XLIV – De la Princesse Krivobokaia
(Reçue le 17 janvier.)
Je reçois à l’instant, chère Comtesse, votre note sur les changements que vous comptez apporter au fonctionnement de notre Société, et je suis très touchée que vous croyiez nécessaire de prendre conseil d’une vieille bête comme moi. Tout ce que vous proposez est admirable et je regrette seulement que cela ne me soit pas venu à l’esprit. Pourtant, moi aussi avais pensé que le secrétaire ne devait pas être rétribué et devait être de notre monde. Malheureusement cet Optine est venu avec ses sept enfants, et, par pitié, j’ai décidé de lui donner 1500 par an. Et voilà comment il m’a montré sa reconnaissance !
Ma grande amie Anna Mikhailovna sera absolument folle à la fin de l’hiver ; chaque jour on apprend quelque chose de nouveau sur elle. Hier, la baronne Vizen est allée lui faire une visite matinale. Dans l’escalier, elle entend des gémissements. Selon son habitude, elle se précipite au salon sans se faire annoncer et voit Anna Mikhailovna couchée sur le tapis et qui hurlait hystériquement. A ce moment Varia, tout en larmes, est entrée. « Imaginez-vous, lui explique-t-elle, que nous ne sommes pas invitées aujourd’hui au petit bal ; maman en a été très impressionnée : c’est la première fois de sa vie que pareille chose lui arrive. » Mais le mieux, c’est que toutes ces larmes étaient inopportunes : il y avait eu erreur, tout simplement. Avant le dîner l’invitation est venue, et quelques heures plus tard toutes ces malades sont arrivées au bal avec des yeux gonflés. Comme je connais bien la comtesse Anna Mikhailovna, je crois absolument à cette histoire ; mais je ne puis m’empêcher de dire que la baronne a bien de la chance de tomber toujours à pic dans des scènes de cette sorte : elle peut ensuite jaser toute la semaine. Pourquoi cela ne m’arrive-t-il jamais ?
q