II A LA COUR
A la Cour de Corée, quand j’y suis passé, la grande affaire à l’ordre du jour était la translation des restes de l’impératrice, poignardée par des assassins, environ sept années auparavant, une nuit, dans son vieux palais. Les immuables rites exigeaient qu’étant morte de malemort, elle commençât par deux séjours prolongés en terre, dans deux trous différents, afin de n’arriver à sa dernière demeure, chez ses tranquilles ancêtres, qu’après s’être débarrassée, dans les provisoires sépultures, de certains démons très agités qui s’acharnent toujours aux cadavres des personnes assassinées. Or, l’époque était venue d’opérer le premier transfert 2 ; avant de creuser la seconde fosse, les trois grands nécromanciens de l’Empereur avaient été consultés sur le choix du terrain, — qui doit être friable, exempt de pierres et même de cailloux ; mais voici qu’à cinq pieds à peine on avait trouvé le rocher ! Les trois nécromanciens donc avaient été sur-le-champ condamnés à mort 3 ; cependant cela ne réparait rien ; le lieu de la seconde sépulture n’en demeurait pas moins indéterminé ; aussi, paraît-il, était-on fort perplexe, là, en face de chez moi, derrière la muraille impériale.
Oh ! le vieux palais, où cette impératrice mourut sous le couteau, et qui fut depuis la nuit du crime abandonné avec terreur !… Un matin de juin, par un beau soleil impassible, quel curieux pèlerinage on m’y fît faire, — sous la conduite de deux bonshommes en robe de mousseline blanche et en petit « haut de forme » de crin noir ! Au milieu de parcs silencieux et murés, qui déjà retournaient à la brousse, au hallier primitif, c’était une confusion de lourds bâtiments pompeux ou de kiosques frêles, tout cela fermé et en pénombre sous de grands stores ; quelque chose comme les quartiers de la « Ville jaune » à Pékin, avec les mêmes toitures de faïence aux lignes courbes, les mêmes terrasses de marbre ; à tous les perrons, des monstres gardiens, accroupis comme là-bas, mais ayant une figure autre, un rictus de férocité différente. Dans les cours dallées, l’herbe des champs croissait entre les larges pierres blanches ; parmi ces marbres, déjà très disjoints, mûrissaient de petites fraises sauvages, que je cueillais en chemin et qui montraient partout leurs gentilles taches rouges sur ces blancheurs mornes. Il y avait aussi, entre des murs ou des rochers naturels, quelques jardinets très enclos pour les mystérieuses promenades des princesses de jadis ; parmi des potiches et de prétentieuses rocailles, il y fleurissait des pivoines, des roses, des iris, malgré l’envahissement des ronces et des graminées folles ; les arbousiers, les cerisiers y semaient par terre leurs fruits rouges, inutiles, perdus même pour les oiseaux, qui ne semblaient guère fréquenter dans ce palais de la peur. La petite chambre du crime, sombre aussi et les stores baissés, étalait un funèbre désordre : boiseries brisées, noircies, comme léchées par le feu. La grande salle d’apparat avait une voûte à caissons, d’un rouge de sang, et partout des peintures représentant les divinités et les bêtes qui hantent le rêve des hommes d’ici ; le trône de Corée, du même rouge sinistre, s’élevait au milieu ; il se détachait, monumental, sur une étrange peinture crépusculaire, déployée comme la toile de fond d’un décor au théâtre, où, dans des nuages d’or livide, une planète se levait, large et sanglante, au-dessus de montagnes chaotiques.
L’Empereur donc, ne pouvant plus se sentir dans ce palais, où il voyait des mains sans corps et trempées dans du sang remuer autour de lui dès qu’il faisait noir, avait ordonné la construction de ce petit palais moderne et mesquin, à l’autre bout de Séoul, près de la concession européenne, là, en face de mon logis ; et tout s’en allait en ruine chez les somptueux ancêtres.
Dans un autre palais, encore plus ancien que celui du crime, nous nous étions ensuite rendus ce matin-là, roulés en des petites voitures par des hommes coureurs qui galopaient à toutes jambes. C’était très loin, par des quartiers morts, par de longues avenues de donjons noirs. Les cours, les dépendances, les jardins, les parcs occupaient un espace infini, toute une zone sacrée, interdite, à jamais inutilisable et perdue. Là encore il y avait des bâtiments immenses, posant sur des terrasses de marbre. Il y avait une salle du trône, abandonnée depuis deux ou trois siècles, où des centaines de pigeons, nichés à la voûte de laque rouge et n’attendant point notre visite, menaient au-dessus de nos têtes un bruit d’ailes effarées ; et ce plus vénérable trône se détachait lui aussi, comme le précédent, sur un paysage de cauchemar, avec des forêts, des cimes escarpées, et le lever d’une lune géante, ou de je ne sais quel fantôme d’astre sans rayons. Les chambres des princesses étaient petites, sombres, sépulcrales, ornées de peintures effrayantes, et on se demandait comment les belles du vieux temps avaient pu, dans cette obscurité, faire leur toilette, revêtir leurs traînants atours. Mais les parcs avaient une mélancolique grandeur, avec des bouquets de cèdres centenaires, des lacs pleins de roseaux et de lotus, de vraies solitudes, presque des horizons sauvages, en pleine ville, dans l’enceinte des remparts ; les bêtes y vivaient comme dans la brousse, les hérons, les faisans, les cerfs et les biches ; — et mes deux guides me contaient que pendant la nuit les tigres, habitants obstinés des montagnes d’alentour, escaladaient les murs d’enclos pour y venir faire la chasse.
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Trois ou quatre jours après mon arrivée à Séoul, notre amiral y était venu lui-même, avec d’autres officiers, pour une visite à l’Empereur. Et un soir on nous avait vus tous en grande tenue franchir le portique du palais nouveau.
La déception avait d’abord été complète pour nous en entrant là : aucune magnificence, ni même aucune étrangeté dans ces constructions modernes. Les nécromanciens, consultés sur l’appartement où il convenait de nous recevoir pour que notre visite n’eût point de conséquences funestes, avaient obstinément indiqué une sorte de hangar, aux boiseries vert bronze avec quelques peinturlures vermillon ; on y avait jeté des tapis en hâte et apporté un grand paravent admirable, en soie blanche, seul luxe de cette salle ouverte. C’est devant ce fond d’un blanc d’ivoire, brodé et rebrodé de fleurs, d’oiseaux et de papillons, que nous étaient apparus l’Empereur et le prince héritier, debout tous les deux et dans une attitude consacrée, la main posant sur une petite table ; le père vêtu de jaune impérial, le fils, de rouge cerise. Leurs robes somptueuses, toutes brochées d’or, avec des pans comme des élytres, étaient retenues à la taille par des ceintures de pierreries. Quelques personnages officiels, interprètes et ministres, se tenaient à leurs côtés en robes de soie sombre. Et tous étaient coiffés de ce haut bonnet, à antennes de scarabée, qui se portait jadis à Pékin du temps des empereurs mings, — et qui est du reste le seul emprunt fait par les Coréens aux modes chinoises. Lui, l’Empereur, un visage de parchemin pâle, très souriant, avec des babines grises ; de tout petits yeux mobiles et vifs ; beaucoup de distinction, d’intelligence et de bonté. Le prince au contraire, le masque dur, l’air irrité et cruel, paraissait supporter à peine notre présence ; il nous semblait que tout le temps son père fût obligé de le calmer, d’un regard tendre et suppliant, d’une parole douce prononcée à voix basse, ou bien d’une main caressante qui prenait la sienne pour la reposer sur la petite table et l’y maintenir. Qui dira les drames intimes, peut-être, entre ces deux fétiches soyeux, l’un rouge et l’autre jaune ?
L’Empereur, dont la physionomie s’ouvrait de plus en plus, interrogea l’amiral sur la guerre de Chine, que nous venions de finir, sur nos armements, nos cuirassés, nos torpilleurs, et, après une audience très prolongée qui semblait l’intéresser, nous congédia d’un salut courtois.
Il y eut ensuite, dans une salle toute neuve et quelconque, bâtie spécialement pour les réceptions d’Européens, un grand dîner offert à notre amiral et à ses officiers, au ministre de France et aux attachés de sa légation. Tous les vins, tous les plats de chez nous, apportés ici à grands frais ; un dîner qui eût été de mise à l’Élysée 4. La seule note exotique, donnée par les hauts bonnets étranges de quelques personnages de Cour, que le souverain, redevenu invisible, avait délégués pour s’asseoir presque silencieusement parmi nous. Mais nous savions que dans la soirée le corps de ballet de l’Empereur devait danser pour nous distraire, et c’était une attente si amusante !
En plein air, par la belle nuit douce, on nous servit du café, des liqueurs, des cigares sur une vaste estrade improvisée, recouverte de tapis européens tout neufs et de draperies clouées de frais. Au milieu de nos petites tables, un large cercle restait vide, sans doute pour ces danseuses attendues, mais qui ne paraissaient point. La musique de notre escadre, amenée par l’amiral pour distraire un moment le vieux souverain, jouait bruyamment je ne sais quelle banalité comme les Cloches de Corneville ou la Mascotte. Et on se serait cru à quelque fête foraine, n’importe où, excepté dans le palais haut muré d’un empereur de Séoul.
Mais sitôt que finit la musiquette sautillante, un orchestre coréen, que l’on ne voyait pas, préluda sans transition. L’air s’emplit de beuglements sinistres poussés par des trompes au timbre grave, que des tam-tam en différents tons accompagnaient de leur fracas. C’était brusque, imprévu, déroutant, mais si lugubre à entendre que l’on frissonnait plutôt que d’avoir envie de sourire. Et, durant la première minute de saisissement, deux énormes tigres, sortis comme d’une trappe, avaient bondi au milieu de nous, dans le cercle vide réservé aux danseurs. Deux tigres rayés de Mongolie, beaucoup plus grands que nature, des monstres artificiels en peluche noire et jaune, mus chacun intérieurement par deux hommes dont les jambes simulaient des pattes griffues. Leurs grosses têtes rondes aux yeux louches, aux crinières en chenille de soie, étaient interprétées avec cette science du grimaçant et du féroce, avec cet art transcendant du rictus qui est spécial aux gens d’extrême Asie. L’orchestre leur jouait quelque chose de triste et de sauvage qui ne ressemblait à rien de connu, mais où l’on distinguait peu à peu d’habiles harmonies. Et eux, les deux tigres, dansaient en mesure, une danse d’ours, en dandolinant leur visage de férocité souriante.
Des acrobates parurent après, étonnamment trapus, avec des cous de taureau, leurs robes de mousseline blanche laissant transparaître les saillies de leurs muscles épais. Quand ils eurent fait des tours, ils se mirent en cercle pour chanter : des petites voix d’oiseau ou de cigale, des trilles sans fin exécutés à l’unisson avec un ensemble parfait et une virtuosité rare, sur des notes extra-hautes. De loin, cela devait ressembler au bruissement joyeux que font les insectes dans les foins, les beaux soirs d’été. — On nous apprit que c’étaient des sous-officiers de la garde, qui pour la circonstance s’étaient mis en civil.
Des serviteurs apportèrent ensuite des gerbes de pivoines artificielles, d’une grosseur invraisemblable ; d’autres vinrent poser un petit arc de triomphe en carton peint ; — et c’étaient les accessoires des danseuses tant désirées, qui enfin parurent…
Une douzaine de petites personnes si drôles, mièvres, pâlottes, avec des airs si pudiques dans leurs robes longues ! De minuscules figures plates, des yeux bridés à ne plus pouvoir s’ouvrir, d’invraisemblables édifices de cheveux en torsade, représentant pour chacune la toison d’une douzaine de femmes normales ; et des petits chapeaux bergère posés là-dessus ! Quelque chose de notre XVIIIe siècle français se retrouvait dans ces atours, d’une mode infiniment plus ancienne ; elles avaient un faux air de poupées Louis XVI. Jamais sous de tels aspects on n’aurait imaginé des danseuses asiatiques ; mais en Corée tout est saugrenu, impossible à prévoir.
Les yeux baissés, le visage inexpressif, elles exécutèrent d’abord une sorte de pas tragique, en brandissant des coutelas dans leurs mains frêles. Ensuite, ôtant leur petit chapeau rococo, elles firent un interminable jeu, d’une puérilité niaise. L’une après l’autre, avec des gestes mous et alanguis, elles venaient jeter une balle légère qui devait traverser le gentil portique de carton par un trou percé dans la frise ; lorsque la balle passait bien, les autres poupées, avec mille grâces prétentieuses, s’empressaient à planter une pivoine monstre, comme récompense, dans les faux cheveux de l’adroite petite personne ; si au contraire la balle ne passait pas, la coupable était punie d’une croix noire, que l’une de ses compagnes venait lui tracer à l’encre de Chine sur la joue, avec force mignardises.
A la fin, toutes étaient barbouillées, et toutes avaient, par-dessus l’extravagant chignon, un édifice de fleurs. C’était, lassant, hypnotisant, la continuelle répétition des mêmes poses maniérées et des mêmes lenteurs voulues, au son de cette musique coréenne, non plus terrible et hurlante comme tout à l’heure pour la danse des tigres, mais mystérieusement tranquille, triste sans être plaintive, comme exprimant la résignation à l’immense ennui de la vie. C’était lassant, et malgré soi on regardait, on écoutait, on subissait un peu de fascination ; il y avait de l’élégance dans tout cela, du rythme et de l’art lointain…
Le lendemain, nous quittâmes tous ensemble Séoul pour rejoindre l’escadre, chargés de présents par l’Empereur : quantité de paquets soigneusement enveloppés de papier de riz, et portant notre nom en coréen ; pour chacun de nous, un coffret en acier niellé d’argent et un autre en marbre vert, des stores d’une finesse exquise, des pièces de rabane et des peintures sur soie blanche, signées d’artistes connus dans le pays.
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Combien de temps encore subsistera l’étrange Corée ? A peine vient-elle de secouer le joug débonnaire de la Chine, voici que des menaces de tous côtés l’entourent : le Japon la convoite comme une proie facile, à portée de la main ; et du côté du nord, la Russie s’approche à grands pas, à travers les steppes sibériens et les plaines de Mandchourie. Le vieil Empereur, longtemps momifié, commence de s’éveiller dans l’effarement, a se sentir de jour en jour plus enserré par la douce civilisation du genre occidental. Il veut des chemins de fer, des usines qui fument. Et vite il arme des soldats, il fait venir des fusils, des canons, toutes ces jolies choses que nous avons nous-mêmes pour tuer vite et loin.
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