Chapitre 10 Le vrai visage du maître
Deux semaines s’écoulèrent sans qu’il se produisît aucun fait intéressant. Décidé à pénétrer le secret de la fabuleuse vallée, Martial s’était juré de faire preuve de la plus grande patience et de la plus grande ténacité.
Il travaillait dans la mine avec une régularité et un entrain que Mike lui-même admirait. Après avoir chargé toute la journée des wagons de minerai, il allait manger et dormir, en homme tout à fait content de son sort.
Cette tactique finit par lui réussir jusqu’à un certain point. Il avait entièrement gagné la confiance de l’Irlandais, et petit à petit, bribe par bribe, lambeau par lambeau, Mike en vint à lui donner certains renseignements précieux.
C’est ainsi que Martial apprit que trois fois par semaine, à quelques exceptions près, le maître s’absentait pendant presque toute une nuit, toujours accompagné d’un mulet pesamment chargé.
Lorsque Mike se laissait aller à ses besoins de confidences, Martial se gardait bien de l’interrompre ou de l’interroger et feignait même de ne prendre aucun intérêt au bavardage de son camarade.
Alors celui-ci, vexé de voir que son ami le Français ne semblait pas le prendre au sérieux, donnait des précisions.
— Ce qu’il y a de plus curieux, déclara un soir l’Irlandais poussé à bout par le silence et le sourire sceptique de son camarade, c’est que, quand le maître s’absente, il ne se dirige pas du tout du côté de la forêt et du défilé qui aboutit au désert. Il va dans une direction opposée, vers l’est, là où la falaise a plus de cinq cents mètres de haut. C’est en cet endroit que s’élève le vieux cèdre que l’on dit avoir plus de trois mille ans et dont vingt hommes, les mains étendues, ne pourraient entourer le tronc.
— Tout cela m’est bien égal, murmura Martial en bâillant avec une indifférence affectée. Pourvu que je sois nourri à peu près convenablement, que je touche chaque semaine mon petit sac de pépites, je ne m’occupe pas du reste. À la fin de l’année, quand j’aurai des économies, je ferai comme toi, j’irai installer une boutique dans une petite ville de la Nouvelle-Californie où il y a beaucoup à faire.
— On se retrouvera, s’écria Mike avec un attendrissement auquel l’influence du whisky n’était pas étrangère, on est des copains ! comme qui dirait des frères ! nous deux, pas vrai, hein ?…
Rentré dans sa chambre, Martial se livra à de profondes réflexions ; il n’avait pas la moindre envie de dormir. Les révélations de l’honnête Mike lui faisaient entrevoir les choses sous un aspect tout nouveau.
Il était évident pour lui, maintenant, que la vallée avait plusieurs issues plus ou moins secrètes, il ne s’agissait plus que de les découvrir, et à force d’observations, il ne désespérait pas d’y réussir.
Une semaine encore s’écoula. Martial devenait nerveux, l’Irlandais n’avait plus rien à lui apprendre et le jeune homme se demandait s’il pourrait jamais s’échapper de sa prison. Il arrivait à suspecter la bonne foi de son camarade. Après de longues hésitations il résolut d’en finir.
Un soir que toutes les fenêtres de la maison du maître étaient illuminées, que Mike, assommé par une ration de whisky plus copieuse encore que d’ordinaire, faisait vibrer les cloisons par ses ronflements sonores, il procéda à de suprêmes préparatifs.
Sans attirer l’attention de Mike, il avait réussi à emporter jusqu’à sa chambre et à cacher sous son lit un des pics d’acier armé d’une pointe de diamant qui servaient à détacher le minerai. C’était là une arme redoutable, en outre il possédait toujours le flacon de chloroforme et le browning dont il ne s’était pas séparé un seul instant depuis son arrivée dans la vallée.
Plusieurs jours auparavant, Martial avait trouvé dans le coffre d’outils qui servaient à réparer les wagonnets une grosse tarière et il s’en était servi pour percer des trous dans la palissade. Il les avait disposés de telle façon qu’en y plantant quelques chevilles ou quelques bouts de fer il avait à sa disposition une échelle commode qui lui permettrait d’atteindre le sommet de la palissade presque en un seul bond.
De plus il avait mis de côté une planche assez large pour lui tenir lieu de pont, entre les deux enceintes de pieux. De cette façon les chiens géants qui lui servaient de geôliers ne pourraient rien contre lui.
Martial – il l’avait prouvé – était d’un caractère très énergique ; il réfléchissait longtemps avant de prendre une résolution, mais une fois qu’il l’avait prise, il exécutait son projet coûte que coûte. Il demeura une longue demi-heure perdu dans ses pensées, pesant minutieusement les chances adverses ou favorables qu’il avait de mener à bien son audacieuse entreprise. Enfin, il se leva.
— Je ne puis pas demeurer éternellement ici, murmura-t-il, il ne faut pas attendre qu’on m’ait dépouillé des armes qui me restent. Le Maître est là, et ne songe sans doute guère à moi… Je ne retrouverai sans doute pas, d’ici longtemps, une occasion plus favorable.
Sa décision était prise ; sans perdre un instant il passa de la conception à l’exécution.
Méthodiquement, sans se presser, il procéda aux derniers préparatifs ; d’abord, il glissa dans sa ceinture les deux sacs de poudre d’or qui représentaient son salaire de deux semaines. Il plaça, bien à portée de sa main, chacun dans une des poches de son veston, son flacon de chloroforme et son browning ; enfin il se passa en bandoulière, en guise de fusil, le pic à pointe de diamant qu’il maintint avec une cordelette en place de bretelle.
En faisant le moins de bruit possible, il descendit au rez-de-chaussée, s’empara à tout hasard d’une grosse tranche de jambon et d’une bouteille de whisky qu’il avait mise en réserve quelques jours auparavant et il se dirigea vers l’endroit de la palissade où il avait planté les clous et les chevilles qui lui en faciliteraient l’escalade.
La planche qui devait lui servir de pont était à la place où il l’avait mise. Il la dressa verticalement, et sitôt qu’il eut atteint le sommet du rempart, il la saisit par l’extrémité, la tira à lui et réussit à la poser en équilibre en l’assujettissant dans les interstices que laissaient entre eux les pieux aigus ; enfin, il s’aventura sur ce fragile chemin qu’il comptait franchir en quelques enjambées.
Mais au premier pas qu’il fit, la planche sciée en son milieu par une main mystérieuse se rompit avec un craquement sourd, et Martial s’abattit rudement à deux pas des trois chiens dont il entendait le souffle haletant, dont il voyait les yeux briller dans la nuit comme des gouttes de phosphore. Il comprit qu’il était perdu et que celui qui le tenait entre ses griffes avait mis toutes les chances de son côté.
Heureusement, dans sa chute, il était tombé presque droit sur ses pieds et au moment même où il avait touché terre les crocs d’un des monstres l’avaient saisi à la cheville et il sentait leurs pointes aiguës traverser déjà le cuir épais de ses bottes. Il songea à faire usage de son browning, mais dans la même seconde, il réfléchit qu’il ne fallait faire aucun bruit qui pût donner l’alarme.
D’un geste brutal il cassa net la cordelette qui assujettissait le pic d’acier et d’un formidable élan il fendit le crâne de son ennemi qui s’écroula en poussant un râle.
Malheureusement, Martial avait frappé avec une telle violence que son pic avait rencontré un des gros fils de cuivre qui distribuait dans toute la vallée la lumière et la force motrice. À demi foudroyé il lâcha son arme, les nerfs secoués d’un douloureux tremblement.
Dans une inspiration désespérée il s’empara d’une moitié de la planche qui lui avait servi de pont et en usa, en guise à la fois de bouclier et de massue, pour tenir en respect ses deux ennemis. Il eût bien voulu rentrer en possession de son pic. Avec cette arme terrible, avec sa vigueur naturelle, décuplée par l’imminence du danger, il eût sans rémission assommé les deux molosses.
C’est alors qu’il assista à un spectacle extraordinaire : un des chiens, Vloup, comme s’il eût deviné la pensée de son ennemi, prit avec précaution entre ses dents la barre d’acier et la porta beaucoup plus loin.
Martial pendant ce temps se défendait toujours grâce à sa planche mais il comprenait que la lutte n’allait pas tarder à devenir inégale et qu’il finirait, forcément, par avoir le dessous.
À deux pas de lui il voyait la gueule béante du dogue aux crocs luisants, aux babines couleur de sang et il comprenait que s’il faisait le moindre faux pas, s’il avait la moindre distraction, il serait dévoré par les deux bêtes féroces, car le second dogue revenait lentement, prêt à prendre part à la lutte.
Martial avait dans sa poche plusieurs boules de charpie qu’il avait préparées en effilant un de ses mouchoirs et qu’il tenait prêtes à tout événement.
Pendant que d’une seule main, il continuait à tenir le chien en respect, de l’autre il débouchait précipitamment le flacon, renversait la moitié de son contenu sur un des tampons, et au moment où l’animal ouvrait toute grande sa formidable gueule, il jetait dedans la boulette anesthésiante.
Le résultat de ce stratagème fut instantané. L’animal presque aussitôt vacilla sur ses pattes, bâilla et finit par rouler à terre comme s’il eût été assommé.
Il ne restait plus à Martial qu’un ennemi mais ce dernier, Vloup, paraissait beaucoup plus intelligent que les deux autres. On eût dit qu’avec une sagacité presque humaine, il avait jugé la situation… Il rampait le long de la palissade, se tenant hors de la portée de la planche que brandissait Martial et n’attendant que l’occasion de lui sauter à la gorge traîtreusement ; mais tout en tournant autour de son ennemi dont il essayait de lasser la patience et de fatiguer l’attention, il s’arrangeait toujours de façon à se trouver entre Martial et la barre d’acier qui luisait dans l’herbe humide de rosée à quelques pas de là.
Notre héros, en proie à une colère furieuse, poursuivit Vloup avec sa planche, mais l’animal évitait adroitement ses coups, prêt à profiter de sa moindre défaillance, de sa moindre maladresse.
Ce jeu de cache-cache se poursuivit pendant un long quart d’heure et Martial se demandait s’il n’allait pas être obligé, quel qu’en fût le danger, à recourir à son browning, lorsque enfin, après cette énervante poursuite, Vloup eut un moment de distraction, la lourde planche s’abattit sur son crâne et l’assomma à moitié… Martial en profita pour verser dans la gueule du monstre le restant de son chloroforme.
Enfin pour plus de sûreté il reprit son pic et fendit définitivement le crâne aux deux chiens. Il était vainqueur mais il s’avoua qu’il avait eu terriblement peur, son front était baigné d’une sueur froide.
— Et pourtant, murmura-t-il, ce n’est là que le commencement…
Après s’être reposé quelques minutes et s’être réconforté d’une gorgée d’alcool, il poursuivit son chemin. En s’aidant des débris de la planche, il escalada aisément la seconde palissade.
Dès lors il ne pouvait plus reculer.
« Maintenant, se dit-il, il faut triompher ou périr !… Le Maître de la Vallée ne me pardonnerait jamais d’avoir tué ses chiens… »
Il s’avança lentement vers la demeure du Maître dont les fenêtres, comme une heure auparavant, étaient toujours brillamment illuminées. À moitié chemin, il s’aperçut que dans sa précipitation il avait oublié la barre d’acier qui venait de lui être si utile. Il se demanda s’il ne devrait pas revenir sur ses pas, franchir de nouveau la palissade, pour rentrer en possession de cette arme précieuse. Après une minute d’hésitation, il renonça à ce projet.
« Tant pis, songea-t-il, le temps est précieux, il faut aller de l’avant, puis j’ai encore un excellent revolver tout chargé, et ça, c’est une arme sérieuse. »
Ainsi que nous l’avons vu dans un précédent chapitre, les environs de la demeure du maître étaient encombrés de monceaux de scories, de vieilles planches, de tonneaux défoncés, de tous les débris que l’on rencontre ordinairement dans le voisinage des exploitations minières.
En y réfléchissant, Martial fut étonné que l’homme au masque de métal fît preuve d’une pareille insouciance aux abords de sa propre demeure et il se demanda si cette négligence, peut-être affectée, ne cachait pas quelque piège, quelque moyen de défense plus terrible que les autres.
Comme il l’avait constaté lors de sa première entrevue avec le Maître, la muraille de bois qui protégeait l’habitation de celui-ci n’était pas double, elle était seulement plus épaisse et plus haute que les autres et fermée d’une porte aux verrous massifs, doublée de plaques de tôle.
« Pourvu qu’il n’y ait pas de chiens », se dit Martial qui ne put s’empêcher de frissonner en songeant au combat qu’il venait de soutenir et dont il n’était sorti vainqueur qu’à grand-peine.
L’heure des hésitations était passée. À l’aide de planches qui avaient dû servir à boiser les galeries de mine, il atteignit sans peine le sommet de la muraille et redescendit de l’autre côté sans voir apparaître aucun des terribles molosses. Il se trouvait maintenant en face du bâtiment assez vaste où il avait déjeuné le jour de son arrivée : les trois fenêtres du premier étage étaient vivement éclairées et l’une d’elles à cause de la torride chaleur était entrebâillée.
Retenant son souffle, mettant quelquefois cinq minutes à faire un mouvement qui n’eût demandé que trois secondes, Martial étaya contre le toit le tronc d’un jeune pin à demi ébranché et commença à gravir cette périlleuse échelle pour atteindre l’appui de la fenêtre.
Parfois, il demeurait immobile pendant une longue minute, attentif au moindre craquement du bois, aux plus fugitives rumeurs qui montaient de la vallée endormie. Il lui semblait que les battements de son cœur angoissé faisaient un bruit énorme dans ce grand silence et il essayait vainement de réagir contre cette sensation qu’il n’arrivait pas à dominer.
Pourtant, il atteignit son but sans encombre, et, haletant, les mains appuyées sur le rebord de la fenêtre entrouverte, il regarda.
Dans une sorte de laboratoire, sommairement installé, il voyait de grandes cuves de verre, des bonbonnes de produits chimiques, des éprouvettes.
À une table grossière au centre de la pièce, un personnage était assis, mais placé de façon que Martial ne pût voir entièrement son visage. Pourtant notre héros ne doutait qu’il ne se trouvât en présence du Maître de la Vallée, car dans un coin gisaient le casque et la fameuse cuirasse.
À l’aide d’une petite balance de précision, le mystérieux personnage était gravement occupé à peser de la poudre d’or qu’il puisait dans une grande sébille, et sur la table étaient étalés pêle-mêle des diamants, des rubis, des émeraudes, et d’autres pierres précieuses à l’état brut. Dans un coin, il y avait un grand coffre de métal.
L’homme était tellement absorbé par ce travail qu’il ne soupçonnait certainement pas la présence de son ennemi. Celui-ci le contemplait avec une profonde émotion sans pouvoir s’empêcher de penser, en dépit de toutes ses préoccupations, au fameux tableau du maître flamand, les Peseurs d’Or, dont il avait devant les yeux une vivante réplique.
Tout d’un coup, l’homme fit un mouvement et avança la main, une main au pouce énorme, une main d’assassin ou d’impulsif, mais Martial ne fut pas frappé tout d’abord de cette particularité, à l’annulaire de l’inconnu il venait de voir briller une grosse émeraude que Rosy lui avait montrée autrefois : c’était une pierre unique et à laquelle l’ingénieur Wilcox tenait beaucoup.
Haletant, la gorge serrée par l’angoisse, le jeune homme se demanda avec un tremblement s’il ne se trouvait pas en présence du père de sa fiancée, si le redoutable Maître de la Vallée n’était pas l’ingénieur lui-même.
Cramponné à son arbre, en proie à une sorte de vertige, Martial demeura quelques secondes comme suspendu entre la vie et la mort.
À ce moment, l’homme tourna la tête, sans doute vaguement conscient d’une présence ennemie, obéissant peut-être à cet obscur instinct de défense qui nous fait nous retourner quand quelqu’un nous suit depuis longtemps.
Martial retint un cri de surprise ; cette face féroce aux lourdes mâchoires, au front déprimé, il la connaissait. Bien des fois, Rosy la lui avait montrée dans une collection de photos exécutées par elle-même.
— Vous voyez, cher Martial, lui expliquait-elle, ce portrait est celui de Bentley, l’homme de confiance et le préparateur de mon père. Il a une physionomie bien typique, mon père prétend qu’il n’a jamais rencontré un homme d’une aussi formidable énergie, qui serait capable d’accomplir les plus grandes choses dans le bien comme dans le mal.
Martial n’avait pas oublié ce type étrange qui rappelait à la fois le dogue et l’oiseau de proie, et en le voyant à quelques pas de lui il se demandait avec une mortelle inquiétude comment l’ingénieur, ce savant d’une si pénétrante sagacité, d’une si merveilleuse intuition, avait pu accorder sa confiance à une pareille bête féroce.
Martial se sentait à peine la force de raisonner, tout ce qu’il voyait était au rebours de ce qu’il eût pu supposer : ainsi Bentley, en dépit de ses affirmations, n’était nullement défiguré par la lèpre, son visage était rose et frais, ses lèvres vermeilles, et ses prunelles, d’un bleu d’acier, d’une expression très dure, étaient vives et claires.
Cette fois Martial ne conservait plus le moindre doute, Bentley avait certainement assassiné le père de Rosy. Martial ressentit à ce moment une douleur si poignante, une si atroce sensation d’impuissance et de désespoir en face du crime accompli, qu’un instant, il perdit la tête.
Qu’allait-il faire ? Il eut envie d’abattre Bentley d’un coup de revolver et de s’enfuir ; son front était baigné d’une sueur froide, il éprouvait toutes les tortures d’une véritable agonie.
Cependant, le bandit, un instant distrait par l’obscur avertissement de la subconscience, s’était remis tranquillement à peser son or.
À la fois terrifié et furieux, Martial restait désemparé, tremblant d’une fièvre nerveuse qui lui faisait griffer de ses ongles la planche qui formait le rebord de la fenêtre.
Il comprenait que d’une seconde à l’autre Bentley allait lever les yeux, l’apercevoir et l’abattre d’une balle en plein front, comme un vulgaire malfaiteur ; son corps serait dévoré par les bêtes de proie et ses os iraient blanchir à côté des squelettes qui défendaient l’accès de la vallée en excitant d’épouvante les Indiens et les coureurs du désert.
Il éprouvait un de ces moments d’abattement profond où l’on n’a plus confiance en rien, où l’on désespère de tout, même de soi-même.
Pourtant ses yeux ne pouvaient se détacher de l’homme à la face de bouledogue qui, avec un sourire où il y avait une sorte de satisfaction bestiale, continuait à peser sa poudre d’or.
Au milieu de tous les dangers qu’il avait courus, jamais Martial n’avait traversé de minutes aussi douloureuses et aussi poignantes ; sa force de résistance était à bout et il se sentait incapable de prendre la résolution virile et rapide qu’il eût fallu.
Mais, tout à coup, ses regards rencontrèrent, encadrée d’or et accrochée en haut de la cloison à laquelle se tenait adossé Bentley, une grande photographie qui était celle de Rosy, toute souriante, telle qu’était trois années auparavant, toute auréolée de sa magnifique chevelure qu’elle n’avait pas encore fait couper.
Il sembla à Martial que le regard si franc de la jeune fille l’encourageait, et presque instantanément, le marasme qui l’affligeait se dissipa.
À ce moment même, la petite branche sur laquelle s’appuyait un de ses talons craqua sous son pied et faillit céder.
À ce bruit, si léger qu’il fût, Bentley avait levé la tête ; l’espace d’un éclair, les regards des deux hommes se croisèrent.
Bentley eut une seconde d’hésitation ; un geste comme pour cacher sa poudre d’or, mais déjà Martial d’un bond avait sauté dans la pièce le browning au poing et appuyait le canon de son arme sur la tempe du bandit.
Comme Martial ne tira pas immédiatement, Bentley habitué à ces sortes de corps à corps comprit que son adversaire hésitait, et culbutant celui-ci d’un formidable coup de tête, il se dégagea ; une lutte atroce commença ; la sébille avait roulé à terre, ainsi que la balance et les deux hommes se débattaient sauvagement dans une poussière d’or qui s’attachait à leurs vêtements.
Habile à toutes les traîtrises, Bentley mordit jusqu’au sang l’oreille de Martial, mais celui-ci se sentait animé d’une force inconnue, il aveugla à demi Bentley de deux coups de poing dans les yeux, et il assena sur son crâne, aussi épais que celui d’un taureau, une série de coups de crosse qui réduisirent celui-ci à l’impuissance.
Crachant le sang, moulu de coups, le bandit était maintenant renversé et Martial lui broyait la poitrine de son genou en lui appuyant le canon de son arme sur le front.
— Dis-moi où est le père de Rosy, fit Martial d’un tel ton que Bentley comprit qu’il était mort s’il ne répondait pas catégoriquement.
— Il est vivant… bien portant… bégaya le bandit, dans un hoquet sanglant, où il cracha deux de ses dents cassées par la crosse du browning.
— La preuve de ce que tu avances, ou je te tue, répliqua Martial impitoyable. Je ne sais pas pourquoi je m’amuse à te questionner !… Je devrais commencer par te casser la tête…
Bentley, d’un formidable coup de reins, fit un mouvement pour se dégager, mais d’un direct foudroyant, Martial réussit à le mater.
Tout à fait dompté, maintenant très humble, le bandit expliqua d’une voix rauque et assourdie par la fureur :
— L’ingénieur n’est pas mort, il est dans un autre district de la vallée et je communique avec lui tous les jours par téléphone. Tu vas le voir toi-même.
— C’est bon, fit rudement Martial, tâche de te lever, et surtout n’essaie pas de me mentir ni de me tromper, sinon tu sais ce qui t’attend.
Avec l’aide de Martial, qui le tenait toujours en respect avec son arme, le Maître de la Vallée se leva péniblement, il chancelait sur ses jambes comme un homme ivre, sa large face barbouillée de sang était effroyable. Tout en titubant, il se rapprocha du téléphone placé sur la table et se laissa retomber sur son siège.
— J’ai dit la vérité, murmura-t-il avec une grimace tragique qui essayait de ressembler à un sourire.
D’une main tremblante, il décrocha un des récepteurs et tendit le second à Martial. Ses mains tremblaient.
— Allô ! Allô ! cria-t-il avec effort, Monsieur Wilcox…
— C’est vous Bentley ? répondit une voix lointaine et assourdie.
— Mais oui.
— Rien de nouveau ?
— Non. L’exploitation se poursuit d’une façon régulière…
Martial se senti soulagé d’un poids énorme, il connaissait la voix de l’ingénieur avec lequel il s’était rencontré lorsqu’il commençait à faire la cour à Miss Rosy. M. Wilcox était donc vivant, et Martial avec sa naïve loyauté se repentait presque déjà d’avoir traité si brutalement le Maître de la Vallée.
Secoué par toutes sortes de terribles émotions, il suivait maintenant presque distraitement la conversation téléphonique qui était d’ailleurs des plus insignifiantes.
Mais tout à coup son cœur se serra, à un certain nasillement de l’appareil il venait de comprendre que ce n’était pas la voix de l’ingénieur qu’il entendait mais celle d’un gramophone qui, peut-être, bien des mois auparavant, avait enregistré la voix de M. Wilcox. Et pourtant notre héros hésitait, il n’était pas sûr de ne pas s’être trompé.
Il était si troublé, si perplexe, que pendant un instant, il oublia de tenir le canon de son browning appuyé sur la tempe du bandit.
Celui-ci avait déjà profité de la brève distraction de son adversaire. Allongeant doucement la jambe, il avait pressé du pied un piton de cuivre incrusté dans le plancher.
Derrière lui, Martial perçut un léger grincement ; c’était une porte à coulisse qui s’ouvrait, glissant dans ses rainures de métal et trois chiens bondirent dans la pièce, mais ils n’étaient pas de la même espèce que les autres, c’était des bloud-hounds, ces dogues qui descendent de ceux que les Espagnols avaient dressés à donner la chasse aux Indiens et dont la race a été soigneusement conservée dans tout le sud de l’Amérique.
Martial éprouvait pour ces animaux une espèce d’horreur, et, malgré toute sa bravoure, il se demandait en frissonnant si Bentley ne possédait pas une meute entière de ces bêtes à demi domestiquées, presque aussi féroces et aussi vigoureuses que des tigres.
Profitant de sa surprise, Bentley, d’un bond, s’était mis hors de la portée du revolver et s’était retranché derrière la table. Il triomphait.
— L’ingénieur est mort, ricana-t-il, et toi tu vas être dévoré par mes chiens… tu m’as cru vraiment trop naïf ! Je sais qui tu es… Tu ne reverras jamais Rosy. Tu n’avais qu’à ne pas te mêler de mes affaires, tant pis pour toi ! ! !… Il fallait que ça finisse comme ça ! !…
— Ce n’est pas fini, gronda Martial exaspéré.
Trois coups de revolver retentirent ; deux des chiens roulèrent le crâne fracassé, le troisième, mortellement blessé, s’abattit en râlant, et dans les spasmes de son agonie, ses poils hérissés se recouvraient de cette poudre d’or éparpillée sur le plancher de la pièce et qui s’était incrustée jusque dans les rainures du bois. Bentley ne s’attendait pas à cette riposte foudroyante, tant il avait compté sur l’aide de ses chiens maintenant hors de combat.
Avant qu’il eût le temps de se ressaisir, Martial d’un coup de la crosse de son arme où maintenant il ne restait plus que trois cartouches, assomma consciencieusement le bandit qu’il crut avoir tué. Il s’agissait maintenant de prendre la fuite le plus vite possible.
Après cette effroyable lutte, le jeune homme était haletant, il s’efforça pourtant de réfléchir. Tout d’abord, il s’empara du trousseau de clefs qui pendait à la ceinture de Bentley : dédaignant l’or et les gemmes précieuses qui jonchaient le sol, il ne prit qu’une petite lampe électrique et une boîte d’allumettes-bougies demeurée sur la table.
Après la satisfaction que lui avait causé cette victoire inespérée, il était en proie à une terreur folle, il était surpris de se trouver encore vivant dans un pareil endroit. Le désir de sortir de la vallée, de franchir les limites de cette enceinte infernale où tout ce qu’il avait vu semblait en dehors des règles de la nature, dominait en lui tout autre sentiment. Il était en proie à une de ces terreurs paniques qui, à certains moments, s’emparent des plus braves.
Ce plancher poudré d’or lui paraissait brûlant comme le pavé de l’enfer. En cette minute tragique les effrayants récits des superstitieux Indiens lui revenaient en mémoire et il était presque persuadé, dans son affolement, que c’était ces pauvres sauvages qui avaient raison.
Dans un effort désespéré, de toute sa volonté, il essayait de dominer cette épouvante secrète qu’il sentait monter en lui.
Sans même un regard pour Bentley, qui, le crâne fendu, agonisait dans une mare de sang, il sauta par la fenêtre, franchit la palissade et se retrouva sain et sauf au milieu de ces monceaux de décombres et de scories qui encombraient cette partie de la vallée.
Pour l’instant il était sain et sauf, mais après la lutte qu’il venait de soutenir, après les angoisses de cette nuit, il était profondément abattu. Il s’assit sur un tas de briques pour se reposer quelques instants, pour réfléchir, et pour étancher le sang qui coulait de son oreille et d’autres blessures d’ailleurs peu graves qu’il avait reçues pendant son combat avec Bentley.
Il ressentait une immense fatigue, le vertige l’envahissait. Il se demandait si tous les exploits qu’il venait d’accomplir, avec un invraisemblable succès, n’étaient pas le résultat d’un coup de folie.
Qu’allait-il faire maintenant ? Par où fuirait-il ?
Il se le demandait dans une angoisse qui lui faisait palpiter le cœur à grands coups sourds.
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