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Chapitre 14 L’émigrant

Lorsque Toussaint Lumineau rentra à la Fromentière, l’après-midi était avancé. Il pleuvait toujours. Dans la cheminée de la grande salle, la plus grosse des marmites bouillait, pleine de pommes de terre destinées au souper des hommes et à la nourriture des porcs. Devant le feu, Mathurin et le valet, emprisonnés par le mauvais temps, se chauffaient et attendaient des nouvelles. L’infirme, très sombre et surexcité depuis le départ d’André, n’avait pas prononcé une parole de tout l’après-midi. On entendait la petite Rousille plier du linge, et le mettre en piles dans les armoires de la chambre voisine.

Le père monta les marches du perron, et ouvrit la porte. Trois pensées à la fois s’élancèrent vers lui, et demandèrent : « Qu’ont-ils dit, ceux de la ville ? Les reverra-t-on ? Vous ont-ils laissé partir sans même une promesse ? » Mais personne n’osa l’interroger. Il se dirigea tout droit vers son lit, et, ayant salué son monde d’un seul bonjour, il se tut, et commença de se dévêtir, pour reprendre ses habits de travail. Il quittait sa belle veste, son chapeau galonné de neuf, ses souliers. La réponse devait être mauvaise. Un silence gêné régnait dans la salle. Et, à mesure que les minutes passaient, Mathurin s’irritait davantage. Assis sous l’auvent, plié en deux, les traits ramassés comme un poing qui se serre, il se sentait blessé, lui, l’aîné, d’être traité comme le valet ou comme une femme. Pourquoi ne l’avoir pas pris à part ? Pourquoi ne pas lui avoir fait un signe, qui aurait suffi ?

Sa mauvaise humeur éclata, lorsque le père, ayant fini de se rhabiller, ordonna :

— Rousille, tu vas venir avec moi et avec le valet : nous ferons des paniers dans la grange. Toi, Mathurin, pour une fois, tu remplaceras ta sœur, et tu surveilleras la marmite.

— Vous ne me croyez donc bon à rien ? dit l’infirme.

Mais, contrairement à son habitude, qui était de donner des raisons et d’adoucir les ordres, le métayer éleva la voix, et répondit :

— Je commande à tous, ici. Viens, Rousille !

Suivi de sa fille et du valet, il traversa la cour, et, en face de la maison, pénétra dans la grange, dont il ouvrit à deux battants la porte charretière. Là étaient le pressoir, le tilbury rouge, des brouettes, des mues, des échelles, des poutres et des perches rangées le long des murs, et, au milieu du cercle que formaient ces choses disparates, un espace vide, poussiéreux, où les poules venaient gratter et se poudrer. Le métayer s’assit sur un madrier, le visage tourné vers la ferme, devant une cuve où trempaient des bottes d’osier. Rousille, agenouillée à contre-jour, près de lui, commença à tirer de l’eau, un à un, les brins d’osier, qu’elle pelait avec son couteau de poche et passait à son père. Celui-ci prenait les tiges blanches, et les tordait sur des charpentes de panier déjà préparées et assemblées. Dans un angle, le valet divisait à coups de serpe des gaules de châtaignier.

La pluie redoublait, dans l’air plus vif et plus froid. Elle étendait un voile entre la grange et la maison. Une lumière, venue on ne sait d’où, incertaine de sa route comme la pluie et qu’on eût dite comme elle obéissante au vent, éclairait pauvrement les travailleurs. Les canes criaient de plaisir dans le Marais ; les moineaux pépiaient sur les chevrons du toit. Pas une parole ne s’élevait entre le métayer, sa fille et son valet.

Toussaint Lumineau regardait seulement Rousille. Il la regardait plus souvent et plus attentivement que de coutume. Il songeait : « Voilà tout ce qui me reste ! » Par moments, il s’arrêtait de travailler. L’osier blanc devenait immobile dans sa main qui retombait. C’était le souvenir des autres enfants qui passait, comme la pluie, par rafales. Le père, dans le secret de son cœur, appelait : « François ? André ? » Il essayait de se représenter la petite Amérique dessinée sur l’atlas. Où était son dernier fils, maintenant, dans le monde immense ? Dans une ville ? Sur les chemins ? Sur la mer qui prend les hommes ? Toussaint Lumineau cherchait à le rejoindre. Mais l’effort était vain. Toutes les routes de sa pensée se perdaient dans l’inconnu…

À la même heure, bien loin, il y avait une âme qui revoyait, avec la netteté des images familières, la Fromentière et ses ormeaux, le père, Rousille, Mathurin, les prés du Marais, toute la Vendée autour.

C’était l’enfant que le père nommait avec le plus de regret, celui que cherchaient, avec leur pauvre imagination naïve, les deux tresseurs de paniers et le valet qui fendait des perches. Étranger, inconnu, las d’avoir passé la nuit dans un wagon et l’après-midi à courir les bureaux d’agences, il était assis sur des balles de peaux de mouton cerclées de fer, au milieu des docks d’un grand port, et il attendait l’heure de s’embarquer sur le paquebot qui l’emporterait. Devant lui, l’Escaut, roulant ses eaux en demi-cercle, les heurtait avec des remous profonds contre le quai, fleuve énorme qui sortait de la brume à gauche, tournait, et s’enfonçait à droite dans la brume, partout d’égale largeur et partout couvert de navires. André suivait, de ses yeux fatigués, ces formes qui se croisaient, voiliers, steamers, barques de cabotage ou de pêche, toutes colorées du même gris par le brouillard et le jour finissant, et qui se mêlaient un moment, puis se dénouaient, et glissaient, et divisaient leurs routes. Il regardait surtout au-delà, les terres basses que le fleuve enveloppait dans son pli, les prairies saturées d’humidité, désertes, illimitées, et qui semblaient flotter sur la pâleur des eaux. Comme elles lui rappelaient le pays qu’il abandonnait ! Comme elles lui parlaient ! Ni les roulements des camions, ni les sifflets des commandants, ni les voix des milliers d’hommes, de toutes nations, qui déchargeaient les navires autour de lui et s’agitaient sous les abris de tôle gaufrée, ne le pouvaient distraire. Il ne s’intéressait pas davantage à la grande ville étendue en arrière, et d’où venait parfois, à travers la rumeur du travail, un carillon de cloches comme il n’en avait jamais entendu.

Cependant, l’heure approchait. Il le sentait à l’inquiétude qui grandissait en lui. Le bruit d’une troupe en marche le fit se détourner. C’étaient les émigrants. qui sortaient des bouges où les agences les avaient parqués, et, traversant la place, formaient une longue colonne, grise aussi dans la brume.

Les voici qui arrivent. Les premiers rangs s’engagent déjà entre les futailles et les piles de sacs entassés sur les quais. Ils piétinent dans la boue, et se hâtent, pour occuper les meilleurs coins de l’entrepont. D’autres suivent, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux confondus. On devine à peine leur âge. Ils ont les mêmes yeux tristes. Ils se ressemblent tous, comme les larmes. Ils ont mis, pour le voyage, leurs plus mauvais vêtements, vestons informes, tricots, manteaux troués, mouchoirs bridant les cheveux, jupes de laine rapiécées, compagnons qui ont travaillé et souffert avec eux. Ils frôlent André Lumineau, immobile sur la balle de laine, et ne prennent pas garde à lui. Entre eux ils ne parlent point, mais, dans leur procession hâtive, les familles groupées font des îles ; les mères tiennent les enfants par la main et les abritent du vent ; les pères, de leurs coudes écartés, les protègent contre la poussée. Tous portent quelque chose, un paquet de hardes, un pain, une poche fermée avec une ficelle. Et tous ont le même geste, au même endroit du chemin. Quand ils débouchent des rues, là-bas, ils se dressent et se haussent un peu, toujours du même côté, vers les plaines de l’Escaut, vers les brumes plus claires, qui indiquent, dans le ciel, la place du soleil déclinant ; ils fixent, comme si c’était le leur, le petit clocher d’horizon qui se lève des terres invisibles. Puis ils tournent dans les docks ; ils découvrent le paquebot qui fume, les treuils qui roulent, le pont déjà noir d’émigrants. Alors, ils faiblissent. Ils ont peur. Plusieurs voudraient revenir en arrière. Mais tout est bien fini. L’heure est venue. Le billet de passage tremble au bout de leurs doigts. Les âmes seules retournent au pays, à la misère qu’on avait maudite et qu’on regrette, aux chambres désertées, aux faubourgs, aux usines, aux collines sans nom qu’on appelait « chez nous ». Et pâles, les pauvres gens se laissent pousser par le flot, et s’embarquent.

André Lumineau les regarda longtemps sans se joindre à eux. Il cherchait un visage de Français. N’en trouvant pas, il se colla dans le rang, au hasard. Il portait, par la poignée, sa caisse noire qui dormait, voilà cinq jours, dans le grenier de la Fromentière. Il avait, sur le dos, son manteau de cavalerie, dont les boutons seuls avaient été remplacés. Ses voisins lui jetèrent un coup d’œil indifférent, et l’acceptèrent sans mot dire. Avec eux, il franchit les cent mètres qui le séparaient du navire, monta sur le plan incliné, et toucha le pont, que soulevait déjà la houle du fleuve.

Alors, tandis que les autres, ceux qui avaient dans cette foule des parents ou des amis, se promenaient par groupes le long de la cage des machines, ou descendaient par les échelles, il s’accouda au bordage, à l’arrière du bateau, et essaya de voir encore le fleuve et les prairies grises, parce que trop de souvenirs lui venaient ensemble, et que le courage allait lui manquer. Mais la brume avait sans doute épaissi, car il ne vit plus rien.

Près de lui, accroupie sur le plancher, il y avait une vieille femme, encore fraîche de visage, enveloppée dans une mante noire à collet, et dont la coiffe était fixée par deux épingles à boules d’or. Elle tenait dans ses bras un enfant qu’elle berçait. André ne la regardait pas. Mais elle, qui ne pouvait reposer ses yeux nulle part, dans le tumulte et la confusion du navire en partance, les levait quelquefois vers cet étranger debout près d’elle, et qui pensait sûrement à la maison de chez lui. Peut-être avait-elle un fils du même âge. Un sentiment de pitié grandit en elle, et bien qu’elle sût, à n’en pas douter, que son voisin n’entendrait pas la langue dont elle usait, la vieille femme dit :

— U heeft pyn ?

Quand elle eut répété plusieurs fois, il comprit au mot « peine » et au ton qu’elle y mettait, que la femme lui demandait : « Vous avez de la peine ? »

Il répondit :

— Oui, madame.

La vieille mère, de sa main blanche, toute froide, tout humide de brouillard, caressa la main de Driot, et le petit Vendéen pleura, en songeant à des caresses anciennes toutes pareilles, à la mère Lumineau, qui portait aussi une coiffe blanche et des dorures les jours de fête…

Sur le Marais de Vendée, les brumes couraient toujours, les mêmes qui avaient passé sur les plaines de l’Escaut. Des rafales de vent les chassaient. Toussaint Lumineau, par moments, suivait des yeux, avec une expression d’angoisse, la pointe tremblante des osiers que Rousille lui tendait, comme si ç’avaient été des mâts de navires balancés. D’autres fois,**il considérait longuement sa dernière enfant, et Rousille sentait qu’elle lui était douce à regarder.

Une bourrasque souffla sur les ormes, qui s’échevelèrent, et battirent de leurs branches la toiture de la Fromentière. Les lézardes de la grange, les gouttières,**les tuiles, les bouts de chevrons, les angles des murailles, sifflèrent tous ensemble. La plainte s’en alla, vive et folle, dans le Marais.

À trois cents lieues de là, un coup de sirène déchirait l’air. Un grand paquebot coupait, de la lame de son étrave, l’eau du fleuve, et s’avançait lentement, encore à moitié inerte et dérivant. Des émigrants, des rebuts du vieux monde, des misères sans nom, à l’instant où la terre leur manquait, s’effaraient. Toutes les pensées prenaient, dispersées, le chemin des abris anciens. Dans la nuit, le bel André Lumineau s’en allait…

Le métayer rejeta une poignée d’osiers dans la cuve, et dit :

— Rentrons : il n’y a plus de jour pour mes doigts.

Mais il ne bougea pas. Le valet seulement cessa de couper les perches de châtaignier, et sortit. Rousille, voyant que le père ne se levait pas, demeura.

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