‹ La Vie ambiguëChapitre 65 sur 80 · 6 décembre.

6 décembre.

Passons à une autre question : ai-je été heureux ou malheureux ? D’un point de vue ordinaire, sans doute j’ai été très heureux, parce que j’ai de la fortune et ce qu’on est convenu d’appeler une situation dans le monde. Mais l’argent n’est qu’un bien négatif, et il en est comme de la santé : on ne le désire que quand il manque. Selon moi le bonheur ne dure qu’un moment ; dès que l’homme a obtenu ce qu’il désire, il n’en veut déjà plus, et le plus souvent ce moment est encore empoisonné par l’immixtion des amis ou des ennemis, ce qui est à peu près la même chose.

Où sont nos amis ? où, nos ennemis ? La véritable amitié, fondée sur de longs rapports, sur l’affection et l’estime réciproques, est rare dans le monde, et ces relations dans lesquelles on se traite d’amis ne nécessitent ni l’estime, ni l’affection. En français, il n’y a qu’un mot pour désigner les vrais amis et les autres ; en russe, il y a deux mots : drouziaet priateli. La nuance a une grande importance : les priatelisont des hommes qui croient de leur devoir de fouiller dans votre âme et dans votre vie, qui, chaque fois qu’ils vous rencontrent, expriment une grande joie, et sont très peu attristés s’il vous arrive une peine. J’ai remarqué que les relations des priateli naissent beaucoup plus souvent de vices communs que de vertus communes ; les vertus ou les talents communs excitent la rivalité, c’est-à-dire l’envie. L’homme qui se reconnaît un vice est très heureux de le rencontrer chez d’autres hommes, et il est porté à le trouver charmant pour se justifier soi-même.

L’hostilité entre les hommes naît parfois du choc des intérêts communs : c’est l’hostilité naturelle, celle de deux chiens pour un os jeté entre eux. Mais souvent les causes de l’hostilité sont aussi légères et aussi accidentelles que celles de l’amitié. Dans une maison amie, vous rencontrez pour la première fois monsieur N. N., et vous dites devant lui que la cantatrice Solfegio chante faux. Si N. N. se taisait ou était de votre avis, peut-être deviendriez-vous, vous et lui, pour toute la vie, des priateli ;mais N. N. est amoureux de la cantatrice Solfegio et vous contredit assez durement. Vous êtes étonné du ton de votre contradicteur et vous ripostez par quelques pointes qui cependant n’excèdent pas les limites de la courtoisie. C’en est assez : N. N. est devenu votre ennemi mortel ; il surveille chacune de vos phrases, remarque vos faiblesses, et peut-être ne reculera pas devant la calomnie. Combien de fois une hostilité aussi puérile trouble-t-elle les sphères les meilleures, les plus intelligentes ! Voici un écrivain, X, très connu et fort estimé, qui a écrit un article sur la Commune ; un autre écrivain, Z, non moins estimé, n’aime pas la Commune et discute l’article de X, en exprimant toutefois sa parfaite estime pour le mérite de l’auteur. Cependant X prend mal la critique et, dans sa réponse, écrit que Z n’a, pour discuter la question, aucune compétence. Alors Z convainc X d’une erreur de citation. La polémique s’échauffe de plus en plus et, à la fin, amène X à faire allusion à la situation très fausse de la femme de Z ; Z, à son tour, donne clairement à entendre que X a reçu des coups le jour de l’inauguration d’un établissement quelconque. Or, dans ces articles, à l’étonnement et à l’indignation du public, il n’est plus question de la Commune. Mais que dis-je, le public ne s’étonne nullement, n’est point indigné ; la majorité s’intéresse beaucoup moins à la Commune qu’à la correction infligée à X ou aux aventures de la femme de Z. Me voilà aussi loin de mon sujet que X et Z. En revenant à la question du bonheur, de nouveau je me rappelle, malgré moi, cette époque à laquelle j’ai déjà fait allusion : époque d’activité fiévreuse et de bonheur fou qui a empoisonné le reste de ma vie. Demain je tâcherai de raconter cette histoire, qui peut fournir des réponses à quelques-unes des questions que je me suis posées.

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