‹ La VeuveChapitre 13 sur 46 · Scène II

Scène II

Clarice, la Nourrice

Clarice

Tu me veux détourner d’une seconde flamme,

Dont je ne pense pas qu’autre que toi me blâme.

Etre veuve à mon âge, et toujours déplorer

La perte d’un mari que je puis réparer !

Refuser d’un amant ce doux nom de maîtresse !

N’avoir que des mépris pour les vœux qu’il m’adresse !

Le voir toujours languir dessous ma dure loi !

Cette vertu, nourrice, est trop haute pour moi.

La Nourrice

Madame, mon avis au vôtre ne résiste

Qu’alors que votre ardeur se porte vers Philiste.

Aimez, aimez quelqu’un ; mais comme à l’autre fois

Qu’un lien digne de vous arrête votre choix.

Clarice

Brise là ce discours dont mon amour s’irrite ;

Philiste n’en voit point qui le passe en mérite.

La Nourrice

Je ne remarque en lui rien que de fort commun,

Sinon que plus qu’un autre il se rend importun.

Clarice

Que ton aveuglement en ce point est extrême !

Et que tu connais mal et Philiste et moi-même,

Si tu crois que l’excès de sa civilité

Passe jamais chez moi pour importunité !

La Nourrice

Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiège,

A tant fait qu’à la fin vous tombez dans son piège.

Clarice

Ce cavalier parfait, de qui je tiens le cœur,

A tant fait que du mien il s’est rendu vainqueur.

La Nourrice

Il aime votre bien, et non votre personne.

Clarice

Son vertueux amour l’un et l’autre lui donne :

Ce m’est trop d’heur encor, dans le peu que je vaux,

Qu’un peu de bien que j’ai supplée à mes défauts.

La Nourrice

La mémoire d’Alcandre, et le rang qu’il vous laisse,

Voudraient un successeur de plus haute noblesse.

Clarice

S’il précéda Philiste en vaines dignités,

Philiste le devance en rares qualités ;

Il est né gentilhomme, et sa vertu répare

Tout ce dont la fortune envers lui fut avare :

Nous avons, elle et moi, trop de quoi l’agrandir.

La Nourrice

Si vous pouviez, madame, un peu vous refroidir

Pour le considérer avec indifférence,

Sans prendre pour mérite une fausse apparence,

La raison ferait voir à vos yeux insensés

Que Philiste n’est pas tout ce que vous pensez.

Croyez-m’en plus que vous ; j’ai vieilli dans le monde,

J’ai de l’expérience, et c’est où je me fonde ;

Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur,

Faites en son absence essai d’une autre humeur ;

Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée,

Comparez-lui l’objet dont vous êtes blessée ;

Comparez-en l’esprit, la façon, l’entretien,

Et lors vous trouverez qu’un autre le vaut bien.

Clarice

Exercer contre moi de si noirs artifices !

Donner à mon amour de si cruels supplices !

Trahir tous mes désirs ! éteindre un feu si beau !

Qu’on m’enferme plutôt toute vive au tombeau.

Fais venir cet amant : dussé-je la première

Lui faire de mon cœur une ouverture entière,

Je ne permettrai point qu’il sorte d’avec moi

Sans avoir l’un à l’autre engagé notre foi.

La Nourrice

Ne précipitez point ce que le temps ménage :

Vous pourrez à loisir éprouver son courage.

Clarice

Ne m’importune plus de tes conseils maudits,

Et sans me répliquer fais ce que je te dis.

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