L'OISEAU DE LA FORÊT - L'OISEAU DE LA FORÊT
C'est d'Amour que je chante, joyeux dans la douleur; voluptueux et triste je module mon lied: qui languit d'un désir, celui-là seul comprend!
SIEGFRIED
O joie! joie! quelque chose me précipite d'ici, hors de la Forêt, droit au Roc!--Dis-moi, doux ramageur, encore: la fournaise, la traverserai-je? la fiancée, puis-je l'éveiller?
Conquérir la vierge, réveiller Brünnhilde, jamais un lâche: seul, qui n'a point connu la Peur![481-2]
SIEGFRIED, exultant de joie.
L'absurde enfant[482-1], qui ne connaît point la peur! cher petit oiseau, c'est bien moi. La Peur! aujourd'hui même encore, j'ai voulu, sans succès, l'apprendre de Fafner. Aussi suis-je brûlé du désir d'y être initié, par Brünnhilde: comment trouver le chemin du Roc? (L'Oiseau prend son essor, plane sur SIEGFRIED, enfin s'envole).
SIEGFRIED
Voilà comme je saurai ma route: vole, je suivrai partout ton vol!
(Il suit l'oiseau.--Le rideau tombe).
ACTE TROISIÈME
SITE SAUVAGE
au pied d'une montagne rocheuse, qui du côté du fond à gauche se dresse à pic.--Nuit, orage et tempête, éclairs et tonnerres.
Devant la porte caverneuse d'une sorte de crypte en plein roc, LE VOYAGEUR--s'est arrêté.
Éveille-toi! Éveille-toi! Wala, réveille-toi! De ton long sommeil, dormeuse, je t'évoque. Mon cri t'appelle: remonte! remonte! Des vapeurs de la crypte, du ténébreux abîme, remonte! Erda! Erda! Femme éternelle! Hors du gouffre natal, surgis! Je chante, pour que tu te réveilles, je chante, ta formule de réveil; de ta rêveuse torpeur, mon chant t'évoque. Omnisciente! Primordiale-Sagesse-de-l'Univers! Erda! Erda! Femme éternelle! Éveille-toi, Wala! Réveille-toi!
La crypte caverneuse s'est éclairée lentement, d'une lueur bleuâtre et crépusculaire, où surgit des abîmes ERDA. Elle paraît recouverte de givre[483-1]; ses cheveux et ses vêtements jettent une clarté brillante.
ERDA
Fortement m'appelle la formule; puissamment sa magie m'attire; je suis réveillée de l'omniscient sommeil: qui trouble mon assoupissement?
LE VOYAGEUR
C'est moi qui crie, moi qui t'éveille, suivant les formules du réveil, que je connais pour tous ceux qu'enferme un dur sommeil. Pour recueillir la science[484-1], pour profiter de l'originelle sagesse, j'ai parcouru le monde, voyagé beaucoup. Savante, nulle ne l'est plus que toi: tu sais les mystères de l'abîme[484-2], ceux des montagnes, ceux des vallées, ceux aussi des airs et des flots. Pas un être en qui ne vive ton âme: pas de cerveau qui ne pense pas ta pensée: rien, dit-on, qui te soit inconnu. C'est pour profiter de cette science que je t'ai arrachée au sommeil.
ERDA
Mon sommeil est rêve, mon rêve est pensée; ma pensée, l'empire du savoir. Mais, tandis que je dors, veillent les Nornes: dans la corde des destinées elles filent, tressent et pieusement ourdissent ce que je sais: que n'interroges-tu donc les Nornes?
LE VOYAGEUR
Esclaves du destin, comme le Monde, les Nornes filandières n'y pourraient changer rien; tandis que de ta science il m'est permis, qui sait? d'espérer apprendre comment enrayer la roue du rouet?
ERDA
Les actions humaines m'obscurcissent l'esprit[485-1]: moi-même, moi, l'Omnisciente, un Puissant m'a forcée jadis, en agissant. J'enfantai à Wotan une Fille-de-son-Désir: il lui confia de choisir, pour lui, le sort du combat des Héros. Elle est intrépide, et savante aussi[485-2]: pourquoi m'éveilles-tu donc et n'interroges-tu pas, sur ce que tu tiens à connaître, la fille de Wotan et d'Erda?
LE VOYAGEUR
C'est la Walküre que tu veux dire, Brünnhilde? La vierge a bravé le Dompteur-des-Tempêtes, là où le plus rudement lui-même se domptait: et ce que lui, le Maître du Combat, désirait faire, mais s'interdisait à soi-même par force,--elle a osé, la téméraire, l'accomplir pour son propre compte, elle, Brünnhilde, en le brûlant combat. Streitvater[486-1], pour punir la vierge, dans ses yeux a pressé le sommeil; c'est sur ce Roc qu'elle dort, profondément: devenue femme, celle qui fut divine ne s'éveillera plus que pour aimer un homme[486-2]. Que me servirait de l'interroger?
ERDA s'est abîmée dans ses pensées, et reprend, après un long silence.
Tout est pour moi confus, depuis que je veille: tumultueux et vague l'univers tourbillonne! La Walküre, l'enfant de la Wala, a donc été punie des entraves du sommeil, tandis que sommeillait celle qui sait tout, sa mère? Qui lui apprit l'audace a châtié son audace? Qui voulut qu'elle agît la blâme d'avoir agi? Qui protège la justice détourne la justice? Qui protège le serment règne par le parjure?--Laisse-moi redescendre: laisse ma science rentrer dans son assoupissement!
LE VOYAGEUR
Mère, je ne te laisserai point partir[486-3], puisque je suis maître du charme.--Éternellement sachante, tu enfonças, jadis, l'aiguillon du souci, dans l'audacieux cœur de Wotan: ta science l'emplit d'un tel effroi de succomber ignominieusement sous quelque ennemi, que l'angoisse enchaîna son courage. Si tu es, du Monde, la plus savante femme, dis-moi maintenant comment le souci peut être vaincu par le Dieu?
ERDA
Tu n'es pas--ce que tu te nommes! Qu'as-tu à venir, âpre Sauvage, troubler le sommeil de la Wala? Laisse-moi libre, Sans-Repos que tu es! Romps le joug du charme!
LE VOYAGEUR
Tu n'es pas--ce que tu te crois![487-1] La sagesse de la Mère-Originelle tire à sa fin: ton savoir se dissipe devant ma Volonté! Ce qu'il veut, Wotan,--le sais-tu? Ignorante, je vais te le crier dans les oreilles, pour qu'à jamais tu puisses dormir en paix.--La fin des Dieux ne m'épouvante guère, depuis que j'y aspire, depuis que je la--veux! Ce que jadis, dans une crise de sauvage douleur et de désespoir, j'ai résolu, c'est librement que je l'exécute, avec joie et sérénité: si, saisi d'un furieux dégoût, j'ai voué l'univers à la haine du Nibelung, c'est, maintenant, au divin Wälsung que je veux léguer mon héritage. Élu par moi, qu'il n'a jamais connu, un intrépide enfant, libre de mon conseil, a conquis l'Anneau du Nibelung. Sans envie, sans haine, toute joie, toute Amour, sa noblesse paralyse l'Anathème d'Alberich; car la Peur lui demeure étrangère. Celle que tu m'enfantas, Brünnhilde, le Héros va doucement l'éveiller pour soi-même: réveillée, ton enfant accomplira, consciente, l'Acte libérateur et rédempteur du Monde.--Va donc dormir, clos tes paupières, regarde ma ruine en rêvant![487-2] Par un miracle encore, qui leur est dû aussi,--à l'éternellement Jeune le Dieu cède, avec joie.--Abîme-toi donc, Erda! Souci originel! Mère, de l'originel effroi! Dans l'éternel sommeil abîme-toi! abîme-toi!--De ce côté, voici venir Siegfried.
ERDA s'abîme. La caverne est devenue de nouveau tout à fait sombre.
LE VOYAGEUR s'y adosse en attendant SIEGFRIED.
· · ·
La faible lumière de la lune illumine quelque peu la scène. La tempête entièrement s'apaise.
SIEGFRIED, à l'avant-scène, arrivant par la droite.
Mon petit oiseau s'en est allé:--son vol folâtre et son doux chant m'ont délicieusement indiqué le chemin: voici qu'il m'a quitté, pour disparaître au loin. Le mieux sera de trouver moi-même la montagne, en continuant dans la direction qu'a paru m'indiquer mon guide. (Il s'avance vers le fond.)
LE VOYAGEUR, demeurant dans son attitude près de la caverne.
Où t'appelle ton chemin, fils?
SIEGFRIED
C'est là qu'on parle: de quoi savoir mon chemin, peut-être.--Je cherche un Roc, la flamme l'enveloppe: il y dort une femme, que je veux éveiller[488-1].
LE VOYAGEUR
Ce Roc, qui t'a dit de le chercher? qui d'y aspirer, à cette femme?
SIEGFRIED
C'est, dans la Forêt, le chant d'un petit oiseau, qui m'a donné cette bonne idée[489-1].
LE VOYAGEUR
Sans doute un petit oiseau babille-t-il bien des choses; mais nul homme ne peut les comprendre: comment, le sens du chant, l'as-tu pu deviner?
SIEGFRIED
Grâce au sang d'un Dragon sauvage, que j'ai tué devant Neidhöhle: à peine ce sang brûlant m'eut-il mouillé la langue que je compris la chanson de l'oiseau.
LE VOYAGEUR
Tu as frappé le Géant: qui donc te provoquait à faire face au puissant Dragon?
SIEGFRIED
J'avais été conduit par Mime, un traître gnome; c'était la Peur, qu'il voulait m'enseigner: mais le Dragon provoqua lui-même, en ouvrant contre moi sa gueule, le coup de Glaive dont il fut frappé.
LE VOYAGEUR
Qui fit le Glaive si tranchant et dur, que le plus fort des ennemis pût succomber sous lui?
SIEGFRIED
Moi-même: comme le forgeron ne pouvait le braser, je l'ai fait, mon Glaive: peut-être, sans cela, ne l'aurais-je pas encore.
LE VOYAGEUR
Mais les puissants tronçons dont tu l'as fait, ton Glaive, qui les avait créés, d'abord?
SIEGFRIED
Qu'en sais-je! Je sais seulement que les tronçons, divisés, ne m'eussent pas été bons à grand'chose, si je ne m'en étais pas créé le Glaive à nouveau.
LE VOYAGEUR, mis en belle humeur, éclate de rire.
Cela,--je le pense bien aussi!
SIEGFRIED
Qu'as-tu à te moquer de moi! Vieux questionneur, assez; ne me fais pas plus longtemps jaser! Peux-tu m'indiquer le chemin, parle: si tu ne le peux pas, ferme ton bec!
LE VOYAGEUR
Patience, garçon que tu es! puisque je te parais vieux, tu me dois le respect.
SIEGFRIED
Ce ne serait pas mal! Depuis que je vis, un vieux n'a cessé d'entraver mon chemin[490-1]: ce n'est pas pour rien que je viens de l'en nettoyer. Si tu t'obstines à te planter là plus longtemps pour me faire obstacle, prends garde, te dis-je, d'avoir le sort de Mime! (Il se rapproche du VOYAGEUR.) Comment donc es-tu fait? Qu'est-ce que ce grand chapeau-là? Pourquoi te pend-il ainsi sur le visage?
LE VOYAGEUR
Une guise de Voyageur, pour marcher face au vent.
SIEGFRIED
Mais, là-dessous, il te manque un œil! Quelqu'un te l'aura crevé sans doute, dont tu barrais la route avec trop d'arrogance? Allons, place! ou tu pourrais bien perdre l'autre, aussi.
LE VOYAGEUR
Je vois, mon fils, qu'où tu ne sais rien, du moins sais-tu promptement t'aider. C'est grâce à l'œil, dont je suis privé, que tu aperçois celui qui m'est resté pour voir[491-1].
SIEGFRIED
Tu es drôle et je ris!--mais écoute: cette fois, c'est assez bavardé: vite, montre-moi mon chemin, après quoi, passe ton chemin! je ne t'estime utile à rien d'autre: parle donc, ou je te fais sauter!
LE VOYAGEUR
Si tu me connaissais, intrépide rejeton, tu m'épargnerais tes outrages! Pour moi, qui te tiens de si près, tes menaces sont des douleurs. Si dès toujours ta Race de lumière me fut chère,--mon impitoyable fureur sut l'accabler d'horreur, aussi: toi, à qui je suis tellement propice, n'éveille pas aujourd'hui ma haine[492-1], elle t'anéantirait et moi!
SIEGFRIED
Me répondre, misérable entêté, tu ne veux pas? Laisse-moi passer! car c'est par là, je le sais, qu'on va vers la femme endormie: c'est par là qu'avant de fuir volait mon petit oiseau.
LE VOYAGEUR, dans un accès de fureur.
C'est pour son salut qu'il t'a fui; c'est le Maître des Corbeaux[492-2] qu'il devinait ici: s'ils l'atteignent, malheur à lui! Le chemin qu'il t'a montré, non! tu ne le suivras point!
SIEGFRIED
Hoho! barreur de route! Qui donc es-tu, pour vouloir m'arrêter?
LE VOYAGEUR
Crains en moi le gardien du Rocher![493-1] Ma puissance y tient prisonnière la vierge endormie: quiconque la réveillerait, quiconque la posséderait, briserait cette puissance à jamais!--Autour de la jeune femme flotte une mer embrasée, les langues de la fournaise lèchent le Roc tout autour: qui prétend à la fiancée, rencontre d'abord l'incendie. (De sa Lance il fait signe.) Regarde vers là-haut! La vois-tu, la lueur?--L'éclat s'accroît, le feu s'avive; des nuages de fumée ardente, des tourbillons de flammes se développent, se précipitent, crépitent, pétillent. Tout autour de ton crâne, un océan de lumière: éblouissant, furieux, dévorateur, le feu, pour t'engloutir en un instant[493-2]:--arrière donc, enfant téméraire!
SIEGFRIED
Arrière toi-même, phraseur! Dans les flammes[493-3], vers Brünnhilde, tout de suite! il faut que je passe!
LE VOYAGEUR, lui opposant sa Lance.
Si la flamme ne t'épouvante pas, ma Lance t'en fermera le chemin! L'autorité suprême est dans mes mains encore; le Glaive, que tu brandis, ma Lance, autrefois, l'a brisé: une fois de plus, qu'il éclate sous la Lance éternelle!
SIEGFRIED, tirant son Glaive.
Ennemi de mon père! Est-ce toi qu'ici je retrouve? C'est à propos pour ma vengeance! Brandis ta Lance: qu'en pièces la mette mon Glaive! (Il lutte contre LE VOYAGEUR, dont il rompt la Lance en tronçons. Épouvantable coup de tonnerre.)
LE VOYAGEUR, se retirant[494-1].
Va donc! Va! je ne puis te retenir! (Il disparaît)[494-A].
SIEGFRIED
Comment? avec son arme hors de combat, le lâche m'échappe?
Avec une grandissante clarté, les nuages de feu, du haut du fond, sont descendus: la scène tout entière se remplit d'une fluctuante mer embrasée.
SIEGFRIED
Ha! flamme de délices! éclatante splendeur! Radieuse s'ouvre pour moi la route.--Dans le feu, me baigner! Dans le feu, trouver la fiancée! Hoho! Hoho! Haheï! Haheï! O joie! joie! Qu'à présent je m'appelle un compagnon, que je puisse aimer![495-A]
Il embouche son cor et, sonnant sa fanfare d'appel, se rue dans le feu.--La flamme déborde en vagues jusque sur l'avant-scène. On entend, proche d'abord, et bientôt plus lointaine, la sonnerie du cor de SIEGFRIED.--Les nuages de feu, continuellement, tourbillonnent d'arrière en avant: la sonnerie du cor de SIEGFRIED, retentissant de nouveau plus proche, indique qu'il s'élève vers la cime en contournant le rocher du fond.
A la fin la flamme commence à pâlir[496-1]; elle se résout comme en un voile subtil, diaphane, qui, s'éclaircissant à son tour, laisse voir, tout irradié du jour le plus splendide, l'éther serein d'un ciel d'azur.
La scène, que les nuages ont tout entière évacuée, représente le sommet d'une montagne rocheuse (comme au troisième acte de LA WALKÜRE): à gauche l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle; à droite, une forêt de grands sapins; à l'arrière-plan, la vue totalement libre.--A l'avant-scène, à l'ombre d'un sapin aux larges branches, est étendue BRÜNNHILDE en un profond sommeil: couverte de son long bouclier, armée de pied en cap d'armes étincelantes, avec la cotte de mailles, avec le casque en tête[497-1].
SIEGFRIED vient d'arriver au fond, près de la saillie qui borde le sommet de la roche (son cor avait, en dernier lieu, sonné de nouveau comme plus lointain, après quoi définitivement il s'était tu). Il regarde, d'un œil surpris, autour de soi.[497-A]
SIEGFRIED
Bienheureuse solitude, hauteurs ensoleillées! (Regardant vers la forêt de sapins.) Dans cette sombre forêt de sapins, qu'est-ce donc qui repose? qu'est-ce donc qui dort? Un cheval! dans un profond sommeil! (Il achève de gravir le Roc, et s'avance, d'un pas lent, plus loin; au moment où il aperçoit, à une certaine distance de soi encore, BRÜNNHILDE, il s'arrête, comme émerveillé.) Qu'est-ce qui rayonne là-bas devant moi?--Quelle étincelante parure d'acier! La flamme m'éblouit-elle encore? (Il s'approche davantage.) Les claires armes!--Si je les soulevais? (Il enlève le bouclier, et considère le visage de BRÜNNHILDE, qui lui demeure du reste caché, presque tout entier, par le casque.) Ha! sous les armes, un homme![498-1]--que sa vue me fait du bien!--Cette tête, cette tête sacrée, le heaume l'oppresse, peut-être? Lui retirer cette parure? Il serait mieux à son aise. (Avec précaution, il détache le casque, et l'enlève du front de l'endormie: une longue chevelure bouclée s'épanche.--SIEGFRIED se trouble.) Ah! qu'il est beau! (Il reste absorbé dans cette vue.) Chevelure! Vagues! Nuages! L'océan du ciel, le limpide océan du ciel, s'ourle d'éblouissants nuages: vagues! nuages qu'illumine l'image même du Soleil, l'éclatante image du riant Soleil! (Il guette son souffle.) Gonflée par son haleine, sa poitrine se soulève:--si j'ouvrais l'armure qui l'enserre? (Il essaye, avec la plus grande délicatesse, mais sans succès.) Viens, mon Glaive, viens, tranche le fer, toi! (Avec une tendre précaution, il coupe des deux côtés, le long de l'armure entière, les anneaux d'attache de la cuirasse; puis, il enlève la cuirasse même.--BRÜNNHILDE lui apparaît alors, toujours couchée, dans la grâce de son vêtement de femme. Il tressaille, surpris et troublé.) Ce n'est pas un homme![499-1]--Un brûlant enchantement fait palpiter mon cœur; un trouble ardent saisit ma vue: mon esprit vacille et tournoie!--Qui appeler à l'aide? Qui m'aiderait?--Ma mère! Ma mère! souviens-toi de moi! (Il se laisse tomber, défaillant, le front sur la gorge de BRÜNNHILDE.--Silence prolongé.--Ensuite il se relève, et soupire.) Comment la réveillerai-je, la vierge, pour qu'elle m'ouvre ses yeux?--M'ouvrir ses yeux? les regards dussent-ils m'en aveugler? L'oserais-je? en soutiendrais-je l'éclat?--Autour de moi, tout flotte, vacille et tourbillonne: un feu mortel consume mes sens: sur mon cœur pantelant, ma main tremble!--Qu'ai-je donc, lâche?--Est-ce donc cela, la Peur?--O mère! mère! ton vaillant enfant! Une femme est couchée, endormie:--c'est elle qui lui apprend la Peur!--La Peur! comment y mettrai-je fin? comment ressaisirai-je mon courage?--Afin de me réveiller moi-même, il me faut réveiller la vierge!--Sa lèvre en fleur frémit doucement vers moi: comme elle m'attire, et comme j'hésite!--Ah! le doux et suave parfum de ce souffle tiède! Réveille-toi! femme sacrée! Réveille-toi!--Elle ne m'entend point.--Eh bien, que j'aspire la vie à ses lèvres suaves,--dussé-je mourir!
Il la baise ardemment, longuement.--Puis, effrayé, il se relève:--BRÜNNHILDE a ouvert les yeux[500-1].--Elle regarde, avec étonnement. Tous deux demeurent absorbés, longtemps, en leur respective contemplation.
BRÜNNHILDE, lentement, solennellement, se redresse, et se met sur son séant.
Salut à toi, soleil! salut à toi, lumière! salut à toi, splendeur du jour! Long fut mon sommeil; j'en suis réveillée: quel est le Héros, qui m'a ressuscitée?[500-A]
SIEGFRIED, solennellement ému par son regard et sa voix.
C'est moi; j'ai franchi le feu brûlant autour du Roc; j'ai ouvert ton heaume résistant: c'est moi, Siegfried, qui t'ai ressuscitée.
BRÜNNHILDE, redressée toute, assise.
Salut à vous, Dieux! Salut à toi, Monde! Salut à toi, Terre de merveilles! Je ne dors plus; je m'éveille, je vois: c'est Siegfried, qui me ressuscite![501-1]
SIEGFRIED, dans le plus sublime enthousiasme.
O bénie soit la mère, qui m'enfanta; bénie soit la terre, qui m'a nourri: puisque j'aurai pu voir ces yeux rayonner à présent sur ma béatitude!
BRÜNNHILDE, avec la plus grande émotion.
O bénie soit la mère, qui t'enfanta; bénie soit la terre, qui t'a nourri: seul ton regard avait le droit de me voir, je ne devais me réveiller que pour toi!--O Siegfried! Siegfried! bienheureux Héros! Eveilleur de la vie, toi, victorieuse lumière![501-2] O si tu savais, Joie du Monde, combien je t'aurai toujours aimé![502-A] C'était toi ma pensée, c'était toi mon souci! Je t'ai nourri, avant même que tu fusses engendré; avant même que tu fusses au monde, mon bouclier t'a protégé: tant il y a longtemps que je t'aime, Siegfried![503-1]
SIEGFRIED, d'une voix douce et timide.
Ainsi donc, ma mère n'est point morte? La bien-aimée dormait seulement?
BRÜNNHILDE, souriant.
Ingénu, adorable enfant! non, ta mère ne t'est point rendue. C'est toi-même que je suis, toi que j'aurai la joie d'être, si tu m'aimes. Ce que tu ne sais point, je le sais pour toi; mais je ne le sais que parce que je t'aime.--O Siegfried! Siegfried! victorieuse lumière! toi! c'est toi que j'ai toujours aimé; car c'est à moi, et à moi seule, qu'apparut la pensée de Wotan. La pensée, que jamais je n'eus le droit d'exprimer; que je n'ai point pensée, mais seulement sentie; pour laquelle j'ai lutté, combattu et plaidé; pour laquelle j'ai bravé celui qui la pensait; pour laquelle j'ai subi les liens du châtiment, parce que je ne l'avais point pensée, parce que je l'avais sentie seulement!--Car cette pensée--puisses-tu, toi, l'accomplir!--n'était en moi qu'Amour pour toi!
SIEGFRIED
Comme une merveille résonne ton chant suave, mais obscur m'en semble le sens. La splendeur de tes yeux m'illumine, et je la vois; la tiédeur de ton souffle m'effleure, et je la sens; ta voix chante, j'entends qu'elle est douce: mais ce qu'elle chante et ce qu'elle me veut dire m'étonne, et je ne le comprends pas. A saisir un passé lointain, je ne puis appliquer mon esprit, alors que tous mes sens ne voient et ne sentent que toi. C'est d'une palpitante Peur que tu m'as enchaîné: la Peur! la crainte! toi seule m'en as appris l'angoisse. Mon courage, rends-moi mon courage, paralysé par toi dans ces puissantes entraves!
BRÜNNHILDE l'éloigne doucement, et regarde vers la forêt.
J'aperçois là Grane[504-1], mon cheval bien-aimé: comme il se repaît de bon cœur, lui qui dormait aussi! En m'éveillant moi-même, Siegfried l'a réveillé.
SIEGFRIED
Ma vue à moi se repait des délices de ta bouche: mais une ardente soif brûle mes lèvres; que ta bouche, pâture de mes yeux, les rafraîchisse!
BRÜNNHILDE, lui indiquant de la main.
Là, je vois le bouclier qui ne me protégera plus, lui qui protégeait les Héros! Là, j'aperçois le heaume qui m'a couvert la tête, le heaume, qui ne la couvrira plus!
SIEGFRIED
Et moi, je suis venu sans bouclier: une vierge bénie m'a blessé au cœur;--sans casque, et une femme m'a blessé au front.
BRÜNNHILDE, avec une mélancolie graduellement accrue.
Je vois de la cuirasse l'étincelant acier: un Glaive affilé l'a tranchée en deux; grâce à lui, ma chair virginale est sans défense: sans sauvegarde, sans abri, sans fierté, je ne suis plus qu'une femme, rien qu'une triste femme!
SIEGFRIED
Au travers du feu, je suis venu vers toi: sans armure, sans cuirasse qui préservât ma chair: jusque dans ma poitrine la flamme a pénétré; tout mon sang bouillonne embrasé; c'est du feu qui circule en moi: c'est, rallumée dans ma poitrine, la fournaise flamboyant naguère tout autour du Roc de Brünnhilde!--O femme, éteins cet incendie! Calme cette débordante ardeur! (Il l'enlace violemment: elle tressaille, se lève, se dégage, avec une vigueur accrue par l'angoisse, et se réfugie de l'autre côté.)[505-1]
BRÜNNHILDE
Nul Dieu ne m'approcha jamais: devant la vierge, tremblants, s'inclinaient les Héros: c'est pure qu'elle a quitté Walhall!--Malheur! Malheur! Malheur, sur mon ignominie! sur mon ignominieuse détresse! Il m'a déshonorée, le héros qui m'éveille! il m'a vue sans heaume ni cuirasse: Brünnhilde, je ne suis plus Brünnhilde!
SIEGFRIED
La vierge qui rêvait, tu l'es encore pour moi: le sommeil de Brünnhilde, par moi, n'a pas encore été rompu. Réveille-toi! sois une femme, pour moi!
BRÜNNHILDE
Mes sens s'égarent! Ma science se tait: ma sagesse va-t-elle fuir de moi?
SIEGFRIED
Ne disais-tu donc pas que ta science,--ta science, c'est le rayonnement de ton amour pour moi?
BRÜNNHILDE
De mornes ténèbres troublent ma vue; mon œil se voile, sa flamme s'éteint: tout autour de moi, c'est la nuit: je doute, j'ai peur, je me débats, dans un vertige d'affreuse angoisse: l'effroi marche et se dresse devant moi! (Elle se voile violemment les yeux avec les mains.)
SIEGFRIED lui écarte les mains de devant les yeux, avec douceur.
La nuit effraye les yeux captifs; avec ce qui les emprisonne, disparaîtra cette noire terreur: hors des ténèbres plonge, et vois--dans la gloire du soleil, le jour splendide éclate!
BRÜNNHILDE, dans la plus haute exaltation.
La splendeur du soleil éclate sur ma détresse!--O Siegfried! Siegfried! Vois mon angoisse! Eternellement je fus, éternellement je suis, éternellement troublée des délices du Désir,--mais éternellement pour ton salut!--O Siegfried! ô Splendide! Trésor du Monde! Vie de la Terre! ô riant Héros! Laisse, ah! laisse-moi! Épargne-moi! Ne m'approche pas en forcené! Ne me violente pas brutalement! Ta bien-aimée, ne la brise pas!--Mirée dans un ruisseau limpide, as-tu jamais vu ton image? Ton âme joyeuse, alors, y trouvait-elle plaisir? Mais, si tu avais troublé l'eau, si la surface limpide en eût ondoyé moins unie, tu n'y aurais plus vu, à la place de l'image, que la fluctuante danse des vagues. De même ne me touche pas, ne me trouble pas: et tu pourras alors, éternellement, nettement, si, penché vers moi, tu souris, tu pourras alors voir venir, du fond de mon être, à ta rencontre, ta joyeuse, ta sereine, ton héroïque image!--O Siegfried! Siegfried! lumineux rejeton! Par amour--pour toi-même, laisse-moi, épargne-moi: ton propre bien, ne l'anéantis pas!
SIEGFRIED
C'est toi--que j'aime[507-1]: ô si tu m'aimais! Je ne me possède plus: oh! puissé-je te posséder!--N'es-tu pas une eau merveilleuse, une eau qui sous mes yeux, fascinatrice, ondoie, en captivant seule tous mes sens, au rythme de ses vagues divines? Mon image a pu s'y briser; mais moi-même, consumé par une flamme dévorante, j'aspire aux flots qui l'éteindraient. Moi-même, et non plus mon image, je saute, je plonge dans le ruisseau: ô ses ondes, puissent-elles m'enlacer délicieusement, puisse, dans ses flots, s'écouler ma langueur!--Réveille-toi, Brünnhilde! ô vierge, éveille-toi! Vis et ris, doux amour, douce joie! Sois à moi! Sois à moi! Sois mienne!
BRÜNNHILDE
O Siegfried! à toi--je le fus dès toujours!
SIEGFRIED
Si tu le fus dès toujours, sois-le donc à présent!
BRÜNNHILDE
A toi, tienne, à jamais je le serai!
SIEGFRIED
Tu le seras! sois-le donc aujourd'hui! Si mes bras t'enlacent, s'ils t'étreignent; si ma poitrine en feu palpite contre la tienne; si, les yeux dans les yeux, nos regards s'allument et flambent; si, les lèvres aux lèvres, nos souffles se dévorent: alors, alors, tu es à moi! Tu l'as toujours été, dis-tu? tu le seras toujours? Moi, c'est alors seulement que je cesserai de me dire, torturé: maintenant, Brünnhilde est-elle à moi? (Il l'a enlacée.)[508-1]
BRÜNNHILDE
A toi? si maintenant je suis à toi?--Ma paix divine se gonfle en vagues furieuses; ma chaste lumière, en flammes d'incendie; ma science céleste m'abandonne, chassée par les clameurs d'allégresse de l'Amour!--A toi? si maintenant je suis à toi?--O Siegfried! Siegfried! ne me vois-tu point? Comme mon regard te dévore, ne t'aveugle-t-il point? Mon bras, comme il t'étreint, n'es-tu point embrasé? Mon sang, comme tout mon sang roule par torrents vers toi, ce feu sauvage, ne le sens-tu point? Cette femme farouche, cette forcenée, ne te fait-elle point Peur, ô Siegfried, ne te fait elle point Peur, à présent?
SIEGFRIED
Ha!--maintenant que les torrents de notre sang roulent du feu; à présent que nos regards rayonnants s'entredévorent; à présent que nos bras ardemment s'étreignent,--me revient mon intrépide courage, et la Peur, ah! que jamais je n'appris,--la Peur, que toi m'auras à peine apprise: la Peur,--je crois bien, sot que je suis, l'avoir de nouveau oubliée déjà! (En prononçant les derniers mots, involontairement il lâche BRÜNNHILDE.)
BRÜNNHILDE, éclatant de rire, en des transports sauvage d'allégresse et d'amour.
O Héros enfant! O sublime enfant! Ingénu! Trésor inconscient des plus augustes des exploits! C'est en riant que je dois t'aimer; en riant, que je veux m'aveugler; en riant qu'avec toi je me perds,--en riant, que nous irons tous deux à notre ruine!--Passe donc, âge brillant du Walhall! Qu'en poussière s'écroule ton Burg orgueilleux! Adieu, resplendissante magnificence des Dieux! Finis en joie, Race éternelle! Déchirez, ô Nornes, le câble des Runes! Ombre du Crépuscule-des-Dieux, monte de l'abîme! Et toi, nuit de l'Anéantissement!--Pour moi c'est à cette heure Siegfried, l'étoile de Siegfried, qui rayonne: dès toujours, pour toujours, éternellement à moi; mon héritage, mon bien; tout et tous en un seul: éclatant Amour, riante mort!
SIEGFRIED, simultanément avec BRÜNNHILDE.
C'est en riant, ô bienheureuse, en riant que pour moi tu te réveilles: Brünnhilde vit! Brünnhilde rit!--Gloire au soleil, qui nous éclaire! Gloire au jour qui nous illumine! Salut à la Lumière, qui surgit des ténèbres! Salut au Monde, auquel s'éveille Brünnhilde! Elle veille! elle vit! à ma rencontre elle rit! Pour moi, resplendissante, brille l'étoile de Brünnhilde! Dès toujours, pour toujours, éternellement à moi; mon héritage, mon bien; toutes et tout en une seule: éclatant Amour, riante mort![510-A] (BRÜNNHILDE se jette dans les bras de SIEGFRIED[510-1].--Le rideau tombe).
TROISIÈME JOURNÉE:
LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX
(GÖTTERDAMMERUNG)
PERSONNAGES
SIEGFRIED. GUNTHER. HAGEN. ALBERICH. BRÜNNHILDE. GUTRUNE. WALTRAUTE. LES NORNES. LES FILLES-DU-RHIN.
«Hommes» (Vassaux)--Femmes.
LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX
PROLOGUE[513-A]
SUR LE ROC-DES-WALKÜRES
La décoration est la même qu'au dénouement de la première «Journée.»--Nuit. Dans les profondeurs de l'arrière-plan palpite un reflet de flammes.
LES TROIS NORNES,
femmes de haute stature, amplement drapées en de sombres vêtements, qui retombent à longs plis. La PREMIÈRE (la plus âgée) est couchée à l'avant-scène à droite, sous le sapin aux larges rameaux; la DEUXIÈME (plus jeune) est étendue sur un banc de pierre devant l'entrée de la grotte rocheuse; la TROISIÈME (la plus jeune) est assise au milieu de la saillie qui borde le sommet de la roche, à l'arrière-plan.--Un long temps règne un silence morne.
LA PREMIÈRE NORNE, sans bouger.
Quelle clarté brille là-bas?
LA DEUXIÈME
Est-ce déjà le point du jour?
LA TROISIÈME
C'est l'ardente horde de Loge, qui, tout autour du Roc, flamboie. Il fait nuit encore: que ne filons et ne chantons-nous point?
LA DEUXIÈME, à la Première.
Pour que nous chantions et filions, où fixeras-tu notre câble?
LA PREMIÈRE NORNE se lève, et attache, cependant qu'elle chante, un câble d'or, par l'une de ses extrémités, à l'un des rameaux du sapin[514-1].
Qu'il en aille bien ou mal, j'attache le câble et chante.--Sous le Frêne-du-Monde, j'ai filé jadis, lorsque vaste, vigoureuse, verdoyait sur le tronc toute une forêt de rameaux sacrés; sous son frais ombrage bruissait une source, dont les flots, en courant, chuchotaient la sagesse: j'en chantais la divine essence.--Un Dieu hardi vint pour boire à la source; d'un de ses yeux, pour jamais abandonné, il acheta ce droit[515-1]: puis, sur le Frêne-du-Monde, Wotan rompit une branche; le Puissant se tailla sur le tronc la hampe d'une Lance. La blessure, au cours des longs âges, fit périr la forêt des branches; jaunies en chûrent les feuilles, desséché mourut l'arbre[516-1]: sinistrement tarirent source et breuvage; trouble de sens devint mon chant. Puisque, sous le Frêne-du-Monde, je ne file désormais plus, au sapin du moins j'attache donc le câble: chante, sœur,--à toi je le lance,--sais-tu ce qu'il en advint?[516-2]
LA DEUXIÈME NORNE, tout en attachant le câble, ainsi lancé vers elle, à une pierre en saillie devant l'entrée de la grotte.
Les Runes des traités loyalement conclus, Wotan les inscrivit sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le Monde. Un Héros, un hardi Héros brisa dans un combat la Lance, l'auguste faisceau des traités[516-3].--Alors Wotan fit, aux Héros de Walhall, ruer bas, couper en morceaux les rameaux desséchés du Frêne-du-Monde, avec le tronc: le Frêne chut; pour jamais la source s'est tarie!--et j'attache, aujourd'hui, le câble au roc tranchant: chante, sœur,--à toi je le lance,--sais-tu ce qu'il en advient?
LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble au vol, et en lançant derrière soi l'extrémité.
Le Burg plane, l'œuvre des Géants: parmi l'assemblée sainte des Dieux et des Héros, Wotan, dans la salle, est assis. Tout autour des murailles s'élève un haut bûcher: du Frêne-du-Monde, c'est là ce qui reste! Que s'enflamme le bois majestueusement, qu'ardente et claire la flamme dévore la resplendissante forteresse: ce sera, pour les Dieux éternels, l'éternel Crépuscule, la fin![517-1]--Si vous savez encore, tressez à nouveau le câble: du Nord, je vous le relance: file, sœur, et chante! (Elle a jeté le câble à la Deuxième, qui à son tour le jette à la Première des Nornes.)
LA PREMIÈRE NORNE détache le câble du rameau après lequel il était fixé, et le renoue, durant le chant suivant, à une autre branche.
Est-ce le point du jour? Est-ce le reflet des flammes? Troublée s'égare ma vue; je discerne mal l'auguste Jadis, où Loge rutilait dans l'éclatante flamme:--sais-tu ce qu'il en advint?
LA DEUXIÈME NORNE, renouant à la pierre le câble qu'on lui jette.
Grâce au charme de la Lance, Wotan l'asservit; Loge lui chuchota des conseils: sa dent rongea, pour s'affranchir, consuma les Runes de la hampe. Alors, avec la pointe toute puissante de la Lance, Wotan l'évoqua, pour brûler, tout autour du Roc de Brünnhilde:--sais-tu ce qu'il en advient?
LA TROISIÈME NORNE, relançant, derrière soi, le câble qu'on lui a lancé.
Les éclats aigus de sa Lance brisée, Wotan les plonge, un jour, au cœur du flamboyant: la flamme dévorante les embrase; le Dieu les jette sur le bûcher, sur ce qui fut le Frêne-du-Monde.--Voulez-vous savoir quand, tramez-moi, sœurs, le câble! (Elle jette le câble à la Deuxième, qui, à son tour le jette à la Première.)
LA PREMIÈRE NORNE, rattachant le câble.
La nuit cède; je n'y vois plus rien: le fil du câble, je ne le trouve plus; la trame en est entremêlée. Une affreuse vision m'en trouble le sens: l'Or-du-Rhin fut volé par Alberich, jadis: sais-tu ce qu'il en advint?
LA DEUXIÈME NORNE, nouant le câble autour d'une pierre, avec une inquiète précipitation.
Par le tranchant du roc le câble est entamé; trop lâche, le fil s'en effiloche: la trame en est entremêlée. C'est, à force de haine, à force de détresse, l'Anneau du Nibelung qui me le ronge:--c'est un Anathème de vengeance qui ronge la spirale de mes fils:--sais-tu ce qu'il en advient?
LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble précipitamment.
Trop lâche le câble! Trop court pour moi: s'il me faut jusqu'au Nord lancer l'extrémité, qu'il soit plus fortement tendu![518-A] (Elle tire avec violence sur le câble: il rompt au milieu.)
LA DEUXIÈME
Rompu!
LA TROISIÈME
Rompu!
LA PREMIÈRE
Rompu![518-B]
Épouvantées, les TROIS NORNES se sont levées, et se sont avancées vers le milieu de la scène; rassemblées, elles saisissent les débris du câble rompu, dont elles se lient les unes à l'autre, corps à corps.
LES TROIS NORNES
A son terme l'éternelle science! Les sibylles n'ont plus rien à dire à l'univers:--En bas vers notre Mère, en bas! (Elles disparaissent.)
Le jour dont la clarté, naissante, durant la fin de la scène a grandi de plus en plus, achève de se lever; et fait, aux profondeurs, pâlir le reflet des flammes.
· · ·
SIEGFRIED et BRÜNNHILDE sortent de la grotte. SIEGFRIED est armé de pied en cap, BRÜNNHILDE mène son cheval par la bride.
BRÜNNHILDE[519-A]
A de nouveaux exploits[519-1], bien-aimé Héros, pourrais-je, t'aimant, ne point te laisser? Un unique souci me préoccupe: ma valeur personnelle t'a profité trop peu!--Ce que les Dieux m'avaient révélé, le riche trésor des Runes sacrées[519-2], je te l'ai donné: mais aussi est-ce la souche virginale de ma force que m'a prise le Héros, mon maître désormais.--Puisses-tu ne point dédaigner celle qui, vide de science, mais pleine de désir, riche d'Amour, mais pauvre en puissance, n'a plus rien à te donner[519-3], rien--sinon ses souhaits!
SIEGFRIED
Femme admirable! tu m'en as donné plus que je ne suis à même d'en garder: ne t'irrite point, si, malgré tes leçons, je reste ignorant! La seule chose que j'ai bien retenue, la voici: Brünnhilde vit pour moi; la seule leçon que j'ai vite apprise, la voici: Souviens-toi de Brünnhilde![520-1]
BRÜNNHILDE
Si tu veux me garder ton amour, souviens-toi de toi seul, souviens-toi de tes propres exploits! Souviens-toi de la sauvage flamme qui brûlait tout autour du Roc, et que tu franchis sans avoir peur--[520-A]
SIEGFRIED
Brünnhilde, pour conquérir Brünnhilde!
BRÜNNHILDE
Souviens-toi de la jeune femme au bouclier, trouvée par toi, plongée dans un profond sommeil, et dont tu ouvris le heaume résistant--
SIEGFRIED
Brünnhilde, pour réveiller Brünnhilde!
BRÜNNHILDE
Souviens-toi des serments qui nous lient[521-1]; souviens-toi de la foi que nous nous devons; souviens-toi de l'Amour pour quoi nous vivons: Brünnhilde alors, éternellement, t'embrasera l'âme d'une sainte ferveur!--
SIEGFRIED
Si je te laisse, Bien-Aimée, ici, à la sainte garde de la flamme, en échange de tes Runes je t'offre cet Anneau. Des exploits que jamais j'accomplis, la vertu réside tout entière en lui; j'ai tué le sauvage Dragon dont la rage, longtemps, l'a couvé. A lui sa puissance, conserve-le bien, comme le gage sacré de ma foi![521-2]
BRÜNNHILDE, toute ravie, se passant au doigt l'Anneau.
Il sera mon unique trésor: en échange de l'Anneau prends donc aussi mon cheval! C'est avec moi que passait jadis sa course intrépide, par les airs,--c'est avec moi qu'il a perdu ses facultés surnaturelles; il ne bondira plus, par-dessus les nuages, sur sa route de foudre et d'éclairs. Mais où que tu le mènes,--fût-ce au travers du feu,--libre d'effroi Grane[522-1] t'accompagnera; qu'il t'obéisse donc, ô Héros! Prends bien soin de lui; il comprendra ta voix[522-2]:--oh! rappelle à mon Grane, souvent, le souvenir de Brünnhilde!
SIEGFRIED
Ce sera donc par ta seule vertu que j'accomplirai d'autres exploits? C'est toi qui choisiras mes luttes, à toi que reviendront mes victoires? Sur ton cheval, sous ton bouclier, je ne serai plus Siegfried: je ne serai que le bras de Brünnhilde![522-3]
BRÜNNHILDE
Oh! si Brünnhilde était ton âme!
SIEGFRIED
C'est par elle que s'enflamme mon courage.
BRÜNNHILDE
Tu serais donc Siegfried et Brünnhilde ensemble?
SIEGFRIED
Où je suis, tous les deux sont présents.
BRÜNNHILDE
Le Roc, ma retraite, sera donc désert?
SIEGFRIED
Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.
BRÜNNHILDE, avec exaltation.
O Dieux augustes, êtres sublimes! rassasiez vos yeux du couple sacré! Eloignés l'un de l'autre, qui nous séparerait?[523-1] Séparés, qui, l'un de l'autre, nous éloignerait?[523-2]
SIEGFRIED
Salut à toi, Brünnhilde! resplendissante étoile! Salut, radieux Amour!
BRÜNNHILDE
Salut à toi, Siegfried! victorieuse Lumière! Salut, radieuse Vie!
TOUS DEUX
Salut! Salut!
SIEGFRIED fait descendre à son cheval la déclivité du Rocher. Du haut de la cime, BRÜNNHILDE, longtemps, le suit du regard, avec extase[524-1]. On entend résonner d'en bas la joyeuse sonnerie du cor de SIEGFRIED[524-A].--Le rideau tombe.
L'Orchestre reprend le thème du cor, qu'il développe en vaste interlude[524-B].
Après quoi le premier acte commence aussitôt.
ACTE PREMIER[525-A]
LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN, PRÈS DU RHIN
Elle est toute grande ouverte au fond sur l'arrière-plan, qu'occupe un libre espace de rive menant au Fleuve, et que limitent des collines rocheuses.
GUNTHER, HAGEN et GUTRUNE
GUNTHER et GUTRUNE sur le trône; devant le trône est une table avec des cornes-à-boire; devant la table, est assis HAGEN.
GUNTHER
Ecoute, Hagen! dis-moi, héros: moi, Gunther, le maître du Rhin, suis-je vraiment digne de Gibich?[525-1]
HAGEN
Authentique héritier du nom, tu m'apparais digne d'envie: celle qui tous deux nous mit au monde, Dame Grimhilde[526-1], m'apprit à le comprendre.
GUNTHER
C'est toi que j'envie: va, ne m'envie point! Si j'eus pour moi le droit d'aînesse, la sagesse alla toute à toi: jamais frères utérins n'imposèrent mieux silence au discord de leurs intérêts. Rendant justice à ta raison, c'est sur ma gloire que je t'interroge.
HAGEN
Je dois donc te blâmer, ta gloire est incomplète: car je sais de suprêmes trésors, que le fils de Gibich n'a point encore conquis.
GUNTHER
A mon tour de te blâmer, toi qui ne m'en as rien dit.
HAGEN
Quand c'est, pour la lignée de Gibich, l'été, l'âge de la pleine vigueur, je vous vois, toi, Gunther, sans épouse; toi, Gutrune, sans époux non plus.
GUNTHER
Quelles alliances considères-tu donc comme profitables à notre gloire?[527-1]
HAGEN
Je sais une femme, la plus parfaite[527-2] qui soit: elle a pour séjour un Rocher, un haut Rocher qu'entourent les flammes: seul, celui qui franchit ces flammes peut devenir l'époux de Brünnhilde.
GUNTHER
Mon courage peut-il les braver?
HAGEN
Seul, un Plus Fort encore que toi le pourrait[528-1].
GUNTHER
Quel est cet homme prédestiné?
HAGEN
Siegfried, le rejeton des Wälsungen: c'est là Le Plus Fort des Héros[528-2]. D'un couple de jumeaux, subjugués par l'amour, de Siegmund et de Sieglinde, est né ce plus authentique des fils: c'est dans la Forêt qu'il a crû en force, c'est lui que je souhaiterais à Gutrune pour époux.
GUTRUNE
Quelle prouesse a-t-il donc pu faire, pour mériter d'être connu comme le plus sublime des Héros?[528-3]
HAGEN
Devant Neidhöhle, un Dragon colossal gardait le Trésor des Nibelungen; Siegfried, fermant la gueule du monstre, l'a tué[529-1] d'un Glaive invincible. Cet exploit, tellement inouï[529-2], mit au jour la gloire du Héros.
GUNTHER
Du Trésor des Nibelungen j'ai entendu parler: il contiendrait lui-même le plus enviable bien?
HAGEN
Quiconque saurait l'utiliser, serait vraiment le Maître du Monde.
GUNTHER
Et c'est Siegfried qui l'a conquis?[529-3]
HAGEN
Les Nibelungen lui sont asservis[529-4].
GUNTHER
Et Brünnhilde? lui seulement pourrait la conquérir?
HAGEN
La flamme ne céderait à nul autre[530-1].
GUNTHER, se levant avec dépit.
Qu'as-tu donc à soulever ce débat pour me troubler? Ce dont je ne dois point triompher, qu'as-tu à me suggérer le désir d'y aspirer?
HAGEN
Mais si, chez toi, Siegfried t'amenait la fiancée, est-ce que Brünnhilde, alors, ne serait pas tienne?[530-2]
GUNTHER, marchant par la salle, de long en large, avec agitation.
Au nom de quoi l'obliger, lui qui vit sans souci, à m'aller chercher la fiancée?
HAGEN
Ta prière l'y obligerait vite, s'il s'était épris de Gutrune d'abord[530-3].
GUTRUNE
O railleur, ô méchant Hagen! Comment pourrais-je lier Siegfried? Puisqu'il est, des Héros du monde, le plus sublime, les plus parfaites femmes de la terre l'ont apprivoisé dès longtemps[531-1].
HAGEN
Rappelle-toi, dans l'armoire, le philtre[531-A]: aie foi en moi, qui l'ai conquis: il fixera sur toi l'amour du Héros qu'appelle ton désir. Si en ce moment Siegfried entrait, s'il goûtait de ce philtre magique, quand même il eût, avant de te voir, choisi sa fiancée, possédé quelque épouse, il l'oublierait absolument[531-2].--Hé bien: que vous semble-t-il du conseil de Hagen?
GUNTHER, qui s'est rapproché de la table, et, appuyé sur elle, a écouté attentivement.
Un tel frère est un don sans prix: gloire à Grimhilde!
GUTRUNE
Siegfried! puissé-je le voir bientôt!
GUNTHER
Comment le trouver?[532-1]
HAGEN
Lorsqu'il entreprend, au hasard, sa chasse enthousiaste à l'action, le monde n'est plus pour lui qu'une étroite sapinière: peut-être nous l'amènera-t-elle, cette infatigable poursuite[533-1], aux rives de Gibich, sur le Rhin.[533-A]
GUNTHER
Bienvenu serait-il![534-1] (Le cor de SIEGFRIED s'entend au lointain.--Ils écoutent.) C'est de ce côté du Rhin que retentit le cor.
HAGEN est allé vers la berge; il inspecte en aval le Fleuve, se retourne et crie:
Dans une nacelle, un cheval et un Héros: c'est lui qui sonne si joyeusement du cor.--Un geste aisé, comme d'une main désœuvrée, pousse rapidement l'esquif contre le courant; d'une semblable vigueur à manœuvrer la rame peut se vanter, seul, qui a tué le Dragon: c'est Siegfried, sûrement, pas un autre![534-2]
GUNTHER
Pousse-t-il de ce côté?
HAGEN, les mains en porte-voix, crie vers le Fleuve.
Hoïho! où vas-tu, ô joyeux Héros?
LA VOIX DE SIEGFRIED, lointaine, venant du Fleuve.
Vers le puissant fils de Gibich.
HAGEN
C'est de chez lui que je t'invite chez lui: de ce côté-ci! aborde ici! Salut à Siegfried! illustre Héros!
SIEGFRIED accoste.
GUNTHER a rejoint HAGEN sur le rivage[535-1]. GUTRUNE, sur le trône, contemple SIEGFRIED: fixe un long temps sur lui, dans une joyeuse surprise, son regard; et, lorsque les hommes se rapprochent, s'éloigne et rentre, en proie à un trouble visible, par une porte de gauche dans son appartement[535-2].
SIEGFRIED, qui a déjà fait débarquer son cheval et s'avance, tranquillement appuyé contre lui.
Où est le fils de Gibich?
GUNTHER
Tu l'as devant toi: Gunther.
SIEGFRIED
Voici: loin sur le Rhin, c'est ta gloire que tous vantent; battons-nous sur l'heure, ou sois mon ami!
GUNTHER
Pourquoi nous battre? sois le bienvenu![535-3]
SIEGFRIED
Où mettrai-je mon cheval?
HAGEN
Je m'en charge.
SIEGFRIED
Tu m'as appelé Siegfried: tu m'as donc déjà vu?
HAGEN
Je ne t'ai reconnu qu'à ta vigueur[536-1].
SIEGFRIED
Prends bien soin de Grane! Jamais tu n'auras tenu en bride une monture de plus noble race.
HAGEN emmène le cheval à droite, et revient bientôt. GUNTHER s'avance avec SIEGFRIED, et rentre avec lui dans la salle.
GUNTHER
Salue joyeusement, ô Héros, la demeure de mon père; le sol que tu foules, tout ce qu'ici tu vois, regarde désormais tout cela comme ton bien propre: terre et sujets, mon héritage est tien--et toi, mon corps, sois le gage de mon serment!--moi-même je me donne, je suis ton homme![537-1]
SIEGFRIED
Je n'offre, moi, ni sujets ni terre, ni demeure et domaine paternels: mon unique héritage, ce fut mon propre corps; c'est à vivre que je le dépense. Je ne possède qu'un Glaive, forgé par moi-même--toi donc, mon Glaive, sois le gage de mon serment!--c'est lui que je t'offre, avec moi-même[537-2].
HAGEN
Le Trésor des Nibelungen, pourtant la tradition t'en nomme le Maître?[537-3]
SIEGFRIED
Du Trésor, je me souviens à peine: tant j'ai d'estime pour son inutile bien![537-4] Je l'ai abandonné dans un antre, où, jadis, un Dragon le gardait.
HAGEN
Et rien, tu n'en emportas rien?
SIEGFRIED, montrant le tissu d'acier qui pend à sa ceinture.
Cette œuvre, ignorant sa vertu.
HAGEN
Je la connais, moi; c'est le Tarnhelm, un chef-d'œuvre d'art des Nibelungen: tu peux, quand il est sur ta tête, te métamorphoser en n'importe quelle forme; désires-tu t'en aller au loin, si loin que ce soit, il t'y transporte, à l'instant même.--Dans le Trésor, tu n'as pris rien d'autre?
SIEGFRIED
Un Anneau.
HAGEN
Celui-là, tu le gardes bien, sans doute?
SIEGFRIED
Une femme le garde, qui m'est sacrée.
HAGEN, à part.
Brünnhilde!...
GUNTHER
Point d'échange de ta part entre nous deux, Siegfried: au prix de pareils joyaux, qu'est tout mon bien? Peu de chose: j'aurais beau tout donner, tu aurais beau tout prendre!--Sans aucune condition, je te sers avec plaisir[539-1].
HAGEN est allé vers la porte de l'appartement de GUTRUNE; il l'ouvre. GUTRUNE en sort; elle porte une corne-à-boire et s'avance vers SIEGFRIED.
GUTRUNE
Bienvenu soit l'hôte, dans la demeure de Gibich! Sa fille t'offre ici la boisson[539-2].
SIEGFRIED, s'incline devant elle avec cordialité, et saisit la corne: il la tient pensivement devant soi, et dit tout bas:
Quand j'aurais oublié tout ce que tu m'as appris, il est une chose que je n'oublierai jamais:--à l'Amour fidèle, ma première pensée; Brünnhilde, je bois à toi! (Il boit, et rend la corne à GUTRUNE[539-3], qui, confuse et troublée sous son regard, baisse les yeux.)[539-4]
SIEGFRIED, fixant sur elle un regard enflammé d'une passion soudaine[540-1].
Toi qui d'un éclair brûles ma vue, pourquoi baisses-tu les yeux devant moi? (GUTRUNE relève, en rougissant, les yeux vers lui.) Ha! la plus belle des femmes! ferme ton regard![540-2] C'est mon cœur que dans ma poitrine brûlent ses rayons: mon sang qu'ils embrasent roule du feu!--(D'une voix tremblante.) Gunther--comment s'appelle ta sœur?
GUNTHER
Gutrune.
SIEGFRIED
Est-ce de bonnes runes[540-3] que je découvre en ses yeux?--(Il saisit, avec une passion ardente, la main de GUTRUNE.)[540-4] A ton frère j'ai offert d'être son homme; sa fierté n'a point voulu de moi:--tromperais-tu comme lui mon espoir, si je m'offrais en alliance à toi?
GUTRUNE baisse humblement la tête, paraît exprimer, par son attitude, qu'elle ne se sent point digne de lui, et, d'un pas chancelant, quitte la salle.
SIEGFRIED, que HAGEN et GUNTHER observent avec attention, la suit du regard, comme fasciné; puis, sans se retourner, il demande:
Possèdes-tu, toi, Gunther, une femme?
GUNTHER
Pas encore; et j'aurai difficilement cette joie! La seule femme à laquelle j'aspire, aucun moyen pour moi de la conquérir jamais[541-1].
SIEGFRIED, vivement, se tournant vers lui.
Que ne peux-tu, si je suis avec toi?
GUNTHER
Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les flammes--
SIEGFRIED, frappé, et comme pour se remettre en mémoire une chose dès longtemps oubliée, répète à mi-voix.
«Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les flammes...?»
GUNTHER
Seul, celui qui franchit les flammes--
SIEGFRIED, comme subitement éclairé d'un souvenir, qui l'abandonne presque aussitôt.
«Seul, celui qui franchit les flammes...»
GUNTHER
--peut devenir l'époux de Brünnhilde.
(A l'énoncé du nom de Brünnhilde, SIEGFRIED exprime à l'évidence, par son silence et par son geste, que définitivement tout souvenir lui échappe[542-1].)
GUNTHER
Donc, je ne puis gravir ce Rocher; jamais le feu ne s'éteindra pour moi!
SIEGFRIED, avec fougue et passion.
Moi--je ne crains point les flammes: j'irai te chercher la femme[543-1]; car ne suis-je pas ton homme, et mon courage est tien,--s'il me vaut pour épouse Gutrune[543-2].
GUNTHER
Volontiers je t'accorde Gutrune[543-3].
SIEGFRIED
J'irai pour toi chercher Brünnhilde.
GUNTHER
Comment veux-tu lui donner le change?
SIEGFRIED
Comment? grâce au Tarnhelm, j'aurai pris ta figure[543-4].
GUNTHER
Qu'un serment me réponde de ta foi![544-1]
SIEGFRIED
Que la Blut-Brüderschaft l'engage![544-2]
(HAGEN de vin nouveau remplit une corne-à-boire; de leurs Glaives, SIEGFRIED et GUNTHER se piquent aux bras, qu'ils tiennent un temps au-dessus de la corne.)
SIEGFRIED et GUNTHER
Le sang, sève de la vie en fleurs, je l'ai fait goutte à goutte couler dans le breuvage: qu'ardemment fraternel, vaillamment confondu, fleurisse en le breuvage notre sang. C'est la fidélité à mon ami que je bois: joyeusement, librement, que s'épanouisse et nous lie la Blut-Brüderschaft aujourd'hui! Pour celui des frères qui romprait l'alliance, pour celui des amis qui tromperait son féal, que son sang, dont nous aurons bu en amis ces gouttes aujourd'hui, s'écoule, dans l'espace d'un éclair, pour expier la félonie!--Voici--comme je t'offre l'alliance: voici--comme envers toi je bois la fidélité!
(Ils boivent tour à tour, chacun la moitié; HAGEN, qui se tenait auprès d'eux, brise alors de son glaive la corne. SIEGFRIED et GUNTHER se tendent les mains.)
SIEGFRIED, à HAGEN.
Tu ne t'associes donc point à nos serments? pourquoi?
HAGEN
Mon sang vous eût gâté ce breuvage! Il ne circule pas, en mes veines, authentique, légitime et noble comme le vôtre; c'est âcre, paresseux et froid qu'il y circule; il ne veut point rougir ma joue. Je me tiens donc à l'écart de votre ardente alliance[545-1].
GUNTHER
Laisse l'homme sans joie!
SIEGFRIED
Allons, en route! Ma barque est là; elle nous mènera bien vite[546-1] au Roc: tu m'attendras au bord une nuit dans la nacelle; et c'est la femme qu'ensuite tu conduiras ici.
GUNTHER
Ne te reposeras-tu point auparavant?
SIEGFRIED
J'ai hâte du retour[546-2].
(Il marche au Fleuve.)
GUNTHER
Toi, Hagen, veille sur le manoir! (Il suit SIEGFRIED.)
GUTRUNE paraît au seuil de son appartement.
GUTRUNE
Où courent-ils si vite?
HAGEN
S'embarquer, pour chercher Brünnhilde.
GUTRUNE
Siegfried?
HAGEN
Juge, par là, s'il désire te conquérir pour femme!
(Il s'assied à l'entrée de la salle avec la lance et le bouclier. SIEGFRIED et GUNTHER partent.)[546-3]
GUTRUNE
Siegfried--mien!
(Elle rentre, tout émue, dans son appartement.)
HAGEN, après un assez long silence.
C'est donc ici moi qui suis de garde, assis en sentinelle, veillant sur le domaine, écartant du manoir l'ennemi:--c'est pour le fils de Gibich que le vent souffle; il part vers l'épouse qu'il désire. Un vigoureux Héros dirige pour lui la barre[547-1], va faire pour lui tête au péril, chercher pour lui sa propre femme, et la lui livrer sur le Rhin; mais moi j'aurai ma part aussi: l'Anneau, telle est la part qu'il me rapportera.--Libres fils, joyeux compagnons, voguez toujours, voguez gaîment! Si vil qu'il vous paraisse, ce n'en est pas moins vous qui le servirez--le fils du Nibelung[547-2].
(Un rideau se ferme sur la scène et dérobe la vue du théâtre. Lorsque, durant un bref interlude orchestral, le décor a été changé, ce rideau (auparavant drapé à l'avant-scène, qu'il encadrait) se rouvre et disparaît entièrement.)
LA CIME DU ROC
(comme au Prologue.)
BRÜNNHILDE est assise à l'entrée de la grotte, et contemple, dans une rêverie muette, l'Anneau de SIEGFRIED; dominée de bienheureux souvenirs, elle couvre de baisers la Bague, lorsque tout à coup son oreille est frappée d'un fracas lointain. Elle écoute, et scrute l'horizon vers l'arrière-plan.
Le lointain me chuchote à l'oreille un bruit jadis accoutumé:--c'est une cavale-des-airs accourant au galop; fulgurante elle pousse droit au Roc, dans un nuage!--Qui m'a découverte en ma solitude?
LA VOIX DE WALTRAUTE, d'au loin.
Brünnhilde! Sœur! dors-tu ou veilles-tu?
BRÜNNHILDE se met brusquement debout.
La voix de Waltraute, si connue de moi, si chère!--C'est toi, sœur? toi, qui viens vers moi? As-tu cette intrépidité? (Criant vers la forêt.) Là-bas, dans la forêt de sapins,--qui doit t'être encore familière,--saute de cheval et mets ton coureur au repos! C'est toi! es-tu si téméraire? peux-tu bien, sans effroi, venir saluer Brünnhilde?
(WALTRAUTE, venant de la sapinière, est entrée en scène précipitamment; BRÜNNHILDE s'est ruée au-devant d'elle avec impétuosité: elle ne remarque pas, en sa joie, la farouche angoisse de WALTRAUTE.)
WALTRAUTE
C'est à toi, uniquement à toi que s'adresse ma hâte.
BRÜNNHILDE, toute aux transports de la joie la plus vive.
Ainsi tu as osé, par amour pour Brünnhilde, enfreindre l'interdit de Wotan? Ou alors quoi! ô dis! se pourrait-il qu'envers moi Wotan se fût adouci! Lorsque en dépit du Dieu je protégeai Siegmund, en étant coupable,--je le sais,--je réalisai pourtant son Désir: que sa colère s'atténua, je le sais aussi: car, s'il m'enferma dans le sommeil, s'il m'enchaîna sur ce Rocher, s'il me voua pour servir l'Homme qui me trouverait et qui m'éveillerait,--à ma tremblante prière il n'en fit pas moins droit: d'un feu dévorateur il entoura le Rocher, pour qu'au lâche en fût clos le chemin. C'est ainsi que ma béatitude est sortie du châtiment même: le plus grand des Héros m'a conquise pour épouse; son Amour aujourd'hui m'éclaire, c'est dans cette splendeur que je vis et ris.--O sœur, est-ce mon sort qui t'attire? Est-ce de mon bonheur que tu veux te repaître? de lui, que tu veux prendre ta part?
WALTRAUTE
Prendre part au délire qui t'égare, insensée?--Autre chose me pousse, pleine d'angoisse, à désobéir à Wotan.
BRÜNNHILDE
D'angoisse? la peur t'étreint, ô pauvre?--Ainsi donc, le Sévère ne pardonne point encore? Il châtie? Tu crains sa fureur?
WALTRAUTE
Puissé-je la craindre! au moins mon angoisse prendrait fin!
BRÜNNHILDE
Stupéfaite, je ne te comprends pas!
WALTRAUTE
Un terme à tes transports: écoute attentivement! C'est vers Walhall qu'elle me ramène, l'angoisse qui du Walhall m'a poussée jusqu'ici.
BRÜNNHILDE, terrifiée.
Qu'arrive-t-il aux Dieux éternels?
WALTRAUTE
Écoute et comprends mes paroles!--Depuis qu'il s'est arraché de toi, dans les mêlées Wotan ne nous a plus envoyées; sans direction, pleines d'inquiétude, nous chevauchions, au hasard, du côté des armées. Les Héros du Walhall, Walvater les fuyait: seul, à cheval, sans repos ni répit, il courait le monde, en Voyageur. Récemment, il nous est revenu: dans sa main, les tronçons de sa Lance, qu'un Héros lui avait brisée. Muet, d'un geste, il fit, par les Braves du Walhall, ruer le Frêne-du-Monde, à bas; le tronc, morcelé, sur son ordre, monta, gigantesque bûcher, tout autour du palais divin. L'assemblée des Dieux convoquée, auguste, il monta sur le trône: à ses côtés, tous durent s'asseoir, tremblants; tout autour d'eux, en cercle, en rang, les Héros remplissent toute l'enceinte. Ainsi, muet, grave, immobile, il demeure sur le trône sublime, sa Lance, en éclats, ferme au poing, sans toucher aux Pommes de Freya: la stupeur, l'angoisse, paralysent les Dieux.--Ses corbeaux, tous les deux, sont partis en mission: s'ils revenaient, quelque jour, avec d'heureuses nouvelles[550-1], une fois encore--la dernière fois--le Dieu sourirait, pour jamais.--Pour nous, les Walküres, à ses pieds nous gisons, embrassant ses genoux: il reste aveugle à nos suppliants regards; toutes nous ronge la terreur, quelque angoisse infinie. Sur sa poitrine, je me suis jetée, toute en pleurs: son regard s'adoucit[550-2]--c'est à toi, Brünnhilde, qu'il pensait! Profondément il soupira, ferma les yeux, et, comme en rêve, il murmura ces mots: «Aux Filles-du-Rhin profond, qu'elle restitue l'Anneau: Dieu, Monde, seraient délivrés du fardeau de l'Anathème!»--Dès lors, ma décision fut prise: d'auprès de lui, par les rangs muets, je réussis à m'esquiver; en secret, en hâte, j'enfourchai ma cavale, et, dans l'orage, courus vers toi. C'est toi, ô sœur, que j'adjure à présent: ce que tu peux, que l'accomplisse ton cœur! Cesse les tortures des Eternels!
BRÜNNHILDE
Quel récit d'effroyables rêves tu déroules, ô Triste, pour moi! Séparée de la sainte nuée des Dieux du ciel, l'esprit voilé, ce que j'apprends, je ne le comprends pas. Le sens de tes paroles me semble vague et trouble; dans ton œil--si las--brille une flamme ardente: avec tes joues pâles, ô sœur blême, que veux-tu, sœur farouche, de moi?
WALTRAUTE, avec une inquiète précipitation.
A ta main, l'Anneau,--c'est l'Anneau: suis mon conseil! jette-le, en faveur de Wotan!
BRÜNNHILDE
L'Anneau--le jeter?
WALTRAUTE
Aux Filles-du-Rhin, restitue-le!
BRÜNNHILDE
Aux Filles-du-Rhin?--moi?--mon Anneau? Mais c'est le gage d'Amour de Siegfried! es-tu hors de sens?
WALTRAUTE
Comprends-moi! comprends mon angoisse! C'est à lui, à lui seul, sûrement, qu'est attaché le malheur du Monde:--jette-le loin, bien loin, dans les flots! Mets fin aux détresses du Walhall: dans le Fleuve, jette l'Anneau maudit, jette!
BRÜNNHILDE
Ha! sais-tu, ce que pour moi il est? Comment peux-tu le comprendre, toi, insensible vierge! Il est pour moi plus, cet Anneau, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire des Eternels: un seul regard, jeté sur son Or clair, un seul éclair, de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que la perpétuation du bonheur des Dieux, de tous les Dieux! car, bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'Amour de Siegfried: l'Amour de Siegfried--ô puissé-je t'exprimer cette béatitude!--c'est de cet Amour que m'est garant l'Anneau.--Vers l'auguste assemblée des Dieux, va-t'en d'ici; pour mon Anneau, rapporte-leur ceci: l'Amour, non, jamais je n'y renoncerai, l'Amour, non, jamais ils ne me l'arracheront,--dût s'écrouler en ruines la splendeur du Walhall!
WALTRAUTE
Et voilà ta fidélité? C'est quand elle désespère que tu délaisses ta sœur?
BRÜNNHILDE
Va-t'en sans délai; vole à cheval: l'Anneau, tu ne me l'arracheras point!
WALTRAUTE
Malheur! Malheur! Malheur! sur toi, sœur! Sur les Dieux du Walhall, malheur!
(Elle s'en va précipitamment; on entend bientôt, vers la sapinière, comme le bruit d'une cavale qui s'éloigne et s'ébroue.)
BRÜNNHILDE, suivant des yeux une nuée orageuse, qui s'élance, sillonnée d'éclairs, et bientôt disparaît au loin.
Eclair et nuée, par le vent soufflée, va-t'en donc: et ne reviens jamais! (Le soir est tombé: aux profondeurs de l'arrière-plan l'éclat du reflet des flammes grandit.) L'ombre du soir couvre le ciel: plus éclatante s'élève d'en bas la clarté du feu protecteur.--Pourquoi, si furieusement, bouillonne l'ardente houle? C'est vers la crête du Roc que roule son déluge embrasé.--(On entend s'approcher d'en bas la sonnerie du cor de SIEGFRIED: BRÜNNHILDE écoute, et, toute ravie, tressaille.) Siegfried!... Siegfried revient? son appel qu'il m'envoie!... Vite!--Vite au devant de lui! dans les bras de mon dieu! (Elle s'élance, toute à la plus vive exaltation, vers l'arrière-plan. Jusqu'au dessus de la crête culminante les flammes jaillissent: SIEGFRIED, surgi d'au milieu d'elles, saute sur la saillie d'une roche très élevée; là s'arrête, recule et s'abîme le feu, dont on n'aperçoit plus que le reflet palpitant, comme auparavant, aux profondeurs de l'arrière-plan.--SIEGFRIED, sur la tête le Tarnhelm[553-1], qui lui cache à moitié le visage et n'en laisse libres que les yeux, paraît, sous la forme de GUNTHER.)[553-2]
BRÜNNHILDE, pleine d'horreur, reculant.
Trahison?--Qui a pu pénétrer jusqu'à moi? (Elle fuit jusque dans le fond, et de là, en une muette stupeur, regarde SIEGFRIED, d'un œil fixe.)
SIEGFRIED, à l'arrière-plan, s'attardant sur la roche, considère un long temps BRÜNNHILDE, appuyé sur son bouclier; puis, d'une voix déguisée,--plus profonde,--l'interpelle.
Brünnhilde! un prétendant est venu, qui n'a point reculé devant tes flammes. C'est toi que je veux pour femme; suis-moi, sans résister!
BRÜNNHILDE, saisie d'un tremblement violent.
Quel homme a pu ce qui n'est possible qu'au Plus Fort?
SIEGFRIED, toujours debout sur le rocher du fond.
Un Héros qui, de force, te prendra,--si la force a seule raison de toi.
BRÜNNHILDE, happée d'horreur.
Sur ce Rocher, quel sorcier s'est hissé?--quel aigle s'y abat, afin de me déchirer!--Qui es-tu, qui es-tu, Terrible? (SIEGFRIED se tait.) Ton origine est-elle humaine? ou sors-tu des armées ténébreuses de Hella?
SIEGFRIED, après un assez long silence.
C'est un Gibichung que je suis, et Gunther est le nom, femme,--du Héros que tu vas suivre.
BRÜNNHILDE, dans une explosion de désespoir.
Wotan! farouche, impitoyable Dieu! Hélas! c'est à présent que je saisis le sens du châtiment: si tu m'as exilée ici, c'était pour m'y livrer en proie au déshonneur!
SIEGFRIED--saute à bas, et se rapproche.
La nuit tombe: en ta retraite tu vas t'unir à moi.
BRÜNNHILDE, tendant avec menace le doigt, où elle porte l'Anneau de Siegfried.
N'approche point! redoute cet emblème! tu ne triompheras pas de mon honneur, aussi longtemps que l'Anneau me défendra contre toi.
SIEGFRIED
Qu'il donne à Gunther droit d'époux: que cet Anneau t'unisse à lui!
BRÜNNHILDE
Arrière, voleur! larron d'honneur! n'aie pas l'audace de m'approcher! Plus forte que l'acier me rend l'Anneau: jamais, tu ne me le voleras, jamais!
SIEGFRIED
Toi-même, par tes paroles, tu m'y auras poussé. (Il se jette sur elle; ils luttent. BRÜNNHILDE se délivre de son étreinte, et fuit. Siegfried la poursuit. Ils luttent de nouveau[555-1]; il l'enlace, lui arrache l'Anneau[555-2]. Elle pousse un cri terrible et s'affaisse, comme brisée, sur le banc de pierre devant la grotte.)
SIEGFRIED
Dès à présent, tu m'appartiens!--Brünnhilde, fiancée de Gunther,--partage donc avec moi ta retraite!
BRÜNNHILDE, presque évanouie.
Que pourrait ta faiblesse, misérable femme!
SIEGFRIED la met debout d'un geste impérieux: tremblante, chancelante, elle rentre en son réduit.
SIEGFRIED, tirant son Glaive;--de sa voix naturelle:
Toi, Nothung, sois témoin qu'ici, je suis demeuré chaste: garant de la foi due à mon frère, sépare-moi de sa fiancée![556-1] (Il suit BRÜNNHILDE.)
Le rideau tombe.
ACTE DEUXIEME[557-A]
LE RIVAGE DU RHIN
devant le manoir des Gibichungen: à droite, l'entrée ouverte du manoir; à gauche, la berge du Rhin, d'où s'élève, montant vers le fond à droite, et coupée par plusieurs sentiers, une éminence rocheuse en travers de la scène. Trois pierres de sacrifices s'y dressent symétriquement: la première, dédiée à FRICKA, en face d'une toute pareille consacrée à DONNER: au milieu, mais plus haut, celle de WOTAN, plus grande. C'est la nuit.
HAGEN, la lance au bras, le bouclier au flanc, est assis devant le manoir: il dort. La lune jette tout à coup une éclatante lumière sur lui, et sur son entourage le plus immédiat: on discerne ALBERICH accroupi devant HAGEN, les bras appuyés sur les genoux de son fils.
ALBERICH
Dors-tu, Hagen, mon fils?--Tu dors, et ne m'entends point, moi qu'ont trahi repos et sommeil?
HAGEN, à voix basse, sans bouger, si bien que, les yeux pourtant ouverts, il semble ne cesser point de dormir.
Je t'entends, Alfe malfaisant: qu'as-tu à dire à mon sommeil?
ALBERICH
Te rappeler quelle puissance doit être un jour la tienne, si ton courage est ce que me l'a fait ta mère.
HAGEN
Ma mère m'a donné du courage, mais je ne puis pas lui savoir gré d'avoir succombé à ta ruse: tôt-vieux, livide et blême[558-1], j'ai les Joyeux en haine, et jamais je ne me réjouis.
ALBERICH
Hagen, mon fils, aie les Joyeux en haine! si tu m'aimes comme tu dois m'aimer, moi, privé de joie, lourd de douleur! Tu es robuste, hardi et brave: ceux contre qui nous poursuivons cette lutte, notre lutte de ténèbres, déjà notre haine les met en détresse. Celui qui jadis m'arracha l'Anneau, Wotan, le farouche ravisseur, a été battu par sa propre race: il a perdu par le Wälsung toute autorité, tout pouvoir; comme la race tout entière des Dieux, il voit avec angoisse venir l'heure de sa fin. Ce n'est plus lui que je crains comme eux tous, il tombera!--Dors-tu, Hagen, mon fils?
HAGEN, dans la même attitude.
La puissance des Éternels, qui en hériterait?
ALBERICH
Moi--et toi: l'univers sera notre héritage[559-1], si je ne m'abuse en comptant sur ta foi, si tu partages ma rage, ma haine.--La Lance de Wotan, le Wälsung l'a brisée, après avoir tué dans un combat le Dragon Fafner, et s'être tout enfant conquis la toute-puissance, grâce à la possession de l'Anneau; Walhall et Nibelheim sont en sa dépendance; bien plus, ma Malédiction même n'atteint pas le Héros-sans-Peur, car il ignore le prix de l'Anneau, dont le pouvoir, enviable entre tous, est pour lui comme s'il n'était point; c'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs de son âme aimante. Nous n'avons qu'un moyen de le perdre... Entends-tu, Hagen, mon fils?
HAGEN
Le perdre? j'y travaille,--lui-même déjà m'y aide.
ALBERICH
L'Anneau d'Or, s'emparer de l'Anneau, c'est l'important! Pour l'Amour du Wälsung une femme vit, qui sait tout; si jamais elle lui suggérait de rendre la Bague aux Filles-du-Rhin--qui, dans les eaux profondes, jadis, m'avaient séduit!--leur Or serait perdu pour moi, jamais nul artifice ne le leur reprendrait[560-1]. Aussi, sans retard, vise à l'Anneau: mon but en t'engendrant fut de faire de toi, qui es sans-peur[560-2], mon champion contre le Héros. Trop faible évidemment[560-3] pour affronter le Dragon,--exploit permis au seul Wälsung,--c'est pour l'irréductible haine que j'ai du moins élevé Hagen: c'est lui qui doit maintenant me venger, lui qui doit conquérir l'Anneau, en dépit du Wälsung, pour la honte de Wotan! Me le jures-tu, Hagen, mon fils?
HAGEN
L'Anneau me revient, je l'aurai: attends en repos!
ALBERICH
Me le jures-tu, Hagen, mon héros?
HAGEN
A moi-même, je le jure: fais taire tes soucis.
(Une ombre de plus en plus dense enveloppe HAGEN et ALBERICH: du côté du Rhin, le jour point.)
ALBERICH, dont la voix, graduellement, s'éteint, à mesure que lui-même disparaît.
Sois fidèle, Hagen, mon fils! Héros en qui j'ai foi, sois fidèle! Sois fidèle!--fidèle!
(ALBERICH a disparu tout à fait.--HAGEN, qui n'a point quitté son attitude, contemple, toujours immobile et les yeux fixes, le Rhin. Le soleil se lève et se mire dans le Fleuve.)
· · ·
SIEGFRIED survient soudain, tout à fait près de la berge, en arrière d'un buisson. Il a repris sa propre figure; seul, le Tarnhelm est encore sur sa tête: il le retire et le pend à son ceinturon.
SIEGFRIED
Hoïho! Hagen! homme las, me vois-tu qui viens?
HAGEN, se soulevant commodément.
Heï! Siegfried! Prompt Héros! D'où donc?
SIEGFRIED
Du Roc de Brünnhilde; j'y ai respiré le souffle même, dont je viens de t'appeler: tant fut instantané le voyage! C'est plus lentement qu'arrive ici notre couple: il vogue à ma suite[561-1].
HAGEN
Ainsi, tu as dompté Brünnhilde?[562-1]
SIEGFRIED
Gutrune veille-t-elle?[562-2]
HAGEN
Hoïho! Gutrune! sors! Siegfried est là: que tardes-tu?[562-3]
SIEGFRIED, se tournant vers la salle.
Qu'à tous deux je vous annonce comme j'ai lié Brünnhilde.
(GUTRUNE sort de la salle et vient à leur rencontre.)[562-4]
SIEGFRIED
Nomme-moi bienvenu, fille de Gibich! c'est un bon message que je t'apporte[562-5].
GUTRUNE
Que Freya te salue, au nom de toutes les femmes![563-1]
SIEGFRIED
Joyeux de moi, c'est ouvertement que tu peux dès à présent m'aimer: aujourd'hui je t'ai conquise pour femme.
GUTRUNE
Ainsi donc, Brünnhilde suit mon frère?
SIEGFRIED
Il l'a épousée sans difficulté.
GUTRUNE
Les flammes ne l'ont point consumé?
SIEGFRIED
Lui? ce n'est pas lui non plus qu'elles auraient pu blesser: mais moi, je les ai franchies pour lui, parce que je te désirais pour femme[563-2].
GUTRUNE
Mais toi, le feu t'a-t-il épargné?
SIEGFRIED
Moi, l'incendie flottant me réjouissait.
GUTRUNE
Et Brünnhilde t'a pris pour Gunther?
SIEGFRIED
Je lui ressemblais à un cheveu près, grâce à la vertu du Tarnhelm, que m'avait enseignée Hagen.
HAGEN
Bon avis que je te donnai là.
GUTRUNE
C'est ainsi que tu as eu raison de l'intrépide femme?
SIEGFRIED
C'est elle qui a cédé--à la force de Gunther.
GUTRUNE
Et elle s'est mariée avec toi?
SIEGFRIED
C'est, durant une pleine nuit nuptiale, à son époux qu'a obéi Brünnhilde.
GUTRUNE
Mais son époux, cependant, pour elle n'était-ce pas toi?[564-1]
SIEGFRIED
C'est près de Gutrune qu'était Siegfried[564-2].
GUTRUNE
Pourtant, Brünnhilde était près de lui?
SIEGFRIED, montrant son Glaive.
Entre l'Est et l'Ouest, le Nord: voilà comme elle était près de lui[565-1].
GUTRUNE
Et comment Gunther la reçut-il de toi?
SIEGFRIED
Du Roc, en le brouillard matinal, au travers des flammes défaillantes du Feu, elle me suivit vers la vallée; près du rivage, vite Gunther prit ma place[565-2]: grâce à la vertu du Tarnhelm, instantanément je fus ici. Un fort vent pousse maintenant les chers, qui remontent le Rhin: c'est pourquoi préparez-vous de suite à les recevoir![565-3]
GUTRUNE
Siegfried, le plus puissant des hommes: j'ai peur de toi!
HAGEN, de l'éminence du fond, observant le Fleuve.
Au lointain, j'aperçois une voile.
SIEGFRIED
Rendez donc grâces au messager!
GUTRUNE
Préparons à Brünnhilde un agréable accueil[566-1], pour qu'elle trouve à demeurer ici plaisir et joie! Toi, Hagen! cordialement convoque les Hommes de Gibich, pour les noces! A la fête je convierai, moi, d'aimables femmes: elles auront plaisir à suivre ma joie[566-2]. (Marchant vers la salle, à SIEGFRIED.) Te reposeras-tu, méchant Héros?
SIEGFRIED
C'est à t'aider que je me reposerai, (Il la suit. Tous deux entrent dans la salle.)
HAGEN, debout sur l'éminence, souffle de toutes ses forces, tourné vers le pays, dans une grande corne de taureau.
Hoïho! Hoïho! Hoïho! Hommes de Gibich, debout! Malheur! Malheur! Aux armes par le pays! Aux armes! Aux armes! de bonnes armes! de fortes armes, de tranchantes armes, pour les combats, Détresse! Détresse est là! Détresse! Malheur! Malheur! Hoïho! Hoïho! Hoïho!
(Il souffle de nouveau. De divers côtés, des cornes guerrières lui répondent. Il se rue, des hauteurs et de la vallée, des HOMMES armés, en tumulte, précipitamment.)
LES HOMMES, d'abord un à la fois, ensuite par troupes de plus en plus nombreuses[567-1].
Pourquoi mugit la corne? pourquoi convoque-t-elle l'ost? Nous venons avec des armes, nous venons avec des armes; avec de fortes armes, avec de tranchantes armes! Hoïho! Hoïho! Hagen! Hagen! Quelle Détresse est là? Quel ennemi approche? Qui nous assaille? Gunther est en péril?
HAGEN, du haut de l'éminence.
Armez-vous bien! Armez-vous vite! C'est Gunther que vous devez recevoir: il a pris femme.
LES HOMMES
Il est en péril? L'ennemi le serre de près?
HAGEN
C'est une femme formidable[567-2] qu'il conduit ici.
LES HOMMES
Les hommes des parents le poursuivent en ennemis?
HAGEN
Elle et lui viennent seuls: nul ne les poursuit.
LES HOMMES
Il a donc fait tête au péril? Il a combattu? Il est victorieux?
HAGEN
C'est le Tueur-du-Dragon qui l'a comblé de bonheur: c'est Siegfried, le Héros, qui a vaincu le péril.
LES HOMMES
A quoi l'ost alors peut-il lui servir?
HAGEN
A quoi? Immolez de vigoureux taureaux: qu'en l'honneur de Wotan leur sang coule sur la pierre.
LES HOMMES
Quoi ensuite, Hagen, quoi nous ordonnes-tu?
HAGEN
Tuez un sanglier pour Froh; pour Donner, un robuste bouc[568-1]; en l'honneur de Fricka sacrifiez des brebis, afin qu'elle accorde un heureux hymen!
LES HOMMES, dont la gaieté de plus en plus vive éclate.
Les bêtes abattues, que faisons-nous ensuite?
HAGEN
Des mains d'aimables femmes, prenez la corne-à-boire, délicieusement pleine d'hydromel et de vin.
LES HOMMES
La corne en main, qu'en faisons-nous ensuite?
HAGEN
Buvez énergiquement, jusqu'à ce que vienne l'ivresse: et toujours en l'honneur des Dieux, afin qu'ils accordent un heureux hymen!
LES HOMMES, en éclatant d'un rire retentissant.
Grand bonheur et grande joie vont donc rire sur le Rhin, puisque peut être aussi jovial le farouche[569-1] Hagen lui-même! L'Epine-de-la-Haie[569-2] ne pique maintenant plus: Hagen est le héraut des noces.
HAGEN, qui, durant toute la scène, est resté très grave.
Maintenant laissez le rire, courageux vassaux! Accueillez l'épouse de Gunther: voici venir avec lui Brünnhilde[570-1]. (Il est descendu au milieu des Hommes.) Soyez fidèles à la suzeraine, prêtez-lui loyalement appui: qu'un outrage l'ait frappée, vengez-la sur-le-champ![570-2]
· · ·
GUNTHER et BRÜNNHILDE
sont arrivés dans la nacelle. Quelques-uns des HOMMES sautent dans le Fleuve et tirent à bord l'embarcation. Pendant que GUNTHER conduit BRÜNNHILDE sur le rivage, les HOMMES frappent sur leurs armes, en poussent des cris de joie[570-3].
LES HOMMES
Salut! Salut! Bienvenue! Bienvenue! Salut à toi, Gunther! Gloire à ta fiancée!
GUNTHER, offrant la main à BRÜNNHILDE, qui débarque.
Celle que je vous ramène pour régner sur le Rhin, c'est la plus admirable des femmes[571-1], c'est Brünnhilde: plus noble épouse ne fut jamais conquise! Qu'à la plus éclatante des gloires s'élève, ainsi bénie des Dieux, la lignée des Gibichungen!
LES HOMMES, en frappant sur leurs armes.
Gloire! Gloire à toi, Gunther! Heureux fils de Gibich!
(Blême, les regard baissés vers le sol, BRÜNNHILDE se laisse conduire par GUNTHER vers la salle, d'où SIEGFRIED et GUTRUNE sortent avec les femmes.)[571-2]
GUNTHER, s'arrêtant, avec BRÜNNHILDE, devant la salle.
Salut à toi, Héros bien-aimé! Salut, gracieuse sœur![571-3] C'est avec bonheur que je te vois joyeuse auprès de celui qui t'a conquise[571-4]; avec bonheur que je vois ici briller glorieusement deux couples bénis: Brünnhilde--et Gunther; Gutrune--et Siegfried![571-5]
(BRÜNNHILDE, frappée d'horreur, ouvre les yeux, et voit SIEGFRIED: elle lâche la main de GUNTHER, fait, violemment émue, un pas vers SIEGFRIED, recule avec effroi, et fixe sur lui un regard dur[572-1].--Tous sont stupéfaits.)
HOMMES et FEMMES
Qu'a-t-elle donc?
SIEGFRIED fait tranquillement quelques pas vers BRÜNNHILDE.
Quelle cause peut attrister les regards de Brünnhilde?[572-2]
BRÜNNHILDE, à peine maîtresse de soi.
Siegfried... ici!... Gutrune?...
SIEGFRIED
C'est la sœur de Gunther; sa tendre sœur: elle est ma femme, comme toi celle de Gunther.
BRÜNNHILDE
De Gunther?... moi!... tu mens!--Ma vue s'éteint... (Elle chancelle: SIEGFRIED la soutient, comme étant le plus rapproché d'elle.)
BRÜNNHILDE, sur le bras de SIEGFRIED, presque défaillante, à voix basse.
Siegfried... ne me connaît point?...
SIEGFRIED
Gunther, ta femme est mal! (GUNTHER se rapproche.) Réveille-toi, femme! voici ton époux.
(Tandis que SIEGFRIED désigne du doigt GUNTHER, BRÜNNHILDE, à ce doigt, reconnaît l'Anneau.)
BRÜNNHILDE, se redressant avec une violence terrible.
Ha!--l'Anneau... à sa main! Lui... Siegfried?
HOMMES et FEMMES
Quoi donc?
HAGEN, venant du fond se mêler au groupe des HOMMES.
Vous autres, écoutez bien la plainte de votre Dame![573-1]
BRÜNNHILDE, cherchant à se ressaisir, et à dominer son épouvantable émotion.
Cet Anneau, que je vois à ta main, n'est pas à toi:--c'est celui que m'a pris (elle montre GUNTHER)--cet homme-ci! Comment donc as-tu pu, de lui, tenir cet Anneau?
SIEGFRIED, regardant, à son doigt, l'Anneau, attentivement.
Cet Anneau, je ne le tiens pas de lui.
BRÜNNHILDE, à GUNTHER
Si c'est toi qui m'as pris l'Anneau qui me fit ta femme, proclame ton droit, réclame ce gage!
GUNTHER, en un grand embarras.
L'Anneau?--mais je ne lui ai donné aucun Anneau:--au surplus, le reconnais-tu bien?
BRÜNNHILDE
Où aurais-tu caché l'Anneau que tu m'arrachas?
(GUNTHER se tait, au comble de la confusion.)
BRÜNNHILDE, avec un bond de fureur.
Ha!--c'est donc celui-ci qui m'a ravi l'Anneau[574-1]: le voleur, le fourbe, c'est Siegfried!
SIEGFRIED, qui contemplait l'Anneau, perdu dans une rêverie lointaine.
Cet Anneau ne me vient point d'une femme; et ce n'est pas sur une femme, non plus, que je l'ai conquis; je le reconnais exactement: c'est le prix de la lutte que devant Neidhöhle, jadis, j'ai soutenue contre le Dragon tué par moi.
HAGEN, s'interposant.
Brünnhilde, intrépide femme! cet Anneau, le reconnais-tu bien? si c'est lui qu'à Gunther tu as donné, il est à lui,--Siegfried l'aurait acquis par fraude, et devrait compte de sa trahison!
BRÜNNHILDE, laissant échapper un formidable cri de douleur.
Fourberie! Fourberie! Fourberie! la plus infâme! Trahison! Trahison! inexpiable! et sans exemple!
GUTRUNE
Fourberie?
HOMMES et FEMMES
Trahison? Envers qui?
BRÜNNHILDE
Augustes Dieux! Célestes Maîtres! Voilà donc ce que dans vos conseils, vous chuchotiez? Vous me réserviez de souffrir comme aucun n'a souffert? Vous inventiez pour moi des souillures sans exemple? Inspirez-moi donc la fureur d'une vengeance sans exemple aussi! Embrasez-moi d'une rage sans exemple! indomptable! Faites que Brünnhilde se brise le cœur, pour qu'elle écrase qui l'a trahie!
GUNTHER
Brünnhilde! femme! maîtrise-toi!
BRÜNNHILDE
Loin de moi, traître! toi-même trahi!--Car, tous, sachez-le: mon époux n'est point Gunther,--c'est cet homme-là!
HOMMES et FEMMES
Siegfried? l'époux de Gutrune?
BRÜNNHILDE
Il m'a possédée corps et âme.
SIEGFRIED
C'est le cas que tu fais de ton propre honneur?[575-1] Et ta langue, qui le diffame, dois-je l'accuser de mensonge?--Jugez, si j'ai rompu ma foi! Le sang, le serment, m'ont fait frère-d'armes de Gunther: Nothung, mon digne Glaive, a garanti ma foi; de cette funeste femme sa lame m'a séparé.
BRÜNNHILDE
Héros rusé, vois comme tu mens! comme tu prends à témoin ton Glaive, mal à propos! Car, si j'en connais bien la lame, n'en connais-je point aussi le fourreau, où, d'un si doux sommeil, dormait, pendu au mur, Nothung, l'ami fidèle, tandis que son maître faisait, de la fiancée, son épouse?
LES HOMMES, s'agitant indignés.
Comment? A-t-il rompu sa foi? Lui! souiller l'honneur de Gunther?
GUNTHER
Je serai déshonoré, publiquement flétri[576-1], si tu n'as rien à lui répondre![576-2]
GUTRUNE
Siegfried, serais-tu coupable? as-tu violé ta foi? Prouve, que c'est faussement, qu'elle t'accuse!
LES HOMMES
Justifie-toi, si tu es innocent: fais taire la plainte, prête le serment![576-3]
SIEGFRIED
Pour faire taire la plainte, si je prête le serment, sur quelle arme? qui m'offre la sienne?
HAGEN
Moi! j'offre la pointe de ma lance: qu'elle reçoive, garantisse et garde ton serment!
(Les HOMMES forment cercle autour de SIEGFRIED,[577-1] auquel HAGEN présente la pointe de sa lance: SIEGFRIED y pose deux doigts de sa droite.)
SIEGFRIED
Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma parole!--Où ton fer peut m'atteindre frappe-moi; où la mort peut m'atteindre, frappe-moi: si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi mon frère!
BRÜNNHILDE, furieuse, entre dans le cercle; écarte, de la lance, la main de SIEGFRIED; et, saisissant elle-même la pointe de l'arme:
Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma parole!--Je consacre ta hampe pesante, pour qu'elle l'abatte; je consacre ton fer tranchant, pour qu'il le perce: car, puisqu'il a rompu tous ses serments, c'est un parjure que vient de jurer cet homme!
LES HOMMES, au comble de l'agitation.
A l'aide, Donner! Déchaîne l'orage! couvre la fureur de leurs voix!
SIEGFRIED
Gunther, rends-toi maître d'une femme qui, sans pudeur, t'invente du déshonneur![578-1]--Qu'on lui accorde temps et repos, à la sauvage Femme-du-Rocher, pour qu'excitée contre nous tous par la malice funeste de quelque sorcier, son effrontée fureur s'apaise!--Quant à vous, Hommes, détournez-vous! Des criailleries de femmes! laissez-les! Nous pouvons bien fuir, comme des lâches, un combat dont la langue est l'arme. (S'avançant jusqu'auprès de GUNTHER.) Crois-moi, j'en suis plus fâché que toi,[578-2] de lui avoir mal donné le change: c'est le Tarnhelm, je le croirais assez, qui ne m'aura déguisé qu'à demi. Mais rancune de femmes se calme bientôt[578-3]: de ce que c'est pour toi que je l'aurai conquise, sans doute celle-ci plus tard me saura-t-elle bon gré. (Il se retourne de nouveau du côté des HOMMES.) Allons! vous autres Hommes! au festin! suivez-moi! Assistez joyeusement aux noces, vous autres femmes!--Du bonheur, du plaisir, des rires, des éclats de rire: à travers les domaines en fleurs, c'est épanoui entre tous que vous m'allez voir aujourd'hui! Rivalise, de joyeuse humeur, avec moi-même, quiconque est assez fortuné pour trouver dans l'Amour la joie! (En une débordante allégresse, il enlace de son bras GUTRUNE, et l'entraîne ainsi vers la salle. Les HOMMES et FEMMES le suivent alors.)
BRÜNNHILDE, GUNTHER et HAGEN demeurent. GUNTHER, profondément confus, en une terrible irritation, s'est assis à l'écart[579-1]; il se cache le visage.
BRÜNNHILDE, debout à l'avant-scène, et regardant fixement devant soi.
De quel sorcier[579-2] la ruse est-elle au fond de ceci? A quel pouvoir magique en rapporter les causes? Contre ce mystère, où est ma science? Où mes Runes, contre cette énigme?--Hélas! douleur! douleur! Malheur, hélas! malheur! Ma science, toute je la lui livrai: en sa puissance il me tient asservie; en ses filets il tient la proie qui pleure sa propre ignominie, tandis qu'enrichi d'elle il se rit d'en faire don!--Qui m'offrira son glaive, maintenant, pour que j'en puisse trancher mes liens?[579-3]
HAGEN, venant tout auprès d'elle.
Fie-toi toute à moi, femme trahie! Du traître, c'est moi qui te vengerai.[579-4]
BRÜNNHILDE
Sur qui?
HAGEN
Sur Siegfried, sur le traître.
BRÜNNHILDE
Sur Siegfried?... toi? (Elle rit amèrement.) Un seul regard de ses yeux fulgurants,--qui, même sous sa figure d'emprunt, m'illuminaient de leurs éclairs,--paralyserait toute ta bravoure!
HAGEN
Mais à ma lance l'a voué son parjure?
BRÜNNHILDE
Serment, et parjure,--des mots vides! Cherche un plus fort que toi pour en armer ta lance, si tu veux t'attaquer au Plus Fort des Héros![580-1]
HAGEN
Siegfried! je n'ignore point sa force irrésistible; en combat régulier, l'abattre est difficile; suggère-moi donc comment triompher du Héros?[580-2]
BRÜNNHILDE
O ingratitude; infâme récompense! Il n'est point d'art, à moi connu, que, pour mieux préserver son corps, je n'aie mis en œuvre, afin d'assurer son salut![581-1] Mes charmes, à son insu, l'ont fait invulnérable.[581-2]
HAGEN
Ainsi, nulle arme ne lui peut nuire?
BRÜNNHILDE
En un combat régulier, non:--mais,--par derrière, tu le frapperais à coup sûr.[582-1] Sachant bien qu'à l'ennemi jamais il ne céderait ni ne présenterait le dos en fuyant,[582-2] je n'ai point béni de mes Runes les épaules de Siegfried.
HAGEN
Et c'est là que le frappera ma lance! (Il se retourne promptement vers GUNTHER.) Debout, Gunther! noble fils de Gibich! Ta robuste femme est devant toi: pourquoi t'absorber dans ta peine?
GUNTHER, se levant comme en sursaut, avec désespoir.
O déshonneur! ô honte! Malheur à moi, le plus infortuné des hommes![582-3]
HAGEN
Ton déshonneur,--est-ce que je le nie?
BRÜNNHILDE
O lâche! ô lâche! faux compagnon! tu te cachais derrière le Héros, pour que, le prix de sa propre gloire, il le ravît à ton profit! Une généreuse race tombe bien bas, lorsqu'elle engendre de tels lâches![582-4]
GUNTHER, hors de soi.
Un fourbe,--moi, qu'on trompe! Un traître,--moi, qu'on trahit!--Ecrasez-moi la moëlle! Broyez-moi la poitrine! Toi, Hagen, soutiens mon honneur, au nom de ta mère,--de notre mère!
HAGEN
Ton honneur, soutenir ton honneur? Rien n'y fera,[583-1] ni cerveau, ni main: rien--sinon la mort de Siegfried!
GUNTHER
Siegfried! sa mort![583-2]
HAGEN
Elle seule payera ton déshonneur.[583-3]
GUNTHER, frappé d'horreur, l'œil fixe.
Le sang, le serment, nous ont faits frères-d'armes![583-4]
HAGEN
Son sang doit donc payer la rupture de l'alliance!
GUNTHER
L'alliance! l'a-t-il rompue?
HAGEN
Mais puisqu'il t'a trahi.[584-1]
GUNTHER
M'a-t-il trahi?[584-2]
BRÜNNHILDE
Il t'a trahi;[584-3] et moi, vous m'avez tous, trahie![584-4] Si j'étais équitable, tout le sang, du monde entier, ne m'expierait point votre crime! Mais sa mort, à lui seul, payera pour tous les autres: que la mort de Siegfried paye--pour vous et pour lui!
HAGEN, parlant de près à GUNTHER.
Qu'il meure--pour ta propre fortune! Inouïe deviendra ta puissance,[585-1] si tu gagnes sur lui l'Anneau, que la mort seule lui peut arracher.
GUNTHER
L'Anneau de Brünnhilde?
HAGEN
L'Anneau du Nibelung.
GUNTHER, soupirant douloureusement.
Ainsi, ce serait la fin de Siegfried![585-2]
HAGEN
Sa mort nous est utile à tous.[585-3]
GUNTHER
Mais Gutrune, hélas! à qui je l'accordai: si nous punissions ainsi son époux, comment vivre avec elle ensuite?[585-4]
BRÜNNHILDE, en un sauvage sursaut.
A quoi m'aurait servi ma science? A quoi mes Runes? En l'excès de ma misère, je le devine clairement: le charme qui m'enchanta mon époux, c'est Gutrune! Qu'elle connaisse l'angoisse![586-1]
HAGEN, à GUNTHER
Si cette mort doit la révolter, dissimulons-lui la vraie cause.[586-2] Demain, partons joyeusement en chasse:[586-3] le noble Héros, poussé par sa fougue, nous aura laissés loin derrière;--un sanglier[587-1] l'aura frappé.[587-2]
GUNTHER et BRÜNNHILDE
Ainsi soit-il! Que Siegfried meure: qu'il expie l'opprobre, dont il m'a comblé! Traître à la foi de ses serments,[587-3] qu'il paye son crime avec son sang!--Allrauner![587-4] Dieu de vengeance! Protecteur, Trésor des serments! Wotan! Wotan! tourne vers nous ta face! Qu'à ton ordre, la troupe formidable des Dieux prête l'oreille au serment de vengeance!
HAGEN
Ainsi soit-il! Mort à Siegfried: qu'il périsse,[588-1] le Radieux Héros! C'est à moi qu'est le Trésor,[588-2] il faut qu'il m'appartienne:[588-3] il faut que lui soit ravi l'Anneau!--Père-des-Alfes! souverain déchu! Nacht-Hüter![588-4] Maître-des-Nibelungen! Alberich! Alberich! Prends confiance en ton fils! C'est à toi, Maître de l'Anneau, qu'obéiront de nouveau les hordes des Nibelungen!
(GUNTHER et BRÜNNHILDE se tournent violemment vers la salle. SIEGFRIED et GUTRUNE, lui, couronné de feuilles de chêne, elle, la tête ornée de fleurs bariolées, viennent à leur rencontre jusqu'à l'entrée, en les exhortant du geste à les imiter.[589-1] GUNTHER saisit la main de BRÜNNHILDE et rapidement suit avec elle. HAGEN reste seul en arrière.--Le rideau tombe.)
ACTE TROISIÈME[590-A]
SAUVAGE VALLÉE DE FORÊTS ET DE ROCS,
près du Rhin, qui, au fond de la scène, passe au pied d'une pente escarpée.
LES TROIS FILLES-DU-RHIN,
WOGLINDE, WELLGUNDE et FLOSSHILDE, surgissent du Fleuve à la surface et nagent à la ronde en chantant.
Dame Soleil envoie ses rayons, ses clairs rayons; dans les profondeurs, la nuit règne: elles étaient lumineuses, jadis, quand l'Or paternel, l'Or sacré, l'Or intact y resplendissait! Or-du-Rhin! Or limpide! Or clair! comme tu rayonnais là jadis, étoile sacrée des profondeurs!
Envoie-nous, Dame Soleil, envoie-nous le Héros, le Héros qui nous rendrait l'Or! Jamais plus nous n'aurions, s'il nous l'abandonnait, d'envie pour ton œil lumineux. Or-du-Rhin! Or limpide, alors, libre encore, comme tu rayonnerais, joyeuse étoile des profondeurs!
(D'en haut s'entend le cor de SIEGFRIED.)
WOGLINDE
C'est son cor que j'entends.
WELLGUNDE
Le Héros n'est pas loin.
FLOSSHILDE
Allons nous concerter! (Elles plongent rapidement sous les flots.)
(SIEGFRIED apparaît, armé de pied en cap, au haut de la pente.)
SIEGFRIED
Un Alfe m'égare, que j'ai perdu la piste:--hé espiègle! où m'as-tu si vite caché la bête?
LES TROIS FILLES-DU-RHIN, surgissant de nouveau à la surface.
Siegfried![592-1]
FLOSSHILDE
Qui gourmandes-tu dans la vallée?
WELLGUNDE
A quel Alfe en veux-tu?
WOGLINDE
Est-ce qu'un lutin te lutine?
TOUTES TROIS
Dis-le nous, Siegfried! dis-le nous!
SIEGFRIED, qui les contemple en souriant.
Le camarade velu qui m'a échappé, serait-ce point vous qui l'auriez séduit? Plaisantes femmes que vous êtes, si c'est votre amoureux, je vous l'abandonnerai volontiers.
(Les jouvencelles éclatent de rire.)
WOGLINDE
Siegfried, que nous donnes-tu, si nous te livrons la bête?
SIEGFRIED
Je suis, jusqu'à présent, bredouille: demandez donc ce que vous désirez.
WELLGUNDE
Un Anneau d'Or brille à ton doigt--
LES TROIS ONDINES, ensemble.
O donne-le nous!
SIEGFRIED
J'ai tué, pour l'avoir, un Dragon gigantesque: et j'irais, en échange des pattes d'un misérable ours,[594-1] vous l'offrir?
WOGLINDE
Es-tu tellement avare?
WELLGUNDE
Si ladre en tes marchés?
FLOSSHILDE
Avec des femmes, tu devrais être plus généreux.
SIEGFRIED
Si je gaspillais pour vous mon bien, ma femme pourrait bien m'en vouloir.
FLOSSHILDE
Elle est donc bien méchante?
WELLGUNDE
Peut-être qu'elle te bat?
WOGLINDE
Le Héros sent déjà sa main! (Elles rient.)
SIEGFRIED
Riez, moqueuses, tout à votre aise! vous ne rirez peut-être pas toujours: car si c'est mon Anneau que vous convoitez, mes Nixes, ce n'est certes pas à vous que jamais je l'abandonnerai.
FLOSSHILDE
Si beau!
WELLGUNDE
Si fort!
WOGLINDE
Si désirable!
TOUTES TROIS, ensemble.
Mais quel dommage qu'il soit avare! (Elles rient, et plongent.)
SIEGFRIED, descendant plus avant dans la vallée.
Pourtant, me laisser traiter d'avare! Souffrirai-je qu'on me fasse ainsi honte?--Si elles revenaient vers le rivage, peut-être leur donnerais-je l'Anneau.--Hé, hé! jolies joyeuses des eaux! Venez vite: je vous l'offre, l'Anneau!
LES TROIS FILLES-DU-RHIN surgissent de nouveau: mais elles sont graves et solennelles.
Garde-le, Héros, et garde-le bien, jusqu'à ce que tu comprennes quel malheur s'y attache. Tu te sentiras bien aise, alors, que nous te libérions de l'Anathème.
SIEGFRIED, remettant à son doigt l'Anneau, qu'il en avait enlevé.
Hé bien, chantez ce que vous savez!
LES FILLES-DU-RHIN, tour à tour ou ensemble.
Siegfried! Ce que nous savons, Siegfried! c'est du malheur pour toi, Siegfried! Garde l'Anneau, ta perte est certaine! Le cercle en est fait de l'Or-du-Rhin: celui qui l'a forgé par ruse, et ignominieusement perdu, l'a maudit en vouant, pour les siècles des siècles, à la mort, quiconque le porterait. Comme le Dragon par toi tué, tu périras aussi, toi-même, aujourd'hui même,[596-1] voilà ce que nous pouvons te prédire, si, pour que nous le cachions dans les gouffres du Rhin, tu refuses de nous livrer l'Anneau. Seuls, ses flots ont le pouvoir d'effacer l'Anathème!
SIEGFRIED
Allons-donc, femmes artificieuses! si vos flatteries m'étaient suspectes, votre effroi simulé m'est plus suspect encore.[596-2]
LES FILLES-DU-RHIN
Siegfried! Siegfried! nous t'avons prédit vrai:[596-3] fuis la Malédiction! fuis-la! C'est la Malédiction que les Nornes ont tressée, les Nornes filandières, la nuit, dans la corde éternelle des Fatalités-Mères.
SIEGFRIED
Mon Glaive a mis en pièces une Lance:--dans la corde éternelle des Fatalités-Mères, si les Nornes ont tressé des Anathèmes farouches, Nothung la leur tranchera, leur corde! Certain Dragon m'a bien, jadis, averti touchant l'Anathème, mais sans m'apprendre ainsi la Peur!--C'est l'Héritage du Monde que m'a gagné l'Anneau: en faveur de l'Amour, j'y renoncerais volontiers;--je vous le donne, en échange d'un baiser. Mais ce n'est point en menaçant mon corps, mon existence, que vous m'arracherez cet Anneau, quand il ne vaudrait pas un doigt! Car mon corps, et mon existence,--plutôt que de renoncer à l'Amour pour les paralyser des entraves de la Peur,--mon corps, mon existence,--voyez!--comme ceci, je les jette loin de moi![597-1] (En prononçant ces derniers mots, il jette derrière lui, par-dessus sa tête, une motte, ramassée sur le sol.)
LES FILLES-DU-RHIN
Venez, sœurs! laissez l'insensé! puisque, esclave,[597-2] il se croit si fort; puisque, aveugle, il se croit si sage! Il a fait des serments,--et ne les observe point; il connaît des Runes,--et ne les comprend point; un bien, le plus sacré, lui était échu,--il ignore l'avoir gaspillé: seul l'Anneau, qui le voue à la mort,--le cercle seul, voilà ce qu'il veut garder!--Adieu, Siegfried! Une glorieuse femme, aujourd'hui même, méchant, sera ton héritière: elle nous réserve meilleur accueil. Allons vers elle! vers elle! vers elle! (Elles s'éloignent à la nage, chantant.)
SIEGFRIED les suit du regard en souriant.
Dans l'eau comme sur terre, à présent, je connais le naturel des femmes: qui ne se fie point à leurs flatteries, elles l'épouvantent avec des menaces; vient-il à braver leurs menaces, elles se répandent en criailleries. Et pourtant,--si ce n'avait été tromper Gutrune, j'aurais eu vite et gaîment fait de me soumettre une des gracieuses femmes!
(Des appels de plus en plus proches de trompes de chasse résonnent d'en haut: SIEGFRIED y répond joyeusement du cor.)[598-1]
· · ·
(GUNTHER, HAGEN, et leurs HOMMES, descendent, durant ce qui suit, la pente.)
HAGEN, encore au haut.
Hoïho!
SIEGFRIED
Hoïho!
LES HOMMES
Hoïho! Hoïho!
HAGEN
Découvrons-nous enfin où tu t'es envolé?[598-2]
SIEGFRIED
Descendez! ici il fait frais et bon.
HAGEN
Reposons-nous ici, et préparons le repas. Déposez le gibier et donnez les outres!
(On entasse le gibier: on sort les cornes-à-boire, les outres. Chacun prend place).[599-1]
HAGEN
Ouvrez vos oreilles! La bête nous a fuis; mais vous verrez que Siegfried a fait une chasse superbe.[599-2]
SIEGFRIED, riant.
Me voici fort en peine pour mon repas: réduit à vous demander de votre gibier pour moi.
HAGEN
Bredouille, toi?
SIEGFRIED
C'est du gibier de forêt que je pourchassais, mais il ne s'est montré que du gibier d'eau: peut-être, si j'avais été plus convenablement équipé, vous aurais-je capturé trois sauvages oiseaux-d'eau, qui là-bas sur le Rhin me chantaient, qu'aujourd'hui même, je serais tué.[600-1]
(GUNTHER se trouble et regarde, d'un air sombre, HAGEN.)
HAGEN
Être abattu, bredouille déjà, par une bête sauvage aux aguets! pour une mauvaise chasse, c'en serait une.
SIEGFRIED
J'ai soif![600-2]
(Il s'est couché entre HAGEN et GUNTHER: on leur présente, remplies, des cornes-à-boire.)
HAGEN
J'ai entendu conter, Siegfried, que les oiseaux, leur chant, leur langue, tu les comprends: ce serait-il vrai?[601-1]
SIEGFRIED
Il y a longtemps que je ne prête plus guère d'attention à leur gazouillement. (Il boit, et présente sa corne à GUNTHER.) Bois, Gunther! bois! c'est ton frère qui t'offre.
GUNTHER, regardant en la corne avec un air pensif et sombre.
Nos sangs furent mal mêlés:--le tien seul, est là-dedans!
SIEGFRIED, riant.
Que je l'y mêle donc avec le tien! (Il saisit la corne de GUNTHER, et verse le contenu dans la sienne, qui déborde alors.) A présent, les voici mêlés à déborder: que la Terre maternelle boive, et soit rafraîchie!
GUNTHER, soupirant.
O joyeux, trop joyeux Héros!
SIEGFRIED, bas, à HAGEN
C'est Brünnhilde, qui l'attriste ainsi?[602-1]
HAGEN
Puisse-t-il la comprendre aussi bien que tu comprends les chants des oiseaux!
SIEGFRIED
Depuis que j'ai pu ouïr celui des femmes, j'ai oublié celui des petits oiseaux.
HAGEN
Mais il fut un temps où tu les compris?
SIEGFRIED
Heï! Gunther! homme morose! veux-tu pour te distraire, que je te chante les contes de mes jours d'enfance?
GUNTHER
J'aurai plaisir à les entendre.
HAGEN
Chante donc, ô Héros!
(Tous se couchent en cercle autour de SIEGFRIED, qui seul demeure sur son séant.)
SIEGFRIED
Mime était le nom du morose gnome qui, poussé par la haine et par l'envie, m'éleva: il espérait qu'un jour l'enfant, lorsqu'il aurait grandi dans l'intrépidité, lui mettrait à mort un Dragon qui dans la Forêt gardait un Trésor. Il m'apprit à forger les métaux, à les fondre: mais, ce que ne pouvait point l'artiste lui-même,--d'un Glaive en débris, faire un Glaive nouveau,--dut réussir, et réussit à la hardiesse de l'apprenti. Je reforgeai l'arme de mon père: dans sa poignée, je fixai Nothung: le gnome, qui jugeait l'arme à l'épreuve du combat, m'ayant conduit par la Forêt, j'y tuai Fafner, le Dragon[603-A].--Mais voici où l'histoire mérite votre attention: oyez le prodige. Le sang du Dragon me brûlant les doigts, je les mis à ma bouche pour les rafraîchir: mais à peine le liquide eut-il effleuré tant soit peu ma langue,--ce qu'un petit oiseau chantait là, je pus à l'instant même le comprendre; perché sur une branche, il chantait:--«Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!»
HAGEN
C'est alors que tu pris le Tarnhelm avec l'Anneau?
LES HOMMES
Le petit oiseau, l'entendis-tu de nouveau?
SIEGFRIED
Quand j'eus pris le Heaume et l'Anneau, j'écoutai de nouveau le joyeux gazouilleur; perché sur la cime, il chantait:--«Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des Nibelungen! O, pourvu qu'il n'aille point se fier au fourbe Mime!... Mime n'eut jamais qu'un but: lui ravir le Trésor; maintenant, le voici qui rôde pour faire périr Siegfried--pourvu, Siegfried, pourvu qu'il ne se fie point à Mime!»
HAGEN
Il t'avait prédit juste?
LES HOMMES
Récompensas-tu Mime?
SIEGFRIED
Pour m'offrir un breuvage mortel, il vint vers moi; il dut m'avouer, tremblant et balbutiant, son crime. Nothung abattit mort le drôle.
HAGEN, riant.
Mime goûta donc ce qu'il n'avait pu forger!
LES HOMMES
Et le petit oiseau, que t'apprit-il encore?
HAGEN, après avoir exprimé le suc d'une herbe dans la corne à boire.
Bois d'abord, Héros, dans ma corne: je t'ai préparé ce breuvage propice, afin de réveiller clairement tes souvenirs, afin que les plus lointains te reviennent.
SIEGFRIED, après avoir bu.
Tout triste, cherchant des yeux l'oiseau, je le vis au haut de l'arbre; il chantait:--«Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais gnome! Peut-être sais-je encore, pour lui, la plus divine de toutes les femmes:--c'est sur un haut Rocher qu'elle dort, sur un Rocher qu'entoure la flamme; qu'il franchisse la fournaise, réveille la fiancée, Brünnhilde, alors, deviendrait sienne!»
(GUNTHER écoute avec une grandissante stupeur.)
HAGEN
Et est-ce que tu suivis son conseil, à l'oiseau?
SIEGFRIED
A l'instant même, je pris ma course; j'atteignis la Roche embrasée, franchis la flamme, et trouvai, pour ma récompense,--une délicieuse femme, endormie, couverte d'armes étincelantes. J'ouvris le heaume de la vierge splendide; elle s'éveilla sous mon baiser hardi!--ô comme avec ardeur alors elle m'étreignit, la belle Brünnhilde!
GUNTHER
Qu'entends-je!
(Deux corbeaux s'envolent[605-1] d'un buisson, tournent sur SIEGFRIED, et s'envolent.)
HAGEN
Ce que croassent ces corbeaux, le comprends-tu bien aussi?[606-1]
(SIEGFRIED se lève brusquement, et, suivant des yeux les corbeaux, présente ainsi le dos à HAGEN.)
HAGEN
C'est «Vengeance» qu'ils me crient![606-A]
(Il enfonce à SIEGFRIED, en plein dos, sa lance[606-2]: GUNTHER--trop tard--lui saisit le bras.)
GUNTHER et les HOMMES
Hagen! que fais-tu?
(Des deux mains, par-dessus sa tête, SIEGFRIED brandit son bouclier, afin d'en écraser HAGEN[607-1]: la force l'abandonne, le bouclier lui tombe des mains, lui-même s'y abat avec fracas.)
HAGEN, montrant le corps abattu.
J'ai vengé le parjure!
(Il se retire tranquillement[608-1] et gagne, seul, la hauteur: on l'y voit longtemps s'éloigner sans hâte.--GUNTHER, douloureusement saisi[608-2], se penche vers SIEGFRIED. Les HOMMES se tiennent en cercle autour du moribond, dans une attitude pleine d'intérêt. Long silence de stupeur et d'émotion profondes[608-3][608-A].)
(L'ombre crépusculaire a commencé de grandir dès l'apparition des corbeaux.)[608-4]
SIEGFRIED, ouvrant avec effort, une suprême fois, ses yeux radieux, et parlant d'une voix solennelle.
Brünnhilde--sainte fiancée--réveille-toi![608-B] rouvre les yeux! Qui donc t'a de nouveau rendormie? Qui t'a liée d'un tel sommeil?...oh! ton pauvre sommeil tremblant! Voici l'éveilleur; son baiser t'éveille, il brise, une fois encore, les liens de la fiancée:--la joie de Brünnhilde, alors, lui rit, la joie de Brünnhilde!--Ah! cet œil, désormais rouvert, éternellement!--ah! cette haleine, ce souffle délicieux!--Doux mourir!--affres bienheureuses:--c'est Brünnhilde qui--me salue!--(Il meurt.)
(Les HOMMES placent le cadavre sur le bouclier[609-1], le soulèvent et l'emmènent, d'une marche solennelle, sur la hauteur, qu'ils montent lentement. GUNTHER suit, auprès du cadavre[609-A]).--
(La lune sort des nuages et illumine, sur la hauteur, la pompe funèbre qui s'éloigne.--Puis, du Rhin, des brouillards s'élèvent, et graduellement remplissent toute la scène.--Le décor, lorsqu'ils se dissipent, est transformé.)
LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN
(avec, ainsi qu'au premier acte, le libre espace de rive menant au Fleuve.--Nuit. Clair de lune réfléchi par le Rhin qui miroite.)
(GUTRUNE sort de chez elle pour entrer dans la salle.)
GUTRUNE
Était-ce son cor? (Elle écoute.) Non!--il n'est toujours point de retour.--Des songes funestes[610-1] ont troublé mon sommeil!--J'entendais son cheval sauvagement hennir[611-1]--Brünnhilde, éclatant de rire[611-2], m'éveillait en sursaut.--Cette femme que vers le Rhin j'ai vue marcher, qui était-elle?--J'ai peur de Brünnhilde![611-3] Est-elle dans sa chambre? (Elle écoute près d'une porte à droite, puis appelle à mi-voix.) Brünnhilde! Brünnhilde! es-tu éveillée?--(Elle ouvre tout doucement et regarde à l'intérieur.) Personne!--Ainsi c'était bien elle, que j'ai vue marcher du côté du Rhin?--(Elle tressaille, l'oreille aux aguets vers le lointain.) Qu'ai-je entendu? son cor?--Non!--tout est désert!--Siegfried! le voir, seulement! le voir vite! (Elle s'apprête à rentrer chez soi: mais, lorsque la voix de Hagen la frappe, elle s'arrête et longtemps demeure sur place, immobile, paralysée par la terreur.)
La voix de HAGEN, du dehors, où elle sonne de plus en plus proche.
Hoïho! hoïho! Réveillez-vous! réveillez-vous! Des lumières! des lumières! de clairs brandons! C'est le gibier de la chasse[612-1] que nous rapportons. Hoïho! hoïho!
(L'extérieur s'éclaire; la lueur grandit.)[612-2]
HAGEN, pénétrant dans la salle.
Debout! Gutrune! Salue Siegfried![612-3] Il revient, le vigoureux Héros.
(HOMMES et FEMMES, portant des lumières et des brandons, se mêlent au cortège des chasseurs qui ramènent le corps de SIEGFRIED, et parmi lesquels est GUNTHER.)
GUTRUNE, en une grande angoisse.
Qu'est-il donc arrivé, Hagen? Son cor! je ne l'ai pas entendu![612-4]
HAGEN
Il n'en sonnera plus, le blême Héros; pour sa fougue plus de chasse, plus de combat, plus de ravissantes femmes à séduire!
GUTRUNE, avec une épouvante croissante.
Qu'est-ce qu'ils apportent?
HAGEN
La proie d'un sanglier sauvage: Siegfried, ton époux, mort!
(GUTRUNE pousse un grand cri et tombe sur le cadavre[613-1], qu'au milieu de la salle on a déposé[613-2].--Émotion et deuil général.)
GUNTHER, cherchant à ranimer Gutrune évanouie.
Gutrune! bien-aimée sœur! Lève les yeux! parle-moi![613-3]
GUTRUNE, revenant à soi.
Siegfried!--Siegfried tué! (Elle repousse violemment Gunther. ) Arrière! frère infidèle![614-1] meurtrier de mon époux![614-2] O aide! ô aide! Malheur! malheur! Ils ont assassiné Siegfried![614-3]
GUNTHER
Ne m'accuse pas! Accuse, là, Hagen! lui, c'est lui le sanglier maudit qui a déchiré ce Généreux!
HAGEN
M'en garderais-tu rancune?[614-4]
GUNTHER
L'angoisse et l'infortune soient à jamais sur toi!
HAGEN, se rapprochant alors, d'un air de défi formidable.
Oui donc! c'est moi qui l'ai tué, moi--Hagen--je l'ai frappé à mort![615-1] Il était voué à ma lance, sur laquelle il s'est parjuré. Je me suis ainsi conquis le droit sacré du butin: c'est pourquoi--je réclame cet Anneau.
GUNTHER
Arrière! ce qui m'est échu, jamais tu n'y toucheras.
HAGEN
Vous, Hommes, soyez juges de mon droit!
GUNTHER
L'héritage de Gutrune, à toi, impudent fils de l'Alfe?
HAGEN, tirant son glaive.
L'héritage de l'Alfe, c'est ainsi qu'il le réclame,--son fils!
(Il fond sur GUNTHER, qui se met en défense: ils combattent. Les HOMMES se jettent entre eux. GUNTHER tombe, frappé par HAGEN à mort)[615-2].
HAGEN
A moi l'Anneau!
(Il se rue sur la main de SIEGFRIED: celle-ci se dresse menaçante)[615-3].
(Épouvante générale. GUTRUNE et les FEMMES poussent de hautes clameurs.)[616-1]
(BRÜNNHILDE s'avance, venant du fond, d'une marche ferme et solennelle.)
BRÜNNHILDE, encore au fond.
Faites silence, assez de gémissements, assez de clameurs désordonnées![616-A] Celle que vous avez tous trahie, sa femme, vient ici chercher sa vengeance. (Tranquillement, elle s'avance un peu.) Vous pleurez là comme des enfants, lorsque leur mère les sèvre des bienfaits du lait: mais nul n'a fait entendre une plainte, digne du plus grand des Héros.
GUTRUNE
Brünnhilde! femme de haine et d'envie![616-2] C'est à toi que nous devons ces douleurs! Toi seule as excité les hommes; maudit soit le jour qui te vit ici![617-1]
BRÜNNHILDE
Infortunée, tais-toi! tu ne fus jamais sa femme: sa maîtresse, voilà ce que tu fus[617-2]. Sa légitime épouse, c'est moi, qui reçus ses serments éternels, avant que Siegfried jamais t'eût vue[617-3].
GUTRUNE, dans le plus violent désespoir.
Exécrable Hagen! Malheur! hélas malheur! à toi je dois l'idée du poison qui lui a volé son époux![617-4] O deuil! deuil! tout se révèle enfin: c'était Brünnhilde, la bien-aimée que le philtre lui fit oublier!
(Tout emplie d'une pudeur craintive, elle se détourne de Siegfried, et se penche, épuisée de douleur, sur le cadavre de Gunther: elle demeure immobile, ainsi, jusqu'à la fin.--Un long silence.)
(HAGEN se tient, appuyé sur sa lance et sur son bouclier, perdu dans une sombre rêverie, en une attitude de défi, tout à l'autre côté de la scène.)
BRÜNNHILDE[618-1], seule, au milieu: longtemps, avec d'abord une émotion profonde, et ensuite avec une mélancolie comme accablante, elle considère le visage de Siegfried; puis se tournant, en une religieuse exaltation, du côté des HOMMES et des FEMMES:
Entassez-moi, là, de fortes bûches, un bûcher, sur la rive du Rhin: que haut et clair flamboie le brasier, qu'il brûle le noble corps du plus grand des Héros!--Amenez son cheval, qu'il suive, comme moi-même, le Héros: car j'aspire à prendre ma part des saints honneurs qu'on va lui rendre.--Accomplissez le vœu de Brünnhilde![620-1]
(Les JEUNES HOMMES dressent, durant ce qui suit, en avant de la salle, près du Rhin, un puissant bûcher: des FEMMES le décorent de tapis, qu'elles jonchent de verdure et de fleurs.)
BRÜNNHILDE, de nouveau abîmée dans la contemplation du corps.
Comme le soleil, purement, son amour m'illumine: lui, pur entre les purs, c'est lui qui m'a trahie! Infidèle à l'épouse, loyal envers l'ami,--de sa propre fiancée, de celle qu'il aimait seule, il s'est séparé, par son Glaive.--Plus loyalement que lui, nul n'a fait des serments; plus fidèlement que lui, nul n'a gardé sa foi; plus purement, nul n'aima jamais: et néanmoins, tous ses serments, sa foi, l'Amour le plus fidèle, nul ne les a trahis comme il les a trahis![620-2]
Savez-vous, comment cela put être?
O vous, saints gardiens des serments![621-A] tournez vos regards vers ma douleur en fleurs: voyez votre faute éternelle! Entends ma plainte, toi, le plus grand des Dieux! En lui faisant réaliser le plus courageux des exploits, tu en as voué le Héros au sombre pouvoir de la destruction:--moi,--c'est moi qu'il a dû trahir, lui, le Plus-Pur entre les purs, pour qu'une femme pût savoir, comprendre![621-1]
Sais-je, maintenant, sais-je ce qui t'est bon?
Tout! tout! je sais tout[621-2]: oui, tout m'est devenu clair! J'entends tes corbeaux s'agiter: allons, je te les renvoie tous deux, porteurs du message désiré, si douloureusement désiré![621-3] Repose! repose, ô Dieu!
(Elle fait signe aux HOMMES d'emporter sur le bûcher le corps de SIEGFRIED: en même temps elle retire, du doigt de Siegfried, l'Anneau, qu'elle considère durant ce qui suit et, finalement, se le met au doigt[622-A].
Mon héritage! que je le recueille.--Cercle maudit! Terrible Anneau! je prends ton Or,--pour y renoncer. A vous, ô sœurs, sages Filles-du-Rhin[622-B], qui nagez dans ses eaux profondes, à vous, je dois un sage conseil! Ce que vous réclamez, je vous le donne: prenez votre bien, dans mes cendres! Que la flamme, qui va me consumer, fasse l'Anneau pur de l'Anathème: vous, dans les flots, dissolvez-le, et, purement, gardez-en l'Or clair, la rayonnante étoile du Rhin, qui vous fut dérobée pour le malheur du Monde[622-1].--
(Elle se tourne du côté du fond, où à présent le corps de Siegfried gît étendu sur le bûcher, et elle arrache, à l'un des Hommes, une puissante torche.)
Vous, corbeaux, retournez là-haut! retournez dire, à votre Maître, ce qu'ici, près du Rhin, vous avez entendu! Passez près du Roc de Brünnhilde: à celui qui là flambe encore, à Loge, montrez le chemin de Walhall! Car voici le Crépuscule-des-Dieux, la fin des Dieux: voici--comme je jette l'incendie, dans l'éclatant Burg du Walhall.
(Elle lance la torche sur le bûcher, qui promptement et clairement s'enflamme. Les DEUX CORBEAUX se sont envolés du rivage, et disparaissent à l'arrière-plan.)
Vous, Vie en fleurs, race survivante[623-1]: retenez, comprenez mes paroles!--Lorsque vous aurez vu Siegfried, Brünnhilde aussi, consumés par l'ardent brasier; lorsque vous aurez vu les Filles-du-Rhin prendre l'Anneau, l'emporter dans les profondeurs: à travers les ténèbres, alors, regardez du côté du Nord! S'il y rutile, au ciel, un incendie sublime, sachez, tous, que vous contemplez--l'anéantissement du Walhall!
La Race des Dieux a passé comme un souffle, le Monde que j'abandonne est désormais sans maître: le trésor de ma Science divine, j'en vais faire part à l'univers[623-2].--Ni la richesse, ni l'Or, ni la grandeur des Dieux; ni maison, ni domaine, ni pompe du rang suprême: ni les liens fallacieux de tristes conventions, ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite:--dans la douleur comme dans la joie, seul nous rend bienheureux--l'Amour![624-1]
(Deux jeunes Hommes acconduisent le cheval: BRÜNNHILDE le saisit et promptement le débride.)
Grane, mon cheval, je te salue! Sais-tu, ami, où je veux te conduire? Dans la flamme éclatante, ton maître est couché là, Siegfried, mon bienheureux Héros. Est-ce de suivre l'ami que tu hennis avec joie? Est-ce vers lui qu'ils t'attirent, les sourires de la flamme?[624-2] Sens ma gorge aussi, comme elle brûle; mon cœur s'embrase d'une pure ardeur: l'étreindre, être enlacée par lui; dans l'Amour, dans l'adoration, m'unir, me confondre avec lui!--Heyaho! Grane! salue l'ami! Siegfried! salut! Siegfried! C'est ta femme bienheureuse![625-1][625-A]
(Elle s'est élancée sur son cheval avec impétuosité, et, l'ayant enlevé au galop, le fait sauter d'un bond dans le bûcher en flammes[625-2]. Aussitôt l'incendie s'élève en crépitant[626-A]: le feu remplit tout l'espace extérieur à la salle, et semble déjà la gagner elle-même. Épouvantées, les FEMMES se pressent vers l'avant-scène. Tout à coup le brasier s'écroule et s'éteint; au-dessus flotte quelque temps encore un nuage de fumée ardente, qui monte, plane, et enfin se dissipe: le Rhin a débordé, puissamment[626-B], et roule, sur la place du bûcher, ses flots jusqu'au seuil de la salle. Sur les vagues, les TROIS FILLES-DU-RHIN se sont approchées en nageant.--HAGEN, qui, depuis le prodige relatif à l'Anneau, n'a cessé d'observer BRÜNNHILDE et ses allures avec une grandissante angoisse, est, à la vue des FILLES-DU-RHIN, saisi des plus violentes alarmes; il rejette loin de soi, précipitamment, sa lance, son bouclier, son casque; et, comme en démence, il se rue dans le Fleuve, en vociférant: «Arrière! Mon Anneau!»[626-C] De leurs bras, WOGLINDE et WELLGUNDE entourent sa nuque, et, nageant alors en arrière, l'entraînent avec soi dans l'abîme: FLOSSHILDE, jubilante, élève l'Anneau reconquis[627-1][627-A].--Au lointain du ciel éclate, en même temps, semblable à l'aurore boréale, une rougeoyante clarté qui va s'élargissant, de plus en plus ample et puissante.--Les HOMMES et FEMMES contemplent, en silence, violemment émus, l'événement et l'apparition[627-B].
Le rideau tombe[627-C].)
APPENDICE
NOTE DU TRADUCTEUR
DE LA
Version première (1848) de L'ANNEAU DU NIBELUNG (1852)
J'ai parlé, dans l'Avant-Propos (pp. 65-74), du canevas primitif de L'Anneau du Nibelung: je prends donc la liberté de renvoyer à ces pages pour toutes celles des indications, bibliographiques ou quelconques, que je me serai dispensé de renouveler ici-même.
Je rappellerai seulement que de ce canevas, datant de 1848, Wagner avait tiré d'abord, la même année, Siegfried's Tod, La Mort de Siegfried; puis (après la composition de L'Œuvre d'Art de l'Avenir et d'Opéra et Drame) un second poème, Le Jeune Siegfried (en 1851); puis encore La Walküre (1852); finalement L'Or-du-Rhin (1852). C'est alors, rappellerai-je de plus, qu'il se vit obligé de remanier tour à tour Le Jeune Siegfried (qui devint Siegfried) et Siegfried's Tod (qui devint Le Crépuscule-des-Dieux); car sa conception primitive s'était à tel point modifiée, que l'économie des deux Drames, générateurs de l'œuvre entière, avait cessé d'être conforme à l'essence nouvelle de cette œuvre même. De ce qu'il est resté à titre secondaire (une synthèse admirable, en somme, des Mythologies septentrionales, et déjà suffisante à la gloire de bien d'autres), l'ensemble dramatique ordonné par Wagner s'était de jour en jour élevé au rang qu'il occupe aujourd'hui: celui d'un Poème où les hommes de tous les temps, de toutes les races, découvriront, poignantes, profondes, toujours nouvelles, des significations morales et rédemptrices. Le motif intérieur de L'Anneau du Nibelung n'est-il point, pour le résumer en quelques mots, l'impossibilité, pour l'Ame, de posséder, tout à la fois, le Pouvoir ou l'Or--et l'Amour? Et n'est-ce pas le renoncement d'Alberich à l'Amour (Wagner l'écrit en propres termes) qui, jusqu'au meurtre de Siegfried, engendre le quadruple Drame?
Hé bien, dans la version de 1848, non seulement le Nibelung ne renonce point à l'Amour, mais il n'est même question, nulle part, de la nécessité de ce tragique renoncement: Alberich vole simplement l'Or aux Filles-du-Rhin, et rêve de faire de l'Or l'arme de sa puissance. Rêve déçu: Fasolt et Fafner réclament, en échange du Walhall, qu'ils viennent de construire pour Wotan, le Trésor des Nibelungen, qui sont leurs ennemis naturels, et l'Anneau, qui en fait partie; le Dieu leur donne satisfaction. Les belles scènes du rachat de Freya, qui, dans le Drame définitif, accusent, de si frappante et poétique manière, la portée du cruel conflit psychologique,--ces scènes, par suite, n'existent point. Fafner ne tue nullement Fasolt, et, la terreur de l'Anathème n'obligeant pas le premier des deux à prendre forme d'un Dragon, cet animal n'est autre chose que le classique monstre des Mythes, l'inévitable bête gardienne des toisons d'or. Ainsi la faute des Dieux dépouillant Alberich fut d'avoir, avec son Anneau, «enterré l'âme du peuple des Nibelungen, la liberté, sous le ventre de ce Dragon»,--et cela dans un but qui, somme toute, n'était guère supérieur à celui du voleur.
Comment la réparer, cette faute? Les Dieux ne le pourraient plus eux-mêmes: leur pacte le leur interdit. Ils s'inquiètent donc de vouer un homme à l'accomplissement de l'exploit nécessaire, mais aussi, comme il est logique, aux conséquences de l'Anathème, à l'expiation de leur propre méfait. Il suffira, pour que la paix règne de nouveau entre les trois races, celles des Dieux, des Géants et des Nibelungen, que le Héros prédestiné, rendant aux Filles-du-Rhin leur Or, libère ainsi les Nains d'une servitude impie. Quel sera-t-il, ce Héros? Siegmund?--Pas plus que dans notre Walküre; en toute la partie du canevas qui correspond à cette dernière, nous voyons bien Siegmund agir, aimer Sieglinde, etc. Seulement, ce canevas n'implique l'idée d'aucune scène analogue à celle qui est maintenant,--je l'ai dit ailleurs (p.358, n. 1) d'après Wagner,--«la plus importante du quadruple Drame»: Wotan n'intervient qu'une seule fois,--pour condamner Brünnhilde,--et pour évoquer Loge.
Des observations du même genre s'appliqueraient à l'ébauche première de l'actuel drame de Siegfried; Siegfried est bien élevé par Mime, tue le Dragon, s'empare de l'Anneau, réveille Brünnhilde, qui lui fait un récit peu dramatique et long; mais il n'est point question du Voyageur (Wotan): nulle scène entre Wotan et Mime, entre Wotan et Alberich; aucune évocation d'Erda (deuxième scène culminante de la Tétralogie), aucun «renoncement» du Voyageur; aucune lutte de Siegfried contre ce Voyageur. Toutes ces additions essentielles datent de 1852, motivées et nécessitées par ce fait que si, dans l'ébauche, Siegfried apparaissait comme le héros central d'une «action» plutôt extrinsèque,--dans le dernier poème, au contraire, Wotan est le personnage unique, pour ainsi dire: de l'Ame de qui tout part, à l'Ame de qui tout revient, par rapport auquel seul doit être interprétée la conduite de chacun des autres.
Rien ne le prouve plus nettement, d'ailleurs, que le titre substitué, pour la «Troisième Journée» du Ring, à celui de La Mort de Siegfried,--et surtout les transformations dont ces mots: Crépuscule-des-Dieux, sont l'éloquent indice verbal. Transformations nombreuses? Non pas: le «poème d'opéra» de 1848, par la structure comme par le texte, est presque intégralement identique au nouveau; il n'en diffère--mais c'est assez--que par la suppression, d'abord, en celui-ci, des éléments antiscéniques (j'ai spécifié ces éléments dans mon Avant-Propos, p. 73) et par l'économie des quatre scènes suivantes: celle des Nornes,--celle de Brünnhilde avec Waltraute, celle d'Alberich avec Hagen,--enfin la conclusion du Drame, sans parler du discours de Siegfried expirant, et de quelques autres menus détails. Aux lecteurs qui viennent d'étudier L'Anneau du Nibelung avec attention, il n'est pas besoin de faire remarquer que les trois premières de ces scènes, et une partie de la quatrième, y sont consacrées à Wotan, personnage invisible mais toujours central. Dans La Mort de Siegfried, rien de tel: Siegfried étant le pivot de l'«action», les Nornes prophétisent de lui que joyeusement il accomplira ce qu'il a joyeusement commencé. A la place du tragique dialogue où le refus de Brünnhilde à Waltraute décide de la ruine du Walhall, nous trouvons un chœur de Walküres, destiné à mettre Brünnhilde au courant des exploits de ses sœurs (et duquel la musique est devenue, par la suite, le thème de la fameuse--trop fameuse--Chevauchée). Quant au sombre entretien nocturne d'Alberich et de Hagen, ce que j'ai dit de la première esquisse, en général, laisse deviner qu'il ne contient et ne pouvait contenir aucune allusion à des faits aussi décisifs, pour le sort d'un Monde menacé, que la lutte de Siegfried contre Le Voyageur, la rupture, par le Glaive Nothung, de la Lance gardienne des Traités: passons donc. Aussi bien le dénouement de Siegfried's Tod est-il autrement instructif: après le meurtre de Siegfried, expiation de la faute des Dieux, Brünnhilde y restitue bien l'Or au Fleuve sacré, et monte bien avec Grane sur le bûcher funèbre; mais c'est, comme dans l'Edda de Sœmund, pour redevenir une Walküre (et non, comme dans Le Crépuscule, pour finir le règne des Dieux, pour sauver le Monde par l'Amour, et l'Amour rédempteur, lui-même, par son sacrifice volontaire). Il y a plus: redevenue Walküre, Brünnhilde, en une apothéose, mène au Walhall Siegfried (transposition, sans doute, d'un passage de l'Edda de Sœmund,--aux Chants de Helge), et, devant les Dieux assemblés pour les recevoir, dit à Wotan: «Wotan, réjouis-toi du plus libre des hommes, et salue-le avec tendresse, car c'est à lui que tu dois la puissance éternelle!» ce pendant que des chœurs dialogués d'un bel effet (dont l'idée fut peut-être reprise par Wagner en son Parsifal, à l'acte troisième), des chœurs alternants de femmes et d'hommes, après avoir accompagné la pompe funéraire de Siegfried, souhaitent au couple bienheureux «d'éternelles délices, à Walhall».
Telle est, déjà grandiose, mais combien moins profonde! la conception première de L'Anneau du Nibelung. J'en abandonne sans commentaires cette bien incomplète analyse, à la fois trop brève et déjà trop longue, aux méditations du lecteur.--J'aurais désiré ne point le quitter sans lui montrer encore comment, dans l'ensemble des œuvres de Richard Wagner, non seulement Tristan et Isolde (ce sont ses propres expressions),[633-1] n'est qu'un «acte complémentaire» de la Tétralogie du Ring, mais surtout Parsifal en est, pour ainsi dire, la transcription spirituelle, prouvée par maintes correspondances (des situations, des symboles, des personnages, des noms aussi), et prévue, dès l'année 1848, en une page lumineuse du Poète-Musicien[633-2]. Que le peu de place duquel je dispose serve d'excuse à mon silence! L'impossibilité de résumer dignement, en quelques mots, ces hautes questions, ne m'aura du moins pas empêché de m'acquitter du devoir de les signaler.
L. P. de B'. G.
TABLE
Pages. AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR: De la Méthode à suivre pour consulter avec fruit cette Traduction et cette Édition (L.-P. de B.'G.) 1
DES CYCLES GERMANIQUES ET SCANDINAVES dans la Tétralogie de Richard Wagner (E. B.) 139
L'ANNEAU DU NIBELUNG, festival scénique en un Prologue et trois Journées (Traduction et Annotation par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast;--Commentaire musicographique par Edmond Barthélemy) 221
Prologue: L'OR-DU-RHIN (Das Rheingold) 223
Première Journée: LA WALKÜRE (Die Walküre) 315
Deuxième Journée: SIEGFRIED (Siegfried) 405
Troisième Journée: LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX (Götterdämmerrung) 511
APPENDICE: Note du Traducteur: De la version première (1848) de L'Anneau du Nibelung (1852) 629
Paris.--Imprimerie Paul Dupont, 4, rue du Bouloi.--20.7.94.
NOTES
[Note 1-1: Le seul titre authentique est: «L'Anneau du Nibelung, festival scénique» (jeu-scénique-de-fête) «en un Prologue et trois Journées»: Der Ring des Nibelungen, ein Bühnen-Festspiel für drei Tage und einen Vorabend (littéralement: «pour trois Jours et un Avant-Soir»).--Proprement, L'Anneau du Nibelung est une Trilogie avec Prologue. Nous avons cru devoir conserver le vocable Tétralogie, qui est seul usité en France, et dont Wagner lui-même, au reste, s'est quelquefois servi pour désigner cette œuvre.]
[Note 5-1: Quatre Poèmes d'Opéras traduits en prose française (par Charles Nuitter) et précédés d'une Lettre sur la Musique, par Richard Wagner (traduction de M. Challemel-Lacour), Paris, Librairie Nouvelle, 1861, in-18; nouvelle édition, Paris, Durand et Calmann-Lévy, 1893. C'est à cette dernière (l'autre étant devenue introuvable) que se rapportent toutes les références indiquées dans le présent Essai.--La traduction Challemel-Lacour est souvent d'un style négligé, mais elle est après tout fidèle, et je ne pouvais songer à renvoyer, sans cesse, la majorité de mes lecteurs, au texte allemand de cette précieuse Lettre (R. Wagner: Gesammelte Schriften und Dichtungen, Leipzig, E. W. Fritzsch, 10 vol. in-8; t. VII, 1871).]
[Note 6-1: Voir ci-dessous, pp. 107-108 de cet Avant-Propos.]
[Note 6-2: Le Ring: «l'Anneau» (du Nibelung). J'emploierai fréquemment ce monosyllabe commode.]
[Note 7-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. XLVII.]
[Note 7-2: «Vous m'avez demandé, Monsieur, de vous résumer moi-même, avec clarté, les idées sur l'art que j'ai émises dans une série d'écrits publiés en Allemagne, voilà déjà bien des années. Ces idées y ont fait assez de bruit, causé assez de scandale pour exciter, en France même, la curiosité avec laquelle j'ai été accueilli. Vous avez pensé que ces explications importaient à mon intérêt: votre amitié vous a inspiré la confiance qu'une exposition réfléchie de ma pensée pourrait servir à dissiper plus d'une erreur, plus d'un préjugé, et permettre aux esprits prévenus, au moment où l'on va donner à Paris un de mes opéras, de juger l'œuvre, sans avoir à se prononcer en même temps sur une théorie contestable.--Il m'eût été, je l'avoue, extrêmement difficile de répondre à votre invitation bienveillante, si vous ne m'eussiez exprimé le désir de me voir offrir en même temps au public une traduction de mes poèmes, et indiqué par là le seul moyen qui me permit de vous complaire. Je dois le dire, je n'aurais pu prendre sur moi de me lancer encore une fois, comme il eût fallu m'y résoudre, dans un labyrinthe de considérations théoriques et de pures abstractions...» (Id., pp. V-VI)--Quarante-six pages plus loin, Wagner précise ainsi: «J'avais essayé, dans mes écrits théoriques, de déterminer la forme en même temps que la substance, et je ne pouvais le faire théoriquement que d'une manière abstraite. Je voudrais donc éviter à tout prix, comme je vous l'ai déclaré, de recourir à un procédé de ce genre pour vous faire entendre mes idées. Je n'ignore pas, cependant, combien il y a d'inconvénient à parler d'une forme sans en déterminer la substance d'aucune manière. Je vous l'ai avoué au début: l'invitation que vous m'avez adressée de vous donner en même temps une traduction de mes poèmes était la seule chose qui pût me décider à essayer de vous fournir des éclaircissements réels sur la marche de mes idées, autant, du moins, que j'ai pu me l'expliquer. Laissez-moi donc vous dire encore quelques mots de ces poèmes; je serai, j'espère, plus à l'aise pour vous parler ensuite de la forme musicale qui importe tant ici, et sur laquelle il s'est répandu tant de fausses idées. Je dois vous prier, avant tout, de me pardonner, si je ne puis vous offrir qu'une traduction en prose... Sans doute, ces poèmes, présentés sous une forme poétique, feraient sur vous une autre impression; mais c'est chose que je dois négliger ici. Il faut me contenter de vous signaler le caractère des sujets, leur tendance, le mode dramatique dans lequel ils sont traités. Cela va vous mettre à même de comprendre quelle part l'esprit de la musique a eue à la conception et à l'exécution de ces travaux.» (Id., pp. LII-LIII).]
[Note 8-1: Wort-Tondrama.--Les mots «Drame Musical» (Musik-Drama), qui servent de titre au livre d'ailleurs si remarquable de M. Schuré, sont tout à fait inadmissibles: Wagner lui-même (Gesammelte Schriften und Dichtungen, tome IX) les a repoussés, comme dénaturant son idée. Loin d'être drames mis en musique, ses œuvres sont, pour ainsi dire, «de la musique mise en action, de la musique devenue visible.» Il eût voulu que le monde les acceptât tels quels, sans dénomination spéciale. On a du reste vu que, pour l'Anneau du Nibelung, c'est un Bühnen-Festspiel, un «jeu-scénique-de-fête» ou festival scénique: ces vocables sont expressifs du but national de Richard Wagner, tel qu'il sera développé ci-dessous. Toutefois pourrait-on dire qu'à un point de vue critique, le terme le plus exact serait encore: «Action» (δραμα), lequel s'étale en première page de la partition de Tristan und Isolde. Toutes ces affirmations trouveront leur commentaire dans le présent Avant-Propos.]
[Note 9-1: On verra ci-après, pp. 19-20, ce qu'il faut penser de ce terme, en ce qui concerne Richard Wagner.]
[Note 9-2: Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. LIII-LIV.]
[Note 10-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LV.]
[Note 10-2: Cf. ci-dessus, p. 9, note (1).]
[Note 10-3: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LV.]
[Note 10-4: «Mes conclusions les plus hardies, relativement au drame dont je concevais la possibilité, se sont imposées à moi parce que, dès cette époque, je portais dans ma tête le plan de mon grand Drame des Nibelungen, dont j'avais même déjà écrit le poème en partie; et il avait, dès lors, revêtu dans ma pensée une forme telle, que ma théorie n'était guère autre chose qu'une expression abstraite de ce qui s'était développé en moi comme production spontanée.» Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LIV.--J'y revendrai ci-dessous, p. 77.]
[Note 10-5: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LV.]
[Note 11-1: Gesammelte Schriften und Dichtungen, tome VI, p. 371.--Cf. ci-dessous, p. 76, note (6).]
[Note 11-2: On trouvera plus loin, pp. 67-77, tous les détails chronographiques supplémentaires désirables.]
[Note 12-1: Il est, bien entendu, des pages exclusivement instrumentales, comme Siegfried-Idyll (et les Marches), dont la seule place est au concert. Pour le reste, Wagner estimait que les concerts, qu'il nommait des orgies de musique, sont des «travestissements» de ses Drames. A ceux qui répliquent: «Mais, lui-même, Wagner a donné des concerts, composés de fragments de ses œuvres dramatiques», il serait trop facile de démontrer que Wagner ne demanda jamais, aux concerts, que les moyens matériels de n'en plus donner du tout!--Cf., dans L'Œuvre et la Mission de ma Vie, p. 80: «J'avais personnellement à parfaire le déficit considérable qui était resté après la représentation de la trilogie» (Tétralogie) «terminée avec de telles difficultés. Encore une fois, il fallut, dans ce dessein, donner des concerts, faire des concessions et des complaisances qui me gâtèrent le plaisir intellectuel que j'avais eu à propos de mon œuvre...» etc.--On verra ci-après, pp. 30, 36, 115-116, 131, dans quelle mesure je crois que les concerts rendent service à la cause de l'Art de Wagner, et comment ceux qui, par devoir envers sa mémoire, les maudissent, y peuvent eux-mêmes trouver profit, puisqu'eux savent ce qu'il en faut prendre.]
[Note 13-1: C'est-à-dire: autre chose que «musicien», tout court: cet Avant-Propos me fera comprendre!--Il peut être amusant de rappeler, tout en ayant de si bonnes raisons d'être d'un avis différent, que dans une de ses lettres à Liszt (Briefwechsel zwischen Wagner und Liszt, 1er janvier 1858) Richard Wagner, au moment même où il composait Tristan und Isolde, cette surhumaine page musicale, parlait, avec tranquillité, de sa personnelle inaptitude aux langues étrangères, comme--«à la musique...»]
[Note 15-1: Ce point de vue, le seul logique, a été développé, au t. III de la Revue Wagnérienne, par M. Houston-Stewart-Chamberlain. Déjà M. Catulle Mendes avait pertinemment écrit, dans son beau volume sur Richard Wagner: «Ainsi, il s'agit d'un Art nouveau.» Et enfin M. Alfred Ernst a donné à son dernier livre (dont je reparlerai bientôt) ce titre d'une justesse parfaite: «L'Art de Richard Wagner» (Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1893).]
[Note 15-2: Cf. Richard Wagner (Entwürfe, Gedanken, Fragmente [posthumes]: Leipzig; Breitkopf und Härtel, 1883).]
[Note 16-1: Cf. Charles Morice, La Littérature de tout à l'heure (Perrin et Cie, 1889), passim.--Quelque intelligemment admiratives, du reste, que soient les pages consacrées dans ce livre à Richard Wagner, elles contiennent, à mon humble avis, des erreurs d'appréciation qui me défendent de les recommander à des lecteurs mal préparés.--N'importe! Ce que notre génération doit à M. Charles Morice, nous ne pourrons l'oublier jamais. Cet aîné,--un aîné bien jeune!--fut l'un de ses initiateurs. Et si je ne saurais m'associer à certains jugements que j'estime inexacts, je nous dois à tous deux de déclarer que, dans le développement qui motive cette note, je me suis parfois souvenu de l'accent de ce noble Verbe.]
[Note 17-1: Cf. Richard Wagner, Entwürfe, Gedanken, Fragmente, p. 23; Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1885.]
[Note 17-2: Cf. Richard Wagner, Gesammelte Schriften und Dichtungen, éd. citée, t. VIII, p. 37.]
[Note 18-1: Je ne désigne point de personnalités. Le dévouement de certains, leur bon-vouloir flagrant, non plus que leur compétence comme directeurs d'orchestre, ne font aucun doute pour personne. On n'en verra pas moins, p. 96, note (2), que Wagner, avec juste raison, exigeait autre chose, encore, des hommes chargés de mener l'exécution d'une œuvre musicale, assurément,--mais dramatiquement musicale.]
[Note 19-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. XXIII.]
[Note 19-2: Id., p. XXV.]
[Note 20-1: Cf. Richard Wagner, Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. VI-VII: «Nous pouvons considérer la nature, dans son ensemble, comme un développement gradué, depuis l'existence purement aveugle jusqu'à la pleine conscience de soi; l'homme en particulier offre l'exemple le plus frappant de ce progrès. Eh bien, ce progrès est d'autant plus intéressant à observer dans la vie de l'artiste que son génie, ses créations sont justement ce qui offre au monde sa propre image, et l'élève à la conscience de lui-même.»]
[Note 21-1: Voici comment Wagner définit le Peuple: «Qu'un homme soit le plus ou le moins cultivé de tous, savant ou ignorant, placé au plus haut ou au plus bas de l'échelle sociale... sitôt qu'il éprouve et qu'il entretient en lui une aspiration qui le force à sortir d'un lâche accommodement à la connexion criminelle liant notre Société et notre État, ou de l'obtuse soumission d'esprit à cet ordre de choses: une aspiration qui lui fasse ressentir le dégoût des joies vides de notre civilisation inhumaine, ou la haine d'un utilitarisme profitable seulement à ceux qui n'ont besoin de rien, et non à ceux qui manquent de tout,--... sitôt que cet homme reconnaît clairement et sans hésitation cette nécessité morale, en se sentant capable de souffrir de la peine d'autrui, et, s'il le faut, d'offrir sa vie même en sacrifice,--celui-là appartient alors au Peuple; car lui et tous ses pareils ressentent une même détresse.» (L'Œuvre d'Art de l'Avenir, Das Kunstwerk der Zukunft: Gesammelte Schriften, t. III, pp. 206-207.) «Le Peuple est l'ensemble de tous ceux qui éprouvent une commune détresse.» (Id., p. 60.)--Cf. L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre poétique, par M. Alfred Ernst, pp. 168-172.--C'est au Peuple, ainsi défini, que se doit adresser l'Œuvre d'Art, car «le seul créateur de l'Œuvre d'Art est le Peuple: l'artiste peut seulement saisir et exprimer la création inconsciente du Peuple.» (R. Wagner, Entwürfe, Gedanke, Fragmente, éd. citée, p. 22.)]
[Note 22-1: Cf. Richard Wagner, Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. LXXXI-LXXXII: «Pour me défendre de toute concession, il ne me fallait pas un grand courage; l'effet que j'ai vu moi-même les parties les mieux réussies jusqu'à présent dans l'opéra produire sur le public, m'a fait concevoir de lui une opinion plus consolante. L'artiste qui s'adresse dans son ouvrage à l'intuition spontanée, au lieu de s'adresser à des idées abstraites, est porté par un sentiment aveugle, mais sûr, à composer son œuvre non pour le connaisseur, mais pour le public. Ce public ne peut inquiéter l'artiste que sous un seul rapport: c'est par l'élément critique qui peut avoir pénétré en lui, et y avoir détruit l'ingénuité, la candeur des impressions purement humaines. Précisément à cause de la forte part de concessions qu'il renferme, l'opéra, tel qu'il a été jusqu'ici, est, à mon sens, admirablement fait pour brouiller les idées du public, en le laissant incertain de ce qu'il doit chercher et embrasser; car le public est involontairement obligé de se livrer à des réflexions hasardées, prématurées, fausses; et il voit aussi le bandeau des préventions s'épaissir sur son esprit de la façon la plus fâcheuse, grâce au bavardage de tous ceux qui, dans ses rangs mêmes, se prononcent en connaisseurs. Et, par contre, remarquons l'étonnante sûreté des jugements que le public porte, au théâtre, sur le drame récité: rien au monde ne peut le déterminer ici à tenir pour raisonnable une action absurde, pour convenable un discours qui est hors de saison, pour vrai un accent qui ne l'est pas: ce fait est le point solide auquel il faut s'attacher pour établir dans l'opéra même, entre l'auteur et le public, des relations sûres et nécessaires à leur entente mutuelle.»]
[Note 27-1: La Tétralogie a treize actes, dont quatre pour le Rheingold et trois pour chacune des autre «Journées». Il serait d'un noir comique que la superstition fût pour rien dans les déraisons (car on ne peut nommer cela «raisons») qui empêchent nos théâtres de nous jouer l'œuvre en sa totalité parfaite. Il est vrai qu'en ce cas, s'ils y tenaient vraiment, nous aurions de quoi les rassurer: L'Or-du-Rhin n'est en somme qu'un acte en quatre «Scènes» (en quatre «Tableaux», si l'on veut), lesquelles, reliées l'une à l'autre, ainsi qu'on s'en pourra convaincre à la lecture, par un interlude musical et un simple mouvement progressif du décor, sont jouées et doivent l'être sans interruption, comme les tragédies helléniques.]
[Note 28-1: Mon ami Edmond Barthélemy n'en a pas moins été forcé, dans son Commentaire Musicographique, de renvoyer à ces «réductions» (le mot dit tout!) pour piano.--Les causes? on ne les comprend que trop bien, n'est-il pas vrai?]
[Note 28-2: Cf. ci-dessous pp. 107-108, et passim, le développement de cette assertion.]
[Note 28-3: Voir entre autres, au drame de Siegfried, les irréfutables notes (1) de la p. 494 et (1) de la p. 510.--Les exemples foisonnent! j'en ai tout un dossier. Dans le beau livre dont j'ai parlé, et dont je reparlerai bientôt, M. Ernst en relève quelques-uns (spécialement sur la conclusion de Tannhäuser, p. 376, en note).]
[Note 30-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. XL.]
[Note 31-1: L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre Poétique, par Alfred Ernst (E. Plon, Nourrit et Cie, éditeurs, Paris, 1893, 1 vol. in-18 de IV-544 pages).--Ce précieux volume n'est, du même auteur, ni le premier, sur Richard Wagner, ni, Dieu merci, le dernier non plus (il sera suivi d'un autre, non moins nécessaire, dont s'y trouve annoncée l'apparition prochaine: L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre Musicale): lui-même fut précédé d'une œuvre (titre: Richard Wagner et le Drame Contemporain) assez inférieure, à celle que j'indique, en ce que chacun des Drames y est analysé non seulement un peu vite, peut-être, mais à un point de vue surtout thématique: c'est dire que ce même point de vue reste aussi bien traité que l'a permis à l'auteur, alors, le peu de place dont il disposait; toutefois, pour des raisons d'ordre particulier (encore que M. Alfred Ernst ait généreusement accordé, à mon ami Barthélemy, la gracieuse autorisation d'en utiliser maints passages pour son Commentaire Musicographique) j'aurai l'ingratitude de ne pas recommander l'œuvre:--L'Art de Richard Wagner la supplée si richement! Oui: je n'ai, à l'heure présente, jamais vu M. Ernst; jamais je ne le verrai sans doute; mais j'affirme, sans craindre qu'on ne me contredise, que ce livre, de toute la Critique wagnériste, est le seul livre français qui puisse, actuellement, donner de l'Art de Wagner une idée nette, complète, libre de toute erreur sérieuse.--Je n'aurais de réserves à faire que: sur un seul chapitre, intitulé: L'art Religieux (mais cela n'importe pas ici); sur l'absence d'un chapitre synthétique final (mais sans doute fut-il plus logique de le réserver pour le second volume annoncé, si impatiemment attendu); enfin sur ce fait que l'auteur, en sa piété d'ailleurs touchante, suppose que son public a tout d'abord eu soin de prendre la connaissance des Drames. Or, où l'aurait-il prise--pour L'Anneau du Nibelung? Dans la version Wilder? Non, verra-t-on bientôt. Cette lacune, le présent volume va la combler; et alors, d'être mieux intelligible encore, l'œuvre de M. Ernst n'en paraîtra que plus belle. Sur la Langue, la Métrique, la Plastique, la Mimique, le Décor, les Sources, les Symboles, on y trouvera, plus développées, sous une forme à la fois savante et captivante, une foule d'observations que je ne pouvais qu'indiquer, de citations traduites pour la première fois (j'ai fait mon profit de quelques-unes, mais le livre de M. Ernst en fournit seul le commentaire): bref une véritable encyclopédie de l'œuvre poétique wagnérienne, un monument durable auquel je me fais une joie de rendre ce public témoignage.]
[Note 32-1: Je laisse à cette place ces deux noms, parce qu'ils sont venus sous ma plume dans le feu de la première improvisation: n'obsèdent-il pas l'esprit de quiconque, ayant une cause d'Art à soutenir, manque, hélas! de l'autorité qu'il y faudrait? J'entends bien néanmoins que ceux qui portent ces noms sachent, et me fassent l'honneur de croire: qu'à personne je ne demande rien, ni pour moi-même, ni pour ce livre.--C'est pour l'Art de Wagner, seulement, que j'espère en eux!]
[Note 35-1: Art et Révolution.--L'Œuvre d'Art de l'Avenir.--Opéra et Drame.--Ils sont analysés ci-dessous, pp. 80-98.]
[Note 36-1: Cf. Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. XLV, XLVI, XLVII, passim.]
[Note 37-1: Etant donné le Public auquel s'adresse ce livre, j'ai cru ne devoir citer ici (autant que possible) que les œuvres déjà traduites; à force de les voir mentionnées, peut-être éprouvera-t-il le désir de les lire? Pour ma part, j'en vais éditer bientôt deux autres, et même trois, s'il faut tenir compte de L'Art et la Révolution.--Sur ce double sujet, plus nettement m'expliquerai-je; cf., ci-dessous, pp. 78-80; et p. 87, note (3).]
[Note 37-2: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. XVIII.--Cf. L'Œuvre et la Mission de ma Vie, trad. Hippeau (Dentu, éd.), pp. 25 et 27. Quelque précieux que soit ce dernier document, je suis obligé, en le recommandant, de mettre le lecteur en garde, une fois pour toutes, contre telles des gloses erronées dont l'estimable traducteur,--par patriotisme sincère, mais partial et mal entendu,--a jugé utile de l'enguirlander.]
[Note 38-1: Cf. Richard Wagner, Souvenirs (Charpentier, éd.), traduits, par M. Camille Benoit, de l'Autobiographische Skizze (Esquisse Autobiographique) placée, dans les Œuvres complètes (Gesammelte Schriften), au t. 1er.]
[Note 38-2: Cf. L'Œuvre et la Mission de ma Vie, trad. citée, p. 27.]
[Note 39-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LVII.]
[Note 39-2: Id., ibid.]
[Note 39-3: Id., p. LVI.]
[Note 39-4: Id., ibid.]
[Note 39-5: Id., p. XX.]
[Note 40-1: Cf. L'Œuvre et la Mission de ma Vie, pp. 42, 58, 77.--Du reste, si ce fut bien à Paris que les exécutions «réellement parfaites» données par Habeneck au Conservatoire, furent décisives pour le génie de Wagner, la première impression profonde, qu'il eût ressentie, de cette terrible page musicale, datait de sa toute première jeunesse: au Gewandhaus de Leipzig, déjà, elle avait été ce qu'il appelle «la source mystique de mes plus hautes extases.» (Id., p. 29).--Enfin, lorsque la pierre d'assise du Théâtre des Festivals (Festspielhaus) fut posée à Bayreuth (1872), cette grande journée fut célébrée par une exécution modèle de la Symphonie avec Chœurs: «elle-même était la pierre d'assise de l'Art national qu'allait donner au peuple allemand le premier exemple actuel d'une grande solennité scénique, d'une représentation dramatique et musicale qui serait la perfection même.» (Id., p. 77).--Cf. ci-dessous encore l'Avant-Propos, pp. 60, 85-86, 89, 91; et les pages profondes consacrées, soit à Beethoven dans le tome IX, soit à la Neuvième Symphonie dans le même tome IX, et dans le tome II des Gesammelte Schriften und Dichtungen.]
[Note 41-1: Cf. Un Pèlerinage chez Beethoven, passim (Richard Wagner, Gesammelte Schriften und Dichtungen, t. 1er).]
[Note 42-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. LXXIII-LXXIV.]
[Note 43-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LVII.]
[Note 43-2: «L'idéal flottait devant sa pensée.»--Id., p. XIV.]
[Note 43-3: «Pour bien saisir ce que je veux dire, comparez la richesse infinie, prodigieuse du développement dans une symphonie de Beethoven avec les morceaux de musique de son opéra de Fidelio; vous comprenez sur-le-champ combien le maître se sentait ici à l'étroit, combien il étouffait, combien il lui était impossible d'arriver jamais à déployer sa puissance originelle; aussi, comme s'il voulait s'abandonner une fois au moins à la plénitude de son inspiration, avec quelle fureur désespérée il se jette sur l'ouverture, et y ébauche un morceau d'une ampleur et d'une importance jusque-là inconnues! Cet unique essai d'opéra le laisse plein de dégoût.» (Id., ibid.)]
[Note 43-4: Id., p. LXXVII.]
[Note 44-1: Lettre sur la Musique, éd. nouv., p. LXXVIII.]
[Note 44-2: 1835.]
[Note 45-1: Cf. Lettre sur la Musique, éd. nouv., p. XXI.]
[Note 45-2: Id., pp. LVII-LVIII.]
[Note 45-3: Id., p. XXXI.]
[Note 46-1: Cf. Lettre sur la Musique, éd. nouv., p. LVIII.]
[Note 46-2: Cf. Id., p. LIX.]
[Note 47-1: Cf. Lettre sur la Musique, éd. nouv., p. LIX.]
[Note 47-2: Cf. Id., p. LXII.]
[Note 47-3: Sur cet «étrange français», cf. ci-dessous p. 49, note (1).]
[Note 48-1: Cf. Lettre sur la Musique, éd. nouv., pp. LIX-LX.]
[Note 48-2: «La catastrophe finale naît ici, sans le moindre effort, d'une lutte lyrique et poétique où nulle autre puissance que celle des dispositions morales les plus secrètes n'amène le dénouement, de sorte que la forme même de ce dénouement relève d'un élément purement lyrique.» (Id., p. LX).]
[Note 48-3: Cf. Id. LXXVII.]
[Note 48-4: Cf. Id., p. LXXXI.]
[Note 48-5: Cf. Id., p. LXXXIII.]
[Note 49-1: Cf. Lettre sur la Musique, éd. nouv., p. LXXXIII.--«La concession que je me suis interdite, quant au sujet, m'a donc affranchi, en même temps, de toute concession, quant à l'exécution musicale.» C'est ainsi que la pensée de Wagner est trahie par le traducteur de la Lettre sur la Musique; j'ai parlé ci-dessus de l'«étrange français» de ce traducteur (aujourd'hui, académicien...): cette phrase en fournit un exemple: à s'en rapporter au sens strict, elle pourrait signifier que Wagner, qui dit le contraire, a été «affranchi» par une «concession».--Ce n'est point une querelle de pédant que je cherche à M. Challemel-Lacour; mais il me fallait bien saisir une occasion pour expliquer que malgré mes très nombreux emprunts à la Lettre sur la Musique, j'aie mieux aimé rompre ses phrases au rythme de mon propre style. J'ai dit d'ailleurs que, «négligée», la traduction Challemel-Lacour n'en est pas moins des plus «fidèles», en un certain sens général. Que le lecteur ne craigne donc pas de s'y référer; bien étudiée, elle aurait pu et peut encore rendre d'immenses services; et la preuve, c'est que de cet Avant-Propos le chapitre III, tout de compilation volontaire (ainsi que je l'expliquerai plus loin), sera composé, en grande partie, d'extraits intégralement reproduits.--Etant donné mon but:--là, je ne pourrai faire mieux.]
[Note 49-2: Id., p. LXXXIII.--On verra ci-après, p. 70, ce qu'entendait Wagner par ces mots: L'Œuvre d'Art (et non pas la «musique») de l'Avenir, Das Kunstwerk der Zukunft.]
[Note 50-1: Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LX.]
[Note 51-1: Charles Baudelaire.--Au point de vue des lecteurs français, les pages de Baudelaire sur Wagner, qu'on trouvera dans le recueil d'articles intitulé L'Art Romantique, demeureront, avec leurs citations de Liszt, parmi celles qu'on peut consulter le plus utilement pour toute la période antérieure (au moins depuis le Vaisseau-Fantôme) à la conception de L'Anneau du Nibelung.]
[Note 52-1: Cf. Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. LI.]
[Note 52-2: Communication à mes Amis (Eine Mittheilung an meinen Freunden; Gesammelte Schriften, t. IV).--Cette phrase se rapportait, d'ailleurs, à un état moral intime plus intéressant, plus poignant. Je n'y puis pas insister ici: Cf. Alfred Ernst, L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre poétique, pp. 338-339.]
[Note 53-1: Cf. L'Œuvre et la Mission de ma Vie, p. 47: «Je vis que, en vue de plaire réellement au public moderne d'opéra, je devais être un autre que je n'étais, et que je ne pouvais pas être ce que je voulais; je sentis non moins clairement que ma véritable position me condamnait alors comme auparavant, pour la seule cause de gagner des moyens d'existence, à la nécessité de couvrir ma véritable nature et mes opinions avec un détestable masque d'hypocrisie et de conventionnalisme social. Je fus envahi par un amer dédain pour de telles nécessités, et plus je vis briller la lumière de l'idéal, plus je vis distinctement le cours que je devais prendre.»]
[Note 54-1: Communication à mes Amis (t. IV).]
[Note 55-1: «... qui n'avait rien à faire avec le drame véritable», peut-on lire dans la traduction de la Lettre sur la Musique, p. IX.--Sur cet «étrange français», cf. ci-dessus les notes (3) de la p. 47, et (1) de la p. 49.]
[Note 55-2: «En Italie, où s'est constitué d'abord l'opéra, quelle était la mission unique du musicien? Il avait à écrire pour tels ou tels chanteurs, chez qui le talent dramatique n'avait qu'une place tout à fait secondaire, des airs destinés exclusivement à fournir à ces virtuoses l'occasion de déployer leur habileté. Poème et scène n'étaient qu'un prétexte, ne servaient qu'à prêter un temps et un lieu à cette exhibition de virtuoses; la danseuse alternait avec la chanteuse, elle dansait ce que la première avait chanté; et le compositeur avait, pour tout emploi, à fournir des variations d'un type d'airs déterminé.» (Lettre sur la Musique, p. IX).]
[Note 55-3: «L'opéra réunissait, en Italie, un public qui consacrait sa soirée à l'amusement, et se donnait, entre autres amusements, celui de la musique chantée sur la scène; on prêtait de temps en temps l'oreille à cette musique, lorsqu'on faisait une pause dans la conversation; pendant la conversation et les visites réciproques d'une loge à l'autre, la musique continuait: son emploi était celui qu'on réserve à la musique de table dans les dîners d'apparat, savoir, d'animer, d'exciter, par son bruit, l'entretien qui languirait sans elle. La musique, qui est jouée dans ce but et pendant ces conversations, forme le fond proprement dit d'une partition italienne; au contraire, la musique qu'on écoute réellement ne remplit pas peut-être un douzième de la partition. L'opéra italien doit contenir au moins un air qu'on écoute volontiers; pour son succès, il faut que la conversation soit interrompue et qu'on puisse écouter avec intérêt au moins six fois. Mais, le compositeur qui sait fixer l'attention des auditeurs sur sa musique jusqu'à douze fois est déclaré homme de génie et vanté comme un créateur inépuisable de mélodies. Maintenant, qu'un tel public se trouve tout à coup en présence d'un ouvrage qui prétend à une égale attention, pendant toute sa durée et pour toutes ses parties; qu'il se voie arraché violemment à toutes les habitudes qu'il porte aux représentations musicales; qu'il ne puisse reconnaître pour identique avec sa mélodie bien-aimée ce qui ne saurait, dans l'hypothèse la plus heureuse, lui paraître qu'un ennoblissement du bruit musical, de ce bruit qui, dans son emploi le plus naïf, lui facilitait autrefois une conversation agréable, tandis qu'il l'importune aujourd'hui de sa prétention d'être entendu réellement; le moyen de savoir à ce public mauvais gré de sa stupeur et de son épouvante? A coup sûr, il demanderait à cris redoublés sa douzaine ou sa demi-douzaine de mélodies, ne fût-ce qu'afin que la musique des intervalles amenât et protégeât la conversation, la chose capitale assurément d'une soirée d'opéra.» (Id., pp. LXIII-LXV.)]
[Note 56-1: «Appropriées au caractère de la nation, à l'état de la poésie dramatique et des arts de représentation qui venaient de prendre un essor remarquable, les exigences de ces arts s'imposaient aussi impérieusement à l'opéra. Au Grand Opéra, se forma un style fixe, qui, emprunté dans ses traits principaux aux règles du Théâtre-Français, satisfaisait à toutes les conventions, à toutes les exigences d'une représentation dramatique.» (Lettre sur la Musique, p. X)]
[Note 56-2: «L'auteur trouvait un cadre exactement circonscrit; et ce cadre, il avait à le remplir au moyen d'une action et de la musique, avec le concours d'acteurs et de chanteurs exercés, connus d'avance, et en parfait accord avec lui pour réaliser ce qu'il se proposait.» (Id., pp. X-XI.)]
[Note 57-1: Cf. Lettre de Richard Wagner à M. Gabriel Monod: «Si l'on combat à ce point de vue l'influence de l'esprit français sur les Allemands, on ne combat point pour cela l'esprit français; mais on met naturellement en lumière ce qui est, dans l'esprit français, en contradiction avec les qualités propres de l'esprit allemand, et ce dont l'imitation serait funeste pour nos qualités nationales.»]
[Note 58-1: Cf. Lettre sur la Musique, nouv. éd., p. IX.]
[Note 59-1: Cf. Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. XI-XIII.]
[Note 59-2: Id., pp. XII-XIII.--«Nulle part, un théâtre modèle d'opéra, un théâtre mené dans une direction intelligente, un théâtre qui donnât le ton; une éducation défectueuse des voix mêmes, quand il s'en rencontrait, ou bien l'absence de toute éducation, et partout dans l'art l'anarchie. Vous sentez que, pour le musicien véritable et sérieux, ce théâtre d'opéra n'existait pas, à vrai dire.»]
[Note 60-1: Cf. Lettres sur la Musique, nouv. éd., p. XIII.]
[Note 60-2: «Le Français, par exemple, se trouvant en face d'une forme perfectionnée, dont toutes les parties constituaient un harmonieux ensemble, assujetti à des lois qui le contentaient pleinement et qu'il acceptait sans résistance comme immuables, se sentait astreint à une perpétuelle reproduction de cette forme, et par suite condamné à une sorte de stagnation (ce mot pris dans un sens supérieur); l'Allemand, sans nier les avantages d'une telle situation, n'en reconnaissait pas moins ses inconvénients et ses périls; les lourdes entraves qu'elle créait ne lui échappaient pas, et il voyait en perspective une forme idéale, qui lui offrait ce que toute forme avait d'impérissable, mais débarrassée des chaînes du hasard et du faux.» (Id., pp. XVI-XVII).]
[Note 61-1: Cf. Lettre sur la Musique, nouv. éd., pp. XIV-XVI.]
[Note 61-2: Cf. Id., p. XVII.]
[Note 62-1: Lettre sur la Musique, éd. nouv., p. XIX.]
[Note 62-2: Cf. Id., p. LXXIX: «Presque partout, nous trouvons cette odieuse juxtaposition, du récitatif absolu, et de l'air absolu, qui oppose à toute espèce de grand style un invincible obstacle; nous la voyons interrompre, briser la continuité du courant musical, de celui même que comporte un poème défectueux; et avec cela nous voyons, dans leurs plus belles scènes, nos grands maîtres triompher complètement de cet inconvénient; déjà, ils y donnent au récitatif une signification rythmique et mélodique, qui se relie d'une façon insensible à l'édifice plus vaste de la mélodie proprement dite. Quand nous avons senti le puissant effet de cette méthode, de quelle impression pénible ne sommes-nous pas affectés, sans pouvoir nous en défendre, lorsque éclate à l'improviste le banal accord qui nous dit: maintenant, vous allez entendre de nouveau le récitatif tout sec. Puis, avec le même inattendu, l'orchestre tout entier reprend la ritournelle ordinaire pour annoncer l'air, cette même ritournelle, dis-je, qui, déjà employée ailleurs par le même maître comme transition, d'une manière profondément expressive, déployait à mes yeux une beauté et une plénitude de sens d'où nous recevions, sur le fond de la situation même, la lumière la plus intéressante. Et, lorsque après une de ces fleurs de l'art nous voyons paraître immédiatement un morceau composé pour flatter le goût le plus bas, que n'éprouvons-nous pas? Quelle déception, lorsque, saisi jusqu'à l'âme par une belle et noble phrase, nous la voyons soudainement déchoir en cadence rebattue avec les deux roulades obligées et l'inévitable note soutenue, et qu'alors le chanteur oublie tout d'un coup ses rapports avec le personnage auquel cette phrase est adressée, s'avance au bord de la rampe, et se tourne vers la claque pour lui donner le signal des applaudissements!»]
[Note 63-1: «Je voyais dans l'opéra une institution dont la destination spéciale est presque exclusivement d'offrir une distraction et un amusement à une population aussi ennuyée qu'avide de plaisir; je le voyais en outre obligé de viser au résultat pécuniaire pour faire face aux dépenses que nécessite l'appareil pompeux qui a tant d'attrait, et je ne pouvais me cacher qu'il y eût une vraie folie à vouloir tourner cette institution vers un but diamétralement opposé, c'est-à-dire l'appliquer à arracher un peuple aux intérêts vulgaires qui l'occupent, tout le jour, pour l'élever au culte et à l'intelligence de ce que l'esprit humain peut concevoir de plus profond et de plus grand.» (Lettre sur la Musique, éd. nouv., pp. XXII-XXIII).]
[Note 64-1: Cf. Lettre sur la Musique, p. VII.]
[Note 64-2: Cf. Id., ibid.]
[Note 64-3: Cf., en un recueil d'articles (Etudes sur le XIXe Siècle, Paris, Perrin et Cie, 1888) de M. Edouard Rod, d'utiles pages sur Wagner et l'Esthétique allemande (pp. 99-116).--Consulter néanmoins ces pages avec prudence, en en rectifiant certaines assertions d'après les documents contenus dans le présent Avant-Propos, particulièrement dans les pp. 36-37 et surtout 7, note (2).]
[Note 65-1: Frédéric Barberousse (Friedrich der Rothbart; 1844-48);--Jésus de Nazareth (Jesus von Nazareth, ein dichterischer Entwurf aus dem Jahre 1848; Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1887);--La Mort de Siegfried (Siegfried's Tod) dont il sera parlé ci-dessous,--Achille (1849-1850);--Wieland le Forgeron (Wieland der Schmied: cf. ci-après, p. 71);--sans parler de la première idée des Maîtres-Chanteurs qui est de 1845...]
[Note 66-1: Cf. ci-dessus, p. 45.]
[Note 67-1: 1848-1874. Cf. ci-dessus, p. 11.]
[Note 67-2: Depuis 1844.]
[Note 67-3: Tannhäuser (1840-1845).--Lohengrin (1842-1847).]
[Note 67-4: Dans l'Appendice (pp. 629-633); De la version première (1848) de L'Anneau du Nibelung (1852); et aussi dans les notes (2) de la p. 267, et (2) de la p. 387.]
[Note 68-1: Gesammelte Schriften und Dichtungen, t. II.]
[Note 68-2: Très substantiels, souvent même trop. Cf. ci-dessous p. 73.]
[Note 68-3: Gesammelte Schriften und Dichtungen, t. II.]
[Note 69-1: Cf. L'Œuvre et la Mission de ma Vie (pp. 47-48): «Je compris que le caractère de l'art théâtral dépendait du caractère du public, que le caractère du public dépendait de toute la vie sociale du monde moderne, et que j'étais absolument étranger à ce monde aussi bien comme artiste que comme Allemand.»]
[Note 69-2: Cf. Id., p. 48: «Comme artiste je me trouvai poussé à représenter, dans ce nouvel aspect des affaires, les droits de l'art si facilement oubliés ou négligés. Il était évident pour moi que mon plan de réforme, déjà conçu jusque dans les plus petits détails pratiques, ne serait accueilli que par un silence dédaigneux de la part du gouvernement existant pour l'administration des matières d'art. Je me retournai donc vers le nouveau mouvement qui était si plein de promesses pour mon rêve.»]
[Note 70-1: Cf. L'Œuvre et la Mission de ma Vie, pp. 55-56.]
[Note 70-2: Cf. Lettre sur la Musique, pp. XXVI-XXVII.]
[Note 70-3: Lettre de Wagner à Uhlig, datée de Zurich, 27 déc. 1849 (R. Wagner, Briefe an Uhlig, Fischer und Heine; Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1888)]
[Note 71-1: Gesammelte Schriften und Dichtungen, t. III.--Dans son livre: L'art de Richard Wagner: L'Œuvre poétique, pp. 200-202, M. Ernst a donné, de Wieland le Forgeron, l'unique analyse qui en soit en France.--Sur le sens symbolique de ce splendide sujet, cf. le même volume, pages 168-173.]
[Note 71-2: Lettre (déjà citée) de Wagner à Uhlig. (Zurich, 27 déc. 1840.)]
[Note 72-1: «Je me croyais, dans ce livre, obligé de combattre, avant tout, l'opinion erronée de ceux qui s'étaient imaginé que, dans l'opéra proprement dit, l'idéal se trouvait atteint ou du moins immédiatement préparé.» Lettre sur la Musique (pp.