V
--Voyez si tout est beau!
En effet, de partout, des maïs échevelés, des collines molles, de la plaine bleue, un parfum de joie montait.
Thérèse reprit:
--Comment aussi vous remercier? Grâce à vous, je m’évade. Vous n’imaginez pas ce qu’est vivre sur une hauteur et faire, chaque jour, le tour de l’horizon en dix minutes. Ici, au moins, la montagne empêche la terre d’être trop grande! On se sent moins petit; presque chez soi...
Elle parlait d’une voix légère, avec des inflexions qui donnaient envie de l’entendre moins pour le sens des mots que pour leur musique. Une grâce émanait de sa robe noire et de sa démarche. Bien qu’elle n’eût aucune coquetterie, elle avait cette élégance subtile qui s’attache à certaines.
M. Lethois balbutia:
--Je n’avais pas cru vous offrir autant de plaisirs.
--Songez que depuis deux ans je ne suis jamais sortie de Saint-Julia! Vous rappelez-vous ma surprise quand vous êtes venu, il y a six mois? Je vois encore Mélanie m’annoncer que vous êtes là: «Prenez garde, Mademoiselle, c’est un monsieur qu’on ne connaît pas!» Pauvre Mélanie! depuis que nous sommes là-haut, tout inconnu est à ses yeux un ennemi ou un ami intéressé! Comme elle se trompait, cette fois...
M. Lethois, devenu rouge, dit entre ses dents:
--En effet, elle se trompait...
--Et puis, voici que, tout de suite, vous avez parlé de mon père. Un homme, dans ce pays, l’avait donc compris, admiré!... Il y en avait un, et c’était vous!
--Je crois que j’aperçois la femme de ménage, interrompit M. Lethois. Elle a beau me servir depuis longtemps, je ne lui laisse pas les clés. Aussi le dîner sera-t-il en retard.
--Tant pis, car j’ai très faim.
--Attendez-vous aussi à maigre chère: une chère de vieux garçon...
--Tout ce qu’il faut pour une vieille fille.
M. Lethois enveloppa Thérèse d’un coup d’œil rapide:
--Oh!... vieille!...
Était-ce parce qu’il ne l’avait aperçue que dans le décor noir de Saint-Julia? il ne se rappelait pas qu’elle fût si jeune. De loin également il avait disposé d’elle comme d’un être sans consistance: tout à coup, il la découvrait libre d’allure, énergique, un peu hautaine. Un geste sec marqua sa déception.
--Enfin, dit-il en abandonnant le bras de Thérèse, vous serez indulgente.
Il alla ensuite ouvrir la porte, fit entrer la femme de ménage.
--Le mieux, reprit-il quand il fut revenu près de Thérèse, serait d’attendre dehors qu’on nous appelât, à moins que vous ne préfériez faire connaissance de votre chambre.
--De grâce, restons ici...
--En ce cas, il y a des fauteuils à l’entrée...
--C’est cela, je vais les prendre.
Il la laissa faire; une telle fatigue l’accablait qu’il en oubliait la politesse. Même, à peine installé sur le siège, devant les marches de l’entrée, il ferma les yeux, et comme Thérèse murmurait encore:
--Quelle féerie!
--A votre aise, répondit-il, la vue n’en coûte rien.
Puis ils se turent, lui réfléchissant avec désespoir au trouble installé désormais dans ses habitudes, elle absorbée tout entière par la magnificence du soir.
Le jour maintenant s’éteignait par petits coups, sans qu’on saisît l’instant précis où le machiniste invisible baissait les flammes de la rampe. Il y avait des minutes où l’on sentait que les choses restaient pareilles, les toits rouges, les murs dorés; soudain le rouge avait pâli, l’or était devenu livide, et l’on ne savait à quel moment c’était venu. Fluide, l’ombre se répandait dans les creux, léchait le pied des collines ainsi qu’une berge, gagnait sournoisement les sillons. Et peu à peu, après avoir seulement baigné les troncs, voici qu’elle couvrait le sol, coulait sa masse puissante sur les champs disparus, se haussait vers les branches; une seconde, la plaine ne fut plus qu’un grand lac où flottaient des bouquets; une seconde encore, le lac devint mer. La montagne s’effaça; après elle, le ciel. Enfin le noir qui s’étend, un océan de noir au fond duquel Thérèse elle-même se sent noyée, si bien que découvrant les premières étoiles, il lui semble tout à coup voir passer un navire là-haut, sur la surface, seulement reconnaissable à ses fanaux.
--A propos, reprit M. Lethois qui suivait le cours de ses pensées, je vous demanderai encore de ne pas limiter au dîner votre indulgence. Ici les choses, en temps normal, ne vont qu’à demi. Or, vous tombez à un mauvais moment.
Thérèse tressaillit: après ce long silence, le bruit d’une voix l’avait surprise péniblement.
--Serait-ce que je vous gêne? commença-t-elle.
--Non, mais j’ai été un peu malade, ces jours-ci: je le suis encore.
--Malade?
--Oh! rien ou du moins peu de chose...
M. Lethois soupira:
--Qu’y faire? La vie est ainsi, on arrête des projets, on organise son lendemain: crac, le lendemain vous échappe et les projets sont à l’eau.
--Vous aviez des projets?
Étonnée, Thérèse l’interrogeait du regard. Voyant qu’il ne répondait pas, elle poursuivit:
--Pour rien au monde, je ne voudrais être une cause d’ennui. Pourquoi, si c’est ainsi, n’avoir pas dit que je ferais mieux de remettre ma venue à plus tard?
--Je m’explique mal, interrompit M. Lethois avec vivacité. Je voulais dire... enfin pardonnez-moi si je vous parais parfois un peu bizarre, préoccupé... Ce soir, par exemple, je devrai vous quitter tout de suite après le dîner. De même, il y a la maison. Elle est ce qu’elle est, c’est-à-dire très vieille, incommode, abandonnée. C’est tout juste si nous avons pu rendre le rez-de-chaussée habitable. On ne peut monter au premier, l’escalier est en ruines. Gardez-vous de l’aborder... Et le service! Quelle confiance avoir, je vous le demande, dans une domestique qui vient à la vapeur, fait le nécessaire à la diable et n’a cure que de m’espionner! Celle-là aussi vous débitera des romans: n’écoutez pas...
De plus en plus surprise, Thérèse dit simplement:
--Je ne comprends pas bien.
Mais tandis qu’elle parlait, la femme de ménage venait d’approcher à pas de loup:
--Ça y est: le plat est sur la table.
M. Lethois se leva brusquement:
--Allons, fit-il, l’attente a été moins longue que je ne le craignais. J’espère que vous avez toujours faim?
--Certainement.
--Je vous montre la route.
Il gravit les marches pour rentrer. Thérèse suivit. Un vague serrement de cœur tuait sa joie. Après ces avertissements embrouillés, il lui semblait déjà n’être plus là qu’en passant, comme dans une auberge.
Ils arrivèrent dans la salle à manger au moment où la femme de ménage allumait la lampe.
--Ouf! dit M. Lethois que ces quelques pas avaient épuisé, il fait bon rentrer chez soi.
Et il s’assit aussitôt, déplia sa serviette; grâce à ce qu’il avait dit, il avait conscience d’avoir reconquis une partie de son indépendance.
A pénétrer dans cette pièce, Thérèse au contraire sentit son malaise s’accentuer. Ici point de meubles ou presque: la cheminée servant de desserte, des chaises de paille qui avaient dû traîner longuement de logis en logis avant d’échouer dans celui-ci, la tenture grêlée de salpêtre. Avant tout, l’odeur obsédait, acide et fade.
--Ne faites pas attention à ma vaisselle, dit M. Lethois passant le plat, le contenu vaudra mieux, je l’espère.
Elles aussi, les assiettes étaient dépareillées. De même le ruolz avait noirci. Tous les objets criaient l’abandon, le manque de soin, surtout la gêne--cette gêne des campagnes qui équivaut aux détresses des villes, mais jugée moins redoutable parce qu’on la voit moins.
Subitement Thérèse crut deviner l’énigme cachée sous les réticences de son hôte.
--Eh quoi! demanda-t-elle décontenancée en voyant que M. Lethois repoussait le plat sans y toucher, serai-je seule à manger?
M. Lethois, tête basse, fit un geste de lassitude.
--Je vous ai prévenue, je me sens malade.
--C’est donc sérieux?
--A mon âge, tout peut le devenir.
--Avez-vous consulté?
--Inutile: d’ailleurs je ne crois pas aux médecins.
Encore Thérèse hésita; au moment de dire ce qu’elle avait sur les lèvres, elle n’osait plus. Résolue enfin, elle regarda M. Lethois:
--Savez-vous à quoi je pense? j’ai peur, en étant venue ainsi, au premier signal, d’avoir été... indiscrète. Pourquoi ne pas l’avouer, si c’est exact?
Il fit «non» d’un signe de tête.
--Ne craignez pas de me blesser: il y a tant de choses qu’on devine... pour les avoir connues soi-même.
--Vous ne devinez pas! riposta M. Lethois sèchement.
Il prit ensuite la carafe, se versa un grand verre d’eau, le but avidement, et sans qu’on pût saisir s’il parlait avec ironie ou pour exprimer un sentiment vrai:
--Vous êtes la jeunesse. Ce voisinage suffira pour me remettre!
Des voix l’interrompirent. Le courrier de Saint-Julia apportait les bagages de Thérèse. La femme de ménage les recevait. Puis l’homme approchait de la fenêtre:
--Quand faudra-t-il vous reprendre, Mademoiselle?
M. Lethois répondit pour Thérèse:
--On vous préviendra. Bonsoir.
--Bonsoir...
Le pas de l’homme s’éloigna, tout de suite mangé par l’obscurité qui s’étendait. Thérèse et M. Lethois s’efforcèrent de le suivre. Ce bruit qui mourait semblait rendre tangible la solitude que la fin du jour avait faite.
--Ah! murmura M. Lethois, ne dirait-on pas qu’on est dans un désert? A Paris, jadis, vous n’imaginiez pas une pareille tranquillité!
En même temps qu’il glissait le nom de Paris, il avait levé les yeux vers Thérèse.
Celle-ci murmura:
--Je ne me souviens plus de Paris.
--Pourtant vous y avez laissé des amis, des relations?
--J’y ai laissé mon bonheur... et des indifférents.
--Vous ne me ferez pas croire...
La femme de ménage rentrait:
--Qu’attendez-vous pour enlever le couvert? s’écria M. Lethois, furieux d’être troublé au moment de risquer la demande qui seule lui tenait au cœur. Vous voyez bien que nous restons là!
Mais le charme était rompu. Quand la femme de ménage eut ramené contre son corsage la pile d’assiettes, plongé ses gros doigts dans les verres assemblés et chassé d’un coup de pied la porte entrebâillée pour disparaître ensuite, ni M. Lethois ni Thérèse ne songèrent plus à reprendre le sujet commencé. En revanche, l’air semblait plus lourd, le désordre des choses plus irrémédiable.
--Voici bientôt huit ans que cette femme est à mon service, reprit amèrement M. Lethois, et je compte moins pour elle que la moindre de ses volailles!
Thérèse tressaillit:
--Peut-être jugez-vous trop sur des apparences: tel que l’on accuse d’indifférence, n’a souvent contre lui qu’un manque de manières.
--Ce n’est pas cela: le malheur est d’être seul et vieux garçon.
Un sourire sarcastique crispa les lèvres de M. Lethois; il leva les yeux au plafond et parut oublier Thérèse.
--Vieux garçon!... Évidemment, j’aurais pu me marier: après tout, je n’étais ni mieux ni plus mal que bien d’autres. J’aurais pu encore installer ici une femme à demeure. La moitié de ceux qui auraient crié au scandale en ont fait autant lorsqu’ils étaient jeunes. Mais non, j’avais des choses en tête, je voulais être libre... Est-on bête quand on est bien portant! Aujourd’hui, c’est la fin: je sens que j’arrive au bout. Vous verrez que je crèverai seul!...
Il s’interrompit, s’apercevant que Thérèse examinait les murs:
--Vous regardez le décor final? Joli spectacle! On l’a nettoyé aujourd’hui en votre honneur; même on s’y est mis à deux, et Dieu sait si tout a été saccagé. Ça ne l’a pas rendu plus beau, et il pue comme avant.
C’était vrai qu’ici une désolation tombait sur les épaules, et que Thérèse aurait voulu chasser cette odeur dont il parlait! mais dans ce milieu singulier où la propreté même avait l’air d’un accident, devant ce vieillard dont elle ne parvenait pas à suivre la logique secrète, elle était prise de peur; elle n’aurait pu répondre.
M. Lethois poursuivit:
--Si encore cela servait à quelque chose! Non: les embêtements, la maladie, la stupide incohérence de la mécanique humaine s’unissent pour détruire le peu qu’on escompte. On combine son existence d’une certaine manière; on établit d’avance la part du feu: va te promener, le feu dévore d’abord ce qu’on lui a lâché, puis tranquillement le reste. Pourquoi? on ne sait pas. Le mal physique est une chose absurde. L’heure où il vient semble toujours choisie par un pantin malfaisant pour créer le maximum de gêne. Si bien que la vie n’est pas seulement insupportable à vivre; elle vous quitte par parcelles, à des minutes soigneusement choisies et qui rendent sa perte insupportable.
--Quelle déception peut vous rendre à ce point désabusé? dit Thérèse à mi voix.
Il riposta, comme éveillé en sursaut:
--Je vous ai dit déjà que vous ne pouviez me comprendre. Au surplus, au point de vue qui m’intéresse, les femmes ne courent point les mêmes risques.
--C’est peut-être que, plus que les hommes, elles se dévouent.
--Se dévouer!
Un rire strident découvrit les dents de M. Lethois.
--Vous êtes candide! Voyez-vous quelqu’un qui vaille la peine d’un effort? et s’il existe, à quoi bon? Nous roulons tous dans le même train. Il n’y a que les fous pour s’imaginer capables de sauver leur voisin quand tout le wagon culbute.
Cette fois, il s’arrêta; il semblait à bout de souffle. Thérèse le regarda. Elle ne reconnaissait plus dans cet homme bouleversé par une sorte de furie intérieure celui qu’elle avait reçu à Saint-Julia. Était-ce bien lui qu’elle avait pris pour un disciple ému de Wimereux, lui dont elle avait accepté l’offre amicale, le même enfin qui tout à l’heure l’attendait sur la route et l’accueillait paternellement?
--Il est vrai, dit-elle après une courte hésitation, que chacun traîne son fardeau. Moi aussi, j’ai connu des heures où ma raison chavirait; il m’a semblé parfois, surtout depuis que je suis seule, que je ne distinguais plus le mal du bien, le juste de l’injuste. Sans les leçons de mon père, qu’aurais-je fait?
--C’est bien cela: des leçons vous ont suffi. Les femmes s’enivrent avec des phrases.
--Il y a des phrases qui font de la vie.
--Laissons à la nature ce privilège qui est sa manie.
--Mon père a façonné des âmes!
--Votre père n’était qu’un philosophe.
--Moi qui pensais que vous l’aviez compris!...
--Comprendre!... encore un mot.
Tous deux, stupéfaits, avaient repoussé leurs chaises. On eût dit que la table les chassait. Leurs visages cessèrent d’être visibles. La lumière de la lampe, tassée sous l’abat-jour, formait seule une tache ronde isolée dans le noir.
--Et pourtant, dit Thérèse, dès qu’on ne comprend plus, quel malaise! Tout à l’heure, par exemple, quand vous parliez, je me demandais pourquoi, ayant ces théories, vous avez souhaité que je vinsse. Seriez-vous illogique ou dois-je penser qu’en cédant à vos instances, je sers un projet ignoré?
--Quel projet? Je n’ai pas de projets...
--En ce cas, expliquez-moi...
--Vous oubliez qu’il se fait tard. Je ne puis veiller. Remettons à demain la métaphysique, si elle vous amuse.
--Celle-ci m’inquiète.
--Raison de plus pour ne pas vous y perdre. Ce serait trop long. Venez plutôt dans votre chambre...
Celle-ci était en face. Quand ils y entrèrent, la lampe eut un sursaut à cause du courant d’air. On avait dû, en effet, laisser la fenêtre ouverte pour chasser l’odeur persistante de moisi.
--N’allumez pas, dit Thérèse, voyant que M. Lethois approchait de la cheminée: il faudrait fermer et il fait bon respirer!
--Comme il vous plaira.
M. Lethois inspecta d’un coup d’œil circulaire l’arrangement des meubles.
--J’espère, fit-il, que vous ne manquerez de rien.
--Je serai parfaitement.
--Vous permettez donc que je vous dise bonsoir?
--Bonsoir, merci, et... sans rancune.
--Demain, d’ailleurs, je compte aussi vous expliquer...
--Pourquoi pas tout de suite?
M. Lethois eut une suprême hésitation, mais redevenu la proie de l’inexplicable gêne qui l’avait arrêté toute cette soirée:
--Non, décidément.
Et tirant à lui la porte, il répéta:
--Demain.
· · ·
Alors, demeurée seule, Thérèse approcha de la fenêtre.
Elle s’étonnait d’être là, dans cette chambre inconnue, si loin de ses habitudes et de son milieu. Elle n’était pas moins surprise de le trouver naturel, comme si un pouvoir supérieur l’avait décidé pour son bien. Pourquoi, au moment des offres de M. Lethois, avait-elle accepté sans hésiter? Pourquoi cette joie d’évasion, lorsqu’aujourd’hui elle était venue à travers champs, et encore maintenant, après cet accueil que tant de réticences auraient dû rendre inquiétant? Pourquoi, surtout, une telle anxiété à la pensée de ce demain qui sans doute serait pareil à tous les autres?
Derrière la cloison, M. Lethois jalonnait le logis de son pas de souris. Thérèse suivit les étapes de cette tournée du soir: fermeture des volets, inspection des clôtures d’autant plus nécessaire que la solitude est plus grande. Ainsi faisait également Mélanie à Saint-Julia. Quelle différence entre les deux maisons, celle-ci indifférente comme un passant de rencontre, l’autre peuplée de souvenirs: et pourtant, d’où venait que, ce soir, Thérèse, détachée des deux, les mettait au même rang?
Le bruit que faisait M. Lethois diminua, s’éteignit tout à fait...
--Sans doute, il a été se coucher, songea Thérèse.
Les coudes au chambranle, sans bouger, elle continua de regarder la nuit. Peu à peu, l’envie lui venait de crier à l’ombre sans visage: «Demain? que sera demain?» Ah! l’étrange sensation! Depuis trois années qu’elle habitait ce pays, jamais elle n’avait émis l’hypothèse d’un changement dans sa vie. Depuis trois ans, pétrifiée dans le passé, détachée du présent, elle s’était contentée de suivre fidèlement les préceptes paternels. «Tu vois la route, lève-toi et marche», avait écrit Wimereux dans son testament; docile, elle s’était levée, marchait vers l’idéal désigné. Ainsi, elle accueillait chaque jour en hôte régulier et dépourvu de surprises. Elle avait souhaité parfois moins de calme et plus de joie, elle n’avait jamais escompté l’imprévu. Tout à coup, voici que, sans raison valable, son cœur sonnait un hallali d’inconnu.
«Demain? que sera demain?...»
Elle tenta de réagir.
--Qu’ai-je donc? Je n’attends rien cependant, ni personne...
Attendre: c’était le mot. Tout en elle attendait. Il y avait au fond de son cœur des appels à quelqu’un qui va passer. «Ne vous éloignez pas! Je suis là!» Et elle aurait voulu fouiller l’obscurité, créer du grand jour, par miracle, pour apercevoir ce passant mystérieux.
Bouleversée, mais quand même raisonnable, elle se débattit.
--C’est ridicule.
Ridicule, en effet. Qui songeait à elle, ici? Lethois dormait. Il y avait bien le Pêcheur... Elle ferma les yeux et sourit. Non, le Pêcheur, maintenant, relevait des collets...
A cet instant, de l’autre côté du perron d’entrée, des volets grincèrent. Un rectangle lumineux se projeta sur le sol.
--Tiens, M. Lethois ne dort donc pas?
Sans doute, après avoir poussé les contrevents, il s’était recouché: car aucune ombre ne maculait le tapis clair ainsi jeté par la fenêtre.
--S’il ne dort pas, à quoi pense-t-il?
Et, de nouveau, la hantise recommença.
Tour à tour, Thérèse regardait la tache médiocre faite par la lumière projetée et l’ombre énorme; et elle imaginait aussi que deux vies étaient devant elle, l’une mesquine qui traînait à terre, l’autre mystérieuse comme la nuit même.
Illusion ou réalité, un bruit de pas glissa au loin.
--Me suis-je trompée?
C’étaient bien des pas. Là-bas, quelqu’un marchait. Ah! cette marche de l’inconnu que les ténèbres cachent et qui, pourtant, s’approche peut-être les mains chargées de promesses! Saisie d’un fol espoir, Thérèse tendit les bras. Elle tremblait de peur, parce que ce marcheur venait; s’il se fût éloigné, son cœur aurait cessé de battre.
Des minutes s’écoulèrent. Une voix partit de la route:
--Lethois!
En même temps, l’inconnu pénétra dans le rectangle lumineux. Thérèse se rejeta en arrière, violemment. C’était un prêtre.
Un court dialogue suivit entre l’abbé Taffin approché de la fenêtre et M. Lethois, toujours invisible.
--Comment! travailler après une nuit comme la dernière! Vous êtes fou!
--Fichez-moi la paix! je sais ce que je dois faire.
--En tous cas, ne comptez plus sur moi pour vous récolter sur les chemins. Je n’ai pas encore dîné. Cette Blanchotte demeure vraiment loin!
--Est-ce que sa fille était seulement malade?
--Une bronchite grave. J’ai dû faire appeler Pontillac. Il viendra demain matin.
--Dites-lui, si vous le voyez, de passer aussi chez moi.
--Entendu.
--Bon appétit.
--Adieu.
Le prêtre repartait.
--A propos, cria M. Lethois, j’ai quelque chose pour vous: attrapez!
Un paquet blanc vola dans l’air. L’abbé Taffin s’en saisit fébrilement.
--C’est de l’archevêché, fit-il, je reconnais cela aux dimensions de l’enveloppe. Et... rien autre?...
Sa voix tremblait.
--Rien.
--Cette fois, je file.
--A demain.
Accablée, Thérèse laissa tomber sa tête dans ses mains. Il lui semblait avoir plané pendant une heure, ivre d’espace, à travers des mondes lumineux: tout à coup, les ailes brisées, elle se retrouvait au point de départ. Elle avait rêvé du lendemain: ce lendemain, comme les autres lui apporterait le même lot d’heures vides, la nostalgie du souvenir, et puis vieillir encore, pareille à ce Lethois dont l’amertume l’avait blessée, mourir seule enfin dans un décor pareil à celui-ci...
Redevenue épave, elle eut envie de sangloter.
Ce ne fut qu’une faiblesse passagère. De même qu’elle s’était raidie auparavant contre l’inexplicable ivresse, elle se révoltait déjà contre ce découragement lâche quand un cri traversa la nuit: telle un rappel de destinée, la voix de Lethois clamait:
--L’abbé! J’ai oublié! il y a une autre lettre!...
Trop tard: M. Taffin ne pouvait plus entendre.
--L’abbé! L’abbé!
--Ah! songea Thérèse, celui-là désespère aussi, qui le sait! et pourtant sa lettre est arrivée!
Elle eut un frisson égoïste. Il lui semblait que pour elle également la lettre était écrite et que la remise seule en était différée.
Las d’appeler en vain, M. Lethois se tut. Le silence démesuré nivela l’horizon. Tout s’évanouissait submergé par une paix divine.
· · ·
Puis ce fut la nuit, la grande nuit qui s’abat sur la terre et confond dans son obscurité les douleurs de tous les hommes...
Rien n’avait changé dans Montaigut, rien sinon que quelques êtres y étaient venus; et cependant, parce que Marc était là, Mlle Peyrolles enfermée dans sa chambre ne dormait pas; parce que Thérèse Wimereux lui avait parlé, quelque part, sous une haie, un vagabond sans feu ni lieu rêvait éveillé.
--A l’usine, que se passera-t-il demain? songeait Jude Servin.
--Comment lui expliquer demain pourquoi je suis ici? disait Marc épouvanté.
Thérèse se rappelant les réticences de son hôte s’interrogeait aussi:
--Qu’a-t-il donc à m’apprendre demain?
Ainsi pour tous, arrivants et habitants, l’angoisse commençait. Deux seulement, paraissant échapper à cette attente inexplicable de l’heure prochaine, ne s’étaient pas couchés et, comme mus par des volontés parallèles, s’étaient assis, chacun dans sa maison, devant une table pour travailler.
«Histoire anecdotique des mœurs, coutumes et habitudes propres aux diverses espèces connues sous le nom générique de FOURMIS», avait écrit M. Lethois en tête d’un grand feuillet.
«HISTOIRE DE SAINTE LETGARDE. Chap. XIV. Comment sainte Letgarde devint ermite», annonçait le titre inscrit par M. Taffin sur le cahier si soigneusement dérobé, le matin, à la vue de M. Lethois.
Tout à la joie de leur vie secrète, ceux-là du moins espéraient-ils ignorer les affres de demain? Hélas! qui eût scruté leur cœur s’y serait heurté de même à un trouble impérieux comme un présage:
--Serai-je aveugle avant de terminer? se demandait M. Lethois.
--Pourquoi la lettre annoncée n’est-elle pas arrivée? se répétait M. Taffin.
INTERMÈDE
MANUSCRIT DE M. LETHOIS
HISTOIRE ANECDOTIQUE DES MŒURS, COUTUMES ET HABITUDES PROPRES AUX DIVERSES ESPÈCES CONNUES SOUS LE NOM GÉNÉRIQUE DE «FOURMIS».
Par M. HYACINTHE JOACHIM LETHOIS, naturaliste.
INTRODUCTION
Obéissant à une nécessité cruelle, je me décide à exposer sommairement les faits remarquables et singuliers qu’il m’a été donné de découvrir au cours d’une carrière consacrée tout entière à l’observation de la nature. L’épuisement de ma santé pouvait seul me conduire à une pareille extrémité. Après avoir sacrifié au travail les plaisirs qui font l’ornement de la vie, j’ai dû enfin reconnaître que si l’abnégation du savant est sans limites, ses forces physiques en ont une. Les miennes menacent de m’abandonner. Il est déplorable que la nature frappe avec une égale indifférence les existences inutiles et celles qui sont précieuses. Plutôt que de perdre le fruit d’un long effort, j’accepte de restreindre mon ambition légitime. Je laisserai donc à d’autres la gloire de tirer les conséquences et je compte que, dans ses jugements, la postérité se montrera équitable, reportant au véritable initiateur le mérite des œuvres qui suivront celle-ci.
L’importance du sujet que je traite ne saurait échapper à un esprit réfléchi. Que j’aie pu, pour y apporter quelques lumières, renoncer aux agréments de la société et même à ceux du mariage, suffirait déjà, sans que j’insiste, à la faire pressentir. Mais il y a plus, et j’ose dire que cette étude, en dehors de son aspect pittoresque et curieux, importe à la conduite et au bonheur de l’humanité.
Je ne crois pas qu’un historien sérieux puisse se permettre d’examiner la tactique d’Alexandre et, d’une manière générale, les guerres diverses dont l’univers prétend conserver la mémoire, sans avoir suivi au préalable, au moins une fois, l’une de ces expéditions qui déciment journellement, et j’ajouterai, si malheureusement, les nations confondues sous le nom vulgaire de fourmi (Formica). Je n’hésite pas non plus à affirmer que si les législateurs de l’antiquité avaient connu ce que je suis en état d’exposer au sujet du gouvernement des fourmis, le cours du monde aurait changé. Chacun sait, en effet, que les diverses peuplades des fourmis sont groupées en société et que le problème de la Constitution passe au premier plan de leurs préoccupations.
N’étant pas stratège de profession, je n’insisterai pas sur le premier point: je croirais au contraire trahir mon mandat d’électeur et de citoyen libre si je ne profitais de cette introduction pour m’étendre sur le second. On me pardonnera cette exception unique à une règle que je compte m’imposer au cours de mon ouvrage et qui est de m’en tenir à l’exposé tout sec de mes observations.
Deux tendances divergentes paraissent avoir orienté de tout temps les sociologues formicistes: je les qualifierai de pastorale et de militaire. La première fait reposer la prospérité des États sur la pratique d’une paix laborieuse mais féconde; la seconde met son idéal dans une barbarie soldatesque et rémunératrice.
Ces tendances ayant persisté jusqu’à nos jours, il est possible d’étudier sur le vif deux manières gouvernementales si dissemblables qu’on doit les qualifier d’antinomiques. Bien que la plume d’un Bossuet soit ici nécessaire, celle d’un modeste naturaliste suffira, je l’espère, pour les décrire et faire comprendre à la fois tant de grandeur mêlée à tant d’abaissement.
Vu par un beau jour d’été, quel plus noble spectacle que celui d’un royaume de fourmis agricoles! Combien de fois, penché sur l’habitat de coupe-feuilles[1] n’ai-je pas senti mon cœur consolé des tristesses dues à la solitude! Se pourrait-il enfin qu’un observateur fût assez dénué de perspicacité pour ne point y reconnaître les marques d’une civilisation parvenue à l’apogée?
[1] Dans cette Introduction, je m’efforcerai d’éviter l’emploi de termes scientifiques. Mon but est, en effet, de convaincre des esprits encore superficiels que des mots barbares pourraient décourager.
Disons, pour les savants, que la fourmi coupe-feuille appartient au genre Atta. On en compte dix-neuf espèces sur la surface du globe.
La fourmi coupe-feuille est fort répandue en Europe et en Palestine.
Aux portes de la capitale, parfois au-dessus d’elle, le regard est attiré de prime abord par une place que les naturalistes appellent disque et qui par ses dimensions prodigieuses, son parfait nivellement et sa forme circulaire propre aux décorations monumentales, rappelle les plus célèbres places de nos capitales. Je n’hésiterai pas à la dénommer Champ de mai, tant parce qu’elle sert aux populations de lieu de réjouissance qu’en raison de sa destination. C’est là, en effet, que se donnent les jeux et que sont étendus au soleil les grains et fourrages atteints par l’humidité dans les greniers.
De cette place partent un grand nombre de routes généralement droites. Bien que destinées à l’usage de modestes piétons, elles semblent préparées pour la circulation de nombreux véhicules. En les comparant à nos routes nationales, je ne crains pas de faire tort à ces dernières. Je ne saurais non plus trop recommander l’exemple de leur entretien à MM. les ingénieurs des Ponts et Chaussées, car cet entretien est proprement incomparable.
Entre ces routes, de vastes champs servent à la récolte. Des pâturages sont réservés aux pucerons; les portions plus fertiles reçoivent les semailles.
Voilà pour l’extérieur.
De la ville même, je ne dirai que peu de chose, car elle est souterraine. Mentionnons toutefois que plusieurs auteurs considérables, après examen, ont dû reconnaître que l’art de la maçonnerie et le style des architectures y supposent le concours d’artistes consommés[2]. Sans doute les piliers et colonnes affectent une forme assez monotone; mais les architectes formicistes ne seraient-ils pas fondés à formuler le même reproche à notre égard? N’oublions pas que les Grecs avec tout leur esprit n’ont pu trouver que trois types de chapiteaux et que ces types depuis lors ne furent jamais modifiés. Ils figurent encore intacts à la mairie de Revel.
[2] Cf. MACKOOK, Fourmis agricoles du Texas.
J’ai hâte de passer à la vie des citoyens.
Ici, ce n’est plus un simple crayon qu’il faudrait tracer pour être exact; et pourtant n’est-il pas plus difficile de la montrer dans ses phases multiples que de résumer l’activité de New-York?
A toutes les heures et en chaque saison, mille tableaux s’offrent aux yeux charmés. Ce sont, le long des routes, les travailleurs qui vont aux champs ou en reviennent. Une double file ininterrompue s’échelonne; chacun salue, caresse au passage l’ami qu’il reconnaît. Aucune confusion: bien qu’il n’y ait pas d’agents de police, tous respectent le règlement et conservent la droite.
Plus loin, une scène charmante. On a invité les ouvriers les plus jeunes à monter sur un arbre. Répandus sur les branches, réjouis par l’agrément du jour et la conscience d’être utiles, ils détachent les graines, tandis que sur le sol leurs compagnons moins agiles mais plus robustes chargent la récolte qui semble tomber du ciel et l’emportent à la ville ou vers un silo proche.
Ailleurs encore, un berger surveille, paisible, des pucerons qu’une enceinte de terre sèche retient prisonniers dans leur parc.
Ainsi, partout, l’image d’une vie active, sociable et sans ennuis. Aux rudes labeurs succèdent les plaisirs. J’ai vu de jeunes reines quitter leur palais pour le Champ de mai et se livrer à des joutes, cependant qu’autour d’elles les spectateurs arrêtés jouissaient de la beauté du soir et les remerciaient pour un délassement si aimable. Tous les genres d’occupation, que dis-je! la science même, sont entourés d’égards: malgré quoi une égalité parfaite subsiste entre chacun. Les décorations et autres marques honorifiques sont proscrites. Qu’une fourmi ait découvert le secret d’empêcher la germination des graines dans les greniers, est prodigieux: cependant aucun monument ne perpétue la mémoire de ce bienfaiteur illustre. Enfin tel est l’attrait d’une telle république, que des étrangers n’hésitent pas à lui offrir gratuitement leur travail, sollicitant pour unique récompense l’honneur de compter parmi ses citoyens.
Voilà, résumé, et j’oserai dire défiguré par le récit, l’état remarquable enfanté par une Constitution bien faite.
Abordons maintenant les catégories militaires.
Hélas! ma plume hésite et recule, épouvantée. Trop souvent et malgré l’impassibilité nécessaire au savant consciencieux, il m’est arrivé de détourner la tête devant ce spectacle où la stupidité le dispute à la sauvagerie. Trop souvent, j’eus l’occasion d’assister aux exploits de ces fourmis dites sanguines (formica sanguinea), que j’inclinerais à croire ainsi nommées moins à cause de leur couleur qu’en signe de réprobation universelle pour leurs mœurs exécrables.
Cessant brusquement de vaquer à leurs travaux champêtres, elles se groupent en régiments et partent pour la guerre de conquête. Que de fois je les vis ensuite revenir, chargées de dépouilles, ramenant leurs tristes prisonniers, fières du butin qui les a dédommagées!
«Imprudentes! aurais-je voulu crier, comment ignorez-vous que cet apprentissage de gloire qui vous enivre est le premier degré de l’escalier qui conduit à la ruine? Songez à vos aînés, les Polyergues, les Anergates! Un temps viendra, il est proche peut-être, où, comme eux, vous étant accoutumées à tirer vos seules ressources de la violence, vous délaisserez aussi le travail sacré. Le combat fini, vous appellerez des esclaves pour vous porter, des esclaves pour vous nourrir. On vous verra, à votre tour, mourir de faim faute de serviteurs, impuissantes malgré vos armes et, pareilles à ces Stromgylognatus dont la faiblesse vous semble ridicule, devenir le jouet de vos victimes!»
Mais il faut aller au delà; laissons de côté ces peuples dont les mœurs conservent, malgré tout, une allure martiale propre à retenir la sympathie et plongeons au fond de l’abîme, chez l’Anergate...
Sages de la Grèce, austères législateurs de Rome, que n’avez-vous contemplé ces restes d’un empire régi par les lois que vous avez données à l’Univers? Ici l’esclave est devenu maître de la cité, le maître famélique en est réduit à mendier sa nourriture, les barbares conquis sont vainqueurs à leur tour. L’art est abandonné: partout une incurie bestiale, l’imbécillité, la ruine!
N’insistons pas: il est des peintures que le naturaliste a le devoir d’étudier en détail, mais qui, placées sous les yeux du vulgaire, risqueraient d’abaisser les âmes inutilement. J’estime d’ailleurs en avoir dit assez pour faire comprendre ma pensée et suggérer la juste horreur que doit inspirer aux esprits sans préjugés le régime qui enfante de telles ignominies.
Convaincus par un examen si profitable, revenons donc à la constitution pastorale et essayons d’en définir les caractères, puisqu’aussi bien c’est à les imiter que nous sommes incités.
Ces caractères peuvent se résumer assez exactement dans les cinq propositions suivantes:
1º Dans les gouvernements formicistes perfectionnés, et malgré une étude attentive, je n’ai jamais constaté l’existence d’un Parlement;
2º A aucun degré, on n’y voit se manifester une force publique;
3º Dans les cas assez fréquents où l’un des citoyens prétend se soustraire au travail qui lui incombe, le soin de le ramener par force, s’il est besoin, au sentiment du devoir, est abandonné à ses voisins immédiats. Ceux-ci ne manquent d’ailleurs jamais d’intervenir en vertu de leur libre initiative;
4º La religion nationale est l’objet du respect universel, mais il semble que les cérémonies du culte soient laissées à la bonne volonté individuelle, sans qu’elles troublent jamais l’exécution des lois.
(Je rappelle pour ceux qui pourraient l’ignorer que la religion généralement adoptée par ces peuplades est la religion des ancêtres. Elle consiste en funérailles et en honneurs divers rendus au lieu spécial où sont déposés les morts.)
5º Enfin la propriété n’est pas garantie et les larves elles-mêmes sont élevées par des fonctionnaires reconnus particulièrement aptes à ce genre de soin[3].
[3] Il existe un sixième caractère spécifique, mais qui est commun à toutes les constitutions formicistes et par suite sans intérêt pour le point de vue spécial dont je m’occupe. J’ai le regret de constater, en effet, que toutes ces intéressantes petites bêtes pratiquent sans exception le communisme et paraissent s’en trouver agréablement. Cette doctrine que réprouvent la morale et le bon sens, serait donc susceptible de s’adapter à des formes de civilisation supérieure. C’est un fait inquiétant.
Ainsi, il apparaît nettement, d’après ce qui précède, qu’un état si voisin de la perfection pourrait se définir par ces courtes sentences:
Il n’y a pas de lois.
Il n’y a pas de religion.
Il n’y a pas de propriété.
C’est un état proprement anarchique, de même que celui résultant de la constitution militaire aboutit à l’autocratie aggravée par les maux dégradants de l’esclavage.
Si hardie que soit ma conclusion, je déduis de ces prémisses que l’anarchie est le terme vers lequel progresseront malheureusement les nations civilisées: je dis, malheureusement, car n’étant pas moi-même père de famille ou propriétaire, je conçois cependant que plusieurs révolutions violentes seront nécessaires pour vaincre les répugnances d’un chacun à résigner des privilèges séculaires. Au surplus, dût mon audace avancer l’heure de ces révolutions, je ne me reconnaîtrais pas le droit de taire un constat scientifique d’une pareille importance.
On objectera: «Comment un homme paisible peut-il admettre que l’ordre soit réalisable sans le secours de cette triple égide: la loi, la religion et la propriété? Ne voyez-vous pas qu’il suffit d’affaiblir la police pour multiplier le crime? Qui n’a reconnu l’influence bienfaisante qu’exerce la religion sur les bonnes mœurs? Le plus ardent désir de ceux qui ne possèdent rien, n’est-il pas enfin d’acquérir, même par des moyens déshonnêtes, le bien qui leur fait défaut?»
Je répondrai que les raisons les meilleures ne peuvent tenir une seconde contre un fait patent, susceptible d’être vérifié par le naturaliste le moins habile et non pas seulement par moi qui ai la prétention d’avoir des yeux fort exercés.
Qu’est-ce d’ailleurs que des raisons? C’est une chose vraiment irritante que d’entendre les journalistes, les avocats, et d’une manière générale tous les hommes dont la profession est de bavarder, élever leurs divagations à la hauteur d’un principe intangible. Oseront-ils prétendre qu’ils savent ce qu’ils disent, quand ils ignorent ce qu’ils voient? Et ceci me ramène au cœur de mon sujet. En effet, ce qu’un être humain voit rouge, est noir pour une fourmi. Je répète que le fait seul est palpable: hors de lui, on ne trouve que propos niais et bruit sans conséquence.
Si par contre l’on demande d’où vient qu’en l’état anarchique les peuples formicistes donnent l’exemple d’un bonheur presque parfait, je répondrai que je n’en sais absolument rien. Il me paraît toutefois que cela peut être attribué à un sentiment spécial, probablement assez puissant, et que les économistes nomment solidarité. Chaque citoyen, lorsqu’il travaille pour la communauté, paraît avoir le sentiment qu’il opère en réalité pour lui-même. Je n’ai relevé, au cours de mes innombrables vérifications, aucune de ces manifestations de mauvaise humeur que trop souvent je remarque parmi mes compatriotes lorsqu’ils s’acquittent des prestations. De même, chaque citoyen paraît avoir acquis d’une manière que j’ignore, peut-être par atavisme, la conviction que s’entraider rend l’ouvrage plus facile. De là, une obligeance naturelle, bien éloignée de cette indifférence que les hommes pratiquent sous forme de politesse. Enfin cette bonne volonté générale paraît s’étendre même à des actes étrangers au progrès de la communauté. C’est ainsi que j’ai vu fréquemment une fourmi s’adresser à une compagne pour se faire aider dans sa toilette. Il y a là un genre de service que, pour ma part, je me refuserais obstinément à rendre à mes voisins: il n’en est que plus digne de remarque.
J’avais l’intention de toucher encore dans cette introduction à divers points également importants. Après avoir esquissé le dessin des constitutions formicistes, je voulais montrer que, pour ces intéressantes petites bêtes, l’amour, fonction physique naturellement compliquée de poésie, sait allier le respect des convenances aux splendeurs de l’été; comment la jeune fourmi apprend la pratique des vertus domestiques; comment certains actes, heureusement isolés, prouvent qu’elle profite mal parfois d’un si noble enseignement. Mais il est temps d’aborder l’essentiel.
Je n’ajouterai qu’un mot.
On peut craindre qu’ayant vécu si longtemps parmi les fourmis et entraîné par une prédilection légitime, je sois tenté d’embellir la vérité. Une telle supposition ne serait pas seulement blessante, mais injurieuse. Quand un homme tel que moi sacrifie sa vie à la science, on doit croire qu’il connaît son devoir de savant. Je n’hésite pas à reconnaître cependant que, persuadé de l’incontestable supériorité de la fourmi sur l’homme, j’ai regretté quelquefois de n’être pas le libre citoyen d’une de ces belles cités dont j’ai parlé plus haut. Si quelque chose devait me consoler d’être à la fin de mon existence, ce serait l’espoir de me réveiller plus tard dans un paradis d’où l’humanité serait exclue, au profit de ces nobles insectes.