‹ La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'ArgelèsChapitre 22 sur 43 · XXI

XXI

D’un bond, Mlle Marguerite fut debout, vibrante d’indignation, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, secouant la tête d’un geste superbe, qui éparpillait à flots sur ses épaules ses admirables cheveux noirs...

Tous les sentiments qui s’agitaient en elle, les soupçons et la colère, la haine et le mépris, gonflaient sa poitrine à la briser...

--Ah!... voici Mme de Fondège, répéta-t-elle d’un ton d’ironie menaçante, Mme de Fondège, votre femme!...

Recevoir l’hypocrite qui lui avait écrit la lettre de la veille, la complice des misérables qui abusaient de sa détresse et de son isolement, la révoltait...

Son cœur se soulevait de dégoût à la pensée de subir le contact de cette femme, de cette mère, qui sans conscience ni vergogne venait courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu’elle supposait volés...

Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de sa résolution l’arrêta... Ce fut la goutte d’eau froide qui suspend le bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence horrible, qu’elle se perdait, et, grâce à un prodigieux et héroïque effort de volonté, elle se maîtrisa.

--Mme de Fondège est trop bonne, murmura-t-elle d’une voix radoucie, comment lui témoigner jamais toute ma reconnaissance?...

Mme de Fondège dut entendre cela, car elle entrait.

C’était une toute petite femme, courte, épaisse et trop dodue, d’un blond terne, toute marquée de taches de rousseur.

Elle avait de grosses mains, épaisses comme sa taille, le pied large et court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire qu’accusait davantage sa prétention manifeste aux façons aristocratiques.

Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son père eût été marchand de bois, de même qu’elle s’ingéniait et s’épuisait à afficher les dehors du luxe, bien que sa fortune fût problématique et son ménage des plus besogneux.

Et sa mise trahissait ses incessantes préoccupations d’élégance et d’économie, de gêne trop réelle et de feinte prodigalité.

Elle portait un costume de satin noir à trois étages, mais le haut des jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, était de bonne et belle lustrine à treize sous le mètre, et ses dentelles n’avaient du Chantilly que l’apparence.

Cependant, sa fureur des chiffons ne l’avait jamais conduite jusqu’à voler dans les magasins de nouveautés, jusqu’à faire, épouse et mère de famille, le métier des filles de la rue, «travers» si commun aujourd’hui que nul ne s’en étonne plus.

Non... Mme de Fondège était une épouse fidèle, dans le sens strict et légal du mot... Mais comme elle s’en vengeait! Elle était «vertueuse,» mais si rageusement qu’on eût juré que c’était contre son gré et qu’elle le regrettait.

Aussi, menait-elle son mari au doigt et à l’œil, durement, brutalement, comme un nègre...

Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crânement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, qui jurait à faire rougir un hussard ivre, il devenait près de sa femme plus soumis qu’un enfant et résigné comme un mouton.

Il frémissait, quand elle arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux d’un bleu pâle, plus froid que la lame d’un couteau.

Et malheur à lui s’il se hasardait à se rebiffer... Elle le laissait sans un sou en poche, et pendant ces temps de pénitence il en était réduit à emprunter de ci et de là une pièce de vingt francs, qu’il oubliait de rendre généralement.

Un frère de Mme de Fondège, un lieutenant de vaisseau mort au Mexique, l’avait surnommée «Mme Range-à-bord,» et ce sobriquet trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons, peignait merveilleusement son caractère...

Impérieuse, elle l’était à l’excès, et, en outre, irascible, envieuse et rancunière.

Nul autant qu’elle ne fit mentir le proverbe populaire: «Tout gras, tout bon.»

Le fiel et les rages dévorées en secret l’avaient engraissée!...

Mais, en venant à l’hôtel de Chalusse, Mme de Fondège s’était grimée de douceur et de sensibilité; ses yeux avaient des caresses inaccoutumées, et lorsqu’elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa bouche comme pour comprimer des sanglots.

Le général, aussitôt, l’attira vers Mlle Marguerite, et d’un ton à la fois sentimental et solennel:

--Chère Athénaïs, prononça-t-il, voici la fille de mon meilleur et de mon plus vieil ami... Je connais votre cœur... Je sais qu’elle trouvera en vous une seconde mère...

Mlle Marguerite demeurait immobile et glacée... Persuadée que Mme de Fondège allait se précipiter à son cou et l’embrasser, elle s’imposait la plus pénible contrainte pour dissimuler ses sensations.

Elle s’effrayait à tort.

L’hypocrisie de «la générale» était supérieure aux grossières manifestations de Mme Léon.

«La générale» se contenta de lui serrer les mains avec une effusion convulsive, tout en répétant d’un ton pénétré et les yeux levés au ciel:

--Quel malheur!... Si jeune!... Tout à coup!... c’est affreux!...

Et comme elle n’obtenait pas de réponse, d’un air de dignité triste, elle ajouta:

--Je n’ose vous demander toute votre confiance, chère et malheureuse enfant... La confiance ne peut naître que de longues relations et d’une mutuelle estime... Vous apprendrez à me connaître... Ce doux nom de mère, vous me le donnerez quand je l’aurai mérité...

Resté un peu à l’écart, le général écoutait en homme dressé à admirer sa femme et payé pour bien savoir ce dont elle était capable...

--Voilà la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si Athénaïs ne fait pas tout ce qu’elle voudra de cette petite sauvage!...

Ses espérances se reflétaient si joyeusement sur sa physionomie, que Mme Léon, qui le guettait du coin de l’œil, en fut toute saisie.

--Ah! doux Jésus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je prévienne.

Et persuadée que personne ne l’observait, elle se coula sans bruit jusqu’à la porte et sortit vivement.

Mais Mlle Marguerite veillait.

Résolue à pénétrer l’intrigue encore inexplicable qui s’agitait autour d’elle, et à la déjouer, elle avait compris que tout dépendait de son attention à saisir, pour en profiter, les plus futiles indices.

Or, elle avait surpris le triomphant sourire du général et la grimace d’inquiétude que ce sourire avait arraché à Mme Léon.

Voyant s’éloigner cette dernière furtivement, Mlle Marguerite comprit bien que ce n’était pas sans quelque raison grave.

C’est pourquoi, sans s’inquiéter des convenances:

--Excusez-moi une seconde, dit-elle à M. et à Mme de Fondège.

Et les laissant confondus, elle s’élança dehors.

Ah!... elle n’eut pas besoin d’aller loin. S’étant penchée au-dessus de la rampe, elle aperçut dans le vestibule la femme de charge et le marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme d’ordinaire, elle assez animée...

Il tombait sous le sens que Mme Léon s’était doutée que le marquis serait parmi les gens arrivés des premiers pour le convoi de M. de Chalusse, qu’elle l’avait fait demander et qu’elle l’avertissait de la présence de Mme de Fondège.

Toutes ces circonstances étaient bien peu de chose. Mais ce sont les riens qui, le plus souvent, décident de la vie... Ces riens, d’ailleurs, étaient pour Mlle Marguerite autant de lueurs dans les ténèbres, autant de bouts du fil qui pouvait la conduire à la vérité.

Ils lui prouvaient que les intérêts de M. de Fondège et de M. de Valorsay étaient opposés, qu’ils devaient s’exécrer, par conséquent, et qu’avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d’eux contre l’autre...

Ils lui affirmaient aussi que c’était pour le compte de M. de Valorsay que Mme Léon l’espionnait, et que, par suite, il devait connaître depuis assez longtemps l’existence de Pascal Férailleur...

Mais elle n’avait pas le temps de tirer les dernières conséquences de ce qu’elle venait de découvrir... Son absence pouvait éveiller les soupçons de Mme de Fondège et de son mari, et son succès dépendait du plus ou moins d’adresse qu’elle mettrait à paraître dupe...

Elle se hâta donc de rentrer, s’excusant de son mieux... Seulement elle mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l’eût peut-être trahie, si le général, heureusement, ne l’eût interrompue.

--J’ai moi-même à m’excuser de vous quitter, ma chère enfant, dit-il... Mme de Fondège va rester près de vous... Moi, j’ai à remplir un devoir sacré... On m’attend pour la cérémonie, et sans doute on s’impatiente... C’est la première fois de ma vie que je suis inexact...

Le général avait grandement raison de se hâter de descendre...

Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de Chalusse étaient rassemblées dans les vastes salons de l’hôtel, et commençaient à trouver étrange et choquant qu’on les fît attendre ainsi.

Et pourtant, la curiosité tempérait un peu l’impatience.

Il avait transpiré quelque chose des mystérieuses circonstances de la mort du comte, et les gens bien informés racontaient qu’une somme fabuleuse avait été enlevée par une toute jeune fille, Mlle Marguerite. Il est vrai qu’ils ne lui faisaient pas un crime de ce détournement qui révélait une femme positive et forte, et beaucoup, des plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel, à ce qu’on assurait, allait épouser la jolie voleuse et ses millions...

Le plus désolé du retard était encore M. le commissaire ordonnateur des pompes funèbres...

Vêtu de son uniforme de première classe, le bas de soie bien tiré sur son maigre tibia, le manteau vénitien à l’épaule, le claque sous le bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu’un enfin à qui jeter la phrase sacramentelle qui décide le départ: «Quand il vous fera plaisir!...»

Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondège parut... Les amis de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du poêle, s’avancèrent... Le char funèbre s’ébranla... il y eut une minute de confusion, et enfin le cortége se mit en marche.

Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit sourd de la porte de l’hôtel se refermant lourdement.

--Allons!... gémit Mme de Fondège, tout est consommé...

Mlle Marguerite ne répondit que par un geste désolé... Articuler une syllabe lui eût été impossible... les larmes l’étouffaient.

Que n’eût-elle pas donné en ce moment pour être seule, pour s’abandonner sans contrainte à de poignantes émotions.

Hélas!... la prudence la condamnait à une sorte de comédie sinistre.

Le soin de son honneur et le souci de l’avenir lui faisaient une loi de subir d’un visage impénétrable les consolations menteuses d’une femme qu’elle savait sa plus dangereuse ennemie.

Et certes, «la générale» ne les épargnait pas, ces consolations... Nulle mieux qu’elle ne savait jouer la forte et rude commère qui cache un cœur d’une exquise sensibilité sous ses robustes appas... Et ce n’est qu’après d’assez longues considérations sur l’instabilité des choses humaines qu’elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la veille...

--Car il faut, malgré tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il n’est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes réalités de la vie... Ainsi vous, chère enfant, tandis que vous trouveriez à pleurer en paix une amère jouissance, il faut que vous songiez à votre avenir... M. de Chalusse n’ayant pas d’héritiers, la justice va s’emparer de cet hôtel... vous n’y pouvez plus rester.

--Je le sais, madame.

--Où irez-vous?

--Hélas!

Mme de Fondège porta son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer une larme furtive, puis brusquement:

--Je vous dois la vérité, ma chère fille, écoutez-la. Je ne vois pour vous que deux partis à prendre... Demander la protection d’une famille honorable, ou entrer au couvent... Hors de là, point de salut.

Mlle Marguerite baissa la tête sans mot dure... Laisser «la générale» s’avancer et parler beaucoup était la seule chance qu’elle eût de discerner sa pensée.

Ce silence parut inquiéter Mme de Fondège, qui reprit:

--Songeriez-vous à affronter seule les difficultés et les périls de la vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une épouvantable démence... Jeune comme vous l’êtes, mon enfant, belle, séduisante, souverainement douée, il est impossible que vous viviez seule et libre. Eussiez-vous assez de force de caractère pour demeurer honnête et pure, le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit pas aux vertus qui se gardent seules... Préjuges! me direz-vous... Soit!... Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille qui brave l’opinion est une fille perdue...

A l’exaltation de «la générale,» il était aisé de comprendre qu’avant tout et surtout elle craignait que Mlle Marguerite n’usât de sa liberté.

--Que faire, donc?... demanda la jeune fille.

--Je vous l’ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n’y entreriez-vous pas?

--J’aime la vie...

--Alors, frappez à la porte d’une maison honorable.

--L’idée d’être à charge à quelqu’un me révolte.

Fait significatif, Mme de Fondège ne protesta pas, ne parla pas de sa maison... Elle était trop fière pour cela... L’ayant une fois offerte, elle crut qu’insister serait éveiller des défiances.

Elle se contenta d’énumérer les raisons qui militaient en faveur des deux déterminations qu’elle offrait, répétant de temps à autre:

--Décidez-vous!... N’attendez pas le dernier moment!...

Mlle Marguerite était décidée... Cependant, avant de se déclarer, elle eût voulu consulter le seul ami qu’elle se connût au monde, le vieux juge de paix.

La veille, il lui avait dit: «A demain;» elle savait que l’opération de l’apposition des scellés n’était pas terminée, elle s’étonnait de ne pas l’avoir vu encore, et elle l’espérait de minute en minute.

Aussi, évita-t-elle, et non sans adresse, toute réponse formelle, jusqu’à ce qu’enfin, un domestique parut, qui annonça:

--M. le juge de paix.

Il entra lentement, ayant toujours aux lèvres son sourire débonnaire, mais son œil perspicace ne quitta pas Mme de Fondège.

Il salua, prononça quelques mots de politesse, puis s’adressant à Mlle Marguerite:

--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il, à l’instant... Mais dites à madame que vous serez de retour près d’elle avant un quart d’heure.

Elle le suivit, et lorsqu’ils furent seuls, les portes fermées, dans le cabinet de feu M. de Chalusse:

--J’ai beaucoup pensé à vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui, beaucoup... et il me semble que je m’explique certaines choses. Mais avant tout, qu’est-il arrivé depuis que je vous ai quittée?

--Ah!... monsieur, beaucoup de choses.

Et aussitôt, brièvement, mais avec une précision extrême, elle lui détailla les événements si petits et si importants qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d’Ulm, la sortie mystérieuse de Mme Léon et sa conversation avec le marquis de Valorsay, la lettre de Mme de Fondège et enfin cette insupportable visite et tout ce qui s’y était dit.

Lui écoutait, les yeux attachés au chaton de sa bague, selon sa coutume dans les conjonctures qu’il estimait difficiles.

--Tout cela est grave, prononça-t-il, très-grave... La lumière se fait, peu à peu... Vous aviez peut-être raison... Peut-être M. Férailleur est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer à l’étranger?...

--Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n’est qu’une feinte, il est à Paris, caché quelque part, un pressentiment me le crie, j’en suis sûre, et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond: son silence... Disparaître ainsi sans un mot, sans me donner signe de vie...

D’un geste, le juge de paix l’arrêta.

--Je ne vois rien là de surprenant, fit-il, du moment où votre gouvernante est l’espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu’elle n’a pas intercepté ou détruit quelque lettre?

Mlle Marguerite pâlit, et ses yeux noirs étincelèrent.

--Grand Dieu! s’écria-t-elle, quelle n’était pas mon aveuglement!... Je n’avais pas songé à cela! Oh! la misérable!... Et ne pouvoir l’interroger et lui arracher l’aveu de son crime!... Être condamnée, si je veux arriver à la vérité, à rester avec elle en apparence ce que j’étais par le passé!...

Mais le juge de paix n’était pas homme à laisser s’égarer une enquête qu’il entreprenait.

--Revenons à Mme de Fondège, dit-il, et résumons sa conversation. Elle redoute extrêmement de vous voir courir le monde... Est-ce par affection? Non. Pourquoi, alors? C’est ce qu’il faudra chercher. Secondement, il paraît lui être indifférent que vous acceptiez son hospitalité ou que vous entriez au couvent.

--Elle me pousserait plutôt vers le couvent...

--Eh bien!... que conclure de là?... que les Fondège ne tiennent aucunement à s’emparer de vous et à vous faire épouser leur fils... S’ils n’y tiennent pas, c’est qu’ils sont sûrs, positivement, indiscutablement, que les valeurs disparues n’ont pas été détournées par vous... Or, je vous le demande, d’où vient cette certitude absolue?... Simplement de ce qu’ils savent où sont les millions... et s’ils le savent...

--Ah!... monsieur, c’est qu’ils les ont volés!...

Le vieux juge se taisait.

Il avait retourné en dedans le chaton de sa bague--signe d’orage, eût dit son greffier--et si maître qu’il fût de l’expression de son visage, on pouvait y suivre les phases d’un violent combat intérieur.

--Eh bien, oui, mon enfant, prononça-t-il enfin, oui ma conviction est que les Fondège ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans le secrétaire de M. de Chalusse et que nous n’y avons plus retrouvés... Comment, par quel prodige de ruse et de scélératesse s’en sont-ils emparés?... C’est ce que je ne puis concevoir... Le sûr, c’est qu’ils les ont, ou la logique n’est plus la logique.

Il demeura pensif un moment, les sourcils contractés par l’effort de la réflexion, et plus lentement il reprit:

--En vous découvrant toute ma pensée, je vous donne, à vous, jeune fille, presqu’une enfant, une preuve d’estime et de confiance dont peu d’hommes me sembleraient dignes. C’est que je puis me tromper et qu’un magistrat ne doit pas accuser sans être trois fois sûr... Ce que je viens de vous dire, Mlle Marguerite, vous devez l’oublier...

Toute remuée par l’accent du juge, elle le regardait d’un air de stupeur profonde.

--Vous me conseillez d’oublier! murmura-t-elle, vous voulez que j’oublie!...

--Oui!... Vos légitimes soupçons, vous devez les cacher au plus profond de votre cœur, jusqu’au moment où vous aurez réuni assez de preuves pour confondre les misérables... Certes, découvrir et rassembler d’irrécusables preuves de ce mystérieux détournement est difficile... Ce n’est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes les forces de ma vieille expérience... Il ne sera pas dit que j’aurai laissé écraser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la sauver...

Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de Mlle Marguerite. Le monde n’était donc pas composé uniquement de coquins!...

--Ah!... vous êtes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous êtes bon!...

--Assurément! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais il faudra, mon enfant, vous aider vous-même... Songez-y bien; si les Fondège se doutent de vos... c’est-à-dire de nos soupçons, tout est perdu. Répétez-vous cela à tout moment de la journée... et soyez impénétrable, car les gens qui n’ont ni la conscience ni les mains nettes sont ombrageux.

Il n’avait nul besoin d’insister sur ce point. Il le comprit, et changeant brusquement de ton:

--Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.

A lui, elle pouvait, elle devait tout dire.

Elle se redressa donc, vibrante d’énergie, et d’une voix ferme:

--Ma résolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation. D’abord, je garde Mme Léon près de moi... au titre qu’elle voudra, peu m’importe. Par elle, sans qu’elle s’en doute, je saurai les menées de M. de Valorsay et peut-être même ses espérances et son but... En second lieu, j’accepte l’hospitalité que m’offrent le général et sa femme... Près d’eux je serai au centre même de l’intrigue et dans une position unique pour recueillir les preuves de leur infamie.

Le vieux juge eut une exclamation de plaisir.

--Vous êtes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!... s’écria-t-il, et prudente en même temps... Oui, c’est bien ainsi qu’il faut agir.

Il n’y avait plus qu’à régler les conditions du départ de Mlle Marguerite.

Elle possédait de très-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix; devait-elle les garder?

--Certes, ils sont bien à moi, dit-elle. Mais après les indignes accusations dont j’ai été l’objet, je ne puis consentir à les emporter, il y en a pour une somme trop considérable... Je vous les laisserai, monsieur, à l’exception de ceux dont je me sers habituellement... Si plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai... et non sans plaisir, je l’avoue à ma honte.

Et le juge s’inquiétant de la façon dont elle vivrait et de ses ressources:

--Oh!... j’ai de l’argent, répondit-elle. M. de Chalusse était la générosité même, et moi j’ai des goûts assez simples... En moins de six mois, sur ce qu’il me donnait pour ma toilette, j’ai économisé plus de huit mille francs... C’est la sécurité pour plus d’un an.

Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal lui allouerait une certaine somme à prendre sur cette fortune immense, désormais sans possesseur connu.

Le comte, qu’il fût ou non son père,--là n’était pas la question,--se trouvait être en fait, son «tuteur officieux...» et elle, encore qu’elle fût émancipée, pouvait être considérée comme une mineure.

Elle avait donc à invoquer le bénéfice de l’article 367 du Code civil, lequel dit expressément:

«Dans le cas où le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopté son pupille, il sera fourni à celui-ci, durant sa minorité, des moyens de subsister dont la quotité et l’espèce... seront réglées, soit aimablement... soit judiciairement.»

--Raison de plus, prononça Mlle Marguerite, pour renoncer à mes parures.

Restait à décider comment elle donnerait de ses nouvelles à son vieil ami. Ils cherchèrent et trouvèrent un moyen de correspondance qui devait déjouer la plus exacte surveillance du général et de sa femme.

--Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui sait ce que pense Mme de Fondège de votre absence?...

Mais Mlle Marguerite avait une requête à présenter.

Elle avait vu très-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit cahier relié où il notait l’adresse des gens avec qui il était en relations. L’adresse de M. Fortunat devait s’y trouver.

Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher ce répertoire. Elle le trouva, et à sa grande joie, à la lettre F, elle lut:

Fortunat (Isidore), agent d’affaires, 28, place de la Bourse.

--Ah!... je suis sûre à cette heure de retrouver Pascal, s’écria-t-elle.

Et après avoir une fois encore remercié le juge de paix, dissimulant sous l’air le plus abattu qu’elle put prendre ses grandes espérances, elle regagna sa chambre.

--Comme vous avez été longtemps, bon Dieu! lui dit Mme de Fondège.

--J’ai eu beaucoup d’explications à donner, madame.

--On vous tourmente, ma pauvre petite!

--Oh! indignement...

Ce mot fournissait à «la générale» l’occasion de revenir tout naturellement à ses conseils.

Mais Mlle Marguerite n’était pas si simple que de se laisser convaincre, comme cela, tout à coup; elle éleva bien des objections et discuta longtemps avant d’en arriver à déclarer à Mme de Fondège qu’elle serait trop heureuse d’accepter la protection et l’hospitalité qu’elle lui avait offertes...

Et encore, n’était-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prétendait payer une pension, ne voulant pas être une charge... Elle tenait aussi à garder près d’elle sa gouvernante, trop attachée, disait-elle, à cette chère Léon pour s’en séparer.

La digne femme de charge assistait à cette conversation. Un instant, elle avait craint que Mlle Marguerite ne soupçonnât ses honnêtes manœuvres... ses craintes s’envolèrent. Et même, intérieurement, elle se félicita de sa rare habileté.

Tout était entendu, conclu, scellé par un baiser, lorsque, sur les quatre heures, le général reparut.

--Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une fille!...

Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre. Au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse, il s’était presque trouvé mal au cimetière, et même cette défaillance d’un homme orné de si terribles moustaches avait beaucoup surpris.

--Oui, c’est un grand bonheur!... répondit-il. Mais, sacré tonnerre!... je n’avais jamais douté du cœur de cette chère mignonne.

Sa femme et lui, néanmoins, dissimulèrent mal une grimace, quand le juge de paix leur apprit que leur «chère fille aimée» n’emportait pas ses diamants.

--Sacrebleu!... gronda le général, je reconnais son père à ce trait!... Voilà de la délicatesse, ou je ne m’y connais pas!... Beaucoup de délicatesse!... trop, peut-être.

Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute, ordonnerait la restitution des diamants, son visage s’éclaira, et il descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de Mlle Marguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de l’hôtel...

Puis le moment du départ vint.

Mlle Marguerite répondit aux adieux des domestiques, ravis d’être débarrassés de sa présence, et, avant de monter en voiture, elle attacha un long et douloureux regard à cette princière demeure de Chalusse, qu’elle avait eu le droit de croire sienne, et qu’elle quittait sans doute pour toujours!...

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

LA VIE INFERNALE