Chapitre 4
Que signifie ceci, Mansoor ? s’écria Belmont d’une voix rude. Qui sont ces gens, et pourquoi demeurez-vous les yeux écarquillés comme si vous étiez changé en statue de sel ?
L’interprète, avant de répondre, passa sa langue sur ses lèvres sèches.
– Je ne sais pas qui ils sont, balbutia-t-il.
– Qui ils sont ? s’exclama le Français. Vous n’avez qu’à regarder. Ce sont des hommes armés sur des chameaux : des Bédouins comme en emploie le gouvernement sur la frontière.
– Par saint George, il a peut-être raison, Cochrane ! dit Belmont en se tournant vers le colonel. Pourquoi ces gens-là ne seraient-ils pas des amis ?
– Nous n’avons pas d’amis sur cette rive du Nil, répondit d’un ton péremptoire le colonel. J’en suis absolument certain. Nous aurions tort de nous leurrer. Nous devons nous préparer au pire.
En dépit de ces paroles, les touristes restèrent immobiles, serrés les uns contre les autres et observant la plaine. Ce choc inattendu les avait assommés ; ils vivaient un rêve impersonnel, confus, irréel. Les cavaliers étaient sortis d’un ravin situé à quinze cents mètres environ du chemin qu’ils venaient de parcourir ; ils leur coupaient donc toute retraite. D’après la poussière soulevée et la longueur du détachement, on aurait dit que toute une armée surgissait des collines. Il est vrai que soixante-dix hommes montés à dos de chameau couvrent une grande étendue de terrain. Dès qu’ils eurent atteint la plaine de sable, ils se mirent en ligne et, sur une sonnerie aigre de trompette, s’élancèrent au trot de front ; leurs silhouettes bigarrées oscillaient sur leurs selles ; le sable se soulevait en un nuage jaune roulant sous les pattes des chameaux. Ce que voyant, les six soldats noirs se replièrent et se camouflèrent sur le flanc de la colline derrière des rochers, comme des soldats rompus à l’exercice. Les blocs de culasse claquèrent tous ensemble quand leur caporal leur donna l’ordre de charger leurs fusils.
La première stupeur des touristes fit alors place à un grand déploiement d’énergie, frénétique autant qu’impuissante. Ils se mirent tous à courir sur la plate-forme dans une précipitation sans but ; ils ressemblaient à des volailles épouvantées dans une basse-cour. Ils ne pouvaient pas se décider à admettre qu’ils n’avaient aucun moyen de s’échapper. A plusieurs reprises ils se penchèrent par-dessus le bord de la grande falaise qui plongeait dans le Nil, mais le plus jeune et le plus audacieux de leur groupe n’aurait jamais pu descendre le long de cette paroi lisse. Les deux femmes s’accrochaient aux bras de Mansoor qui tremblait, comme si elles le jugeaient officiellement responsable de leur sécurité. Stephens, l’avoué, ne quittait pas Sadie Adams et murmurait comme un phonographe : « Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle Sadie ! Ne vous inquiétez pas ! » Ce qui ne l’empêchait pas de trembler lui-même de tous ses membres. Monsieur Fardet tapait du pied, roulait les « r » en marmonnant des phrases incompréhensibles, et jetait des regards irrités à ses compagnons ; il se trouvait plus ou moins trahi par eux. Le gros pasteur se tenait bien droit sous son ombrelle et ses gros yeux effrayés observaient les mouvements des cavaliers. Cecil Brown frisait sa petite moustache ; il était pâle, mais dédaigneux. Le colonel, Belmont, et le jeune diplômé de Harvard avaient gardé leur sang-froid ; c’étaient des hommes de ressources.
– Mieux vaut rester ensemble, dit le colonel. Il n’y a aucun moyen de leur échapper ; il est donc préférable que nous ne nous quittions pas.
– Ils ont fait halte, annonça Belmont.
– Parce qu’ils nous observent. Ils savent très bien que nous sommes à leur merci : ils prennent donc leur temps. Je ne vois pas ce que nous pourrions faire.
– Si nous cachions les femmes ? proposa Headingly. Ils ne savent certainement pas combien nous sommes. Quand ils nous auront capturés, les femmes pourront sortir de leur cachette et revenir vers le bateau.
– Admirable ! s’écria le colonel. Par ici, s’il vous plaît, Mademoiselle Adams. Faites venir les dames par ici, Mansoor ! Il n’y a pas un instant à perdre.
Une partie de la plate-forme était invisible d’en bas ; fébrilement les hommes construisirent un petit abri en pierres. Les morceaux de rocher ne manquaient pas ; il ne fallut pas longtemps pour appuyer de biais le plus gros contre un roc et aménager ainsi une sorte d’appentis, puis de bloquer les côtés par deux autres pierres de la même couleur que le roc ; à première vue, la cachette n’était pas trop visible. Les deux femmes s’y faufilèrent, s’accroupirent ; Sadie entoura sa tante de ses bras. Une fois l’abri édifié, les hommes allèrent voir d’un cœur plus léger ce qui se passait dans la plaine. En approchant du bord de la plate-forme, ils entendirent les premiers coups de feu ; c’était leur escorte qui tirait ; mais ces coups isolés furent vite noyés dans un sourd grondement ; et l’air s’emplit du sifflement des balles. Tous les touristes s’aplatirent derrière les rochers, à l’exception du Français qui continua à taper du pied tout en donnant de grands coups de poing à son chapeau de paille. Belmont et Cochrane descendirent en rampant vers l’endroit d’où tiraient calmement, méthodiquement, les Soudanais qui avaient calé leurs fusils sur des pierres.
Les Arabes s’étaient arrêtés à cinq cents mètres ; la désinvolture de leurs mouvements prouvait qu’ils connaissaient la situation désespérée des touristes. Ils n’avaient fait halte que pour les compter avant de se lancer à l’assaut. La plupart tiraient assis sur la croupe de leurs chameaux, mais quelques-uns avaient mis pied à terre et s’étaient agenouillés. Leurs petites taches tremblotantes, blanches, se dessinaient nettement sur les ors de l’arrière-plan. Ils tiraient tantôt isolément, tantôt en salves. La colline bourdonnait telle une ruche ; les balles rebondissaient sur le roc avec un bruit sec.
– Il ne sert à rien de vous exposer, dit Belmont.
Il tira le colonel derrière une grosse roche déchiquetée qui abritait déjà trois Soudanais.
– Une balle est ce que nous pouvons espérer de mieux, répondit Cochrane avec un sourire sinistre. Quel crétin, j’ai été, Belmont, en ne m’opposant pas plus énergiquement à cette excursion ridicule ! Je mérite largement ce qui m’arrive, mais quand je pense à ces pauvres gens qui ne soupçonnaient pas le moindre danger…
– Je suppose que nous ne pouvons pas espérer de secours ?
– Pas le moindre.
– Pensez-vous que cette fusillade puisse donner l’idée aux troupes de Ouadi-Halfa de venir par ici ?
– Elles ne l’entendront pas. Il y a bien dix kilomètres d’ici au bateau. Et du bateau à Ouadi-Halfa, huit autres.
– Eh bien, si nous ne rentrons pas, le bateau donnera l’alerte !
– Et pendant ce temps-là, où serons-nous ?
– Ma pauvre Norah ! Pauvre petite Norah !… murmura Belmont derrière sa moustache grisonnante.
Après un silence il demanda :
– … A votre avis, Cochrane, que vont-ils faire de nous ?
– Nous trancher la gorge, ou nous emmener à Khartoum comme esclaves. Je ne sais pas ce qui serait préférable. Voici l’un des nôtres dont les ennuis sont finis, en tout cas !
Le soldat qui tirait à côté d’eux venait de tomber assis, et sa tête plongea entre ses genoux. Il venait d’être atteint d’une balle en plein crâne. Il ne s’agita pas. Il ne poussa aucun gémissement. Ses camarades se penchèrent au-dessus de son corps puis, haussant les épaules, tournèrent à nouveau leurs têtes vers les Arabes. Belmont ramassa le fusil du mort ainsi que sa cartouchière.
– Plus que trois cartouches, Cochrane ! dit-il en disposant les petits cylindres de cuivre sur la paume de sa main. Nous les avons laissés tirer trop tôt et trop souvent. Nous aurions dû attendre que les derviches se lancent à l’assaut.
– Vous avez la réputation d’un tireur d’élite, Belmont, murmura le colonel. Ne croyez-vous pas que vous pourriez abattre leur chef ?
– Lequel est-ce ?
– Je pense que c’est celui qui est sur le chameau blanc, à droite. Celui qui regarde dans notre direction en s’abritant les yeux de ses deux mains.
Belmont chargea son fusil et modifia la mire.
– La lumière est bien mauvaise pour évaluer les distances, dit-il. Bah, je vais essayer à cinq cents mètres !…
Il tira, mais rien ne bougea : ni le chameau blanc ni son cavalier.
– … Avez-vous vu du sable voler ?
– Non. Je n’ai rien vu.
– Je parie que j’ai tiré trop long.
– Essayez encore une fois.
Belmont visa avec une assurance parfaite, mais le chameau et le chef ne bronchèrent pas. Le troisième coup dut passer plus près, car la bête esquissa plusieurs pas vers la droite comme s’il voulait se déplacer. Belmont jeta son fusil vide en poussant une exclamation de dégoût.
– C’est cette maudite lumière ! s’écria-t-il rouge de vexation. Dire que j’ai gaspillé trois cartouches ! A Bisley, j’aurais fait tomber son turban ; mais cette maudite réverbération… Que se passe-t-il avec le Français ?
Monsieur Fardet trépignait sur le plateau avec les gestes d’un homme qui vient d’être piqué par une guêpe.
– Sacré nom ! vociférait-il. Sacré nom !
Ses dents blanches étincelaient sous sa moustache noire. Il se tordit violemment la main droite, et du sang coula le long de ses doigts. Une balle lui avait éraflé le poignet. Headingly s’élança hors de l’abri derrière lequel il se dissimulait ; il avait évidemment l’intention d’obliger le Français à se coucher sur le sol ; mais il n’avait pas fait trois pas qu’une balle l’atteignit dans les reins ; il s’écroula parmi les pierres. Il voulut se relever, vacilla, puis retomba au même endroit ; il ruait des quatre membres comme un cheval qui se serait rompu le dos.
– Ils m’ont eu ! balbutia-t-il.
Le colonel courut à son secours ; mais Headingly ne bougeait plus ; ses joues blanches reposaient sur les pierres noires. Quand, une année plus tôt, il se promenait sous les ormes de Cambridge, il n’avait jamais pensé que sa vie terrestre serait fauchée dans le désert de Libye par la balle d’un musulman fanatique.
Le feu de l’escorte avait cessé : les hommes avaient épuisé leurs cartouches. Un deuxième soldat avait été tué, et un troisième, celui qui faisait fonction de caporal, avait reçu une balle dans la cuisse ; il s’était assis sur une pierre et il bandait sa blessure avec l’air grave, préoccupé, d’une vieille femme essayant de recoller les morceaux d’une assiette cassée. Les trois autres mirent la baïonnette au canon : ils étaient résolus à vendre leur vie le plus chèrement possible.
– Ils arrivent ! cria Belmont qui observait la plaine.
– Eh bien, qu’ils viennent ! répondit le colonel en mettant ses mains dans ses poches. Oh, les canailles ! Les maudites canailles !
C’était le sort des pauvres âniers qui avait fait perdre son calme au vieux soldat. Pendant l’échange de coups de feu, les gamins étaient restés tassés les uns contre les autres, formant un petit groupe pitoyable au milieu des rocs, au pied de la colline. Quand ils virent charger les derviches, ils s’aperçurent qu’ils risquaient d’en être les premières victimes ; alors ils avaient bondi sur leurs ânes en hurlant de peur, et ils avaient cherché à s’enfuir à travers la plaine. Mais huit ou dix cavaliers postés en flancs-gardes s’étaient avancés pendant la fusillade ; ils se ruèrent aussitôt sur les âniers et les taillèrent en pièces avec une férocité froide. Un gamin échappa quelque temps à ses poursuivants ; grâce à leur longue foulée, les chameaux rattrapèrent néanmoins son âne qui n’était plus de la première jeunesse, et un Arabe enfonça sa lance en plein milieu du dos courbé. Les petits cadavres vêtus de blanc ressemblaient à un troupeau de moutons paissant dans le désert.
Mais les touristes n’eurent pas le temps de s’apitoyer sur le sort des âniers. Le colonel lui-même, après l’explosion de son indignation, les oublia. Les cavaliers de l’avant-garde avaient fait trotter leurs chameaux jusqu’au pied de la colline ; là ils avaient sauté à terre et, laissant leurs montures s’agenouiller tranquillement, ils s’étaient engagés sur le sentier qui menait à la plate-forme. Ils étaient cinquante à bondir de pierre en pierre. Sans un coup de feu, sans ralentir, ils débordèrent les trois soldats noirs, en tuèrent un et piétinèrent les deux autres, puis ils émergèrent sur la plate-forme où une résistance imprévue les stoppa quelques instants.
Les touristes, serrés les uns contre les autres, avaient attendu, chacun dans une attitude différente, l’arrivée des Arabes. Le colonel, mains aux poches, essayait de siffloter malgré ses lèvres sèches. Belmont avait croisé les bras et s’appuyait contre un rocher ; tête basse, il fronçait les sourcils d’un air maussade. L’esprit humain est ainsi fait que l’Irlandais se trouvait plus troublé par ses trois balles perdues et par cet accroc à sa réputation de tireur d’élite que par le destin qui l’attendait. Cecil Brown se tenait droit, rigide, et tirait nerveusement sur les pointes de sa petite moustache. Monsieur Fardet grognait en considérant son poignet ensanglanté. Monsieur Stephens hochait la tête en réfléchissant à son impuissance pénible et symbolisait assez bien l’ordre et la loi bafoués. Monsieur Stuart, toujours abrité par son ombrelle, avait une physionomie inexpressive et le regard fixe. Headingly gisait sur le rocher : son chapeau était tombé ; il semblait tout jeune avec ses cheveux blonds ébouriffés et ses traits bien dessinés. L’interprète était assis sur une pierre et se tordait nerveusement les mains. Voilà comment les Arabes les trouvèrent sur la plate-forme quand ils débouchèrent.
Et puis, au moment où les premiers assaillants se précipitaient pour se saisir de leurs victimes, un incident tout à fait inattendu les arrêta. Depuis qu’il avait aperçu les derviches, le corpulent pasteur de Birmingham avait donné l’impression d’un homme tombé en catalepsie. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas ouvert la bouche. Mais tout à coup il bondit avec une énergie aussi vigoureuse qu’héroïque. Fut-il poussé par une sorte de démence inspirée par la peur ? Le sang d’un ancêtre s’éveilla-t-il brusquement dans ses veines ? Le fait est qu’il poussa un cri sauvage, s’empara d’une canne et se mit à frapper les Arabes avec une fureur encore plus enragée que la leur. L’un des témoins de cette scène m’a affirmé que, de toutes les images qui ont embrasé sa mémoire, aucune n’était restée plus nette que celle de ce gros homme, suant et dansant avec une agilité incroyable, tapant à tour de bras sur les Arabes qui reculèrent en grondant. Puis de derrière un rocher une lance vola de bas en haut et le pasteur tomba à genoux ; la horde des assaillants se déversa alors par-dessus son corps pour s’emparer des touristes. Des couteaux brillèrent, des mains rudes les saisirent par les poignets et par le cou ; ils furent bousculés et poussés violemment sur le sentier au bas duquel les chameaux attendaient.
– Vive le Khalife ! Vive le Mahdi ! cria le Français en agitant sa main intacte.
Un coup de crosse dans les reins lui imposa silence.
A présent le petit groupe d’excursionnistes se tenait au pied du roc d’Abousir ; si les Arabes n’avaient pas brandi leurs fusils, ils auraient pu se croire tombés aux mains de sauvages du septième siècle ; rien en effet ne distinguait leurs ravisseurs des guerriers du désert qui les premiers avaient porté l’emblème du croissant hors de l’Arabie. L’Orient est immuable. Les pillards derviches n’étaient pas moins braves, moins cruels, moins fanatiques que leurs ancêtres. Ils formaient le cercle, appuyés sur leurs fusils ou leurs lances, et considéraient leurs captifs avec des yeux triomphants. Ils portaient une sorte d’uniforme : un turban rouge noué autour du cou et autour de la tête, si bien que leurs regards farouches semblaient jaillir d’un cadre écarlate ; des souliers jaunes non tannés ; une tunique blanche avec des pièces rapportées brunes et carrées. Tous étaient armés de fusils ; l’un d’eux avait une trompette en bandoulière. Une moitié était composée de nègres : de beaux hommes musclés, de véritables Hercules noirs. Des Arabes bagarras constituaient l’autre moitié : petits, bruns, secs, nerveux, avec des yeux méchants et des lèvres minces. Le chef était aussi un bagarra, mais il était plus grand que ses compatriotes, et une longue barbe noire descendait sur sa poitrine ; sous d’épais sourcils sombres ses yeux froids et durs brillaient comme du verre en passant l’inspection de ses prisonniers. Monsieur Stuart avait été transporté en bas ; il avait perdu son chapeau, il avait encore le visage rouge de colère, et à un endroit son pantalon collait à sa jambe. Les deux soldats soudanais survivants, dont les habits bleus étaient tachés de sang, se tenaient debout, immobiles et attentifs, à côté de ce groupe d’épaves humaines.
Le chef les dévisagea à tour de rôle tout en se caressant la barbe. Ensuite il prononça quelques mots d’une voix rauque, impérieuse, et Mansoor s’avança, le dos ployé et les paumes suppliantes. Il y avait toujours eu quelque chose de comique dans sa jupe qui claquait au vent et dans l’espèce de pèlerine qui recouvrait ses épaules ; mais maintenant, sous l’éclat du soleil de midi, au milieu du cercle des visages féroces, sa silhouette ajouta à la scène un complément d’horreur grotesque. L’interprète salua et resalua comme une poupée mécanique avant de tomber subitement à terre, la figure contre le sol, sur une courte phrase du chef. Il enfouit son front et ses mains dans le sable.
– Que signifie cela, Cochrane ? interrogea Belmont. Pourquoi se donne-t-il ainsi en spectacle ?
– D’après ce que je comprends, répondit le colonel, tout est terminé pour nous.
– Mais c’est absurde ! s’écria le Français tout excité. Pourquoi ces gens-là me feraient-ils le moindre mal ? Je ne leur ai jamais nui. Au contraire, j’ai toujours été leur ami. Si je pouvais leur parler, je me ferais comprendre. Holà, interprète ! Mansoor !…
Les gestes passionnés de Monsieur Fardet attirèrent l’attention du chef bagarra. Celui-ci posa à nouveau une question brève ; Mansoor, agenouillé à ses pieds, lui répondit.
– … Dites-lui que je suis Français, interprète ! Dites-lui que je suis un ami du Khalife. Dites-lui que mes compatriotes n’ont jamais eu de querelles avec lui, mais que ses ennemis sont aussi les nôtres !
– Le chef demande quelle est votre religion, dit Mansoor. Il dit que le Khalife n’a nullement besoin de l’amitié des infidèles et des incroyants.
– Expliquez-lui qu’en France nous considérons toutes les religions comme bonnes.
– Le chef dit qu’il n’y a qu’un chien blasphémant et le fils d’un chien pour affirmer que toutes les religions sont aussi bonnes les unes que les autres. Il dit que si vous êtes vraiment l’ami du Khalife, vous accepterez le Coran et deviendrez ici même un véritable croyant. Dans ce cas, il vous enverra sain et sauf à Khartoum.
– Et sinon ?
– Sinon, vous partagerez le sort des autres.
– Alors présentez mes compliments à Monsieur le chef, et dites-lui que les Français n’ont pas pour habitude de changer de religion sous la contrainte.
Le chef prononça quelques mots, puis se détourna pour conférer avec un Arabe trapu qui se trouvait à côté de lui.
– Il dit, Monsieur Fardet, poursuivit l’interprète, que si vous parlez encore, il fera de vous une pâtée qu’il donnera aux chiens. N’ajoutez rien qui le mette en colère, Monsieur, car il est en train de décider de notre sort.
– Qui est-ce ? demanda le colonel.
– Ali Wad Ibrahim. Le même qui a fait l’an dernier une expédition sur le village nubien et qui a exterminé tous ses habitants.
– J’ai entendu parler de lui, dit le colonel. Il a la réputation d’être l’un des chefs derviches les plus audacieux et les plus fanatiques. Rendons grâces à Dieu que les femmes ne soient pas entre ses mains !
Les deux Arabes avaient échangé quelques phrases avec cette réserve austère qui surprend dans une race méridionale. Ils se tournèrent vers l’interprète qui était toujours agenouillé sur le sable. Ils lui posèrent diverses questions sur les prisonniers en les désignant les uns après les autres. Ils conférèrent encore une fois, et finalement lancèrent quelques mots à Mansoor, en les accompagnant d’un geste méprisant de la main pour indiquer qu’il pouvait les traduire aux touristes.
– Remercions le Ciel, Messieurs, car je crois que nous sommes sauvés pour l’instant ! murmura Mansoor en essuyant son front tout barbouillé de sable. Ali Wad Ibrahim a dit qu’un incroyant ne méritait que le tranchant du sabre de la part d’un fils du Prophète, mais que le beit-el-mal d’Omdurman se trouverait mieux d’avoir l’or que paieraient pour vous vos familles. Jusqu’au versement de cette rançon, vous pourrez travailler comme esclaves du Khalife, à moins qu’il ne décide de vous mettre à mort. Vous monterez à dos de chameau et vous partirez avec le détachement.
Ayant attendu la fin de la traduction, le chef donna un ordre bref ; un nègre fit un pas en avant et leva un long sabre recourbé. L’interprète se recroquevilla comme un lapin qui voit un furet et se prosterna à nouveau sur le sable.
– Que se passe-t-il, Cochrane ? demanda Cecil Brown.
Le colonel avait en effet servi en Orient, et il était le seul des touristes à avoir quelques notions d’arabe.
– Pour autant que je comprenne, il dit qu’il est inutile d’épargner l’interprète, puisque personne ne se soucierait de payer une rançon pour lui, et qu’il est trop gras pour faire un bon esclave.
– Pauvre diable ! s’écria Brown. Allons, Cochrane, dites-leur de l’épargner. Nous n’allons pas le laisser massacrer sous nos yeux ? Prévenez-les que nous réunirons l’argent entre nous. Je souscris pour n’importe quelle somme raisonnable.
– Je m’associe jusqu’à la limite de mes possibilités, cria Belmont.
– Nous allons signer une caution, dit l’avoué. Si j’avais un papier et un crayon, je rédigerais l’acte en un moment, et ce chef pourrait se fier à sa validité.
Mais l’arabe du colonel était insuffisant, et Mansoor lui-même trop épouvanté pour comprendre l’offre dont il était l’objet. Le nègre interrogea son chef du regard, puis son long bras noir se détendit. Mais l’interprète hurla une phrase qui arrêta le coup ; le chef et son lieutenant se rapprochèrent de lui. Les autres formèrent le cercle autour de l’homme prosterné qui implorait pitié.
Le colonel n’avait pas compris le motif de ce changement subit, mais un instinct avertit Stephens qui pâlit d’horreur.
– Oh, scélérat ! s’écria-t-il tout blême. Tenez votre langue, misérable ! Taisez-vous ! Mieux vaut mourir… Oui, mourir mille fois !
Il était trop tard. Les touristes devinèrent par quel vil procédé le lâche espérait sauver sa propre vie : il allait trahir les femmes. Ils virent le chef, dont la physionomie traduisait le mépris d’un brave, faire un signe d’assentiment hautain ; alors Mansoor parla à toute hâte en désignant le sommet du roc. Sur un ordre du bagarra, une douzaine de guerriers escaladèrent le sentier et revinrent sur la plate-forme ; là les touristes les perdirent de vue ; ils entendirent un cri aigu, un hurlement prolongé de surprise et de terreur ; quelques instants plus tard les sauvages reparurent ; ils encadraient les deux femmes. Sadie, qui avait les jambes lestes, dévalait la côte avec les hommes de tête et encourageait sa tante en se retournant vers elle. La vieille fille se débattait parmi les guerriers vêtus de blanc ; elle avait l’air d’un poussin tiré d’une poussinière.
Les yeux noirs du chef, indifférents au spectacle de Mademoiselle Adams, s’enflammèrent quand il vit la jeune fille. Sur son ordre, les prisonniers furent emmenés vers les chameaux agenouillés. Ils avaient déjà été fouillés ; le contenu de leurs poches fut jeté dans un sac qu’Ali Wad Ibrahim ficela de ses propres mains.
– Dites, Cochrane, chuchota Belmont, ils n’ont pas découvert un petit revolver que je porte toujours sur moi. Si j’abattais ce maudit interprète pour avoir dénoncé les femmes ?
Le colonel secoua la tête.
– Vous feriez mieux de le conserver, répondit-il d’une voix sombre. Les femmes pourraient bien en avoir besoin avant la fin de tout cela !
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