher ! dit l’infirme.
— Mon pauvre gars, fit le métayer d’un ton de reproche, il me l’aurait donnée s’il avait été là. Je l’ai payée cher, pour que personne ne me la dispute… Tous ces commis-là se seraient moqués de moi, sans ça !
Il désignait, d’un coup d’épaule, le notaire, le crieur, les gens de loi invisibles qui, dans sa pensée, devaient être mêlés à cette procédure qui s’achevait.
Modérant son pas, pour ne pas trop presser Mathurin, dont les béquilles heurtaient les taupinières des pelouses, le métayer traversa l’espace libre, où la brume bleue s’épaississait. On entendait des claquements de fouets. Des feux rouges de lanternes couraient sous les futaies sans feuilles. Des ramiers tournaient au-dessus, inquiets. La petite Rousille voyait venir son père. Elle était restée à la même place, sur le banc, l’âme épanouie, avec un peu trop de son rêve dans les yeux, car le père demanda sévèrement :
— Ce n’est pas le jour de rire, petite : qu’as-tu donc ?
— Rien, fit-elle en se levant.
— Marche donc par-devant, répondit Mathurin. Tu pourrais faire des rencontres.
Elle s’en alla devant, en effet, par les allées, puis par le sentier, le long des haies dépouillées. Son bonnet blanc ne se tournait ni à droite ni à gauche. Mais, fière comme celles qui luttent pour leur amour, marchant de son pas relevé, elle descendait la première vers les ormes de la métairie, et ses yeux grands ouverts dans le crépuscule, ses yeux où personne ne pouvait lire, effleurant les choses, n’en regardant aucune, s’emplissaient de tendresses perdues.
Elle pénétra dans son domaine, et se mit à tremper la soupe qui avait bouilli en son absence. Les hommes restèrent dehors à causer.
Quand ils revinrent, elle eut l’impression bien nette que Mathurin l’avait une fois de plus trahie, et que le père était en défiance.
André rentra le dernier, à près de huit heures. Le métayer avait voulu l’attendre pour souper. Il s’était assis, avec Mathurin, sous l’auvent de la cheminée, et, se chauffant, prenant et maniant la canne de monsieur Henri chacun à son tour, ils parlaient de la triste journée qui s’achevait ; des hommes de Sallertaine qui avaient suivi les enchères ; des ouvriers qu’on avait entendus, à la dernière minute, reclouer les voliges sur les fenêtres basses, et des lumières qu’on avait vues errer derrière les vitres des étages, comme aux jours d’autrefois, quand la haute maison blanche était pleine d’invités.
— Nos maîtres ne reviendront plus, disait Toussaint Lumineau. Moi qui avais toujours cru en eux ! C’est fini !
— C’est fini ! répéta André, en montant les marches du seuil. Je suis content de n’avoir pas vu ça.
Il avait l’air las et ému. Le tour de ses yeux était brillant, comme si le beau jeune Maraîchin allait pleurer. Toussaint Lumineau crut que la honte de cette vente publique, dont lui-même avait tant souffert, avait touché de la même manière le cœur de son enfant, et que c’était l’unique raison de la longue absence de Driot.
— Mets-toi à table, dit-il ; tu dois avoir appétit. La soupe est prête.
— Non, je n’ai pas faim, dit André.
— Ni moi, dit le père.
Mathurin seul se traîna jusqu’au banc, et se servit une assiette de soupe, tandis que le père demeurait assis devant le feu, et que Driot, debout, l’épaule appuyée contre l’angle saillant du mur, sous l’auvent, considérait alternativement son père et son frère.
— Où donc as-tu été ? demanda le métayer.
André fit un geste en guirlande :
— De l’un chez l’autre : chez votre ami Guérineau, de la Pinçonnière ; chez le meunier de Moque-Souris ; aux Levrelles ; chez les Massonneau…
— Bon homme, le Glorieux, interrompit le père, bonne famille, la sienne.
— J’ai été voir aussi les Ricolleau, de Malabrit…
— Si loin que ça ?
— Les Ertus de la Parée du Mont…
Toussaint Lumineau fixa, cherchant à deviner, les yeux clairs de son fils.
— Qu’avais-tu à faire chez tant de monde, mon gars ?
— Une idée…
Il ne put soutenir longtemps l’interrogation du regard paternel, et se mit à considérer l’angle sombre où était le lit.
— Une idée… Tenez, pendant que j’étais en route, j’aurais voulu faire le tour complet, et m’en aller jusqu’à la Roche, voir François.
— François ? murmura le métayer… Tu es donc comme moi, mon bon gars : tu as souvent ta pensée devers lui ?
Lentement, le jeune homme hocha la tête, et répondit :
— Oui, ce soir surtout, ce soir plus que tous les soirs de ma vie, j’aurais voulu l’avoir à côté de moi.
Les mots d’André étaient dits avec une si forte émotion, avec une solennité si douloureuse, que Mathurin, qui ne savait pas la date du départ d’André, comprit qu’elle était arrivée, et qu’André n’avait plus que des minutes à vivre à la Fromentière. Un flot de sang lui monta au visage ; ses lèvres s’entrouvrirent ; un tremblement s’empara de tout son corps, tandis que ses yeux, sans un battement de paupières, regardaient André. Ils luisaient d’une vie extraordinaire, ces yeux où il y avait de l’orgueil triomphant, et aussi, en cette heure suprême, un peu de pitié et d’amitié, de remords peut-être. André devina qu’ils lui disaient adieu.
Le père, cependant, rapprochait sa chaise de la table, et, levant la canne, horizontalement, à la hauteur de la lampe, pour qu’André la vit mieux, il caressait l’anneau d’or, avec ses doigts qui avaient de la terre aux jointures. Il croyait la pensée de son fils déjà revenue au présent, ou tendue vers le même avenir que la sienne.
— Moi, dit-il, voilà ce que j’ai acheté, en souvenir de monsieur Henri… Bien souvent il a tapé contre ma porte, avec le bout de cette canne-là : « Pan ! pan ! pan ! Es-tu là, mon vieux Lumineau ? » André, quand tu seras le maître à la Fromentière…
Le jeune homme, qui était derrière le métayer, sentit, à ces mots-là, tout son courage se fondre. Il ne put retenir ses larmes, et, craignant que le père ne se détournât vers lui, il se recula, silencieusement, du côté de la porte.
Toussaint Lumineau ne l’entendit pas. Il continua :
— Quand tu seras le maître à la Fromentière, tu ne verras plus jamais nos maîtres. Je croyais que la métairie ne serait pas vendue… Je l’espère encore un peu mais nos marquis ne reparaîtront plus… Mon gars, les temps qui viennent pour toi ne ressembleront pas à ceux que j’ai connus !
Driot pleurait, en regardant les vieux murs de la salle, à l’endroit où ils étaient usés par l’épaule des Lumineau.
— Ne t’en fais pas de chagrin, mon petit : si les maîtres s’en vont, la terre reste !
Driot pleurait, en regardant le chapelet de la mère Lumineau, pendu au chevet du lit.
— La terre est bonne, quoique tu aies mal parlé d’elle : tu le reconnaîtras.
Driot pleurait, en regardant Mathurin.
— Tu te feras à elle, et elle aussi se fera à toi !
Driot pleurait, en regardant le père, qui maniait toujours la canne blonde.
Il considéra un peu de temps, dans la lumière de la lampe, les mains lasses, les mains calleuses, entaillées de blessures faites au service de la famille, pour l’élever et la secourir, les mains jamais découragées. Et poussé par le respect, par le chagrin aussi, il fit une chose qui ne se faisait plus à la Fromentière, depuis que les fils étaient grands et que la mère était morte. Il s’avança dans l’ombre, derrière le père, se pencha, et embrassa l’ancien sur son front ridé.
— Brave gars ! dit Toussaint Lumineau, en lui rendant son baiser.
— Je vais me coucher, murmura André : je n’en peux plus !
Il serra la main de Mathurin, d’une étreinte rapide. Mais il mit longtemps à faire les dix pas qui le séparaient de la porte intérieure, communiquant avec la décharge où travaillait Rousille. En fermant la porte, il regardait encore dans la salle, par la fente qui diminuait. Puis on l’entendit parler un peu avec sa sœur ; puis on ne l’entendit plus.
La grande nuit enveloppait la ferme. C’était la dernière où le toit de la Fromentière devait abriter Driot.
Une heure plus tard, les passants qui se seraient égarés dans les chemins, apercevant cette masse confuse de bâtiments et de feuillages, plus sombre que la brume et silencieuse comme elle, auraient pensé sûrement que tout dormait dans la métairie. À l’exception du valet, ceux qui l’habitaient, cependant, veillaient tous.
Mathurin, trop ému, n’avait cessé de s’agiter et de parler. La lumière éteinte, la conversation avait continué entre le père et le fils, dont les lits se faisaient suite, le long du mur. Ne pouvant rien dire de cette fuite d’André, dont l’image s’imposait à lui sans relâche, avec la persistance et l’effroi d’un cauchemar, l’infirme se jetait d’un sujet à l’autre. Le père n’arrivait pas à le calmer.
— Je vous assure que j’ai vu le Boquin. J’étais loin de lui, mais je le déteste trop pour me tromper sur son compte : il avait une manière de courir en se cachant, comme un furet ; il avait des hardes brunes et, sur son chapeau, quelque chose de roux comme des feuilles de chêne.
— Dors, Mathurin, tu as mal vu.
— En effet, ça devait être des feuilles de chêne. Quand il était ici, il en mettait, des fois, à son chapeau, par gloriole, pour signifier que son pays était plus couvert que le nôtre et mieux pavoisé d’arbres. Ah ! le dannion ! Si j’avais pu courir !
— Tu n’aurais rien trouvé, mon pauvre gars. Il est dans le Bocage de chez lui. Que serait-il venu faire, à la vente du marquis ?
— Voir ma sœur, donc ! Peut-être même il lui a parlé, mais je ne suis pas sûr, parce que la nuit tombait, entre Rousille et moi.
Le père, couché dans son grand lit à baldaquin, soupirait, et disait :
— Toujours ta sœur ! Tu te donnes trop de tourment contre elle. Dors, Mathurin : ils n’oseraient se parler ; ils savent que je ne les accorderai point.
L’infirme demeurait silencieux quelques instants, puis il revenait sur les scènes de l’après-midi ; il nommait les hommes du pays qui l’avaient salué, et racontait ce qu’ils avaient dit de la vente probable de la Fromentière ; puis, entraîné par une pensée, toujours la même, il énumérait les travaux futurs qu’il faudrait faire, pour améliorer la métairie, et les nouvelles conditions de bail qu’il faudrait obtenir des maîtres, ou bien il demandait :
— Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas ? j’ai le dos plus droit ? j’ai le souffle moins court ? Avez-vous vu, ce soir, quand je revenais, comme je m’appuyais sur mes jambes, à tous les pas ?
Au milieu d’une phrase, plusieurs fois, il s’était arrêté, pour écouter la nuit : il avait cru entendre ce que son esprit ne cessait de voir : Driot, sortant pour la dernière fois de la chambre, à l’extrémité de la maison ; Driot, traversant la cour en évitant de faire rouler les pierres ; Driot, passant devant la porte, là tout près, et s’éloignant pour jamais.
Vers onze heures, Bas-Rouge, qui avait grondé souvent depuis le commencement de la nuit, se mit à aboyer avec insistance, sur la droite.
— Qu’y a-t-il donc ? fit Toussaint Lumineau. On dirait qu’il passe du monde, cette nuit, dans la virette de chez nous ?
Mathurin se redressa sur ses coudes, silencieusement, et toute la chaleur se retira de sa tête et de ses mains. Après une minute :
— Entends-tu notre chien, comme il se démène ? répéta le métayer. Il y a sûrement du monde qui n’est pas loin.
— Père, répondit Mathurin, en cette saison-ci, il est comme fou : je crois qu’il voit les bernaches qui voyagent dans l’air.
Les aboiements se rapprochèrent, non pas furieux, mais joyeux comme ceux d’une bête qui part en promenade. Puis on entendit distinctement un pas, puis le chien se mit à hurler.
— On lance des pierres à Bas-Rouge ! dit le métayer. J’y vas !
— Non ! N’allez pas ! Je ne veux pas que vous alliez ! Restez, père, restez !
— Pourquoi donc ? demanda Toussaint Lumineau. Je l’ai fait d’autres fois, et jamais je n’ai eu de mal.
Six années de tortures et d’effacement devant les cadets répondirent : « Non ! » Il se laissa retomber sur l’oreiller, et dit, comme rassuré :
— Ça n’est pas la peine : ça s’éloigne.
Bas-Rouge devait galoper, en effet, dans le chemin et remonter vers la grande route. Il n’aboyait plus que faiblement, et par intervalles ; il reconduisait le passant, jusqu’aux limites du domaine.
Le père se recoucha, et, n’entendant plus remuer Mathurin, s’endormit. Il était un peu après minuit.
À cette heure, Rousille travaillait encore dans sa chambre, les portes verrouillées et les fenêtres closes. Elle attendait celui qui avait promis de venir. La pensée de le revoir, de ce qu’elle devrait dire, et l’idée aussi qu’il y avait quelque danger, pour Jean Nesmy, s’il était surpris par le père, avaient occupé les longues heures, pendant lesquelles le murmure des voix du métayer et de Mathurin n’avait cessé de lui parvenir. « Qu’ont-ils donc à tant parler entre eux ? » songeait-elle. Du côté de l’aire, elle avait eu bien soin de pousser le volet, qui fermait une petite fenêtre à hauteur d’appui, étroite, taillée au plus épais du mur et défendue par un barreau de fer. Assise sur le coffre de son lit, elle ourlait des tabliers de travail en grosse toile. La chandelle, posée près d’elle, éclairait le visage penché de la jeune fille, et plus loin les panneaux des cinq armoires, les colonnes cirées des lits, les parois des coffres, qui renvoyaient chacun des rayons d’une douceur différente. C’était la lueur violette du merisier, le rouge sombre des cerisiers, l’or brun des bois de noyer et de chêne, enfin le pâle reflet d’un meuble qu’une grand’mère, un peu singulière, avait fait fabriquer avec de beaux frênes blonds, et c’était la même atmosphère qui avait enveloppé les aïeules, fileuses assises à la même place, et qui caressait, en ce moment, les yeux recueillis de la dernière fille des Lumineau. Rousille ne perdait jamais de temps. Cependant, en cette veillée forcée, il lui arrivait de demeurer immobile, la main tendant le fil, ou de se lever, et d’aller, sur ses chaussons, jusqu’à la porte de la chambre la plus voisine de la grande salle, où l’on causait.
Lorsqu’elle n’entendit plus rien, ni les aboiements du chien, ni le vague bruit de paroles qui se glissait sous les portes, elle attendit encore, mais elle cessa de travailler. Elle considéra la chambre, et songea, en ménagère : « Va-t-il la trouver bien en ordre, et comme il voudrait voir sa maison future ? » Elle renoua la cravate qu’elle avait mise à cause du froid ; elle eut ensuite un petit frisson de peur, à la**pensée que le père pourrait apparaître tout à coup. Le sérieux de son visage s’affirma, comme aux heures où elle avait lutté pour Jean Nesmy. Se redressant, elle porta le chandelier sur l’appui de la fenêtre, qui formait, dans l’épaisseur du mur, une plate-forme en triangle, comme celle qui précède les meurtrières. Puis elle fit tourner le volet sur ses gonds. Un souffle de brume glacée coucha la flamme, et faillit l’éteindre. Debout, même un peu levée sur la pointe de ses pieds, Rousille chercha, en mettant ses deux mains sur ses tempes, à reconnaître quelque chose dans les ténèbres de l’aire. Était-il encore là ? Elle ne vit que les branches dépouillées de deux groseilliers qui poussaient le long du mur. Aucun bruit de pas non plus. Aucun signal. Elle entendit seulement l’éclatement sourd des gouttes amassées par le brouillard au bord des tuiles, et qui tombaient sur les mottes. Une minute s’écoula.
Brusquement, les branches plièrent et se renversèrent ; une tête brune sortit de la nuit, et s’encadra dans la fenêtre, entre le mur et le barreau de fer. Elle était pâle, mais les yeux riaient, à demi fermés, éblouis par la flamme.
— J’ai cru, dit Jean Nesmy, que vous ne viendriez pas ! J’avais froid jusqu’aux os : j’allais partir !
Il avait l’air si heureux, en disant cela ! Ses yeux s’ouvraient peu à peu, laissant passer la joie d’une âme en fête. Rousille, plus grave, car elle avait en elle toute la méditation de sa veillée, dit :
— Parlons vite : mon père vient seulement de s’endormir ; s’il s’éveillait ! S’il nous surprenait !
Mais il ne parut aucunement faire attention à cette crainte-là. Il ne regardait pas non plus dans la chambre, pour voir si tout était en ordre. Il ne regardait que Rousille, tout émue sous sa petite coiffe. La lumière, posée entre eux, éclairait leurs yeux jusqu’au fond.
— Vous êtes toujours aussi mignonne, répondit le gars. On ferait du chemin, oui, pour vous voir ! La mère Nesmy ne voulait pas que je parte, à cause de la dépense ; mais je lui ai dit : « J’aime mieux me passer de pain. » Et c’était vrai, Rousille !
Elle ne put s’empêcher de sourire.
— Vous savez toujours bien faire les compliments, Jean Nesmy, et vraiment, je ne vois guère de changement en vous.
— Il n’y en a pas ! fit-il, en montrant ses dents toutes transparentes.
Et aussitôt elle oublia l’inquiétude qu’elle avait. Et il leur sembla, à tous deux, qu’ils ne s’étaient pas quittés, tant ils éprouvaient peu d’embarras à trouver leurs idées. La chandelle tremblait, sous leurs mots qui se répondaient.
— Dites, Rousille, comment vont nos affaires ? Êtes-vous heureuse ?
— Pas trop. Nous avons, à la Fromentière, plus de misère que de bonheur. Voilà que notre maître, maintenant, a laissé vendre ses meubles, comme vous savez. Une pitié !
— Nos nobles, dans le Bocage, n’auraient pas fait ça ! dit le Boquin, en levant un peu le menton.
— D’ailleurs, reprit Rousille, depuis que François est parti, rien ne va, chez nous. Driot ne se console pas de ne plus le voir.
— Même à présent ?
— Même à présent. On le croyait gai, quand il est revenu. Eh bien ! ce soir, il pleurait. Qu’est-ce qu’il avait ? Était-ce la peur que nous soyons vendus, nous aussi ? Était-ce autre chose ? Avec lui, on ne sait jamais.
— Peut-être il a ses idées devers une fille de chez vous ?
— Je le voudrais bien, Jean, pour lui et pour nous, parce que c’est son mariage qui commandera le nôtre. Tout notre espoir, voyez-vous, est dans mon frère André. J’y ai pensé bien des fois, et autant vous dire tous les jours, depuis celui où vous êtes parti : si André ne se marie pas, mon pauvre Jean, je serai toute blanche de cheveux quand on nous publiera, aux églises de chez vous et de chez nous. Le père ne me laissera pas partir, s’il n’y a pas une ménagère de la famille pour me remplacer. Et quant à venir habiter ici, avec Mathurin : il nous déteste trop tous deux. On se battrait à la Fromentière. Le père ne voudra jamais nous mettre en ferme avec Mathurin.
— Parle-t-il de moi, des fois, quand il laboure ?
— Je ne vais guère aux champs. Mais un soir, je l’ai entendu, qui disait à mon frère le malade : « N’attaque pas le Boquin, Lumineau ! Je lui ai refusé ma fille, et j’ai bien fait : mais il travaillait bravement ; il avait de l’amour pour la terre de chez nous. »
Derrière le barreau, la figure de l’ancien valet rougit de fierté.
— C’est vrai, que j’aimais toute chose ici, à cause de vous, Rousille. Alors, André ne veut pas se marier ?
— Je ne dis pas ça. Il a encore l’esprit tout en chagrin. Mais le temps va venir et va le guérir. Nous l’aurons pour nous, cet André. Il m’a parlé avec bien de l’amitié, le jour de la lettre. Il m’a promis de m’aider, d’une manière qu’il n’a pas expliquée.
— Est-ce pour bientôt ?
— M’est avis que oui, car il avait l’air bien décidé, et bien sûr de ce qu’il ferait.
Elle baissa la voix, subitement.
— Avez-vous entendu ?
— Non, rien.
— Ça remuait, dans la boulangerie…
— Regardez-moi, Rousille, rien ne remue ! répondit le Boquin.
Obéissante, victorieuse de toute peur, pour l’amour de lui, elle se pencha de nouveau vers la fenêtre, même elle se mit à rire, en disant :
— Vous n’avez jamais peur, vous, on le voit bien. Où étiez-vous caché, tout à l’heure, avant que j’ouvre le volet ?
— Entre les meules de paille. Le vent était froid comme dans mes plus mauvaises nuits d’affût. Il m’a engourdi, et, comme je ne voyais pas de lumière, j’ai dormi un bout de temps.
— Vrai ? Et qui vous a éveillé ?
— Bas-Rouge, quand il a fait la conduite à votre valet.
— Comment, la conduite au valet ? dit Rousille étonnée. J’ai entendu le chien aboyer, mais j’ai pensé qu’il attaquait un chemineau, comme il y en a dans nos campagnes, ou bien qu’il vous avait reconnu…
— Vous savez bien, Rousille, qu’il n’aboie jamais contre moi, depuis que nous avons chassé ensemble. Non, je suis sûr que le valet est sorti… Le loquet est retombé… Il y a eu au moins trois pas bien marqués, là, de l’autre côté de la maison, et un bruit de pierre qui roule.. C’était le valet, je vous dis, ou bien votre frère… Je suis sûr qu’un homme est sorti de la Fromentière.
Elle pâlit un peu, se redressa.
— Mais non ! fit-elle. André ne chasse pas comme vous ! André ne sort pas pour aller à Challans, comme François !… Est-ce que, par hasard, Mathurin, pendant que le père dort, se serait levé pour nous guetter ?… Oh ! prenez garde à vous, Jean Nesmy ! Écoutez !…
Elle saisit le chandelier, sur l’appui de la fenêtre, et, le tenant à bout de bras, elle se pencha vers le fond de la chambre. La lueur de la flamme grandit sur le bois des meubles.
— C’est vrai qu’on remue dans la boulangerie, dit Jean Nesmy.
La porte était poussée doucement, et le verrou frémissait dans son armature de fer.
Rousille devint toute blanche de visage. Mais elle avait dans les veines un sang de braves, et, portant la lumière aussi éloignée de son corps que possible, elle traversa sans bruit la chambre, enleva le verrou avec précaution, et ouvrit brusquement la porte.
Une ombre fila dans la chambre, tourna autour, et revint sur Rousille, qui reconnut Bas-Rouge.
— Que faisais-tu là ? demanda Rousille. D’où viens-tu ? Un courant d’air violent soufflait de la pièce voisine.
— La porte du dehors n’a donc pas été fermée ?
La jeune fille jeta un coup d’œil du côté de la fenêtre, et entrevit la figure de Jean Nesmy. Puis elle s’avança dans la boulangerie. Les corbeilles de paille, la huche, l’échelle qui montait au grenier, les fagots pour la prochaine fournée, toute l’image ordinaire apparut. Mais la porte qui donnait accès dans la dernière chambre, celle d’André, était ouverte. Rousille continua d’avancer. Le vent éteignit presque la chandelle, qu’elle dut protéger de la main. Le vent venait librement de la cour. Oui, André était sorti… Elle courut au lit ; le lit n’était pas défait… Un doute la prit, qu’elle repoussa d’abord. Elle pensait à François. Ces larmes d’André, la veille, son trouble… « Ô mon Dieu ! » murmura-t-elle. Prompte, elle se baissa, elle inclina la chandelle, pour voir sous le lit, où André serrait ses deux paires de souliers et ses bottes de voyage ; tout avait disparu. Elle ouvrit le coffre aux vêtements : il était vide. Elle revint dans la boulangerie, grimpa par l’échelle jusqu’au grenier. Là, dans le coin à droite, à côté du tas de blé, elle devait trouver la petite malle noire, celle qu’il avait rapportée d’Afrique. Elle leva la lumière : la petite malle n’était plus là. Toutes les preuves concordaient : le malheur était sûr.
Alors, affolée, descendant en toute hâte, ne pouvant garder son secret, elle cria :
— Père ?
Une voix répondit, assourdie par les murs :
— Qu’y a-t-il ?
— Driot qui n’est plus là !
Elle courait, en criant ainsi. Elle traversa la chambre. Derrière la fenêtre grillée, ses yeux, qui cherchaient, crurent apercevoir une ombre.
— Adieu, Jean Nesmy ! dit-elle sans s’arrêter. Ne reviens jamais ! Nous sommes perdus !
Elle disparut, entra dans la décharge, alla jusqu’à la porte de la grande salle où couchait son père.
Celui-ci s’était jeté à bas du lit. Il arrivait, pieds nus, boutonnant son vieux pantalon de travail, sur sa chemise dont le col était ouvert. Éveillé dans le premier sommeil, n’ayant compris qu’à moitié, il apparut tout à coup, sévère de visage, dans la clarté de la chandelle que tenait sa fille.
— Pourquoi cries-tu donc ? demanda-t-il. Il ne peut pas être loin ?
Cependant, en voyant l’air d’épouvante qu’avait Rousille, il pensa, lui aussi, à François, et il se mit à trembler, et il la suivit.
Ils parcoururent toute la maison dans sa longueur ; ils pénétrèrent dans la chambre d’André, et Rousille s’effaça pour laisser passer le métayer. Il n’alla pas bien loin : il regarda le lit qui n’était point défait, et cela lui suffit pour comprendre. Un moment, il demeura immobile. Les larmes l’aveuglaient. Puis il marcha vers la cour, en chancelant : sur le seuil, il se retint aux deux montants du mur ; il prit une longue respiration, comme s’il voulait appeler dans la nuit, mais il ne sortit de sa bouche qu’un son étouffé, à peine saisissable :
— Mon Driot !
Et le grand vieux, saisi par le froid, tomba évanoui sur la terre de la chambre.
En même temps, du fond de la maison, là-bas, Mathurin s’échappait en jurant, en heurtant les meubles et les murs de sa tête et de ses béquilles.
— À moi ! criait-il, viens donc, Rousille ! Je veux voir !
Rousille s’était agenouillée près du père, et l’embrassait en pleurant. Dans la cour, le valet, attiré par le bruit, s’avançait avec une lanterne.
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