CHAPITRE PREMIER
DÉBUTS INCERTAINS
Saint Vincent de Paul est né en 1581, cinq ans plus tard que n’ont dit la plupart de ses biographes. L’erreur est assez grave et c’est en tout cas se tromper un peu vite que de le faire au premier mot qu’on écrit sur un homme. Comment croire tout le reste, qui fut extraordinaire, quand, sur un détail matériel qu’on pouvait vérifier, on s’est étourdiment égaré pendant deux siècles et demi? Tous n’ont pas été des étourdis. Avant ceux qui ont copié l’erreur et l’ont recopiée avec une application à peu près unanime, il y a eu l’inventeur, celui qui a sciemment inscrit une date fausse à la première ligne de la première relation de la vie du saint homme qui venait de mourir. C’est que Vincent de Paul, contrairement aux prescriptions, alors toutes récentes, du concile de Trente, avait été ordonné prêtre cinq ans trop tôt, à l’âge de dix-neuf ans. C’était une faute qu’il importait de ne pas laisser paraître. La date de l’ordination, 23 septembre 1600, ayant été enregistrée dans des pièces d’une indiscutable authenticité, on n’y pouvait toucher. On changea tranquillement celle de la naissance. Pour que le jeune homme eût en 1600 l’âge requis, 24 ans, on calcula qu’il fallait placer en 1576 sa venue sur la terre. On grava cette date sur le cercueil. On la coucha ensuite dans un livre. Et voilà comment on écrit l’histoire.
On mit d’ailleurs au seuil du livre des paroles édifiantes: «La vérité étant comme l’âme de l’histoire, sans laquelle elle ne mérite pas le nom d’histoire, mais plutôt de roman et de conte fait à plaisir, vous pouvez vous assurer qu’elle a été très fidèlement et très exactement observée en celle-ci.» Il se peut que Louis Abelly, évêque de Rodez, qui a signé l’ouvrage, ait dit sincèrement qu’il couvrait de son nom une œuvre véridique, son rôle n’ayant été que d’orner de son mieux des documents préparés et fournis par un autre. Cet autre était le frère Ducournau, secrétaire de M. Vincent, son plus notable confident, l’homme du monde le mieux placé pour connaître la vérité, par conséquent pour la publier ou la cacher, en tout cas l’accommoder selon les ordres de son supérieur. C’est finalement celui-ci, M. Almeras, promu le jour même de la mort du saint, qui porte la responsabilité du mensonge, hâtive et pieuse tricherie, mais tricherie quand même.
Je me garderai de mépriser le livre qu’a signé Abelly. Nous n’avons que lui, et c’est de lui que je vais être obligé de me servir, moi comme les autres. Mais il y a la manière. On peut encore renchérir sur ce pieux ouvrage et c’est ce qu’ont fait la plupart des hagiographes dans les deux derniers siècles, même ceux qui ont borné leur tâche à le rééditer: ils en ont embelli les beaux passages et, tantôt coupant, tantôt ajoutant, ils ont mis dans nos mains des récits d’Abelly, que sans aucun doute Abelly n’eût pas signés. D’autres ont donné leurs soins à suivre la version première du livre, faisant état en outre des pièces nombreuses produites au procès de canonisation: ceux-là furent honnêtes, mais il n’est plus possible aujourd’hui de leur faire entièrement crédit. Car nous avons depuis peu, pour contrôler Abelly et vérifier la sincérité des témoignages apportés au procès, des pièces qui jusqu’alors nous manquaient: ce sont celles que M. Coste, prêtre de la Mission, vient de publier, entre 1921 et 1925, en quatorze forts volumes, contenant la correspondance de M. Vincent, ses entretiens et divers autres documents authentiques touchant la vie du saint personnage: œuvre remarquable, où apparaissaient à chaque page, à chaque ligne, à chaque mot, un implacable souci de la vérité et le sens critique le plus ombrageux, le plus sincère, vraiment le plus sagace[1]. Travaillant l’un des premiers sur ces riches documents, disposant aussi de ceux que M. Coste continue de découvrir à travers le monde et de classer aux archives des prêtres de la Mission, et qu’avec une bonne grâce dont je veux ici le remercier publiquement, il a bien voulu mettre sous mes yeux, j’ai conscience de la responsabilité que j’assume en tentant d’écrire une histoire vraie du bon M. Vincent.
[1] Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents, Édition publiée et annotée par Pierre Coste, prêtre de la Mission. Paris, Gabalda. Quatorze volumes in-4º. 1921-1925. Tous les textes qu’on trouvera dans les pages qui vont suivre ont été tirés de cet ouvrage. C’est de lui et de divers articles et opuscules publiés sur la vie et les œuvres de M. Vincent par M. Coste que je me suis surtout servi, à l’exclusion de la plupart des autres sources qui sont suspectes.
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Pas si bon que cela, disons-le tout de suite. Car dès les premières lignes d’un livre comme celui-ci, qu’on veut sincère, il faut rompre à la fois avec les légendes et avec les formules, les premières parce qu’elles ont toujours été des menteuses, les secondes parce qu’elles le sont devenues. Quand ils parlaient de sa bonté, ceux qui ont connu Vincent de Paul donnaient à ce mot un certain sens, déterminé par sa place et son rang auprès d’autres vertus, d’autres forces. On tendrait aujourd’hui, sur la foi d’une molle épithète, à se représenter un bonhomme prompt à s’attendrir et tout en sensiblerie. Il ne voulait pourtant point qu’on s’entr’aimât ici-bas par inclination. Il professait que c’était là s’aimer à la façon des bêtes. «C’est, disait-il, un amour de cheval et d’âne.» Ce prêtre charitable fut l’un des hommes les plus rudes, les plus puissants qui soient jamais sortis des mains du Créateur: sensibilité bouillonnante, c’est entendu; mais intelligence ordonnatrice et volonté de fer; au total, merveilleuse machine à juger, prévoir et décider, d’où n’ont cessé de sortir, jour après jour, avec une fécondité stupéfiante, des commandements précis, sages et sans réplique. Il est d’ailleurs bien agréable, quand on cherchait un saint, de trouver un homme. Nous honorerions davantage ceux que l’Église a placés sur les autels, si nous savions mieux que pour cultiver certaines vertus, même modestes, pour s’y élever jusqu’à l’héroïsme et demeurer fidèle à la grâce de Dieu sans défaillir, il est assez important de disposer d’abord d’un lot puissant de facultés humaines.
Cela dit, je tâcherai d’apporter ici la seule vérité et de choisir pour l’exprimer des mots que l’usage n’ait point gâchés et qui la fassent entendre exactement.
Ce qu’on sait de source certaine de l’enfance de Vincent de Paul tient en très peu de lignes.
Il naquit à Pouy--les Gascons prononcent Pouille--près de Dax, au mois d’avril, aucun document religieux ni civil ne nous a jamais dit en quelle année. Mais tout ce qu’on connaît de son intelligence précise et de sa belle mémoire commande de croire le saint sur parole quand lui-même nous invite à calculer que ce fut en 1581. Il a écrit son âge à douze reprises dans des lettres qu’on a gardées de lui, et pas une fois il n’a donné une indication qui contredît les autres. Il savait compter. A supposer qu’il eût oublié la date vraie de sa naissance, il n’ignorait pas celle, si importante et qui se trouvait la plus facile du monde à retenir, de son ordination: l’an 1600. Quand il se disait, en 1660, vieux de 79 ans, il ajoutait certainement in petto, car cela, il le savait et y pensait, il y pensait à la messe et dans ses oraisons: «Et j’ai soixante ans de sacerdoce.» Il était capable de faire une soustraction. En ôtant des 79 qu’il se donnait ces soixante consacrés à Dieu, il n’en laissait que dix-neuf avant le grand jour où on l’avait fait prêtre. Or il est une autre chose qu’il savait aussi, c’est qu’à ce grand jour il avait tel âge et non tel autre. Il eût été scandalisé, en se donnant 79 ans en 1660, de découvrir, car il est impossible qu’il ne l’ait pas aperçu, que cela le faisait prêtre à 19 ans. Il eût été scandalisé, si ce n’eût été la vérité. Il est né, cela résulte de ses écrits, entre le 17 et le 27 avril. Abelly, qui connaissait le quantième exact, nous dit que ce fut le mardi de Pâques, qui, en 1576, tombait le 24. Il est probable qu’il naquit le 24 avril, et certain que ce fut en 1581.
Ses parents étaient de très petits paysans gascons, ayant quelque bien, mais misérables quand même. Les villageois de l’ancienne France, que La Bruyère nous a montrés dans leurs tanières, vivant de racines et d’herbes, étaient souvent propriétaires des champs qu’ils cultivaient. Ceux d’aujourd’hui aussi, et nous voyons bien qu’ils ne sont pas plus propres, ni mieux logés. «Au pays dont je suis, disait Vincent de Paul, on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire dans un pot; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et ceux de la maison viennent autour, prendre leur réfection, et après ils vont à l’ouvrage.» Le père de Vincent de Paul, boiteux--c’est tout ce qu’on sait de lui--n’était pas d’origine noble, quoique son nom donne à penser. Les autres paysans de son village portaient tous, comme lui, la particule, parce que l’usage était à l’origine de les désigner par le lieu de leur naissance ou de leur habitation. On trouve encore aujourd’hui à Pouy une maison et un ruisseau qu’on appelle Paul. Une famille qui vivait près de ce ruisseau ou occupa cette maison devint la famille de Paul. Vincent a toujours signé Depaul en un seul mot. Nous écrirons Vincent de Paul parce que c’est ainsi qu’est universellement connu le saint et qu’il serait téméraire et vain de revenir là-dessus. Sa mère se nommait Bertrande de Moras. Pas plus noble que son mari, «elle n’a, nous dit son fils, jamais eu de servante, ayant été servante elle-même.» Ces bonnes gens eurent six enfants, quatre garçons, Jean, Bernard, Gayon et Vincent, et deux filles, qu’ils appelèrent Marie l’une et l’autre. On ne sait pas dans quel ordre ces frères et sœurs vinrent au monde. Abelly assure que Vincent arriva le troisième.
Le village de Pouy, où vivait cette famille, on ne trouve plus son nom sur la carte de France ni dans l’annuaire des communes. Il y figure depuis 1828 sous celui de Saint-Vincent-de-Paul, et la petite station de chemin de fer qui la dessert et qui est la dernière avant Dax quand on vient de Bordeaux s’appelle Berceau-de-Saint-Vincent de Paul.
C’est là que l’enfant garda les brebis, les vaches et les pourceaux de son père. Tout ce qu’on raconte sur ses années de vie vagabonde et misérable est joli, mais incertain. Ce sont des anecdotes, pour témoigner de la charité et de la piété précoces du petit porcher. On sait par lui-même, qui l’a écrit et dit vingt fois dans sa vie et jusqu’à ses derniers jours, qu’il était bien «un pauvre porcher de naissance». Tout le reste est fantaisie. Il avait coutume, assure-t-on, de prier sous un chêne auprès de la maison de ses parents. Il est touchant que le chêne, trapu, rongé, soit toujours là, et qu’aujourd’hui des pèlerins le vénèrent en mémoire de celui qui un jour s’amusa et peut-être pria sous ses branches. Mais rien ne nous permet de dire que la piété du petit fût si remarquable: nous ne savons pas. On assure qu’il donna un jour tout son avoir, trente sous, à un pauvre homme: c’est possible. Encore faut-il admirer et aimer Vincent de Paul sur ce qu’il a fait, non sur les propos édifiants de ses dévots. Les petites broderies qu’on y met font pis que de défigurer un peu l’histoire; il arrive qu’elles la faussent.
Voici un gamin dans ses sabots. Tout ce que nous savons, c’est qu’un bâton dans la main, il errait à travers de pauvres herbages, les plus pauvres à peu près du pays de France. Cette région au nord d’Acqs, comme on disait autrefois, de Dax, écrivons-nous maintenant, était alors très misérable. Il fallait que les brebis fissent beaucoup de chemin pour arracher du sol ingrat leur nourriture. Courir derrière des bêtes dans l’âpre plaine à tous les vents est un bon métier pour deux sortes d’âmes, les très faibles et les puissantes. On nous raconte sans preuves que le jeune Vincent était un petit innocent. Je pense que c’était plutôt un petit prodige, et que, dans la solitude propice, son cerveau travaillait. Celui qui devait être un incomparable homme d’action, eut, à l’aube de sa vie, de précieux loisirs, qu’il ne devait plus retrouver. Il n’en usa point, si petit, pour faire oraison, mais sans doute pour exercer par la méditation son intelligence et nourrir de projets son estomac d’ambitieux. Vous allez voir les fameuses enjambées qu’il sut faire quand, ayant assez erré dans les champs et les pistes boueuses, il aperçut un chemin pour passer de la misère à la grandeur. Abelly, qui le vieillit automatiquement de cinq ans, s’embrouille et nous embrouille à plaisir dans l’emploi des années de jeunesse de son héros, et l’on ne peut, derrière un tel guide, que marcher un peu à l’aventure. Mais il paraît certain qu’à quinze ans Vincent avait passé au moins quatre années à Dax, soit au collège des Cordeliers, ou dans la maison de M. de Comet, avocat en cette ville et juge du village de Pouy. Sans doute ce Comet avait-il remarqué l’enfant et décidé le père à le lui confier. Si le petit fut un temps pensionnaire au collège et précepteur ensuite, comme le veut Abelly, dans la maison de l’avocat, qui avait deux fils, ou s’il logeait seulement chez son bienfaiteur et suivait les cours aux Cordeliers, on n’en saura jamais rien. Le certain, c’est que voilà un gaillard déjà fort éloigné de son premier état de porcher. «Étant petit garçon, a-t-il dit un jour, comme mon père me menait avec lui dans la ville, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon père, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux.» Et l’un de ses historiens, renchérissant, assure qu’il tint un jour à Mme de Lamoignon ce propos: «Je me souviens qu’au collège où j’étudiais, on vint me dire que mon père, qui était un pauvre paysan, me demandait. Je refusai de lui aller parler, en quoi je fis un grand péché.» Il devait, avant d’accéder à la sainteté, en commettre plusieurs autres, encore plus grands. En 1596, à quinze ans, il vient de recevoir dans des conditions, circonstances et dispositions sans doute édifiantes, mais nous n’en savons rien, la tonsure et les quatre ordres mineurs. On connaît le fait matériel seulement. Il se rend aussitôt à Toulouse pour faire à l’Université ses études théologiques. Comment subvient-il à ses besoins dans cette ville? On n’a pas de précisions jusqu’en 1598. Dans l’été de cette année-là, il s’enquiert, comme font encore aujourd’hui les petits abbés en vacances, d’un préceptorat dans une famille. Il le trouve au château de Buzet-en-Condomois, à cinq lieues de Toulouse. Le seigneur du lieu fut sans doute satisfait des services du jeune clerc, car il décida, à la rentrée, d’envoyer ses deux fils à Toulouse, où M. Depaul vivrait avec eux et veillerait, dans ses heures de loisir, sur leur travail. Au cours de ces mêmes vacances de 1598, le 19 septembre, Vincent s’était en hâte rendu à Tarbes pour recevoir le sous-diaconat. Il avait 17 ans. Trois mois après, le 19 décembre, il se rendait, toujours courant, dans la même ville de Tarbes, où l’évêque, Mgr Diharse, le faisait diacre. Sur ces entrefaites, d’autres enfants s’étant joints à ceux du châtelain de Buzet pour travailler sous la surveillance du trépidant précepteur, celui-ci monta une sorte d’institution ou pension de famille, dont nous dirions qu’elle fut prospère si nous ne tenions de la plume du saint lui-même, que, du temps qu’il était à Toulouse, il s’était fort endetté. Mais il continue de se hâter. Quoiqu’il y ait un archevêque à Toulouse, où il habite, et un évêque à Dax, son diocèse d’origine, il s’en va, le 23 septembre 1600, profitant une fois de plus des vacances, recevoir la prêtrise à 19 ans, des mains d’un prélat aveugle et moribond, François de Bourdelle, évêque de Périgueux, qui l’ordonne dans la chapelle privée de son château de Saint-julien.
En 1658, deux ans avant la mort de saint Vincent, ses familiers ignoraient encore qu’il fût entré de cette façon un peu expéditive au service de l’Église. Le frère Ducournau écrivait, au mois d’août de cette année-là, une longue lettre à Jean de Saint-Martin, chanoine de Dax, lui demandant expressément en quel temps cet homme de Dieu «vint à Paris, pourquoi, en quelle année et en quel lieu il a été fait prêtre». Le bon frère ne reçut aucune réponse, mais, au jour même où son supérieur rendait l’âme, le 27 septembre 1660, il trouvait dans le bureau du mort, parmi ses papiers secrets, toutes les pièces établissant la date, le lieu, les conditions de l’ordination. Savait-il, cet humble frère, savaient-ils, tous les autres, l’âge de celui qu’ils pleuraient? Il n’est pas possible d’en douter. Ils découvraient alors une faute dans la vie de leur père. Sans doute pensèrent-ils un moment que le saint homme avait pu se tromper sur la date de sa naissance. Il restait alors qu’on l’avait fait sous-diacre, puis diacre, à trois mois de distance, autre faute certaine, et qu’au surplus l’ordination hâtive en Périgord était difficile à concilier avec ce qu’on savait par ailleurs de la vie d’un tel homme. On décida que, du moins, on éviterait le plus gros scandale; et, en l’absence de toute pièce officielle sur la naissance, on fixa celle-ci, comme nous avons vu, au mardi de Pâques 1576.
J’écris ce livre avec piété; je voudrais qu’il fût plus fervent qu’aucun autre, et que par lui grandît encore la dévotion de ses fidèles envers le saint.
Et j’ai d’abord craint de le trahir en insistant sur la hardiesse de ses premiers pas dans la vie. Lui-même, si humble, si prompt à s’accuser, n’a jamais fait l’aveu de ses premières fautes. Sans doute ne voulait-il point manquer à la mémoire des prélats complices, dont la signature couvrit par trois fois une déclaration, au moins téméraire, d’âge légitime. Nous n’avons pas les mêmes raisons charitables de nous taire. Et ce serait offenser la vérité, qu’il aimait, que de faire de lui, à vingt ans, le saint qu’il n’était pas; c’est le grandir encore, je crois, que de le montrer tel qu’il fut, homme chargé de chaînes comme nous tous, et qui, un jour, réussit à les briser.
Alors, soyons exact jusqu’au bout.
Tous ses biographes ont rapporté, se copiant les uns les autres, la même anecdote édifiante sur sa première messe. «On lui a ouï dire, écrit Abelly, qu’il avait une telle appréhension de la majesté de cette action toute divine, qu’il en tremblait; et que, n’ayant pas le courage de la célébrer publiquement, il choisit plutôt de la dire dans une chapelle retirée à l’écart, assisté seulement d’un prêtre et d’un servant.» Et cette scène, rendue populaire par l’image, est encore aujourd’hui l’une de celles qu’on propose le plus volontiers à l’admiration des fidèles et à leur méditation. Malheureusement, hors la parole du pieux Abelly, rien ne nous permet de tenir pour vraie une aussi touchante histoire; il y a même des raisons matérielles de n’y ajouter aucune foi; et par surcroît une raison morale. Vincent s’occupait alors, nous l’allons voir, de faire son chemin dans la vie, beaucoup plus que de s’abîmer en Dieu.
Dans une lettre fameuse, dont on trouvera plus loin le texte entier, il parlait, à la date du 24 juillet 1697, d’un prélat puissant en cour de Rome et mandait à son correspondant, M. de Comet: «Mon dit seigneur m’a commandé d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice.» Un peu plus tard, ayant insisté sur l’attachement que lui porte le même prélat, il ajoute: «Cette sienne affection et bienveillance donc me fait promettre, comme il me l’a promis aussi, le moyen de faire une retirade honorable, me faisant avoir à ces fins quelque honnête bénéfice en France.» Une retraite honorable à 27 ans: il allait vite. Plus tard encore, en 1610, la même préoccupation le possède. «J’espère tant en la grâce de Dieu, écrit-il à sa mère, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt le moyen de faire une honnête retraite pour employer le reste de mes forces auprès de vous.» Et rien, dira-t-on, de plus innocent que ces derniers mots. A quoi nous répliquerons, par la bouche de saint Vincent lui-même, «que les parents sont des empêchements à notre perfection». Ceux qui se font d’Église pour sortir leur père et leur mère de la misère ont trouvé en Vincent, tout au long de sa carrière, un juge implacable, et dont il faut bien dire que parfois la dureté scandalise. Dans une conférence du 2 mai 1659 sur la mortification, on trouve ces mots terribles: «La règle dit encore une chose qui semble rude; néanmoins il faut baisser la tête: le Fils de Dieu l’a dit tout net, que, pour renoncer à soi, il faut haïr ses parents.» Un jour, parlant devant toute la compagnie des prêtres de la Mission, il leur dit ceci: «M. de Saint-Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents, m’écrivait, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône; le seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi; et Monseigneur l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore: Monsieur Vincent, vos pauvres parents sont bien mal; si vous n’avez pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une partie qui sont morts pendant la guerre; il en reste encore, qui sont à l’aumône.--Cependant que faire à cela? Je ne puis leur donner le bien de la maison, car il ne m’appartient pas... Joint à cela que la plupart de la Compagnie ont des parents qui sont pauvres et qui auraient sujet de demander aussi qu’on les assistât. Voilà, messieurs, voilà, mes frères, l’état où sont mes pauvres parents: à l’aumône, à l’aumône! Et moi-même, si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y serais aussi.» Et ce jour-là, 16 mars 1656, il termina son oraison par ces mots: «Et pour ce que, au sujet des parents dont je viens ci-devant de parler, j’ai donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie en souffrant qu’un mien pauvre parent soit venu céans prendre son repas pendant un espace de temps, j’ai pensé que j’en devais demander pardon à la Compagnie.» Le narrateur ajoute: «Et en disant cela, M. Vincent s’est mis à genoux aux pieds de la même Compagnie pour cet effet et lui a demandé pardon.»
Saint Vincent, tout au service de Dieu, voulait donc qu’on s’affranchît de la servitude familiale. Il le voudrait encore aujourd’hui, car il faut bien choisir entre les maîtres. Mais sans doute lui arriverait-il aussi de rappeler quelquefois le respect qu’on doit aux pères et aux mères et l’amour dont il faut entourer les foyers dont est faite la cité. Il n’y a rien sur la famille dans son enseignement, que des imprécations. Cela étonne et gêne un peu. Cette erreur du grand saint, la seule peut-être de tout son prodigieux apostolat, il est probable qu’elle eut sa source dans le déplaisir qu’il éprouvait à repasser dans sa mémoire ses propres faiblesses de jeune prêtre; comme son ardeur à réformer le clergé eut certainement pour origine le scandale dont lui-même et les prélats complices de son ordination prématurée lui laissèrent toute sa vie le mauvais souvenir. Quand il parlait, comme dans certaine lettre du 21 janvier 1642 à Bernard Codoing, à Annecy, «des abominations de sa vie passée», il s’entraînait sans doute, par des propos volontairement excessifs, à l’humilité, mais il se mettait aussi, en toute sincérité, au dernier rang des pécheurs, se souvenant fort bien qu’à vingt ans, à vingt-cinq ans, la sainteté n’était pas encore son premier souci.
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Ici nous arrivons à un épisode de sa vie dont je ne parlerai qu’avec prudence. Vincent, fait prêtre le 23 septembre 1600, s’en revient à Toulouse et poursuit ses études. Quoiqu’il ait plusieurs fois répété au cours de sa vie qu’il était un pauvre ignorant, un élève de quatrième, il est certain qu’il reçut à l’Université de cette ville ses lettres de bachelier en théologie. Il vivait du produit de la petite pension qu’il dirigeait. Parmi ses élèves se trouvaient, dit-on, deux jeunes parents du duc d’Épernon. Ce dernier, ayant conçu de l’estime pour le jeune prêtre, se serait entremis pour lui faire obtenir quelque avantage important, peut-être un siège épiscopal. Vincent se serait rendu à cet effet à Bordeaux et il avoue dans une lettre qu’on lira un peu plus loin qu’il avait alors grand besoin d’argent, étant à la poursuite d’une affaire que sa témérité, dit-il, ne lui permet pas de nommer.
Avant ou après ce voyage à Bordeaux et ces tentatives d’avancement un peu rapide, mais du vivant du pape Clément VIII qui mourut en 1605, il trouva sur ses économies le moyen d’aller à Rome; lui-même, à cinq ou six reprises, affirme, en effet, dans ses lettres ou entretiens, qu’il a vu de ses yeux ce pontife.
Hors cela, nous ne saurions rien de lui jusqu’en 1607, où nous le retrouverons à Rome, si les pieux personnages qui entouraient le saint dans ses dernières années n’avaient, en conservant pour nous une lettre singulière, qu’il les avait suppliés de détruire, commis une petite trahison qu’il est assez difficile de leur pardonner.
Entendez la voix de ce vieillard de près de 80 ans, qui va mourir dans six mois. Il écrit au chanoine Jean de Saint-Martin, à Dax: «Monsieur, je vous conjure, par toutes les grâces qu’il a plu à Dieu de vous faire, de me faire celle de m’envoyer cette misérable lettre qui fait mention de la Turquie; je parle de celle que M. d’Agès a trouvée parmi les papiers de M. son père. Je vous prie derechef, par les entrailles de Jésus-Christ Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt la grâce que je vous demande.» Le chanoine ne répondit pas, et pour cause. La lettre était depuis deux ans en lieu sûr, à Saint-Lazare.
Je voudrais pouvoir répondre au vœu du saint et cacher cette lettre qu’il ne désirait pas qu’on connût. On l’a publiée partout, les uns, comme Abelly, en biffant les passages trop difficiles à commenter, les autres dans son entier, tous avec la même inconscience et prenant pour de l’humilité la crainte que le grand homme avait de scandaliser.
Vous allez voir, en effet, que sa gloire n’avait rien à gagner à la révélation d’un tel document; que son souci de s’abaisser à nos yeux et aux siens eût plutôt conseillé à saint Vincent de le laisser connaître; et que, s’il a voulu le cacher, c’est certainement pour des raisons graves, qui ne regardaient que lui.
Ces quelques pages sont d’ailleurs remplies de détails pittoresques, dont on a fait grand état dans les recueils édifiants et qui sont devenus fameux. Vincent y parle d’une aventure merveilleuse, qui aurait occupé deux ans de sa vie, mais sur laquelle nous n’avons aucun autre témoignage de quelque nature que ce soit. Sans ce document que lui-même qualifie de misérable, nous ne saurions rien, ni par lui, ni par d’autres, de France, de Rome, de Barbarie, ou d’Avignon, qui apportât l’ombre d’une confirmation à ce qu’il raconte à M. de Comet en des termes dont le moins qu’on puisse dire, c’est que le faux s’y mêle évidemment au vrai. La seule ressource de l’historien, s’il ne veut pas ajouter une trahison à celle des familiers du saint, c’est de publier la lettre sans un mot de commentaire. Un seul commentateur était digne de foi. Il est mort sans avoir expliqué un secret qu’il pouvait croire mieux gardé.
Voici la lettre entière, dans son texte authentique.
A MONSIEUR DE COMET
Monsieur,
L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence des favorables progrès de mes affaires, que la fortune ne s’étudiait, contre mon mérite, qu’à me rendre plus envié qu’imité; mais, hélas! ce n’était que pour représenter en moi sa vicissitude et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur.
Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop averti de mes affaires, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre mi-partie de Castres lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus qu’un méchant mauvais garnement lui devait; pour retirer partie duquel je m’acheminai sur le lieu pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j’avais d’argent pour satisfaire aux dettes que j’avais faites, et grande dépense que j’apercevais qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité ne me permet de nommer.
Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour la même dette, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut (comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le requérait) qu’il me fallait acheminer à Marseille, estimant que l’ayant prisonnier, j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N’ayant point d’argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j’avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que l’infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillées; ce que je n’aurais fait si Dieu m’eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que l’apparence me le promettait.
Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis emprisonner et m’accordai à trois cents écus, qu’il me bailla comptant. Étant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer avec lui jusques à Narbonne, vu la faveur du temps qui était; ce que je fis pour plus tôt y être et pour épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais être et tout perdre.
Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre, ce jour, à Narbonne, qu’était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandise, au bout de sept ou huit jours, prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs, sans aveu du Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec procès-verbal de notre capture, qu’ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient de delà pour rendre libre le commerce aux Français.
Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies, un hoqueton de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies n’étaient point mortelles; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de brutalités.
Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et depuis par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, ce qu’il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à autre sorte de transmutation des métaux. En foi de quoi, je lui ai vu souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, les mettre en petite lamines, et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un autre de lamines, et puis un autre de poudres dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver l’argent être devenu or; et plus souvent encore congeler ou fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux; en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer, me promettant force richesses et tout son avoir.
Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais et à la sainte Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré. L’espérance et ferme croyance que j’avais de vous revoir, monsieur, me fit être assidu à le prier de m’enseigner le moyen de guérir de la gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire miracle; ce qu’il fit; voire me fit préparer et administrer les ingrédients. Oh! combien de fois ai-je désiré depuis d’avoir été esclave auparavant la mort de feu Monsieur votre frère et commaecenas à me bien faire, et avoir eu le secret que je vous envoie, vous priant le recevoir d’aussi bon cœur que ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, que la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par ce moyen), ores que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est vrai; mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ses jours être en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il est advenu ainsi; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort pource que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours être tel, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été connu être tel qu’il a été, parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.
Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques au mois d’août prochain qu’il fut pris et mené au grand sultan pour travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu’il ouit dire comme M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait, avec bonnes et expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer les esclaves chrétiens.
Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, m’acheta et m’en emmena en son temat; ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme métayer du Grand Seigneur, car le peuple n’a rien; tout est au sultan. Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L’une des trois femmes qu’il avait (comme grecque-chrétienne, mais schismatique) avait un bel esprit et m’affectionnait fort; et plus à la fin, une naturellement turque, qui servit d’instrument à l’immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, me fit délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je fossoyais et après tout me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliena des enfants d’Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à l’œil, le psaume Super flumina Babylonis et puis le Salve, Regina, et plusieurs autres choses; en quoi elle prit autant de plaisir que la merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence; en quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qu’elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu’elle avait pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque merveille.
Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par ses discours, que son mari me dit dès le lendemain qu’il ne tenait qu’à commodité que nous ne nous sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel remède, dans peu de temps, que Dieu y serait loué. Ce peu de jours furent dix mois qu’il m’entretint en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendîmes, le vingt-huitième de juin, à Aigues-Mortes et tôt après en Avignon, où Monseigneur le vice-légat reçut publiquement le renégat, avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans l’église de Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et édification des spectateurs. Mondit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne, qu’il acheva le jour de la saint Jean, sera venu. Il a promis au pénitent de le faire entrer à l’austère couvent des Fatebenefratelli, où il s’est voué, et à moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. Il me fait cet honneur de me fort aimer et caresser, pour quelques secrets d’alchimie que je lui ai appris, desquels il fait plus d’état, dit-il, que si io li avesse datto un monte di oro, parce qu’il y a travaillé tout le temps de sa vie et qu’il ne respire autre contentement. Mondit seigneur, sachant comme je suis homme d’église, m’a commandé d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice. J’étais en peine pour trouver homme affidé pour ce faire, quand un mien ami, de la maison de mondit seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent porteur, qui s’en allait à Toulouse, lequel j’ai prié de prendre la peine de donner un coup d’éperon jusques à Dax pour vous aller rendre la présente et recevoir mesdites lettres avec celles que j’obtins à Toulouse de bachelier en théologie, que je vous supplie lui délivrer. Je vous envoie, à ces fins, un reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison et a exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter fidèlement de sa charge et de m’envoyer les papiers à Rome, si tant est que nous soyons partis.
J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a taillées en pointe de diamant, l’une desquelles je vous envoie, vous suppliant la recevoir d’aussi bon cœur que humblement je la vous présente.
Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes parents n’ayez été scandalisés en moi par mes créanciers, que j’aurais déjà en partie satisfaits de cent ou six-vingt écus, que notre pénitent m’a donnés, si je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les garder jusques à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu’à faute d’argent me pourraient advenir (ores que j’aie la table et le bon œil de Monseigneur) mais j’estime que tout ce scandale se tournera en bien.
J’écris à Monsieur d’Arnaudin et à ma mère. Je vous supplie leur faire tenir mes lettres par homme que Monsieur Canterelle paiera. Si, par cas fortuit, ma mère avait retiré les lettres, à tout événement, elles sont insinuées chez Monsieur Rabel. Autre chose sinon que, vous priant de me continuer votre sainte affection, je demeure, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
DEPAUL.
En Avignon, ce 24 juillet 1607.»
Suscription: A Monsieur de Cornet, avocat à la Cour présidiale de Dax, à DAX.
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Six mois plus tard, de Rome, il adressait une autre lettre au même M. de Cornet, lettre qu’il eût essayé de détruire comme la première, si on ne la lui avait cachée. En voici le passage essentiel:
Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en cette ville de Rome, où je continue mes études, entretenu par Monseigneur le vice-légat qui était d’Avignon, qui me fait l’honneur de m’aimer et de désirer mon avancement, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que j’appris pendant mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités est le commencement, non la totale perfection, du miroir d’Archimède; un ressort artificiel pour faire parler une tête de mort, de laquelle ce misérable se servait pour séduire le peuple, lui disant que son dieu Mahomet lui faisait entendre sa volonté par cette tête, et mille autres belles choses géométriques, que j’ai appris de lui, desquelles mondit seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas même que j’accoste personne, de peur qu’il a que je l’enseigne, désirant avoir lui seul la réputation de savoir ces choses, lesquelles il se plaît de faire voir quelques fois à Sa Sainteté et aux cardinaux.
Et il explique que l’affection dudit légat lui vaudra des avantages à quoi est nécessaire, ajoute-t-il, une copie de mes lettres d’ordres, signée et scellée de Monseigneur de Dax, avec un témoignage de mondit seigneur, qu’il pourrait retirer par une enquête sommaire de quelques-uns de nos amis, comme l’on m’a toujours reconnu vivant en homme de bien, avec toutes les autres petites solennités à ce requises.
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Il est impossible d’émettre un avis ferme sur la réalité des événements consignés dans ces deux lettres et nous ferons comme saint Vincent, qui les a écrites et n’en a plus parlé. Mais si les faits rapportés demeurent mystérieux, le récit lui-même jette sur son auteur une lumière crue. C’était alors un garçon besogneux, sans scrupules excessifs en matière d’argent, point trop marri d’avoir vendu le cheval qu’il avait pris à louage, ni trop pressé de faire cesser le scandale de ses dettes, de bons amis lui ayant suggéré de ne se point démunir, pour les accidents qui faute d’argent lui pourraient advenir. Il explique cela tranquillement, ne cachant ni sa hâte de tirer un profit humain de son état, ni sa joie d’être entretenu à Rome par un précieux légat épris d’alchimie et autres belles choses géométriques.
Nous voilà loin du bon jeune homme qu’on a coutume de proposer à notre admiration, et c’est mieux ainsi. La vérité, même désagréable, est plus belle que l’erreur, même édifiante. Ces deux curieuses lettres auront du moins achevé de briser le vieux cadre où l’on avait enfermé comme un petit saint l’un des plus rudes et des plus magnifiques personnages de l’histoire de tous les temps.
Pour en finir avec les légendes, écartons sans pitié l’une de celles qu’on aurait le plus de plaisir à colporter après tous les historiens du grand saint. Elle est belle et lui ferait honneur. Mais c’est une histoire sans preuves. Aucun témoignage, aucun document n’autorise à tenir pour vraie une démarche, qui, réelle, eût certainement laissé une trace dans des archives, éveillé un souvenir, provoqué la confidence de quelque personnage du temps. On veut qu’aux derniers jours de l’an 1608, les trois ambassadeurs qu’entretenait alors le roi de France à Rome aient chargé le jeune Vincent d’une mission verbale fort importante et confidentielle auprès de leur bon maître Henri IV. Le jeune prêtre aurait donc, après ses aventures lointaines, fait une assez jolie rentrée en France, et gravi les marches du Louvre pour un tête-à-tête avec le roy galant. Ce serait charmant, si c’était vrai.
En somme on ne sait à peu près rien de Vincent de Paul jusqu’à cette date de 1609, où il va s’installer à Paris. Ce qu’on connaît avec un peu de certitude est d’ailleurs troublant, en tout cas sans intérêt pour de pieux hagiographes. Ils ont alors écrit de jolies choses, plutôt que de laisser la page blanche. Essaierons-nous ici de tirer une conclusion des premières démarches de cet extraordinaire garçon? On n’oserait le faire sur elles seules. Mais il y a toute la suite de sa vie pour nous aider. Chacun porte en soi, dès l’enfance, certaines marques profondes, que l’éducation, même si elle aboutit à la sainteté, ne détruit pas. Les défauts, on s’en corrige, mais l’effort même pour les vaincre témoigne qu’ils sont là; et les vertus, on ne s’en pare pas à sa fantaisie; on développe, avec un héroïsme inégal, celles qu’on portait en soi.
Il apparaît nettement que Vincent, dans sa jeunesse, était un être séduisant. Nous sommes fixés sur sa laideur physique. «Quel marouffle!» s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir. A considérer ses portraits, il est impossible de supposer qu’un tel visage ait jamais été, même dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais la bouche était vaste, gourmande et sympathique. Sur un extraordinaire menton, un menton solide comme une pièce de forge, menton de villageois dur au travail, menton implacable de dictateur, ses lèvres souriaient avec humanité. C’est par elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire, tout petit, les précieuses conquêtes que nous savons. Car il a eu sans cesse des protecteurs empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à Rome. C’est une force et une faiblesse que de plaire ainsi. Il devait mettre plus tard au service de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il s’en servait alors pour sa propre ascension dans la vie, convenons du moins qu’il n’a pas indéfiniment abusé du sort qui le gâtait. Son intelligence, dont nous mesurerons la grandeur au cours de ce livre, l’avait porté tout de suite fort au-dessus de sa petite condition de villageois. Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse, et de la sensibilité tumultueuse qui était en lui comme en tous les saints, et d’un certain esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta jamais tout à fait. Il est d’ailleurs certain que, s’il fut un clerc un peu pressé, son âme portait, dès le début de sa carrière, les germes de l’immense piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous n’avons là-dessus qu’un témoignage, mais il n’est point suspect, car il est de lui-même en un temps où la vérité seule tombait de sa plume. «Vous voilà donc enfin arrivé à Rome, écrit-il le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de marcher par-dessus la terre où ont marché tant de grands et saints personnages! Cette considération m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a trente ans, que, quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de m’attendrir, même jusqu’aux larmes, ce me semble.» Ses faiblesses étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de beaucoup de prêtres de ce siècle turbulent. Les ayant loyalement signalées en lui, qui mérite d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons point d’avoir été, pendant un temps, un pauvre homme pareil à d’autres. Nous dirons que, rapidement porté vers les sommets humains par son génie, il fallait bien qu’il fût choisi de Dieu pour n’avoir pas cédé au vertige. Et nous l’aimerons dès maintenant pour le travail secret qui se faisait certainement en lui, car nous savons bien qu’on n’improvise pas une grande vie: les convertis, au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans s’en douter; ce sont déjà des saints qui s’ignorent.