‹ La Vie ambiguëChapitre 63 sur 80 · 1er décembre.

1er décembre.

Trois semaines ont passé déjà depuis le début de ma maladie. J’ai essayé une foule de mixtures et d’onguents ; à chaque remède nouveau le docteur m’assure que le remède a agi, et pourtant il ne lève pas les arrêts. Dans la soirée, quelques amis viennent me voir ; aujourd’hui, personne n’est venu, et c’est avec joie que je me remets à mon journal.

Pour établir le bilan de ma vie passée, il me faut d’abord définir l’homme. Ai-je été : bon ou mauvais, intelligent ou imbécile, heureux ou malheureux. Après avoir allumé un cigare, je me suis assis sur le divan et, pendant deux heures, j’ai réfléchi là-dessus. Ma conclusion a été qu’une question de ce genre est insoluble, même pour l’homme le plus sincère. Quand on tâche à se rappeler tout son passé, aussitôt se présentent avec netteté toutes nos bonnes actions : on a fait du bien à celui-ci ; on a sauvé celui-là ; tel jour on pouvait faire une méchanceté et on s’en est abstenu. Le souvenir des mauvaises actions est beaucoup plus pâle. Si à votre conscience apparaît spontanément un acte absolument mauvais, cette fidèle compagne se fait aussitôt votre avocat ; elle a vite fait d’inventer toutes les excuses possibles, comme si l’aveu de votre culpabilité vous exposait à la déportation. C’est ce qui vient de m’arriver et qui m’arrive chaque fois que je me souviens d’Aliocha Okontzev… Mais ce sera pour une autre fois.

Il est encore plus difficile d’apprécier ses qualités que ses actes. Pour juger autrui, nous avons un dictionnaire entier de nuances où nous n’avons qu’à choisir. Sur trois hommes qui tiennent autant à leurs biens, du premier, qui nous est sympathique, nous dirons qu’il est économe, prudent ; du second, si nous ne l’aimons pas, qu’il est intéressé ; nous ne pourrons souffrir le troisième, c’est un ladre. La plupart des historiens se prononcent d’après leurs sympathies, ou, pour mieux dire, leurs caprices. Tout en respectant la vérité, ils peuvent traiter tel personnage de sévère ou de cruel, de bon ou de faible. Il va sans dire qu’en se jugeant soi-même pour sincère qu’on soit, on choisira les nuances les plus tendres. Cependant il en est qui ont à dessein présenté leur passé sous les couleurs les plus sombres. Des confessions de ce genre masquent mal l’orgueil de l’auteur. « Lecteurs, voyez à quel point je suis sévère pour mon passé et inférez-en quel héros je suis devenu. »

A demain.

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