Chapitre 2 Le verger clos
La nuit, toute belle, commença de mourir avant quatre heures, et, dans les profondeurs, l’éclat des étoiles diminua. Un coq chanta. C’était le même chaque jour, un coq jaune d’or, botté, l’œil en feu sous la crête tombante. Marie-Rose l’avait élevé. Elle l’entendit, et pensa : « Merci, mon petit ! » Puis elle s’habilla, en prenant soin de ne pas éveiller Éléonore, qui dormait encore lourdement.
Elle fut prête en bien peu de temps, traversa la cour, et tourna à gauche, au-delà du mur ruiné, par un chemin qui dépendait de la métairie, tout vert au début, plein de branches retombantes, et par où l’on pouvait gagner le Marais. À une centaine de mètres de la Fromentière, toute cette végétation s’arrêtait brusquement, et un mur bas, rongé de mousse et de lichen, enveloppait un verger d’un arpent. Rousille entra, par une barrière à claire-voie, juste au milieu de l’enceinte. L’étrange endroit, que ce verger clos ! Les pommiers et les poiriers à cidre, dont le terrain était planté, n’avaient jamais pu dépasser, à cause du vent, l’arête des pierres. Leurs troncs s’étaient épaissis et bossués ; leurs branches, toutes courbées et chassées vers l’est, effeuillées en dessus, se rejoignaient comme autant d’ombrelles tendues, et, du dehors, quand on passait, on n’apercevait qu’un dos moutonneux de ramilles sèches. Mais quand on descendait, par le sentier du milieu, on se trouvait sous une voûte de quatre pieds de haut, à l’abri des regards, et de la pluie, et du chaud, et des tempêtes de mer qui soufflent du Marais. Idée de marin, jardin comme on en voit dans les îles. Rousille enfant s’y était amusée. Grande, elle y revenait pour attendre son promis.
Elle entra donc, se courba, et, sous les arbres, se fit un chemin jusqu’à la muraille de l’ouest. Là, elle n’eut qu’à s’asseoir, sur la croupe torte d’un pommier, et, toute cachée entre deux cimes, invisible comme une perdrix dans un champ de blé, elle interrogea la plaine immense, par où Jean Nesmy devait venir.
À cette heure matinale, le Marais était couvert de brumes, qui ne se levaient point encore, mais se désagrégeaient et se mouvaient sous la poussée de la brise. Le recueillement était complet, l’air léger, sensible et nerveux. Il apportait le moindre bruit sans le diminuer. Un chien qui aboyait vers Sallertaine avait l’air d’aboyer là, tout près. Elle voyait les grands carrés de prés comme des fourrures grises, liées et cousues, qui diminuaient de taille en s’éloignant. Par endroits, des canaux, se coupant à angle droit, donnaient une impression de miroir terni. Des fumées se tordaient lentement au-dessus. Puis, vaguement, dans le brouillard, surgissaient des silhouettes un peu plus sombres, comme les oasis d’un désert, et c’étaient les fermes maraîchines bâties sur d’infimes exhaussements du sol, avec leurs étables, leurs meules de paille et de foin, et le groupe de quelques peupliers qui leur donnent un peu d’ombre. Bientôt le voile qui s’agitait se brisa ; des rayons de lumière touchèrent l’herbe, et voyagèrent çà et là ; des lames d’eau étincelèrent comme des vitres au couchant. Sur bien des lieues de long, depuis la baie de Bourgneuf jusqu’à Saint-Gilles, le Marais de Vendée s’éveillait. Rousille en sentit une joie. Elle aimait la terre dont elle était l’enfant, terre fidèle, terre brave, terre d’amour, tour à tour mouillée et brûlée, où l’on dormait le dernier sommeil, dans le vent chanteur, à l’abri de la croix. Rien ne lui plaisait autant que cet horizon, où les moindres routes lui étaient familières, depuis la virette qui longeait le premier pré de la Fromentière, tout à côté, jusqu’aux sentiers établis sur le renflement des talus, et qu’on suit avec une perche à la main, avec la ningleau bout évasé, pour sauter les fossés.
— Quatre heures, dit-elle, et il n’arrive pas ! Que va dire le père ?
Elle s’inquiétait déjà, et soudain, tandis qu’elle fixait au loin le clocher pointu de Sallertaine, une voix la salua :
— Rousille !
Sur le chemin qui montait vers elle, debout dans la lumière jeune, ayant tout le Marais derrière lui, Jean Nesmy regardait Rousille.
— Je ne vous ai pas vu venir ! dit-elle.
Il se mit à rire, d’un air d’orgueil, et leva, au-dessus de sa tête, un paquet de plumes, quatre vanneaux et une sarcelle, qu’il avait pendus par le cou à une ficelle. En un instant, il eut laissé, contre le mur du verger clos, à l’intérieur, le fusil qu’il portait et le gibier, et il se glissa près de Rousille, par le chemin qu’elle avait tracé.
– Rousille, dit-il en se redressant sous la voûte des pommiers, et en prenant la main de la jeune fille, j’ai eu de la chance ! Quatre vanneaux, et des jolis ! J’ai dormi deux heures dans la grange du métayer de la Pinçonnière, et il a fallu qu’il me tirât du foin, tant j’étais lourd de sommeil, ce matin. Sans lui, j’étais en retard. Et vous ?
— Moi, répondit Marie-Rose, tandis qu’il s’asseyait en face d’elle, moi j’ai peur. Le père m’a parlé rude, hier soir… Il avait causé, dans la cour, avec Mathurin… Ils doivent savoir…
— Et après ? Ce que je fais n’est point pour les offenser. Je veux vous mériter par mon travail ; vous demander à votre père, et puis vous emmener chez moi.
Elle le regarda, contente, malgré ses craintes, de la décision qu’elle lisait dans la physionomie de ce jeune gars. Et, sans répondre directement, réservant sa pensée qui disait oui, elle demanda :
— Comment c’est-il, chez vous ?
— Chez moi, dit Jean Nesmy, dont les pupilles se rapprochèrent, et, par-dessus la tête de Marie-Rose, fixèrent une image aussitôt évoquée, chez moi il y a ma mère, qui est vieille, et c’est pauvre. Le lieu s’appelle le Château, comme je vous l’ai dit plusieurs fois, en la paroisse des Châtelliers. Pourtant ce n’est pas un château, Rousille, mais deux chambres, où ont logé six petits Nesmy, en plus de moi, qui suis l’aîné. Voire que j’ai dû, à ce que la famille est nombreuse, de n’aller qu’un an au régiment, comme vous savez.
— Oui, dit-elle en riant, je me souviens, l’année a été plus longue que les autres.
— Moi, je suis l’aîné. Deux filles viennent après moi. Elles commencent à grandir. Elles ne sont pas habillées tout à fait comme vous, par exemple…
Une idée le prit, et, de la main, à petite distance et sans toucher Rousille, il dessinait, sur les épaules et sur la taille de la jeune fille, la place du châle, celle des rubans de velours cernant la poitrine.
— Là, tout autour, du velours à deux rangs. Les riches même en ont trois. Vous seriez mignonne, Rousille, à la mode des Châtelliers, et de la Flocellière, car c’est la même chose, et les villages ne sont pas loin.
Elle riait, comme caressée par cette main qui ne l’effleurait pas, et elle suivait le geste, les paupières demi-closes.
— Vous pensez bien, continua-t-il, qu’elles ne sont comme cela que le dimanche ! On n’aurait pas de pain tous les jours, à la maison, si je n’envoyais pas mon avoir, que votre père me donne. J’ai aussi deux frères hors d’école, qui gardent les vaches, et font même un peu de travail d’homme. Le métayer qui les a loués leur laisse à chacun, pour gages, un sillon de pommes de terre. Ça aide bien !
— Je le crois ! fit Rousille d’un air entendu.
— Mais surtout, reprit le garçon, l’air de chez nous, c’est une bénédiction. Il pleut souvent, même il pleut sans jamais manquer quand le vent souffle de Saint-Michel, qui est un endroit à une lieue de chez nous. Puis, tout de suite après, un grand soleil. Et comme il y a beaucoup d’arbres, et de mousse, et de fougères, il en vient un goût de respirer, un plaisir qu’on n’a pas ici. Car la terre ne ressemble pas à celle du Marais. Elle est toute en collines, ici et là, des grandes, des petites : on n’en sort pas. Du haut, on voit le pays comme un paradis. Ah ! Rousille, si vous connaissiez seulement le Bocage, et la lande de Nouzillac, vous ne voudriez plus vous en aller !
— Et on laboure comme ici ?
— À peu près, mais plus profond. Il faut des bœufs vaillants, six, huit quelquefois.
— Mon père en met autant à la charrue, quand il lui plaît.
— Oui, pour l’honneur, Rousille, parce que votre père est riche. Mais là-bas, croyez-m’en, c’est plus dur à remuer, et aussi plus grenant.
Elle hésita un peu, cessa de sourire, et demanda :
— Est-ce que les femmes travaillent aux champs ?
— Oh ! que non ! répondit vivement le gars. On les respecte et on les choie comme on peut faire dans vos Marais. Même ma mère, qui s’en va un peu à la glane, au temps du blé et des châtaignes, pour râper ce qui reste, on ne la voit point dans les champs, comme les hommes ! Non, bien sûr, nos femmes sont moins dehors qu’à filer chez elles !
Rappelé aux dures conditions de sa vie de journalier, l’homme devint tout sérieux, et ajouta lentement :
— Je ne manquerai jamais de travail, soyez tranquille. On me connaît, à plus de deux lieues autour des Châtelliers, pour un gars qui n’a pas peur de la besogne. Nous aurons notre maison à nous, et je serai comme mon père et comme ma mère, qui ne se sont jamais plaints de rien, Rousille, pourvu que j’aie vos amitiés.
Il achevait à peine cette phrase d’humble amour, quand une voix appela, dans le chemin :
— Rousille ?
— Nous sommes vendus, dit-elle toute pâle : c’est le père !
Tous deux demeurèrent immobiles, le cœur battant d’émotion, ne pensant plus qu’à cette voix qui allait s’élever de nouveau.
Et, en effet, plus près, le métayer appela encore :
— Rousille ?
Elle ne résista pas. Prompte, elle fit signe à Jean Nesmy de rester sous le couvert des arbres. Puis, pliée en deux, elle se faufila, jusqu’à la petite allée qui coupait le verger. Là elle se redressa, et elle aperçut le père, droit devant elle, au milieu du chemin de la ferme. Il la considéra un moment, toute blanche, haletante, décoiffée par les branches, et demanda :
— Que faisais-tu là ?
Elle ne voulait pas mentir, elle se sentit perdue. Dans son trouble, instinctivement, elle tourna la tête, comme pour invoquer la protection de celui qui était caché là-bas, et, derrière son épaule, debout, tout proche, elle l’aperçut qui l’avait suivie, et qui venait au danger. Il****avait un air de défi, et il cambrait sa taille, et il passa devant Rousille.
Alors, elle osa de nouveau regarder son père. Celui-ci ne s’occupait déjà plus d’elle. Il n’avait pas la figure de colère qu’elle s’était préparée à affronter, mais un air grave et triste, et il fixait Jean Nesmy, qui s’avançait dans l’herbe, et qui s’arrêta à trois pas de lui, en avant de la claire-voie.
— Te voilà, mon valet ? dit-il.
Jean Nesmy répondit :
— Oui, me voilà.
— Tu étais donc avec Rousille ?
— Où est le mal ? demanda le gars.
Sa voix tremblait un peu, non de peur, mais d’un bouillonnement de jeunesse qu’il ne pouvait dompter. Celle du métayer n’était pas irritée. Toussaint Lumineau penchait la tête sur sa poitrine, comme un vieux maître dont on a méprisé la bonté, et qui a de la peine. Il soupira, et dit :
— Viens-t’en tout de suite avec moi.
Pas un mot à Marie-Rose, pas un coup d’œil. L’affaire se réglerait d’abord entre hommes. La fille ne comptait pas, en ce moment.
Déjà le métayer avait rebroussé chemin, et, à lentes enjambées, regagnait la Fromentière. Jean Nesmy le suivait à quelques pas, son fusil sur le dos, balançant, au bout de son bras, les vanneaux et la sarcelle qu’il avait ramassés près du mur.
Loin derrière eux, Rousille marchait le long de la haie, tout angoissée, et tantôt elle regardait Jean Nesmy et tantôt le maître qui allait décider entre eux.
Quand les deux hommes pénétrèrent dans la cour, elle n’osa s’avancer plus loin : elle s’appuya contre le pilier du portique en ruine, à demi cachée, la tête posée sur un coude, pour observer ce qui se passerait. Le père et le valet traversèrent l’espace libre, se dirigeant vers la chambre de Jean Nesmy, qui se trouvait à gauche, au bout des étables. On n’entendait aucun autre bruit que celui des sabots heurtant les cailloux du sol. Cependant Rousille avait aperçu l’infirme, accroupi au premier soleil, près du mur de l’étable. Il hochait la tête, d’un air de contentement. Ses yeux mauvais ne quittaient pas l’étranger dénoncé par lui, l’heureux d’hier, devenu l’accusé. Non loin, François, monté sur une échelle, tirait du foin d’une meule, dont la tranche ressemblait à un pan de muraille. Sournoisement, par-dessous le bord de son chapeau, il regardait aussi : mais, sur son visage lymphatique, aucune méchante pensée, non, rien qu’un peu de curiosité, qui allongeait en museau ses lèvres et ses fortes moustaches jaunes. Il travaillait tout doucement, afin de pouvoir rester là plus longtemps, et voir la fin de l’aventure.
Toussaint Lumineau et le valet furent bientôt dans le réduit, encombré de barriques vides, de paniers, de pelles et de pioches, qui avait servi de chambre, depuis longtemps, aux domestiques de la Fromentière. Le maître s’assit sur le coin du lit tout au fond. Son expression n’avait pas changé. C’était la même physionomie, paternelle et digne, où se mêlaient le regret de se séparer d’un bon serviteur, et l’énergique résolution de ne point souffrir une atteinte à son autorité, une injure à son rang. Il s’accouda sur une vieille futaille, encore marquée de coulures de suif, et où, le soir, Jean Nesmy posait sa chandelle. Sa tête se releva, lentement, dans le jour qui venait par la porte ouverte, et il parla enfin au jeune homme, qui avait quitté son chapeau, et demeurait debout dans le milieu de la petite pièce.
— Je t’avais gagé pour quarante pistoles, dit-il. Tu as reçu ton dû à la Saint-Jean. Combien reste-t-il à te payer aujourd’hui ?
Le gars s’absorba, comptant et recomptant avec ses doigts, sur la toile de sa blouse. Les veines de son front se tendaient, sous l’effort de l’esprit. Il avait le regard fixé sur le sol, et aucune autre idée ne traversait l’opération compliquée de ce rural calculant le prix de son travail.
Pendant ce temps, le métayer se remémorait l’histoire brève de ce Boquin, venu par hasard dans le Marais, pour y chercher de la cendre de bouse, dont les Vendéens se servent comme d’engrais, embauché au passage et rapidement accoutumé en ce pays nouveau ; les trois années que l’étranger avait vécues sous le toit de la Fromentière, un an avant le service militaire et deux ans depuis, années de rude et vaillant labeur, d’honnête conduite, sans un reproche grave, de résignation étonnante, malgré l’hostilité des fils, commencée dès le premier jour, et qui n’avait jamais désarmé.
— Ça doit faire quatre-vingt-quinze francs, dit Jean Nesmy.
— C’est aussi mon compte, dit le métayer. Tiens, voilà l’argent. Regarde s’il n’y manque rien.
De la poche de sa veste, où, d’avance, il avait mis la somme qu’il devait, Toussaint Lumineau tira une pile de pièces d’argent, qu’il jeta sur le fond de la barrique.
— Prends, mon gars !
L’autre, sans y toucher, se recula.
— Vous ne voulez plus de moi à la Fromentière ?
— Non, mon gars : tu vas partir.
La voix s’attendrit, et continua :
— Je ne te renvoie pas parce que tu es fainéant. Et même, quoique ça m’ait causé de l’ennui, je ne t’en veux pas d’aimer trop la chasse. Tu m’as bien servi. Seulement, ma fille est à moi, Jean Nesmy, et je ne t’ai pas accordé avec Rousille.
— Si c’est son goût, et si c’est le mien, maître Lumineau ?
— Tu n’es pas de chez nous, mon pauvre gars ! Qu’un Boquin se marie avec une fille comme Rousille, ça ne se peut, tu le sais : tu aurais mieux fait d’y penser avant.
Jean Nesmy, pour la première fois, ferma à demi les yeux, et il devint plus pâle, et ses lèvres s’abaissèrent aux coins, comme s’il allait pleurer.
Il reprit, d’une voix toute basse :
— J’attendrais tant qu’il vous plairait, pour l’avoir. Elle est jeune et moi aussi. Dites seulement le temps, et je dirai oui.
Mais le métayer répondit :
— Non, ça ne se peut : il faut t’en aller.
Le valet tressaillait de tout le corps. Il hésita un moment, les sourcils froncés, le regard attaché à terre. Puis il se décida à ne pas dire sa pensée : « Je n’y renonce pas. Je reviendrai. Je l’aurai ! » Comme ceux de sa race taciturne, il renferma son secret, et, ramassant l’argent, il le compta, en laissant tomber les pièces une à une, dans sa poche. Puis, sans ajouter un mot, comme si le métayer n’eût plus existé pour lui, il se mit à rassembler les quelques vêtements et le peu de linge qui étaient à lui. Tout pouvait tenir dans sa blouse bleue, qu’il noua par les manches au canon de son fusil, moins une paire de bottes, qu’il pendit à une ficelle. Quand il eut fini, levant son chapeau, il prit la porte.
Dehors, il faisait grand soleil. Jean Nesmy marchait lentement. La volonté hardie qui était en ce frêle garçon lui tenait la tête haute, et il regardait du côté de la maison, cherchant Rousille aux fenêtres. Il ne la vit point. Alors au milieu de ce grand carré vide, lui le valet, lui le chassé, lui qui n’avait plus qu’un instant à demeurer à la Fromentière, il appela :
— Rousille ?
Une coiffe aiguë dépassa l’angle du portail. Marie-Rose s’échappa de son abri. Elle s’élança, la figure toute baignée de larmes. Mais presque aussitôt elle s’arrêta, intimidée par la vue de son père, qui venait d’apparaître sur le seuil de la chambre, saisie de peur parce qu’un cri s’élevait du même côté de la cour, à cinquante pas de là, et faisait se détourner Jean Nesmy :
— Dannion !
Une apparition monstrueuse sortait de l’étable. L’infirme, tête nue, les yeux hagards, agité d’une colère impuissante, accourait. Les bras raidis sur ses béquilles, son torse énorme secoué par les cahots et par ses grognements de bête furieuse, la bouche ouverte, il répétait le vieux cri de haine contre l’étranger, l’injure que les enfants du Marais jettent au damné du Bocage :
— Dannion ! Dannion sarraillon ! Sauve-toi !
Lancé avec une vitesse qui disait la violence de la****passion et la force de l’homme, il approchait. Toute la****haine qu’il avait au cœur, toute la jalousie qui le torturait et toute la souffrance de l’effort rendaient effrayante cette face convulsée, projetée en avant par secousses. Et l’être puissant qu’eût été cet estropié, sans le malheur d’autrefois, se reconstituait dans l’imagination, et donnait le frisson.
Quand elle le vit tout près du valet, Rousille eut peur pour celui qu’elle aimait. Elle courut à Jean Nesmy, elle lui mit les deux mains sur le bras, et elle l’entraîna en arrière, du côté du chemin. Et Jean Nesmy, à cause d’elle, se mit à reculer, lentement, tandis que l’infirme, devenu plus furieux, l’insultait, et criait :
— Laisse ma sœur, Dannion !
La voix du métayer s’éleva, au fond de la cour :
— Arrête ici, Mathurin, et toi, Nesmy, laisse ma fille !
Il s’avançait, en parlant, mais sans hâte, comme un homme qui ne veut pas compromettre sa dignité. L’infirme s’arrêta, écarta ses béquilles et s’affaissa, épuisé, sur les cailloux. Mais Jean Nesmy continua de reculer. Il avait mis sa main dans celle de Rousille. Ils furent bientôt entre les piliers du portail, où s’encadrait la clarté du matin. Au-delà commençait le chemin. Le valet se pencha vers Rousille, et la baisa sur la joue.
— Adieu, ma Rousille ! dit-il.
Elle s’enfuit à travers la cour, les mains sur les tempes, pleurant sans se retourner. Et lui, l’ayant vue disparaître au coin de la maison, du côté de l’aire, cria :
— Mathurin Lumineau, je reviendrai !
— Essaye ! répondit l’infirme.
Le valet de la Fromentière commençait à monter le chemin qui passait devant la métairie. Il allait péniblement, comme brisé de fatigue, tout brun dans son vêtement d’affût. Au bout de son fusil, il n’avait qu’une veste, une blouse, trois chemises, deux appeaux de buis pour les cailles, qui s’entrechoquaient comme des noix, choses légères qu’il sentait pesantes. L’effroi de son retour subit à l’état de journalier quêteur de pain l’avait saisi pendant qu’il nouait ses hardes. Il pensait déjà à l’accueil de la mère, qui allait le voir entrer, toute transie. À chaque pas, il s’arrachait aussi à quelque chose qu’il aimait, parce qu’il avait vécu trois ans dans cette Fromentière. L’âme était lourde de souvenirs, et il allait lentement, ne regardant rien, et voyant tout. Les arbres qu’il frôlait, il les avait émondés de sa serpe ou battus de son fouet ; les terres, il les avait labourées et moissonnées ; les jachères, il savait en quoi elles seraient ensemencées demain.
Lorsqu’il fut en arrière de la ferme, sur le renflement de la route, où étaient jadis quatre moulins qui ne sont plus que deux, il osa se retourner, pour souffrir un peu plus. Il considéra la plaine du Marais, inondée de lumière, où les roseaux séchés par l’automne mettaient un cercle d’or autour des prés ; quelques métairies reconnaissables à leur panache de peupliers, îles habitées de ce désert, où il laissait des amis, et de bonnes heures dont on se souvient dans la peine ; il parcourut du regard les maisons pressées de Sallertaine, et l’église qui les domine, paroisse des dimanches finis ; puis il arrêta son âme sur la Fromentière, comme plane un oiseau, les ailes grandes. De la hauteur où il était, il apercevait les moindres détails de la métairie. Une à une, il compta les fenêtres, il compta les portes, et les virettes et les traînes autour des champs, où le soir, depuis deux ans surtout, il ne manquait guère de chanter, en ramenant ses bœufs. Quand il revit le verger clos, tout au loin, large comme une cosse de pois, il se détourna vite. Et son pied heurta, sur la route, une bête toisonnée, qui s’était couchée là, silencieusement.
— C’est toi, Bas-Rouge ? dit le valet. Mon pauvre chien, tu ne peux pas me suivre où je vais.
En marchant, il passait la main sur le front du chien, entre les deux oreilles, à l’endroit que Rousille aimait à caresser. Après vingt pas, il dit encore :
— Faut t’en aller, Bas-Rouge : je ne suis plus d’avec vous.
Bas-Rouge fit encore une petite trotte auprès du valet. Mais, quand il arriva à la dernière haie de la Fromentière, il s’arrêta, en effet, et revint seul.
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