‹ La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'ArgelèsChapitre 30 sur 43 · VII

VII

Se confier à des étrangers... plus encore à des ennemis acharnés...

S’abandonner à de doucereux imposteurs, qu’on sait intéressés à notre perte, dont on a mesuré la scélératesse, et qu’on croit capables de tout...

Se mettre froidement et après mûres réflexions à la discrétion de redoutables hypocrites...

Affronter d’un œil calme et le sourire aux lèvres tout ce que l’inconnu a de mystérieux périls; braver les plus dangereuses séductions, les conseils perfides, les patelinages savamment calculés, des piéges et des embûches de toutes sortes, des violences, peut-être...

Cela exige une force d’âme peu commune, la plus superbe confiance en son énergie, le mépris du danger et l’inébranlable résolution de triompher ou de périr...

Tel est l’héroïsme qu’eut Mlle Marguerite, une jeune fille de vingt ans, le soir où elle quitta l’hôtel de Chalusse, pour accepter l’hospitalité de M. et Mme de Fondège.

Et pour comble, elle emmenait Mme Léon, sachant qu’elle avait tout à craindre de cette douce personne, et que c’était un espion du marquis de Valorsay qu’elle traînait à sa suite.

Pourtant, quelle que fût sa vaillance, au moment de monter dans la voiture du général le cœur faillit lui manquer.

Il y avait de la détresse dans le dernier regard dont elle embrassa la façade de l’hôtel, les objets familiers et le visage connu des domestiques...

Tout, elle regrettait tout de cette maison, la grande cour sablée, le large perron, les deux platanes, le joli pavillon d’entrée, et le vieux chien de garde qui tirait sur sa chaîne pour venir lui lécher les mains...

Il lui semblait découvrir quelque chose d’amical sur la figure de ceux qui lui déplaisaient le plus autrefois, de M. Casimir, le valet de chambre, par exemple, ou des époux Bourigeau, les concierges...

Et personne pour l’encourager!...

Si, cependant!... A la fenêtre du premier étage, le front contre la vitre, elle reconnut le seul ami qui lui restât au monde, celui qui l’avait défendue, encouragée et soutenue... celui qui lui avait promis son appui et ses conseils, celui qui, dans le lointain de l’avenir lui avait montré le succès...

--Serais-je donc lâche?... pensa-t-elle; serais-je donc indigne de Pascal?...

Et elle s’élança dans la voiture en se disant le mot des résolutions décisives:

--Le sort en est jeté!

Le général voulut absolument qu’elle prît une place du fond, près de Mme de Fondège, et lui même s’assit sur la banquette de devant, à côté de Mme Léon.

La route fut lente et triste.

La nuit venait; c’était l’heure où le grand mouvement de Paris commence, la voiture, à chaque coin de rue, était arrêtée par un encombrement.

Mme de Fondège seule maintenait la conversation vivante, et sa voix aigre dominait le bruit des roues.

Elle vantait les grandes qualités du défunt comte de Chalusse et félicitait Mlle Marguerite de sa bonne détermination.

Ce n’étaient guère que des phrases banales qu’elle cousait les unes aux autres, mais il n’était pas un des mots qu’elle prononçait qui ne trahit une satisfaction profonde, presque la joie d’une victoire inespérée...

Par moments, le général se penchait à la portière, pour voir si le fourgon de l’hôtel de Chalusse, qui portait les bagages de Mlle Marguerite suivait...

Enfin, on arriva rue Pigalle, où demeuraient M. et Mme de Fondège...

Le général descendit le premier, présenta la main successivement à sa femme, à Mlle Marguerite et à Mme Léon, et fit signe au cocher qu’il pouvait se retirer...

Mais le cocher ne bougea pas.

--Pardon, excuse, bourgeois, fit-il, mais c’est que le patron m’a dit comme ça... m’a recommandé...

--Quoi?...

--De vous réclamer... vous savez bien... la journée, trente-cinq francs... sans compter le petit pourboire.

--C’est bien... on passera payer demain.

--Faites excuse, bourgeois, mais si ça vous était égal ce soir... le patron dit comme cela, que le compte est assez élevé...

--Comment, drôle?

Mais Mme de Fondège, déjà engagée sous la porte cochère de sa maison, revint vivement sur ses pas, et tirant son porte-monnaie:

--Tenez, dit-elle au cocher, voici trente-cinq francs.

L’homme se pencha vers sa lanterne, pour compter l’argent, et reconnaissant qu’il n’avait que la somme juste:

--Eh bien!... et mon pourboire, demanda-t-il.

--Je ne donne rien aux insolents, répondit le «général».

--Ah! pratique de malheur! jura le cocher. On prend des fiacres, quand on n’a pas de quoi se payer des voitures de grande remise... Je te conduirai encore, va, meurt-de-faim!...

Mlle Marguerite n’en entendit pas davantage: Mme de Fondège l’entraînait par les escaliers en lui disant:

--Vite, hâtons-nous, le fourgon qui apporte vos effets est en bas... Il faut savoir si le logement que je vous destine, à vous et à votre bonne gouvernante, vous convient...

Arrivée devant la porte du second étage, Mme de Fondège chercha dans sa poche son passe-partout; ne le trouvant pas; elle sonna.

Un grand diable de domestique, à l’air remarquablement impudent, vêtu d’une livrée étincelante, vint ouvrir, armé d’un vieux et sale flambeau de fer battu, où agonisait et empestait un bout de chandelle.

--Comment! s’écria Mme de Fondège, l’antichambre n’est pas encore éclairée!... C’est se moquer!... Qu’avez-vous donc fait en mon absence? Allons, dépêchons... Allumez la lanterne!... Dites à la cuisinière que j’ai quelqu’un à dîner! Appelez ma femme de chambre. Qu’on prépare la chambre de M. Gustave... Descendez voir si le «général» n’a pas besoin de vous pour aider à monter les bagages de ces dames...

Embarrassé de choisir entre tant d’ordres contradictoires, le domestique ne choisit pas.

Il posa son chandelier infect sur une des consoles de l’antichambre, et gravement, sans mot dire, gagna le couloir conduisant à la cuisine.

--Évariste!... criait Mme de Fondège, cramoisie de colère, Évariste, insolent!...

Et comme il ne daignait pas répondre, elle s’élança à sa poursuite... Et bientôt des profondeurs de l’appartement, une altercation de la dernière violence s’éleva, le domestique se répandant en injures, la maîtresse exaspérée ne sachant que crier: «Je vous chasse, vous êtes un insolent, je vous chasse.»

Debout dans l’antichambre, près de Mlle Marguerite, la digne Mme Léon semblait aux anges.

--Drôle de maison!... fit-elle. Voilà qui commence bien...

Mais l’estimable femme de charge était la dernière personne du monde à qui Mlle Marguerite eût laissé voir sa pensée:

--Taisez-vous donc, Léon, prononça-t-elle, c’est nous qui sommes cause de ce désordre, et j’en suis toute honteuse...

La gouvernante dut retenir la méchanceté qui lui montait aux lèvres... Mme de Fondège reparaissait suivie d’une grande fille à l’œil provocant, au nez odieusement retroussé, beaucoup trop bien coiffée, et qui tenait un flambeau allumé.

--Comment m’excuser, madame, commença Mlle Marguerite, de toute la peine que je vous donne...

--Eh!... chère enfant, je n’ai jamais été si heureuse... Venez, venez voir votre chambre...

Et pendant qu’on traversait plusieurs pièces à peine meublées:

--Ce serait plutôt à moi, continua Mme de Fondège, de vous faire des excuses. Vous allez regretter, je le crains, les splendeurs de l’hôtel de Chalusse... C’est que nous ne possédons pas des millions comme feu votre pauvre père... Nous avons une grande aisance, rien de plus... Mais tenez, vous voici chez vous.

La femme de chambre venait d’ouvrir une porte, Mlle Marguerite entra dans une assez grande pièce à deux fenêtres, tendue d’un méchant papier passé, garnie de rideaux de perse dont le soleil et la poussière avaient mangé les couleurs.

Tout y était dans un épouvantable désordre, et d’une répugnante malpropreté... Le lit était défait, la toilette n’avait pas été lavée, des chaussons de lisière traînaient sur la descente de lit tout éraillée; sur la cheminée, veuve de pendule, une bouteille de bierre vide et un verre étaient restés... Puis à terre, sur les meubles, dans les coins, partout, en quantité, à foison, comme s’il en eût plu, des bouts de cigarettes traînaient...

--Quoi!... glapit Mme de Fondège, vous n’avez pas fait cette chambre, Justine...

--Ah!... ma foi!... je n’ai pas eu le temps...

--Voici cependant plus d’un mois que M. Gustave n’y a couché...

--Je sais bien?... Mais que Madame se rappelle ce que j’ai couru, depuis un mois... sans compter que j’ai lavé et repassé, puisque la blanchisseuse...

--Il suffit! interrompit Mme de Fondège.

Et se tournant vers Mlle Marguerite:

--Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, chère enfant... Demain, à cette heure-ci, nous vous aurons bâti un de ces chastes nids de mousseline et de fleurs comme en rêvent les jeunes filles.

A la suite de cette chambre, qu’on appelait chez le «général» la chambre du lieutenant, se trouvait une pièce plus petite à une seule fenêtre, qui, dans l’ordonnance de l’appartement, avait dû être disposée pour un cabinet de toilette.

C’est cette pièce qu’on destinait à la femme de charge.

Comparant ce réduit au logis charmant qu’elle occupait à l’hôtel de Chalusse, Mme Léon eut quelque peine à dissimuler une grimace.

Mais il n’y avait pas à hésiter ni même à faire la difficile... Les ordres précis de M. de Valorsay la rivaient près de Mlle Marguerite et elle devait s’estimer heureuse qu’on lui eût permis de la suivre... Que le marquis arrivât ou non à ses fins, il lui avait promis une assez magnifique récompense pour passer sur quelques désagréments...

C’est donc de sa voix la plus douceâtre et toute grimée de fausse humilité, qu’elle déclara cette chambrette trop bonne encore pour une pauvre veuve, que ses malheurs avaient réduite à abdiquer son rang dans la société....

Les évidentes attentions de M. et Mme de Fondège ne contribuaient pas peu, d’ailleurs, à lui faire prendre son mal en patience.

Sans savoir précisément ce que «le général» et sa femme attendaient de Mlle Marguerite, elle était trop fûtée pour ne pas flairer qu’ils en espéraient quelque chose d’important, et sa «chère enfant» l’avait posée comme une de ces confidentes subalternes qu’il est indispensable de ménager et beaucoup.

--Ces gens-ci vont me faire une cour assidue, pensait-elle.

Et toute prête à jouer un double rôle entre le marquis de Valorsay et les Fondège, toute disposée même à passer à ces derniers si leurs arguments avaient plus de poids, elle entrevoyait une longue série de prévenances, de cadeaux et de gâteries.

Dès ce premier soir, ses prévisions se réalisèrent et une surprise l’attendait qui la ravit.

Il fut décidé qu’elle mangerait à la table des maîtres, ce qui jamais à l’hôtel de Chalusse ne lui était arrivé.

Mlle Marguerite éleva bien quelques objections qui lui valurent le plus venimeux regard, mais Mme de Fondège tint bon, ne voyant pas, disait-elle gracieusement, pourquoi on se priverait de la société d’une personne aussi distinguée... Que cette faveur lui eût été attirée par son seul mérite, c’est ce dont Mme Léon ne douta pas.

Plus perspicace, Mlle Marguerite crut comprendre que «la Générale» enrageait de prendre ce parti, mais qu’elle y était condamnée par l’impérieuse nécessité de soustraire la femme de charge au contact, c’est-à-dire aux confidences compromettantes de ses gens.

C’est qu’il devait y avoir à cacher dans la maison quantité de ces petits mystères odieux ou ridicules, terribles pour l’honorabilité ou pour l’amour-propre.

Pendant qu’on montait et qu’on installait ses bagages et ceux de Mme Léon, par exemple, Mlle Marguerite surprit Mme de Fondège et sa camériste en grande confidence, chuchotant avec cette volubilité qui trahit un embarras inattendu et pressant...

De quoi donc s’agissait-il?

Sans remords, elle prêta l’oreille, et ces mots: «paire de draps» répétés plusieurs fois, lui donnèrent singulièrement à réfléchir.

--Serait-ce possible!... pensa-t-elle, n’y aurait-il pas de draps à nous donner...

Elle ne tarda pas d’ailleurs à apprendre quelle opinion avait la femme de chambre de la maison où elle servait. Tout en s’escrimant du balai, de l’éponge et du plumeau, cette fille qu’exaspérait le surcroît d’ouvrage qu’elle se voyait en perspective, ne cessait de grommeler entre ses dents, et de maudire la «baraque où on se crevait de travail, où on ne mangeait pas son soûl, et où encore il fallait attendre ses gages...»

Mais Mlle Marguerite ne devait pas avoir beaucoup le loisir de réfléchir.

Elle s’employait de son mieux à aider la camériste, fort étonnée de voir si peu fière cette belle demoiselle qui avait l’air d’une reine, quand le domestique, cet Évariste, chassé par «la Générale,» une demi-heure avant, parut, et d’un ton insolent prononça les paroles sacramentelles:

--Mme la comtesse est servie!...

Car Mme de Fondège, tant qu’elle pouvait, d’autorité ou par ruse, exigeait ce titre...

Elle s’était improvisée comtesse comme son mari s’était établi général, de son autorité privée et sans plus de difficulté. A la suite de fouilles dans les «archives» de sa famille, déclara-t-elle à ses intimes, elle avait retrouvé la preuve qu’elle et les siens étaient «nobles de race,» un de leurs aïeux ayant eu une grande charge à la cour de François Ier ou de Louis XII,--elle confondait parfois.

Ceux qui ne connaissaient pas son père, le marchand de bois, ne trouvaient à cela rien d’impossible.

Évariste d’ailleurs était mis comme il convient pour annoncer le dîner à une personne de cette qualité.

Valet de pied pour ouvrir la porte dans la journée, et doré alors sur toutes les coutures, ce serviteur à plusieurs fins revêtait à l’heure du dîner l’habit noir sévère du maître d’hôtel.

Et véritablement il lui fallait cette tenue, pour ne pas jurer dans le cadre somptueux de la salle à manger.

Car elle était magnifique, cette salle, avec, ses lourds dressoirs chargés de vaisselles et de porcelaines curieuses, qui lui donnaient un peu l’aspect d’un musée...

A ce point, qu’après s’être assise à table, entre «le général» et sa femme, en face de Mme Léon, Mlle Marguerite se demanda si jusqu’à ce moment elle n’avait pas été abusée par la dangereuse optique de la prévention.

Elle remarqua bien qu’on mangeait dans du ruoltz, et que même les couverts manquaient un peu, mais il est des gens économes qui tiennent leur argenterie sous clef. Le service de porcelaine était d’ailleurs très-beau, marqué au chiffre du «général,» et surmonté de la couronne comtale de sa femme...

Le dîner, il est vrai, était détestable, servi avec profusion, mais mal... On eût dit le coup d’essai de quelque infime gâte-sauce.

Tel quel, «le général» le savourait avec délices... Il mangeait gloutonnement de tout, le rouge montait à ses pommettes, et le bien-être de la chair largement satisfaite s’épanouissait sur sa physionomie.

--C’est à croire, pensait Mlle Marguerite, qu’il reste sur son appétit, d’ordinaire, et que ceci lui semble un festin.

Et, de fait, il semblait y avoir en lui comme un trop plein de contentement toujours prêt à déborder.

Il retroussait furieusement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, et plus que de coutume encore, il faisait ronfler et vibrer sacrrrrrebleu!... les _r_ de ses jurons terribles.

Il ne pouvait se tenir, évidemment, de se répandre en plaisanteries fort inconvenantes, en présence d’une pauvre fille qui venait de perdre, du même coup, son père et une situation admirable et toutes ses espérances de fortune.

Il lui échappa de dire que la course qu’il avait faite au cimetière avait stimulé son appétit... Il s’émancipa jusqu’à appeler Mme de Fondège du sobriquet dont son frère l’avait affublée autrefois, et qui lui donnait des convulsions: Mme Range-à-bord.

Pourpre de colère jusqu’à la racine de ses rudes cheveux roux, stupéfiée de voir tout-à-coup son mari lui échapper ainsi, suffoquée par la nécessité où elle était de se contraindre, Mme de Fondège avait encore l’héroïsme de sourire, mais ses petits yeux lançaient des éclairs.

Bast!... «le général» y prenait bien garde!...

Il s’en souciait si peu, il se sentait si bien en veine d’indépendance que le dessert ayant été servi, il se retourna vers son domestique et, après un clignement d’œil que Mlle Marguerite surprit au passage:

--Évariste, commanda-t-il, descendez à la cave me chercher une bouteille de vin de bordeaux.

Le valet à qui on venait de «donner ses huit jours,» devait attendre et guetter une occasion de se venger.

Il eut un de ces sourires niais où perçait la méchanceté ravie, et d’un ton traînard:

--Que Monsieur me donne de l’argent, dit-il, Monsieur sait bien que ni l’épicier ni le marchand de vin d’en face ne veulent plus faire crédit...

M. de Fondège se dressa tout pâle... Mais avant qu’il eût le temps de prononcer une parole, sa femme vint à son secours...

--Vous savez bien, mon ami, lui dit-elle, que je ne confie pas les clefs de ma cave à ce garçon. Évariste, appelez Justine.

La camériste à l’air effronté parut et sa maîtresse lui expliqua où elle trouverait la clef de la fameuse cave.

Et un petit quart d’heure après, apparut une de ces bouteilles comme les épiciers et les marchands de vin en préparent, pour le plus grand ébahissement des simples, bouteilles d’apparences trop vénérables, toutes chargées de mousses et de boues, et couvertes de ces toiles d’araignées que les gamins de Paris vont récolter dans les carrières abandonnées, et qu’ils vendent de 75 centimes à 2 francs la livre, selon «la qualité...»

Mais ce bordeaux ne ramena pas la gaieté. «Le général» ne soufflait plus mot, et son plaisir fut manifeste, quand le café pris, sa femme lui dit:

--Ne vous privez pas de votre cercle, mon ami, j’ai à causer avec notre chère enfant!...

Pour congédier ainsi brusquement «le général,» Mme de Fondège souhaitait donc rester seule avec Mlle Marguerite?

Mme Léon le crut ou feignit de le croire, et s’adressant à la jeune fille:

--Je vais être obligée de vous quitter une couple d’heures, chère demoiselle, dit-elle... J’ai une course indispensable à faire... Ma famille m’en voudrait peut-être si je ne la prévenais pas de notre changement de domicile...

C’était la première fois depuis son entrée à l’hôtel de Chalusse, c’est-à-dire depuis des années, que l’estimable femme de charge parlait en termes si positifs de sa famille--et d’une famille habitant Paris, qui plus est.

Elle s’était jusqu’alors tenue dans le vague, donnant à entendre seulement que ses parents n’avaient pas eu ses malheurs, qu’ils étaient restés haut placés, si elle était tombée, et qu’elle avait fort à faire de se dérober à leurs bienfaits...

Peu importe!... Mlle Marguerite était résolue à ne s’étonner de rien.

--Courez avertir vos parents, ma chère Léon, répondit-elle, sans la moindre nuance de raillerie, c’est bien le moins que votre dévouement ne vous cause aucun préjudice...

Mais en elle-même elle pensait:

--Cette affreuse hypocrite va rendre compte de notre journée au marquis de Valorsay... Cette famille, c’est le futur prétexte de ses sorties...

Le général s’était esquivé, les domestiques commençaient à desservir, Mlle Marguerite suivit Mme de Fondège au salon.

C’était une pièce très-vaste, haute de plafond, éclairée par trois fenêtres et plus somptueuse encore que la salle à manger.

Meubles, tapis, tentures, tout était peut-être d’un goût contestable, éclatant, voyant, à effet, mais riche, très-riche, excessivement riche... Si la garniture de la cheminée n’avait pas coûté plus de sept à huit mille francs, elle resplendissait pour vingt-cinq mille... Et le reste était à l’avenant.

Les soirées étaient fraîches, Mme de Fondège avait fait allumer du feu... Elle s’assit au coin de la cheminée, sur une chaise longue, et lorsque Mlle Marguerite eut pris place en face d’elle:

--Ça, ma bien chère enfant, commença-t-elle avec une certaine solennité, causons.

Mlle Marguerite s’attendait à quelque communication importante, aussi ne fut-elle pas médiocrement surprise, quand après une minute employée à recueillir ses idées, «la générale» poursuivit:

--Vous êtes-vous préoccupée de votre deuil?

--De mon deuil, madame?...

--Oui. Je veux dire, avez-vous pensé aux toilettes que vous allez porter?... C’est important, ma chère fille, plus que vous ne pensez... On fait en ce moment des costumes de crêpe, ruchés et bouillonnés, qui sont d’une extrême distinction... J’en ai vu, surtout à la _Scabieuse_, qui vous iraient à ravir... Après cela, vous me direz peut-être qu’un costume, pour un deuil récent, surtout avec des bouillonnés, est un peu risqué... cela dépend des goûts... La duchesse de Veljo en avait un onze jours après la mort de son mari; elle laissait, avec cela, une partie de ses cheveux, qui sont superbes, tomber sur ses épaules, à la pleureuse, c’était tout à fait touchant... Elle était à croquer!...

Parlait-elle sincèrement?... Il n’y avait pas à en douter. Sa figure, toute bouffie de colère, quand «le général» s’était avisé de demander du vin de bordeaux, avait repris son expression habituelle, et même s’éclairait peu à peu.

--Du reste, chère enfant, poursuivit-elle, je me mets à votre disposition pour courir les magasins... Et si vous ne tenez pas à votre couturière, je vous conduirai chez la mienne, qui travaille comme un ange... Mais que je suis folle! vous vous habillez certainement chez Van Klopen... Moi, je prends peu chez lui, et seulement dans les grandes occasions. Entre nous, je le trouve un peu cher...

Ce n’est pas sans quelque peine que Mlle Marguerite dissimulait un sourire.

--Je dois vous avouer, madame, répondit-elle, que j’ai gardé de mon enfance l’habitude de faire presque toutes mes robes moi-même.

«La générale» leva les bras au ciel.

--Vous-même!... répéta-t-elle plusieurs fois, comme pour se bien convaincre qu’elle n’avait pas mal entendu, vous-même!... C’est incompréhensible... Comment, vous, la fille d’un homme qui possédait cinq ou six cent mille livres de rentes!... Après cela, je sais bien, ce pauvre M. de Chalusse était certes un digne et excellent homme, mais il avait des idées étranges, bizarres...

--Excusez-moi, madame, ce que j’en faisais était pour mon plaisir...

Voilà ce qui dépassait l’entendement de Mme de Fondège.

--Incroyable! murmurait-elle, invraisemblable!... Mais pour les modes, malheureuse enfant; pour les modes, comment faisiez-vous!...

L’énorme importance qu’elle attachait à cela était si manifeste que Mlle Marguerite ne put tenir son sérieux:

--Probablement, répondit-elle, je ne suivais la mode que de fort loin... Ainsi, la robe que je porte en ce moment...

--Est ravissante, mon enfant, et vous va divinement, c’est la vérité... Seulement, pour être franche, je vous dirai que cela ne se porte plus, oh! mais plus du tout... Aussi ferons-nous faire tout autrement les robes que vous allez vous acheter...

--Mais j’en ai plus qu’il ne m’en faut, madame.

--Noires?...

--Je porte presque toujours du noir...

Jamais, évidemment, «la générale» n’avait rien ouï de pareil.

--Soit, dit-elle, cela ira à la rigueur pour vos premiers mois de deuil... mais après? Pensez-vous, pauvre mignonne, que je vous laisserai vous cloîtrer comme au temps où vous viviez à l’hôtel de Chalusse?... Mon Dieu!... avez-vous dû vous ennuyer dans cette grande maison, seule, sans société, sans amis...

Une larme trembla entre les cils de Mlle Marguerite.

--J’étais heureuse en ce temps-là, madame, murmura-t-elle...

--A ce que vous croyez!... Vous reviendrez de cette erreur... Quand on ignore absolument ce qu’est le plaisir, on ne se rend pas compte de l’ennui qu’on éprouve... Je suis sûre que, sans vous en douter, vous avez été très-malheureuse près de M. de Chalusse.

--Oh! madame...

--Chut, chut!... je sais ce que je dis... Attendez que je vous aie présentée dans le monde, avant de me vanter votre solitude... Pauvre mignonne!... Je parierais qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un bal? Non!... J’en étais sûre... et elle a vingt ans!... Heureusement je suis là, moi, et je saurai remplacer votre mère, et nous rattraperons le temps perdu!... Belle comme vous l’êtes, mon enfant, car vous êtes divinement belle, vous serez la reine partout où vous paraîtrez... Voyons, est-ce que cette idée ne fait pas battre ce petit cœur si froid? Ah! le mouvement, les fêtes, le bruit, les toilettes merveilleuses, l’éclat des diamants, l’admiration des hommes, le dépit des rivales, la conscience de sa beauté, il n’y a que cela pour emplir la vie d’une femme. C’est peut-être du vertige, mais ce vertige-là, c’est le bonheur.

Était-elle sincère?...

Entreprenait-elle froidement une séduction?... Espérait-elle, après avoir ébloui cette pauvre jeune fille, la dominer par les goûts qu’elle lui aurait inspirés?...

Par un phénomène fréquent chez les natures cauteleuses, il y avait tout ensemble chez elle une très-réelle franchise et un profond calcul. Ce qu’elle disait, elle le pensait, et il lui était utile de le dire; son intérêt la poussait dans le sens de ses goûts.

Vingt-quatre heures plus tôt la fière et loyale Marguerite lui eût imposé silence. Elle lui eût dit que ces grossières séductions n’atteindraient jamais les hauteurs de son âme, et qu’elle n’aurait jamais que dégoût et mépris pour ces vulgaires bonheurs.

Mais, résolue à paraître dupe, elle dissimulait ses impressions sous une sorte d’attention ébahie, surprise et presque honteuse de trouver tout à coup à son service tant de duplicité.

--D’ailleurs, poursuivait Mme de Fondège, une jeune fille à marier ne doit pas s’enfermer chez elle... Ce n’est pas chez soi qu’on trouve un parti... Et il faut se marier... Le mariage est la seule fin raisonnable de la femme, puisque c’est son émancipation...

«La générale» allait-elle donc remettre en avant son fils?... Mlle Marguerite le crut presque... Mais elle était trop fine pour cela. Elle se garda bien de prononcer le nom du lieutenant Gustave...

--Sans compter, reprit-elle, que l’hiver sera des plus brillants et commencera de bonne heure. Dès le 5 novembre, la comtesse de Commarin donne une fête qui fera courir tout Paris... Le 7, on dansera chez la vicomtesse de Bois-d’Ardon... Le 11, nous aurons concert et ensuite bal, chez la baronne Trigault, vous savez, la femme de cet original si riche qui passe sa vie au jeu...

--C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom...

--Vraiment!... et vous habitiez Paris... C’est à n’y pas croire... Sachez donc, chère ignorante, que la baronne Trigault est une des femmes les plus distinguées et les plus spirituelles de Paris, et celle, à coup sûr, qui se met le mieux... Je suis sûre que son compte annuel chez Van Klopen ne se solde pas avec cent mille francs... c’est tout dire, n’est-ce pas?...

Et avec un sentiment d’orgueil très-réel et bien légitime, elle ajoute:

--La baronne est mon amie, je vous présenterai.

Engagée sur ce terrain, Mme de Fondège ne devait pas tarir de sitôt...

Visiblement, c’était une de ses prétentions d’être excessivement lancée, de connaître tout Paris et d’être l’intime de toutes les femmes de la société qui doivent à leur luxe, à leurs extravagances ou à pis encore cette «famosité» qui impose aux imbéciles...

Ce qui est sûr, c’est que nulle mieux qu’elle ne savait le fin mot de toutes les anecdotes qui, chaque jour, amusent le tapis parisien...

L’écouter une heure, c’était être au courant de la chronique scandaleuse...

Incapable de s’intéresser à ces fastidieux commérages, Mlle Marguerite n’osait cependant s’y soustraire, et elle feignait une attention bien loin de son esprit, lorsque la porte du salon s’ouvrit brusquement...

Évariste, le domestique congédié, se montra, souriant de son plus impudent sourire.

--Mme Landoire est là, dit-il, qui désirerait parler à Mme la comtesse...

A ce nom, «la générale» tressauta, comme si elle eût été mordue par un aspic.

--Qu’elle attende, fit-elle vivement, je suis à elle à la minute...

Inutile précaution, la visiteuse parut.

C’était une grande femme brune, sèche comme un cotret, et de façons horriblement communes.

--Enfin, on vous trouve, dit-elle d’une voix rude, et ce n’est pas malheureux... Voilà quatre fois que je viens pour ce billet...

Mme de Fondège l’interrompit du geste, et lui montrant Mlle Marguerite:

--Attendez du moins que je sois seule, prononça-t-elle, pour me parler de vos affaires...

Mme Landoire haussa les épaules.

--Et si vous n’êtes jamais seule!... grogna-t-elle. Je voudrais pourtant en finir, moi.

--Suivez-moi dans ma chambre, et nous terminerons.

Mais c’était une trop favorable occasion d’échapper à «la générale» pour que Mlle Marguerite ne s’empressât pas de la saisir.

Elle demanda la permission de se retirer, assurant, ce qui était la vérité, qu’elle tombait de fatigue.

Et après avoir reçu de Mme de Fondège un baiser maternel, accompagné d’un «dormez bien, ma chère fille aimée,» elle gagna sa chambre.

Par un rare bonheur, grâce à la sortie de Mme Léon, elle se trouvait seule et ne craignait pas d’être épiée...

Elle tira donc d’une de ses malles un buvard de voyage, et lestement elle écrivit à l’ancien agent du comte de Chalusse, à M. Isidore Fortunat pour lui annoncer que le mardi suivant elle se rendrait chez lui.

--Je serais bien maladroite, pensait-elle, si demain, en allant à la messe, je ne trouvais pas moyen de jeter cette lettre à la poste sans être vue...

Elle s’était hâtée, bien lui en prit...

Son buvard était à peine en place, que Mme Léon rentra, l’air aussi contrarié que possible.

--Eh bien!... demanda Mlle Marguerite d’un ton de naïveté admirablement joué, avez-vous vu votre famille?...

--Ne m’en parlez pas, ma chère demoiselle, tous mes parents étaient absents... ils étaient au spectacle.

--Ah!...

--De sorte que dès demain matin, à la première heure, il me faudra courir jusque chez eux... Vous comprenez combien c’est important!...

--Oui, en effet, je comprends...

Mais la digne femme de charge, intarissable d’ordinaire, était peu en train de causer ce soir-là... Elle embrassa sa chère demoiselle et passa dans sa chambre...

--Allons, pensa Mlle Marguerite, elle n’a pas rencontré M. de Valorsay, et comme elle ne sait quel personnage jouer, comme elle est très-embarrassée, elle est furieuse!...

Elle-même eût eu à résumer ses impressions de la soirée, et à se tracer une ligne de conduite, mais véritablement, ainsi qu’elle l’avait assuré, ses forces, après deux nuits passées sur un fauteuil, étaient à bout.

Elle se dit donc que mieux valait prendre du repos, que son esprit le lendemain en serait plus lucide, et après une fervente prière où revint plusieurs fois le nom de Pascal Férailleur, elle se coucha...

Et cependant, avant de s’endormir, elle put recueillir une dernière observation:

Les draps de son lit étaient neufs!...

Si Mlle Marguerite fût née à l’hôtel de Chalusse, si elle eût grandi insouciante et heureuse à l’ombre de la tendresse d’un père et d’une mère, si elle eût toujours été défendue des réalités tristes de la vie par une immense fortune, elle eût été perdue sans ressources... Comment éviter des dangers qu’on ignore!...

Mais elle devait aux hasards de son enfance la science amère de la vie réelle, et son maître avait été le maître cruel des robustes et des forts: le malheur...

Livrée à elle-même, dès l’âge de treize ans, et dans le milieu le plus dissolu, habituée à tout craindre, à tout soupçonner, et à ne compter que sur elle seule, elle était devenue étrangement défiante et perspicace.

Elle savait voir et entendre, délibérer et agir...

Véritablement naïve, elle était cependant capable de ruse, comme tous ceux qui ont eu à se débattre dans des situations infimes.

De craintes, elle n’en avait aucunes, de celles du moins qu’eût eues l’héritière légitime d’une grande maison. Deux hommes, le marquis de Valorsay et le fils de M. de Fondège, le lieutenant Gustave, convoitaient sa main, et l’un d’eux, le marquis, était, croyait-elle, capable de tout... elle ne s’en inquiétait seulement pas...

C’est qu’elle avait été bien autrement en danger, autrefois, lorsqu’elle était apprentie, et que le frère de sa patronne, le sieur Vantrasson, l’obsédait de sa passion... et cependant elle n’avait pas péri!...

Le mensonge était certes ce qui répugnait le plus à sa nature loyale, mais elle y était condamnée... Quelle arme avait-elle, hormis la duplicité, seule contre tant d’ennemis et enlacée par une double intrigue, dont elle ne comprenait même pas encore toute la portée...

C’est dire de quels regards attentifs et profonds, le lendemain, elle étudia le logis de ses hôtes, s’efforçant de reconstruire leur existence et de pénétrer leurs habitudes et leurs mœurs d’après ce qui les entourait.

Et, certes, l’étude était instructive:

La maison du «général» était bien l’intérieur parisien, tel qu’il devient fatalement avec la rage toujours croissante du luxe, la fureur de hausser son train au train des millionnaires, et la passion si noble et si intelligente à la fois d’humilier et d’écraser le voisin!

Bien-être, confort, aisance, tout dans l’appartement avait été impitoyablement sacrifié à l’étalage, à ce que le monde pouvait voir...

La salle à manger était magnifique, le salon superbe, mais c’étaient les seules pièces sérieusement meublées de la maison...

Tout le reste était vide, froid, nu, désolé... La vanité y avait «instrumenté» à la façon des huissiers, enlevant tout ce qui n’était pas strictement indispensable... Et les quelques meubles qui traînaient comme au hasard semblaient moins un mobilier que les épaves dédaignées d’un encan après saisie...

Mme de Fondège avait, il est vrai, dans sa chambre, une assez belle armoire à glace, un meuble dont n’eût pas su se passer l’amie de la fringante baronne Trigault, mais son lit, détail navrant, n’avait pas de rideaux...

Après cela, les mœurs et les habitudes de la femme et du mari s’expliquaient naturellement...

Comment ce dénûment extrême, trop réel sous leur fausse opulence, ne les eût-ils pas épouvantés?... Pouvaient-elles n’être pas sinistres, les réflexions qui les hantaient dans ce logis dévasté!...

De là leur vie en dehors et factice, leur perpétuel besoin de mouvement, d’étourdissement, de bruit... De là cette recherche inquiète de tout ce qui pouvait les arracher à ce «chez soi» maudit où ils n’avaient que bien juste de quoi tromper le monde, et pas assez pour en imposer à leurs créanciers...

--Et ils ont trois domestiques, pensait Mlle Marguerite, trois ennemis qui passent les journées à rire des plaies saignantes de leur vanité, et à les aviver au besoin.

C’est que, dès le premier jour, elle vit clair dans la situation du «général» et de sa femme.

Ils n’avaient même pas eu l’habileté des artistes en vanité, qui, à force de se priver du nécessaire, font honneur à leur superflu.

Il était évident que le soir où Mlle Marguerite avait accepté leur hospitalité, leur situation craquait de toutes parts et qu’ils en étaient aux dernières convulsions de la ruine... Est-ce que tout ne le prouvait pas: la réclamation du cocher, l’impudence des domestiques, le refus des fournisseurs de faire crédit d’une bouteille de vin, l’insistance de cette marchande à la toilette, et enfin ces draps neufs dans le lit?

--Oui, se disait Mlle Marguerite, maintenant j’en suis sûre, les Fondège étaient perdus lorsque je suis arrivée... On ne se laisse pas tomber si bas tant qu’on a une dernière ressource... Donc, s’ils se relèvent, si l’argent et le crédit leur reviennent, c’est que le vieux juge a raison, c’est qu’ils ont mis la main sur les millions de Chalusse...