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Chapitre 1 LA VUE

Quelquefois un reflet momentané s’allume
Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume
Contre lequel mon œil bien ouvert est collé
A très peu de distance, à peine reculé ;

La vue est mise dans une boule de verre

Petite et cependant visible qui s’enserre

Dans le haut, presque au bout du porte-plume blanc

Où l’encre rouge a fait des taches, comme en sang.

La vue est une très fine photographie

Imperceptible, sans doute, si l’on se fie

A la grosseur de son verre dont le morceau

Est dépoli sur un des côtés, au verso ;

Mais tout enfle quand l’œil plus curieux s’approche

Suffisamment pour qu’un cil par moments s’accroche.

Je tiens le porte-plume assez horizontal

Avec trois doigts par son armature en métal

Qui me donne au contact une impression fraîche ;

Mon œil gauche fermé complètement m’empêche

De me préoccuper ailleurs, d’être distrait

Par un autre spectacle ou par un autre attrait

Survenant au dehors et vus par la fenêtre

Entr’ouverte devant moi.

††

Entr’ouverte devant moi.Mon regard pénètre

Dans la boule de verre, et le fond transparent

Se précise ; ma main, en remuant, le rend.

Malgré ma volonté, fugitif et peu stable ;

Il représente toute une plage de sable

Au moment animé, brillant ; le temps est beau ;

Des clartés rares et minces courent sur l’eau

S’arrondissant suivant le hasard de la houle ;

Des promeneurs et des enfants forment la foule

Presque totalement oisive ; il fait du vent

Si l’on en croit certains fronts penchés en avant ;

On voit même un chapeau de paille qui s’envole.

Car son propriétaire, un peu trop bénévole,

N’a pas compté sur la brise et sur sa fraîcheur.

Au loin, perdu parmi les vagues, un pêcheur

Est tout seul dans sa barque ; à son mât une voile

Flotte, abîmée et sans éclat, en grosse toile ;

Certains endroits ayant souffert sont rapiécés,

Et des morceaux de tous genres sont espacés ;

Un d’eux mieux défini fait un mince triangle,

La pointe se tournant vers le bas ; il s’étrangle

Et se serre sur un court espace au milieu ;

Le bateau toujours en mouvement penche un peu,

L’arrière se trouvant soulevé par la crête

D’une vague déjà fugace, déjà prête

A suivre sans obstacle et sans bruit son chemin.

Le pêcheur, immobile et calme, a dans la main

L’extrémité rigide, obliquante et tendue

D’une ligne de fond cachée et descendue

Dans l’eau, profondément peut-être. L’homme est vieux,

Il a de gros sourcils épais couvrant des yeux

Encore illuminés, vifs ; sa barbe est inculte ;

Son apparence rude et rustique résulte

De son teint foncé, brun, hâlé par le soleil

Et par l’air ; son sourcil gauche n’est pas pareil

Au droit ; il est plus noir, plus important, plus dense

Et plus embroussaillé dans sa grande abondance.

Le pêcheur a les traits marqués ; son nez est fort ;

Son chapeau mou n’a plus grande forme, son bord

Est rabattu pour lui protéger le visage ;

Ce pêcheur a la mine imposante d’un sage ;

C’est un vieux matelot solide, un loup de mer

Aux membres vigoureux, à la santé de fer,

Qui vivra cent ans et plus, tant il est robuste.

Son habit, aux poignets étriqués, est trop juste ;

Il le gène sous les bras, il est presque étroit ;

En l’air l’unique mât du bateau n’est pas droit,

Il s’incline beaucoup vers la gauche et se penche,

Entraînant avec lui la grosse voile blanche

Qui s’abandonne molle et flasque ; la raison

De cette obliquité franche est l’inclinaison

Que la vague puissante et maîtresse qui passe

Donne inconsciemment au bateau, quoique basse ;

A l’arrière, émergeant à peine, un gouvernail

Reste dans un complet abandon, sans travail.

††

Plus loin et plus à droite un yacht lance un panache

De fumée assez long et noirâtre qui cache

Une autre barque dont l’aspect dans le lointain

Est par ce fait rendu plus flou, plus incertain ;

La barque y disparaît grâce à sa petitesse ;

Le yacht lancé paraît donner de la vitesse ;

Son avant tourné vers la gauche fend les flots,

Et l’écume jaillit jusqu’aux premiers hublots

Qui ressortent, chacun comme une boule ronde ;

La coque est gracieuse, élégante. Du monde

S’est groupé selon les amitiés sur le pont ;

Mais on cause surtout à l’avant qui répond

Mieux que ne fait l’arrière aux besoins d’ample vue

Et d’air vivifiant et sain. Une main nue

Est dressée à l’avant, sortant d’un groupe assis ;

Elle veut ajouter, par un geste précis,

A l’affirmation d’une parole sûre

Mettant en avant soit blâme, soit flétrissure

Au sujet d’un absent honni, vilipendé ;

Celui qui fait le geste est sec, dégingandé.

Long et chétif ; un des côtés de sa moustache

Qui se tient raide et bien relevé, se détache

Sur l’horizon de mer et par hasard se met,

Avec exactitude, en plein sur le sommet

Régulier, étendu, d’une petite vague.

Le causeur à son doigt courbé porte une bague

Qui lance dans sa pose actuelle un éclair ;

Il est vêtu, non sans soins, d’un vêtement clair ;

Quand il se lève, il doit être de haute taille ;

Il a des bords étroits à son chapeau de paille

Qui, par crainte d’un vent trop fort, est enfoncé ;

Le ruban large qui le garnit est foncé

Avec, dans le fini de son nœud, quelque chose

D’anormal. Le restant du groupe se compose

De trois personnes dont un corpulent fumeur,

D’heureux tempérament et de joyeuse humeur,

Qui tient entre ses dents un énorme cigare ;

Il n’est pas fort à la question et se carre

Le mieux possible dans un excellent fauteuil ;

Il jette en l’air un calme et languissant coup d’œil

Pour suivre la fumée impalpable et légère

Qui s’éloigne de son visage et lui suggère

Mille rêves des plus doux et délicieux

En montant avec des spirales vers les cieux.

Sa cravate aux replis combinés est bouffante

D’arrangement classique et de forme savante ;

Son gilet blanc semé de gros et sombres pois

Le gêne par beaucoup de raideur et d’empois.

A sa droite une femme est en robe voyante ;

L’étoffe est à la fois soyeuse et chatoyante ;

Sa jupe a dans le bas trois ou quatre volants

Peu froncés, ne sortant guère, plutôt collants ;

Elle est assise avec grâce et tient son ombrelle

Debout, en s’appuyant de ses deux mains sur elle ;

Elle garde ses bras allongés et tendus

Et même quelque peu nonchalants et tordus,

Car elle ne s’amuse en rien et se détire,

Ne trouvant pas un seul mot curieux à dire

Sur un sujet qui lui demeure indifférent ;

Elle laisse flotter son esprit, préférant

Ne pas donner d’avis et s’en tenir au rôle

D’écouteuse, acceptant d’avance sans contrôle

Ce que peut raconter de mauvais ou de bon

Le grand mince, qui, lui, possède fort le don

Des discours. On voit un oiseau d’étrange espèce

Au chapeau de la femme ; une voilette épaisse

S’applique et reste sur sa figure, assez près

Pour qu’on devine la finesse de ses traits.

Installée à côté d’elle, une femme âgée

Ne se prononce pas, car elle est partagée

Entre le doute pur et l’acquiescement ;

Elle entend réserver son secret sentiment

En attendant que la preuve éclate et se fasse ;

Une indécision persiste sur sa face ;

Pour ne pas se risquer elle lance un regard

Inutile, sans but, dans le vague, à l’écart.

Et sa bouche s’avance en faisant une moue

Qui, surtout du côté droit, lui plisse la joue ;

Elle veut une plus grande réunion

D’arguments pour se bien faire une opinion ;

Il faut que l’évidence apparaisse et lui crève

Les yeux ; dans sa prudence excessive elle lève

Les deux bras au-dessus même de ses genoux ;

Sa main gauche, tranchant au loin sur les remous,

Se profile sur un canot qu’elle dérobe

Aux trois quarts, ne laissant voir que l’avant ; la robe

De la dame est dans un drap foncé tout uni

Et d’un modèle très simple, mal défini ;

C’est une forme sans apparat, qui se porte

En toute occasion ; la dame est assez forte ;

Elle s’habille sans contrainte, avec ampleur,

Gardant tout mouvement libre ; elle n’a pas peur

Du soleil ; son ombrelle est bien pliée et mince,

Un élastique, vers le milieu, prend et pince

L’ensemble régulier et parfait de ses plis

Qui sont étincelants, lumineux et pâlis

Par une clarté crue et blafarde qui tombe ;

Bien que l’étoffe dans l’ensemble, de loin, bombe.

Entre chaque baleine un espace est à plat ;

L’épaisseur n’est pas tout entière sous l’éclat ;

La moitié basse, dans l’ombre, n’est pas touchée ;

L’ombrelle ne se tient à rien, elle est couchée

Sur les genoux de la dame et ne tombe pas.

A la gauche du groupe, ensemble, à quelques pas,

Deux hommes causent ; l’un, fort, de haute stature,

Prend la parole ; son sujet est de nature

Sérieuse ; il se met d’emblée à la hauteur

De celui qu’il a pris comme interlocuteur

Et qui paraît de suite être le capitaine ;

Ce dernier, confiant dans la marche certaine

De son bateau dont il connaît le maniement,

N’écoute que pour la forme, mais poliment

Son voisin qui, sans doute, est le propriétaire

Du yacht ; le capitaine affecte de se taire

Mais il prépare tout bas des collections

D’arguments décisifs, puissants, d’objections

Qu’il tient, sans en avoir l’apparence, en réserve

Pour quand l’autre aura mis dehors toute sa verve ;

Il se dit, dépensant du bon sens à part lui,

Qu’on aura sûrement un sérieux ennui

En exécutant la chose déraisonnable

Qu’on lui propose et qui serait impardonnable ;

Mais le grand n’en démord pas ; avec deux doigts joints

Il indique en avant, nettement, un des points

De la côte où se joue un peu d’écume blanche ;

Il tient négligemment sa main gauche à la hanche

En s’appuyant avec mollesse sur un jonc

A pomme de métal, mince, uniforme et long,

Qui se recourbe sous son poids, étant flexible ;

L’homme s’est mis sur un terrain inaccessible

Aux profanes, surtout à ses quatre invités ;

Aussi les laisse-t-il parler frivolités,

S’adonnant, pour sa part, aux choses sérieuses,

Aux actions les plus sages, impérieuses ;

Dans son enthousiasme, il se croit du métier

Et s’enflamme pour ses paroles ; tout entier

A son sujet, il tend ses facultés et fronce

Ses sourcils ; par ce seul mouvement il enfonce

Son regard qu’il rend plus pénétrant, plus perçant

Et qu’il dirige vers le lointain, l’exerçant

Avec ardeur, avec une puissance énorme.

Le capitaine, bien pris dans son uniforme,

Quoique d’un avis tout autre, reste muet ;

Il est chétif et sans résistance, fluet ;

A son menton, pointant tout droit, une barbiche

Est brune ; mais déjà par-ci par-là se niche

Dans son épaisseur sombre un poil plus ou moins gris ;

Ses traits sont souffreteux, maladifs, amaigris ;

C’est un échantillon d’homme en convalescence

Chez lequel se prépare une recrudescence

De force et de santé, d’homme dont l’appétit

Commence à revenir, mais petit à petit ;

On devine que son apparence normale

Doit être beaucoup plus vigoureuse et plus mâle ;

Les conseils qu’il reçoit ne seront pas suivis,

Car ils sont déjà tous rejetés, desservis

Par l’intime et secret travail de sa pensée ;

Il compte proposer une offre plus sensée

Avec l’autorité du professionnel

Qui se permet un ton décisif et formel

Grâce à son habitude, à sa longue carrière,

Aux profits qu’il en a retirés.

Aux profits qu’il en a retirés.A l’arrière,

Le timonier est bien fixé sur son chemin ;

Impassible, il regarde en avant, une main

Occupée à ne pas abandonner la roue,

L’autre prête à venir en aide ; sur sa joue

Descend un favori peu fourni, court, étroit,

Qui semble drôle, sans raison d’être, tout droit ;

Les regards fixes, comme inspirés, il contemple

L’horizon ; son jersey, de teinte sombre, est ample ;

Le temps et le fréquent usage l’ont rendu,

Sur presque toute sa largeur, mou, détendu ;

Son tissu mince, lâche et souple prend le torse

Sans intensité, sans précision, sans force,

Il fait des plis nombreux près du coude, du bras

Et de l’épaule ; l’homme au reste n’est pas gras ;

Il est suffisamment de profil pour permettre

De lire tout entière une dernière lettre

Celle d’un nom, le nom du navire, tracé

Sur sa poitrine ; mais le ton en est passé,

La couleur de la lettre est vaporeuse et tranche

D’une façon à peine établie et peu franche

Sur le fond ; le contour n’est pas bien accusé,

L’ensemble est confondu, presque indistinct, usé.

Outre le timonier silencieux, trois hommes

Habillés comme lui suffisent pour les sommes

De travail que demande, à lui seul, l’entretien

Du yacht coquettement tenu, qui reluit bien,

Brillant de propreté. Tous trois causent ensemble

A l’arrière, debout, émoustillés ; il semble

Que leur sujet est gai, régalant ; le plus gros,

Un hercule qu’on voit exactement de dos,

Est dans la joie ; on croit voir ses larges épaules

Se secouer, grâce à des mots lestes et drôles ;

Il s’en donne et se fait quelque peu de bon sang.

Laissant libre son gros rire sonore et franc ;

Ses mains s’enfoncent presque entières dans ses poches,

Et ses coudes tous deux semblables, quoique proches

De son corps, laissent par l’écart assez de jour

Pour qu’on distingue dans le lumineux contour

Les vagues au lointain, ne cessant de décrire

Leurs courbes. Un second homme est en train de rire

A la droite du gros ; on aperçoit ses dents

Car il ne garde rien de sa joie au dedans ;

Sa jambe s’est levée afin que sa main puisse

Allonger un soufflet bien à plat sur sa cuisse,

Et son pied gauche est, par ce fait, un peu distant

Du pont ; l’homme n’est pas gêné ; pour un instant

Perché tranquillement sur un seul pied, il garde

L’équilibre ; il ne fait qu’écouter et regarde

Celui qui le fait tant pouffer et qui se tient

A la gauche du gros hercule auquel il vient

Au menton ; celui-là parle ; on voit à sa bouche

Qu’il raconte tout un événement ; il touche

Le bras du gros avec l’extrémité du doigt

Afin de réclamer l’attention qu’on doit

Aux mille petits faits dont s’émaille l’histoire

Qu’il a choisie avec art dans son répertoire ;

Il a de la gaîté, du bagou, de l’entrain,

De la frivolité native avec un brin

D’étrangeté dans ses gestes, dans son allure ;

Il est si brun de teint, d’œil et de chevelure,

Qu’on doute, du premier regard, qu’il soit Français ;

Comme le timonier, tous trois ont des jerseys

Avec des lettres à la place accoutumée.

††

La machine du yacht lance de la fumée

Qui conserve d’abord beaucoup de densité,

Mais perd presque aussitôt de son intensité :

Sous les impulsions de l’air elle exagère

Sa transparence claire et devient plus légère ;

Elle subit la forte influence du vent

Occupant un certain espace en arrivant

A la barque petite et frêle qu’elle cache

Et qui, sur les remous constants, ne se détache

Que derrière un rideau gris de vague brouillard.

Dans la barque, à l’avant, est assis un vieillard

Au regard avisé ; derrière ses lunettes,

Ses rides fines et profondes sont très nettes,

Très distinctes malgré le voile de douceur

Du brouillard enfumé ; c’est quelque professeur

En villégiature estivale, en vacance,

Ne cherchant nullement le bon ton, l’élégance,

Se reposant de ses innombrables travaux

Avant d’en commencer encore de nouveaux ;

Sa figure revêche, austère, est encadrée

Par une grande barbe impeccable et carrée ;

Sa cravate est collée et plate ; comme effet,

Elle présente les signes d’un nœud tout fait.

Devant lui, mais plutôt à sa droite, une dame

Plus jeune d’au moins dix ans, sans doute sa femme,

Reste incommodément debout dans le bateau ;

Elle est entièrement couverte d’un manteau

Qui lui descend aux pieds ; c’est un cache-poussière

Grisâtre, fin, léger ; la dame a la paupière

Abaissée ; elle tient piteusement sa main

Hésitante, immobile, en faisant l’examen

De la banquette qui s’offre comme suspecte,

Soit qu’un peu d’eau de mer l’éclabousse et l’humecte,

Une ou deux vagues plus fortes ayant sauté

Et causé ce gâchis, soit que la propreté

Que le bois plus ou moins confortable présente

Ne lui paraisse pas sûre ni suffisante.

Deux jeunes filles très droites, se tenant bien,

Dont on voit les dos plats, longs, sans connaître rien

De leurs figures, ont les deux robes pareilles,

Et chacune a les deux mêmes boucles d’oreilles ;

Mais le brouillard devant leurs corps est plus épais,

Grâce au meilleur état, à la plus grande paix

De cette portion courte de l’atmosphère

Qui tarde plus à le dissoudre, à le défaire ;

La fumée a déjà beaucoup moins de grosseur

Devant la silhouette ample du professeur ;

Mais, à leur place, les deux grandes demoiselles

Ont malheureusement, comme appliqué sur elles,

L’endroit précis le plus obscurci, le plus noir,

Qui, presque absolument, empêche de les voir ;

Derrière ce rideau, leur silhouette double

Est nuageuse, sans fini, confuse et trouble

Avec certains contours escamotés ; il faut

Des recherches pour les trouver, surtout en haut

Puisque c’est le niveau de leurs têtes qui marque

La pire opacité. Le patron de la barque,

Un vieux tout raide, à la mine de bisaïeul,

Manœuvre avec beaucoup d’habitude, à lui seul,

Le gouvernail ainsi que la voile ; il se voûte

Et n’a pas conservé sa souplesse ; il lui coûte

De faire un mouvement prompt, de se redresser ;

La mer résiste, il est obligé de presser

Fortement contre lui, mais d’un seul bras, la barre

Qu’aucun espace, même infime, ne sépare

De son corps, car son coude et sa main serrent dur ;

Le brouillard, devant lui, se trouve assez obscur ;

A droite, la fumée envahissante, en brume,

En se répartissant sur un plus grand volume,

Monte par une pente irrégulière au ciel,

Vagabonde, sans but constant, essentiel,

Se dirigeant vers les régions du silence ;

En haut, elle s’éloigne avec une tendance

A se subdiviser en de nombreuses parts.

††

Partout, dans tous les sens, des bateaux sont épars

Sur la mer ; on ne peut découvrir un espace

Longtemps vide et désert. A droite, plein de grâce,

Rapide sous le vent qui le force à ployer,

Et qui le fait glisser sans tangage, un voilier

S’éloigne de la côte, et sa marche est oblique.

On ne sait vers quel point il s’avance ; il se pique

De vitesse, grâce à son peu de poids, gonflant

Ses trois voiles de taille inégale, et filant

Le plus possible, usant de toute son allure.

Deux hommes à son bord ont la même rayure

Très large, épaisse, blanche et noire à leur maillot ;

Ils n’échangent pas une idée et pas un mot ;

Ni l’un ni l’autre n’est enclin aux facéties ;

Leur esprit est tendu, tout aux péripéties

De la course, de la brise et du maniement ;

Ils restent absorbés, attentifs seulement

A ne pas s’adonner à des manœuvres sottes ;

Ils sont habillés sans gêne ; ils ont des culottes

En toile, dont le grand éclat et la blancheur

Révèlent vite la nouveauté, la fraîcheur ;

On peut presque y trouver l’assurance, la preuve

Que l’étoffe n’est pas lavée et qu’elle est neuve ;

Le bateau même est plein de finesse, de soin

Et de précision déterminée.

††

Et de précision déterminée.Au loin

Une barque, sans grande importance, minime,

Est cachée aux trois quarts par la mouvante cime

D’une vague ; dedans, presque au centre, un rameur

Rêveur, insouciant, n’a pas la moindre peur

Que le flot se gonflant encore l’engloutisse ;

La mer serait partout égale, douce et lisse

Que l’homme n’aurait pas un calme plus complet.

Son expression vraie est béate ; il se plaît

A cette danse que lui font subir les lames ;

Il tient d’une façon inutile ses rames,

L’extrémité pointant en l’air, et sans songer

A les remettre à leur poste, à les replonger ;

Il n’a pas le désir de se changer de place

En avant pas plus qu’en arrière. Il est en face

De deux femmes à la fausse excentricité

Étalant un piteux luxe mal imité ;

Leurs robes claires sont en étoffes douteuses

Voulant singer par leur aspect les plus coûteuses ;

Leur genre est tapageur et de mauvais aloi ;

Leur figure paraît s’outrer, grâce à l’emploi

De pâtes et de fards épais de toutes sortes ;

Elles sont toutes deux corpulentes et fortes ;

L’une veut contrefaire, en étendant le bras,

Un beau geste usité dans les grands opéras,

Et, comme dans la scène émouvante, elle jure

Qu’elle n’avance rien que la vérité pure ;

Son geste est solennel, tragique et véhément,

Son attitude se fait digne et son serment

Doit être une orgueilleuse et solide réponse

Pour un soupçon auquel elle veut qu’on renonce,

Le tout pour rire, sans courroux, sans gravité,

Sans vrais griefs pour le soupçon immérité.

D’autres barques de toute espèce sont semées

Plus ou moins proches du littoral, animées

De mouvements semblant spéciaux et divers ;

Les unes ont leur mât droit, d’autres, de travers

Au caprice des flots.

Au caprice des flots.Dans les airs, des mouettes

Dessinent sur le ciel ou l’eau leurs silhouettes ;

Une, modeste en son essor, vole très bas

Restant presque sur place et ne s’élançant pas ;

Plus haut, une autre avec les ailes immobiles

Plane, semblant tracer des courbes inutiles,

Uniquement pour son plaisir, par simple jeu,

Comme cherchant à faire effet sur le ciel bleu ;

Une, plus délurée, ardente, et plus petite

Bat des ailes de tout son pouvoir, fort et vite

Et monte en droite ligne, ayant l’intention

De continuer très haut son ascension.

††

Sur la plage, un enfant est près du bord ; il lance

Avec rapidité, presque avec violence

Un mauvais bout de bois venant on ne sait d’où ;

Un chien que le plaisir, l’attente, rendent fou,

Devançant son jouet, part et se précipite

Vers la mer ; justement le morceau de bois quitte

A l’instant même la main droite de l’enfant ;

C’est un mince fragment de planche qui se fend

Dans un bout ; refermée étroitement, la fente

Se courbe, en décrivant une légère pente,

Mais sans s’étendre sur une grande longueur ;

Le reste du bois blanc a gardé sa vigueur ;

Sa consistance entière est demeurée intacte ;

L’horizontalité du bois n’est pas exacte,

Quoique si proche du départ, le bout fendu,

Peut-être par son poids plus grand, est descendu ;

Le bâton possède un mouvement giratoire

Qui met en évidence une tache très noire,

Éclaboussure ronde et forte d’un vernis ;

Certains points, sur le bois, se sont vite ternis,

Déjà secs ; mais l’ensemble est miroitant, humide.

Le chien, pour son élan irréfléchi, se guide

Grosso modo sur la bonne direction

Du bâton ; il est plein d’une animation

Exubérante, sans borne, continuelle ;

Il a besoin de se secouer, il ruisselle

Et, sans doute, a déjà repêché plusieurs fois,

Au beau milieu de la vague, le bout de bois.

Ce jeu divertissant, endiablé, l’électrise ;

C’est un caniche de taille moyenne ; il frise,

Quoique ses poils épais soient collés et mouillés,

Adhérant jusqu’à son corps, compacts, appuyés

Et pourtant recourbés ; quelqu’un a dû le tondre

Récemment ; il n’est pas possible de confondre

Les endroits où le poil est enlevé, très ras,

Avec ceux où s’étend sa fourrure. Il est gras ;

Sa moustache mouillée est retombante et plate,

Ses coins laissent tomber des gouttes ; à la patte

Il porte, juste à sa mesure, un bracelet

Contre l’humidité duquel brille un reflet,

Et qui reste à sa place, inébranlable, à cause

D’une touffe de poils sur laquelle il repose ;

La touffe est circulaire et sa belle rondeur

Prouve l’habileté parfaite du tondeur.

Une vague devant le chien s’étale et couvre

Le sable égalisé. La main de l’enfant s’ouvre

En laissant échapper consciemment, exprès,

Le bâton libéré, mais encore trop près

Pour que la main déjà lourde soit retombée ;

Le pouce s’arrondit en ligne recourbée,

Immobile et raidi, car il se lève fort

Ainsi que tous les doigts, pour ne pas faire tort

A l’élan de ce qu’ils lâchent. Sur le costume

De l’enfant, à la taille, un gros paquet d’écume

Adhère, mais pour peu de temps, apporté là

Par un violent coup de vent qui l’y colla ;

La brise joue encore avec lui, le renverse

Et progressivement l’effrite et le disperse,

Emportant les flocons partiels un par un ;

Le plus tenace aura son tour. L’enfant est brun ;

Il a l’air de parler à son chien, il l’exhorte ;

Sa jambe droite, raide, est en avant et porte

Le poids entier de son corps entraîné qui suit

Le bout de bois, pendant qu’il s’évade et s’enfuit,

S’apprêtant à troubler une courte accalmie

Visible au bord de l’eau ; la physionomie

De l’enfant encourage et ranime le chien

Afin qu’il n’ait pas peur et qu’il s’élance bien ;

L’enfant, le surchauffant à l’avance, l’excite

De crainte qu’il reste en arrière, qu’il hésite

Et ne soit pas assez décidé ni dispos

A se plonger ; l’enfant tient derrière son dos

Sa main gauche ; son poing inutile se ferme

Et se crispe ; il est en chaussettes ; l’épiderme

De ses mollets est brun, profondément hâlé,

Mais le ton, au mollet droit, n’est pas égalé

Par le bas de la jambe enfermé d’habitude

Sous la chaussette dont une vicissitude

A fait glisser le haut qui tombe et se rabat

Recouvrant la bottine ; on trouve moins d’éclat

A la chair, à partir de la limite nette

Sur laquelle devrait aboutir la chaussette ;

La peau n’a pas la même irradiation ;

Les deux teints sont voisins sans dégradation

Et la ligne qui les sépare se découpe

Rigide.

††

Rigide.A gauche, un peu loin de la mer, un groupe

Se compose de quatre enfants. Pour s’amuser

Ils se sont mis, avec passion, à creuser

Dans le sable ; chacun est muni d’une bêche ;

Une fillette a des beaux cheveux ; une mèche,

Que le vent a choisie et sépare, se tient

Horizontale, même un peu haute, et lui vient

D’une façon gênante, auprès de la figure,

Continuant ensuite en avant ; elle endure

Ce chatouillement sans y faire attention.

La mèche est d’une fort belle dimension ;

Elle ondule, elle a des reflets, elle est épaisse.

La fillette, toute à son ouvrage, se baisse ;

Trouvant l’effort de ses deux bras insuffisant,

Elle s’acharne et fait son possible en pesant

Avec son corps sur la bêche pour qu’elle enfonce ;

En peinant avec cette importance, elle fronce

Les sourcils et, montrant ses dents, elle se mord,

Sans en prendre une trop grande épaisseur, le bord

Irresponsable de sa lèvre inférieure.

La mèche de cheveux, avec son bout, effleure,

En s’y fixant un peu, la toque d’un bambin

A l’expression vive, alerte, au masque fin

Auquel on donnerait cinq ou six ans à peine ;

Son costume ne peut rien avoir qui le gène,

C’est un jersey collant où son corps est moulé,

Ayant un col marin dont un coin est roulé,

Se levant et faisant presque un tour sur lui-même,

Capable même d’en commencer un deuxième.

Le petit porte les cheveux flottants et longs ;

Ce sont des cheveux clairs, légers, sans doute blonds,

Dont les boucles, autour de son cou, peu nombreuses,

Sont fines, s’allongeant séparément, soyeuses ;

L’enfant, pour enfoncer sa bêche, s’aide un peu

De son pied dont il vient d’appuyer le milieu

Contre le manche, en plein sur le tranchant qu’il presse :

La pointe du soulier, par cet effet, se dresse

Et le talon bascule entraîné vers le bas,

Car le pied, en faisant son effort, ne peut pas

Rester horizontal sur un support si mince ;

La bottine, devant, s’est contractée et pince

Au fond d’un de ses plis durs et tassés, le bout

En métal du lacet qui se plante debout,

Solidement et par hasard, dans l’interstice

Momentané, rempli d’aléas et factice

Que forme, en rapprochant deux bourrelets, le cuir :

Le lacet, libéré, pourra bientôt s’enfuir

Dès que le pied, n’ayant plus son effort à faire,

Reprendra brusquement sa posture ordinaire

Et se tiendra plus droit, plus raisonnable, et mieux.

En face de l’enfant, un jeune paresseux

Se reposant après ses fatigues, regarde

Dans le lointain ; il s’est interrompu, mais tarde

A se remettre à la besogne ; c’est l’ardeur

Qui lui manque, car il ne trouve que tiédeur

En lui-même, pour son trop puéril ouvrage ;

Il ne témoigne ni volonté ni courage ;

Il estime qu’il a suffisamment peiné

Et qu’il a mérité son repos ; c’est l’aîné

Du groupe, et le plus grand de beaucoup ; sa croissance

Le met déjà presque au seuil de l’adolescence ;

Son ambition croît, son horizon s’étend ;

Les gambades, les jeux ne l’amusent plus tant ;

Il a de plus hautains aperçus, d’autres vues,

De vagues sentiments sur des choses mal sues,

Sur les ébauches de ses rêves ; son esprit

Veut tenter un effort plus vaste, s’enhardit,

S’essaye, part à la découverte, se hausse

Mais échoue. A sa gauche une enfant assez grosse

Creuse, abat du travail pour deux, oubliant tout

Pour mener à souhait sa tâche jusqu’au bout.

Elle est active, elle a du cœur à la besogne.

En prenant de l’élan pour bêcher, elle cogne

Avec son coude son voisin, le beau rêveur

A qui le jeu paraît ennuyeux, sans saveur,

Et la vie enfantine insuffisante et plate.

La fillette a dans son dos une lourde natte

Qui tombe droite et dont la régularité

Est obtenue avec art et sévérité ;

Rien ne dépasse, rien ne s’écarte ou se mêle,

Tout est net, appliqué, voulu ; la natte est belle,

Elle a du tassement dur dans son épaisseur,

De la vigueur et du brillant dans sa noirceur

Qui tranche fortement sur la robe moins noire ;

Dans le bas de la natte un ruban neuf en moire

Est serré, formant un irréprochable nœud

Endommagé déjà par le vent qui le meut

Et le harcèle dans tous ses coins ; une coque

S’aplatit en cédant à ce vent qui la choque

A la fois sur la robe et contre les cheveux ;

L’autre coque se gonfle au contraire, et son creux

Forme une courbe large, étendue et très ample

Qui ne suit pas dans son apparence l’exemple

De sa voisine plate et comprimée ; un pan

Auquel le vent transmet aussi certain élan

N’a presque pas changé de place ; il se termine

Par deux pointes, chacune imperceptible et fine

Formant un angle par l’échancrure, au milieu,

Angle dont le sommet mal fait s’écarte un peu

Du centre du ruban ; le second pan se cache

Sous la natte, introduit par le vent ; une tache

Au pourtour tortueux, débordant, inégal,

S’étale sur le bout de moire vertical

Qui sépare les deux coques ; l’endroit se plisse,

Car on a bien serré le nœud de peur qu’il glisse.

Derrière les enfants, assise à quelques pas

Une femme s’occupe à tricoter un bas ;

Faute de mieux elle a pris une vieille chaise

Inconfortable, sale, incomplète et mauvaise,

Dont les pieds, tous les quatre ensemble, ont pénétré

Dans le sable aisément, n’ayant pas rencontré

De résistance ni réelle ni factice.

La femme porte un beau bonnet blanc de nourrice

Mais sans épingles ni grands rubans ; ce bonnet

Ordinaire, banal, tout simple, et qu’elle met

Encore maintenant, est tout ce qui lui reste

De sa tenue ancienne, et tout seul il atteste

Qu’elle fut autrefois nourrice ; les parents

L’ayant appréciée et s’en trouvant contents

L’ont conservée auprès d’eux après le sevrage

Du nourrisson qui, sous sa garde, avance en âge.

Son bas n’est pas depuis très longtemps commencé,

On n’en voit qu’un fragment uni, pas nuancé,

Un début promettant la suite ; elle tricote

Activement, mettant ainsi comme une note

De bon travail, d’emploi de temps, d’utilité

Au beau milieu des jeux et de l’oisiveté

Qui domine dans les groupes, dans les familles ;

Son ouvrage est bien fait et ses longues aiguilles

Possèdent, toutes les quatre, leur propre emploi ;

Elle se reconnaît d’instinct, sans désarroi

Dans cet emmêlement apparent ; l’habitude

L’exempte de la plus légère incertitude ;

Elle répète son mouvement machinal

Indéfiniment, sans se donner aucun mal,

Faisant, comme par un miracle, chaque maille

Régulière, identique et de la même taille ;

Deux aiguilles dans ses gros doigts sont bout à bout ;

Pour le moment, ce sont ces deux-là qui font tout ;

Sortant sournoisement des mailles, les deux pointes

Ont l’air de se chercher querelle, presque jointes ;

On devine leur bruit, leur choc perpétuel,

Le cliquetis de leur inoffensif duel ;

Elles semblent toujours prêtes à se répondre

Sans se tromper d’endroit et sans jamais confondre

Leurs manigances ni leur rôle respectif ;

La nourrice fait son travail constant et vif

Sans le voir et sans y penser ; son esprit vogue

Vers un sujet bien plus grave ; elle dialogue

Avec une autre femme et paraît discuter ;

L’autre est assise près d’elle et, pour l’écouter

Avec plus de profit, elle a cessé de coudre ;

C’est une gouvernante ; elles ont à résoudre

Certaine question pressée et qui revêt

A leurs yeux quelque grand et puissant intérêt,

Question à la fois délicate et prenante ;

C’est la nourrice qui parle ; la gouvernante

Guette anxieusement, pour saisir au plus tôt

L’occasion qu’il lui faut, pour placer son mot ;

Cette application volontaire l’oblige

A ne pas s’employer ailleurs ; elle néglige

Son ouvrage qui, lui, veut être regardé

Étant plus compliqué que du tricot ; un dé

Brille à son doigt ; avec l’extrémité du pouce

Elle l’écarte par une pression douce

Et le soulève un peu, seulement pour laisser

De l’air nouveau, plus vif et plus frais, s’y glisser ;

L’aiguille qu’elle tient en même temps, dessine

Sur l’ouvrage, son ombre appréciable et fine

Dont les côtés sont flous et débordants ; le fil

Très court, ne pouvant plus durer, est en péril

De séparation soudaine ; pour qu’il sorte

De l’aiguille, la moindre impulsion trop forte

Suffirait bien ; l’ouvrage est en beau linge fin ;

Le fil part d’un ourlet mou qui tire à sa fin ;

Le linge se chiffonne, obéissant et souple,

Manié fréquemment.

††

Manié fréquemment.A gauche un jeune couple

Examine la mer ; l’homme de son bras droit

Tient la femme par la taille ; son second doigt

S’écarte largement des autres, se sépare,

Se détachant beaucoup sur l’étoffe qu’il barre ;

Les deux amoureux sont calmes, contemplatifs ;

Ils trouvent de profonds mystères suggestifs

Dans le spectacle sans égal et grandiose

De cette immensité forte qui vous impose

Et devant qui le cœur bat, plus fier, ennobli ;

Cela, pour un moment leur procure l’oubli

Des faits habituels et plats, du terre à terre ;

Ils sont dans cet état d’esprit où l’on enterre

Les multiples soucis, légers, quotidiens,

Les tracas lancinants, avec les mille riens

Dont l’indéfinissable et lente kyrielle

Rend la vie absorbante et trop matérielle ;

Leur pensée est bien loin du monde ; ils sont grisés

Par les profonds aspects qu’ils ont poétisés ;

L’homme, dont on voit la joue, ébauche un sourire ;

Son geste de soudain enlacement lui tire

Sa manchette qui monte un peu, laissant à nu

Tout son poignet ; un fin bracelet est venu

Glisser jusque-là ; c’est un bracelet de femme,

Témoignage de quelque impérissable flamme,

Relique n’ayant pas de prix, gage d’amour

Donné pour qu’on le porte à jamais, nuit et jour ;

Le bracelet est fait d’une fragile chaîne ;

Des perles de grosseur suffisante et moyenne

L’ornent, séduisant l’œil par leur bel orient

Et leur égalité ; le même point brillant

Étincelle, de loin en loin, sur chaque perle.

††

Devant eux, plus à gauche, une vague déferle

Et recouvre les pas aux trois quarts effacés

De deux enfants jouant ensemble, déchaussés,

Sur la surface du sable enfonçant, humide ;

L’empreinte de leurs pieds nus n’est guère solide

Sur cet inconsistant et facile terrain

Que l’eau, par son élan même, est toujours en train

D’aplanir et d’user, sitôt qu’elle le frotte ;

Le plus jeune des deux enfants marche et barbotte

En pleine vague ; il a dans la main gauche un seau

De métal peint, pour les pâtés en sable ; l’eau

Lui montant jusqu’au bas des chevilles y trouve

Un double obstacle ; la gêne qu’elle en éprouve

Se traduit par des plis courbes, par des remous

D’ailleurs sans importance, inoffensifs et doux ;

Dans le seau de l’enfant, une petite pelle

Se tient debout, un peu penchée ; on ne voit d’elle

Que la poignée, ainsi que le vieux manche en bois

Assez mince, mais dont la hauteur et le poids

Font dévier le tout que cette force entraîne.

La peinture du seau représente une plaine

Avec, dans le lointain, un délicat clocher

Que le seau, par son seul mouvement, fait pencher,

Mais qui semble d’abord se pencher de lui-même ;

Dans la plaine, joyeux et fort, un homme sème,

En cheminant à pas comptés, dans un sillon ;

L’ensemble de l’endroit offre un échantillon

De calme ; le semeur est le seul personnage

Visible dans ce coin désert du paysage ;

Entourant le clocher, des toits nombreux et bas

Sont resserrés les uns près des autres, en tas,

Sans qu’on puisse y trouver la place d’une rue ;

La peinture, sans nul doute, se continue

Derrière, sur le seau partout colorié,

Quoiqu’on n’en ait devant les yeux que la moitié.

L’enfant regarde l’eau qui fraîchement entoure

Ses jambes ; pour lui-même, il met de la bravoure

A supporter la vague et son trop froid contact.

L’autre enfant est placé devant le bord exact

Où l’eau s’arrête ; il est plus poltron, il évite

De dépasser l’humide et trop fraîche limite,

Se comportant comme un jeune et prudent frileux,

Ennemi du danger ; ses pieds nus font des creux,

Des empreintes qui sont faciles sur ce sable

Humecté récemment et très modifiable ;

Les pas nombreux, petits, sont fortement moulés,

Reconnaissables tous sur les endroits foulés ;

L’enfant tient une pelle en bois, de même forme

Que celle du petit, mais longue, lourde, énorme ;

Par ses proportions elle ressemble un peu

A quelque bêche dont elle doit tenir lieu ;

L’enfant a ramassé toute une pelletée

Qu’en ce moment il n’a pas encore jetée ;

Mais il est sur le point de prendre son élan

Pour la lancer avec force dans l’océan ;

Il tient sa pelle dans ses deux mains, la recule

Par une impulsion discrète, presque nulle ;

Mais son attention est tendue, il est prêt

Au moment du plus grand recul et de l’arrêt

A faire repartir, sans qu’un seul grain ne verse

Le sable, hardiment et fort, en sens inverse,

Tout en le maintenant en un paquet serré,

Afin qu’il tombe au loin, sans fragment séparé,

Et fasse son plongeon d’un seul bloc et sans perte ;

La place où fut ôté le sable est recouverte

Par la vague ; déjà plein, inondé, le trou

Fait par la pelle, est sans vaillance, faible et mou ;

L’eau brusque, envahissante, anéantit, éreinte

Les bords inconsistants, fragiles, de l’empreinte ;

Le pourtour, cédant sous le choc, est affalé ;

Le vide, maintenant, sera vite comblé ;

L’eau, n’ayant pas grand fond, est claire et diaphane.

††

En l’air un cerf-volant marche à souhait ; il plane

En oscillant, instable, inquiet et campé

Vers le silence, assez haut ; il est découpé

En forme de ballon sans passagers, et flotte

Soutenu par le vent rapide qui le frotte ;

Il présente l’aspect d’un mince aérostat

En détresse, penché, monstrueusement plat ;

Il a sur lui, pour mieux l’enjoliver, des raies

Sombres sur le fond blanc, clair ; elles sont plus gaies

Qu’un ensemble partout pareil, complet, uni,

Et d’où l’original se trouverait banni ;

Chaque raie, en suivant la grande silhouette,

La reproduit de plus en plus courte et fluette,

A mesure qu’on va près du centre ; en dessous

Une queue en papier a des mouvements doux,

Des ondulations ; sans doute elle serpente

Plus ou moins fort, selon la façon dont il vente ;

Un fil noir paraissant incassable, tendu,

Et par qui l’horizon est comme un peu fendu,

Descend du cerf-volant qu’il retient ferme, et passe

Inflexible, isolé, raide à travers l’espace ;

Quand, du regard, avec persistance, on le suit

En bas, pour arriver à son but, il conduit —

Par sa ligne rigide et qui, par moments, brille

Au soleil — jusqu’aux mains d’une petite fille

Qui lève ingénument, en sainte, ses grands yeux,

Comme pour faire sa prière, vers les cieux ;

Elle veut simplement voir comment se comporte

Le cerf-volant dans les airs, s’il faut qu’elle sorte

Un nouveau bout de fil et si le vent tient bon ;

Dans ses petites mains, c’est autour d’un bâton

Que le fil qu’elle tient en réserve s’enroule,

Formant dans le milieu même une grosse boule ;

Il s’entortille sans cesse, en long, en travers,

Ses passages étant chaque fois recouverts ;

Il trace et forme avec lui-même des losanges

Presque tous imparfaits et déviés, étranges ;

Certains mieux définis, plus privilégiés,

Par un hasard sont bien survenus, réguliers ;

Mais à d’autres endroits, tout s’embrouille et se mêle.

††

Plus haut un long parcours en planches, parallèle

A la côte, assez loin de la mer, est aisé

Pour la marche ; un flâneur semble être reposé

En l’atteignant, après une trotte incommode

Dans le sable ; il est mis à la dernière mode

Et son costume assez prétentieux et clair

Est juste dans le vrai ton pour bord de la mer ;

C’est un de ces cerveaux inoffensifs et piètres

Occupés de sujets mesquins ; il a des guêtres

Éclatantes par leur impeccable blancheur

Et dont la coupe est un pur modèle ; une fleur

Orne, en la parfumant aussi, sa boutonnière ;

Il baisse gravement vers elle sa paupière

Pour voir l’impression flatteuse qu’elle fait

Et les tons bien fondus et doux qu’elle revêt ;

C’est un œillet des plus beaux, soi-disant unique,

Mais dont la taille sans pareille ne s’explique

Que par l’habile, la secrète jonction

De plusieurs en un seul ; une séduction

Plus complète en résulte, et la fleur, toute ronde,

S’épanouit.

S’épanouit.Sur les planches beaucoup de monde

Circule ; les passants, les simples promeneurs

Sont en majorité. Dans le flot des flâneurs

Une femme, nu-tête et brune, une fleuriste

Présente son panier tentateur ; elle insiste

Auprès d’un groupe, pour qu’on lui prenne un bouquet

Qu’elle offre avec la main même, pour plus d’effet ;

Afin de donner plus de chances à sa vente

Elle parle de ses qualités ; elle vante

Son coloris et les doux parfums qu’il répand,

Sa fraîcheur et son bel air.

Sa fraîcheur et son bel air.Plus loin un marchand

A des bonbons et des gâteaux, des friandises

Pour tous les goûts et pour toutes les gourmandises ;

Il est en blanc, du haut en bas, en pâtissier,

Son bonnet sur l’oreille ; il fait apprécier

Ses succulents produits, toutes ses bonnes choses,

En prenant galamment de gracieuses poses

Pendant qu’il montre son grand panier surchargé

D’un assemblage bien assorti, bien rangé

De brioches, de fins sablés, de madeleines

Et de tartes de mine appétissante, pleines

Des fruits les mieux choisis du monde et très divers ;

L’homme a déjà beaucoup vendu, presque le tiers.

Dans la foule, un jeune homme, indifférent, salue

Des gens qu’il croise ; mais il passe et continue

Sans leur parler. La paix et la tranquillité

Règnent dans ce public nombreux ; sa densité,

L’apparence des dos, le nombre des figures,

La différence des costumes, des allures,

Les gens communiquant, serrés et rassemblés,

Les solitaires qui circulent isolés,

Les silhouettes sans rapports, jeunes ou vieilles,

Les tournures, jamais voisines ni pareilles,

Les barbes, les mentons rasés, les aperçus

De groupes plus ou moins élégants ou cossus,

Tout cela réuni forme une foule humaine

De composition bizarre, hétérogène ;

Mais dans l’ensemble tout se brouille et se confond,

Les nuances les moins délicates s’en vont

Et la diversité dominante s’efface,

S’évanouit comme un songe, pour faire place

Au seul fourmillement général, calme et noir,

Qui déambule dans deux sens et laisse voir

Par-ci, par-là, par grande exception, un geste

Plus extérieur, plus attirant ; tout le reste

S’agglomère, tout est sympathisant, est un,

Semble avoir une seule âme, un esprit commun ;

Car le flot paresseux, à mesure qu’il passe,

Se combine, devient plus compact et se tasse,

Soudain unifié, déroutant, imprécis.

††

Plus loin, toujours vers la gauche, des gens assis

S’espacent, parsemant le reste de la plage ;

Un garçonnet, encore en robe, n’est pas sage

Et subit le reproche amer, silencieux,

D’une femme montrant simplement les grands yeux,

Ouvrant très hautes les deux paupières, pour faire

Un regard glacial, terrifiant, sévère.

Un homme vient de bien lancer avec la main

Un gros ballon ; il est en face d’un gamin

Qui, guettant le ballon, saute de joie, exulte ;

L’homme a la gaîté franche et forte de l’adulte

Qui, par hasard, se mêle aux ébats des enfants ;

Il rit complaisamment et ses superbes dents

Brillent très blanches dans sa grande barbe noire.

Le gamin attentif, amusé, semble croire,

Soit avec des raisons logiques, soit à tort,

Que le ballon lancé trop vivement, trop fort,

Accomplira, plus loin qu’il ne faudrait, sa chute ;

Aussi le bond joyeux et prompt qu’il exécute

Est rétrograde avec intention ; en l’air

Le ballon bien gonflé, rebondissant et clair,

Est recouvert de cuir et d’assez grosse taille.

Un oisif isolé, mélancolique, bâille

En lisant le premier article d’un journal

Sans doute monotone à périr ; il est mal

Sur sa chaise ; il se sent trop contraint et se vautre

Avec gêne, avec des contorsions.

Avec gêne, avec des contorsions.Un autre

Confie au sable un nom ineffablement cher

Qu’il écrit lentement avec le bout en fer

De sa canne ; à côté, des traces d’écriture

Préexistent déjà, mais un trait les rature ;

C’est un premier essai malheureux, avorté ;

Cette fois-là le nom chéri fut écourté

Par mécontentement ; c’est sur une diphtongue

Qu’il s’arrête ; la canne est suffisamment longue

Pour que celui qui la bouge n’ait pas besoin

De se baisser ; il suit négligemment, de loin

Ce qu’il écrit et, sans aucun zèle, s’appuie

A son dossier ; le nom, presque achevé, dévie

En s’éloignant un peu de la chaise ; à la fin

Il devient plus pressé, plus rapide, plus fin,

Comme s’il ménageait prudemment son espace ;

Une femme regarde, en bas, le nom que trace

Le bout obéissant de la canne et sourit

En voyant ce que l’homme audacieux écrit

Au grand jour, sans secret, dehors.

Au grand jour, sans secret, dehors.D’autres personnes,

Enfants désordonnés, parents, nourrices, bonnes,

Font des groupes, chacun se suffisant, à part

Et restant installé plus ou moins à l’écart

De l’eau qui marque des ondulations fines

Sur le sable humecté.

Sur le sable humecté.Plus loin quelques cabines

S’alignent, ne servant que pour l’heure du bain ;

Une femme puissante et forte tient sa main

En visière sur ses sourcils ; elle regarde

La mer et son immense horizon ; elle darde

Son doigt gauche vers un inaccessible point

Et, pour être plus claire et convaincante, joint

Une explication décisive à son geste ;

Pendant que son doigt raide, inexorable, reste

Droit et tendu vers son but, son expression

Revendique, non sans hâte, l’adhésion,

L’assentiment facile et forcé qu’elle espère ;

Près d’elle, semblant mal comprendre, son compère

Fait de son mieux pour la suivre ; il est habillé

Comme un matelot de hasard, déguenillé ;

A sa taille s’enroule une vieille ceinture

Molle ; son pantalon en grosse toile dure

Se retrousse assez haut pour que ses deux genoux

Soient libres de tous leurs mouvements en dessous ;

A chaque jambe ainsi l’étoffe s’enfle et forme

Un bourrelet compact, irrégulier, énorme,

Exhibant au dehors le sens intérieur

De l’épais tissu. L’homme est un simple baigneur,

Et la femme, semblant familiarisée

Avec les lieux, est sans doute la préposée

A la garde constante, ainsi qu’à l’entretien

Des cabines et du linge ; elle n’offre rien

Indiquant qu’elle est là, sans but, à ne rien faire,

Passagèrement et par hasard ; au contraire,

Du premier coup on sent qu’elle vient de quitter

Son ouvrage, qui doit même se limiter

Aux environs et dans cette place restreinte ;

Elle a de gros sabots en pointe et dont l’empreinte

Sur le sable, derrière elle se reconnaît,

Se succède à distance inégale et renaît

Jusqu’à l’endroit atteint par elle et qu’elle occupe ;

Elle s’est mise à l’aise en relevant sa jupe,

Aimant mieux, pendant sa besogne, ne tacher

Que son jupon.

††

Que son jupon.Au bout de la plage un rocher

S’avance dans la mer, grand, formant une pointe ;

A droite, il est suivi d’une foule disjointe

D’autres rochers plus courts, plus petits et plus bas ;

La mer, pour le moment, ne les recouvre pas,

Mais l’écume, trouvant obstacle, jaillit, saute

En poussière liquide et légère, assez haute

Pour dominer certains d’entre eux, pour les mouiller,

Pour les envelopper d’un nuage et brouiller

Leurs contours avec une apparence de rage.

Sur le grand rocher même on a fait un passage

Pour les piétons ; il est rustique, accidenté,

Montant ou descendant parfois, mouvementé ;

Exprès, on a laissé vers le centre une arcade

Naturelle ; le tout forme une promenade,

Un but commode pour la flânerie ; au bout,

Au point le plus extrême, un couple attend, debout,

Ne pouvant se lasser de voir le point de vue ;

L’homme et la femme ont un regard qui s’habitue,

De moment en moment, aux très grands aperçus ;

Leur vision s’adapte et ne s’étonne plus

De l’insondable champ, de l’immense surface

Qu’elle trouve de tous côtés et qu’elle embrasse ;

Le vent plus lancinant, plus incessant, plus fort

En cet endroit qu’à tout autre, agite le bord

Du chapeau de la femme ; en effet, la souplesse

De sa paille s’y prête, et la femme le laisse

Vibrer à l’aise, sans le tenir ni bouger ;

L’homme, moins patient, préfère s’insurger

Contre les coups de vent et contre la menace

De perdre son chapeau ; faisant une grimace,

Il prend un air bougon, sombre, il est mécontent

Que les souffles constants, rageurs, s’acharnent tant ;

Le vent perpétuel l’exaspère, l’énerve,

Une appréhension le domine ; il conserve

Sa main sur son chapeau, l’appuyant pour le cas

D’un souffle inattendu, brusque ; il donne le bras

A la femme qui suit sa rêverie heureuse.

††

Encore assez près d’eux une bande nombreuse

Retourne vers la terre et va bientôt passer

Sous l’arcade ; les uns, en train de jacasser,

Marchent devant : ceux-là composent la jeunesse

De la bande ; ils sont gais, ne veulent ni sagesse,

Ni grands mots affectés, ni gêne, ni sermons,

Ni rien de ce qui porte en général les noms

De préjugé, de règle inflexible, d’entrave

Au caprice présent. D’autres, d’aspect plus grave,

Marchent derrière, gens plus âgés, pénétrés

De leur grande importance et tous froids, pondérés ;

Certains donnent, de la tête, de calmes signes

D’assentiment. Parmi ces personnages dignes,

Un jeune, par hasard, par erreur s’est glissé ;

Il porte un pince-nez ; il est intéressé

Par les propos savants, réfléchis, et préfère

L’entretien instructif, nourri, presque sévère,

Du groupe respectable, aux éternels ébats

Des jeunes gens, ainsi qu’à leurs bruyants éclats

De rires et de voix ; il pérore et démontre

La justesse de quelque opinion. Par contre,

Comme pour compenser cette incartade, un vieux

Tient ses contemporains à l’écart, aimant mieux

Se divertir parmi les têtes de linottes ;

Il cherche leur gaîté, ne trouvant pas si sottes

Leurs gambades à tous sujets, et prenant goût

A leur insouciance évidente de tout,

Sans dédaigner ni leurs farces ni leurs folies ;

Il s’avance entre deux femmes assez jolies ;

Chacune, par plaisante attention, a pris

Un de ses bras ; il a de minces favoris

Soignés et bien taillés, blancs comme de la neige ;

Le vent les pousse l’un et l’autre, les allège,

Les casse, en les faisant brusquement se plier,

En les forçant, par des assauts, à dévier ;

Le vieux amuse les deux femmes ; l’attitude

De ses bras lui laissant très peu de latitude

Pour le geste, il faut bien qu’il s’en passe ; pourtant,

Pour appuyer avec force ce qu’il prétend,

Il se démène et fait tout son possible ; il use

De la liberté courte, incertaine et confuse,

Que gardent seulement ses mains et ses poignets

Pour ajouter à son dire par des effets

Persuasifs ; il veut affirmer ce qu’il narre

De crainte qu’on ne doute ou qu’on ne contrecarre

Les arguments de sa puissante assertion ;

Il tient à ce qu’on ait foi dans sa version

Et qu’on ne dise pas surtout qu’il exagère,

Qu’il traite son sujet de haut, à la légère,

Alors que justement il serre de tout près

La vérité la plus stricte ; il a du succès ;

On le suit d’une oreille attentive ; il provoque

De la bonne humeur, grâce aux scènes qu’il évoque ;

Des fous rires secouent les épaules, les dos

A la succession fantasque de ses mots ;

Car c’est autour de son austère redingote

Que l’entrain trouve son élément et pivote ;

Il parle lestement, avec facilité,

Pratiquant sans effort la volubilité

Et sans que son travail de mémoire lui coûte.

Une femme, marchant à reculons, l’écoute

Devant lui, le regard droit en face du sien

Pour le comprendre mieux et pour ne perdre rien

Des jeux multiples de sa physionomie

Empreinte d’un grand fonds de franche bonhomie ;

Elle accomplit ainsi des pas plus brefs, plus courts,

Plus saccadés aussi, plus raides et plus lourds ;

Puis il faut qu’elle en fasse un beaucoup plus grand nombre

Pour conserver toujours un peu d’avance ; une ombre

Tache sa lèvre, c’est un rien, une façon

De duvet peu sensible et tombant, un soupçon

De moustache ; la femme est d’ailleurs assez brune.

††

Un couple extrêmement tendre, en bonne fortune

Et plein d’illusions encore, est arrêté

Un peu plus vers la gauche et de l’autre côté

De l’arcade, devant un peintre qui travaille ;

L’homme est grand et possède un profil de médaille ;

Il est rasé de près, entièrement et bien ;

Il est poseur, il a l’air d’un comédien,

D’un homme plein de lui-même qui, sur la scène,

Cherche de grands accents pour l’amour et la haine ;

C’est lui qui doit, dans sa troupe, être coutumier

De l’emploi délicat, doux, de jeune premier.

La femme, originale, ardente, échevelée,

Se moque un peu de tout ; c’est une écervelée,

N’écoutant que ses seuls instincts, obéissant

Au premier penchant, vif ou non, qu’elle ressent,

Aimant, sans prévenir, faire une brusque fugue

Avec celui qui, dans le moment la subjugue,

Quitte à chercher ailleurs, au bout de quelques mois,

Une ivresse plus neuve et de nouveaux émois

Entre les bras d’un autre homme ; elle fait la folle

Par ses façons. Le peintre est en cravate molle,

En complet excentrique ; il est très moustachu ;

Son menton est fuyant et son nez grand, crochu ;

Il est debout ; il cherche à reculer la tête

Pour juger mieux l’effet de loin, car il s’apprête

A rectifier, dans son travail, un endroit

Avec son mince et long pinceau, qu’il tient tout droit ;

En songeant gravement à faire sa retouche

Il hésite, prend du temps, avance la bouche,

Pèse le pour, le contre, et cligne un peu des yeux

Pour que son jugement plus consciencieux

Lui dise quelle teinte il importe qu’il mette ;

Son pouce sort couché du trou de sa palette

Sur laquelle sont en tas toutes les couleurs,

Toutes, depuis les plus séduisantes pâleurs

Jusqu’aux tons violents, en passant par les gammes

Que peut fournir un nombre infini d’amalgames ;

Le peintre s’appliquant ne s’inquiète pas

Du couple qui s’attarde et discute tout bas

Ce qu’il change, ce qu’il ajoute ou ce qu’il ôte.

††

Derrière le rocher on voit un peu de côte ;

A cet endroit tout est vide, tout est désert,

Et le rivage plat et monotone acquiert

Un aspect uniforme, inhabitable et morne ;

Après, c’est un amas de gros rochers qui borne

L’horizon ; ils sont pleins d’étrangeté, groupés

Avec un imposant désordre et découpés

Parfois avec finesse ; aucun chemin factice

Ne les sillonne ; ni le soin ni l’artifice

Ne trouveraient de place en un pareil chaos

Où la vague, en sautant, se brise sans repos ;

Toute cette partie étrange du rivage

Est primitive, vierge, inconnue et sauvage.

††

Complètement à gauche et dans l’intérieur

Des terres, se profile une vaste hauteur ;

A peu près à mi-côte, on peut se rendre compte,

Sans la voir, qu’une route interminable monte

De gauche à droite, assez rapidement et fort ;

Elle est suffisamment haute pour que son bord

La cache à ceux qui la voient d’en bas ; on devine

Et l’on suit le tracé constant qu’elle dessine

Grâce aux divers chalets, masures ou villas

Qui la bordent sur son parcours de haut en bas.

Gardant le milieu de la route, une voiture

Monte au pas, doucement, la côte longue et dure ;

Les deux chevaux sur leurs harnais ont des grelots

Vieux, bosselés parfois, considérables, gros ;

Le vent s’engouffre dans les deux fortes crinières,

Les soulève, et les rend plus fougueuses, plus fières ;

Las, paresseux et mal disposé, le cheval

De droite avance trop la tête et la tient mal ;

Il sent de la fatigue et couche les oreilles.

Les rênes ont servi beaucoup, elles sont vieilles,

Et l’usure se voit partout sur les harnais ;

Malgré tout, les grelots émoustillants et gais

Mettent un peu d’ardeur et de coquetterie

Dans l’équipage ; c’est comme une agacerie

Pour les chevaux, comme un incessant stimulant

Pour les ragaillardir dans le mouvement lent

Aussi bien que dans les allures plus rapides.

Le cocher sans livrée, en bourgeois, tient ses guides

Avec mollesse et sans tirer dessus ; il fait

Dans le vide, sur la route, avec son grand fouet,

Un claquement sans but, inutile et pour rire ;

L’élan entraîne la mèche et lui fait décrire

Un zigzag tourmenté, serpentin, sinueux,

Indéchiffrable, vif, presque tumultueux,

Traçant subitement un fugitif méandre ;

Le bout extrême monte avant de redescendre

Pour suivre le chemin du reste ; le cocher

Espère un avenir rose ; il paraît cacher

Des intentions dont la saveur spéciale

Lui donne une figure heureuse et joviale ;

Son caractère est plein de gaîté, de rondeur ;

Sa pensée absorbée a de la profondeur ;

Son regard, perdu dans l’inconnu, s’illumine

Devant les aperçus séduisants qu’il rumine ;

Il occupe tout son esprit à des projets

Tenus, jusqu’à présent, sévèrement secrets,

Qui lui promettent des heures douces et bonnes.

La voiture est un vieux landau que trois personnes

Utilisent ; certain cahotement léger,

Provenant de la route, élance et fait bouger

Leurs trois têtes, toujours de la même manière ;

Dans le fond, assise à droite, une douairière

Parle beaucoup, et prend la plus active part

A la discussion du moment ; son regard

Est encore éveillé, mobile, prompt, vivace

Parmi les mille plis et rides de sa face,

Et son esprit, toujours en éveil et présent,

Ne pourrait rien laisser échapper ; en causant

Elle lève sa main soigneusement gantée ;

Pour préciser sa phrase elle serait tentée

De dresser son index isolé ; mais sa main

N’est plus souple ; le doigt s’arrête à mi-chemin ;

Étant donné son âge, il faudrait un prodige

Pour l’agilité qu’un tel mouvement exige ;

La vieillesse a déjà paralysé, raidi

L’articulation ; son geste est moins hardi

Qu’elle ne voudrait. Près d’elle une femme osseuse,

Mécontente de son sort, gênante, boudeuse,

Se tient coite dans son coin ; sous son pince-nez

Ses regards refrognés sont un peu détournés,

Ne s’intéressent à rien ; c’est une pimbêche,

Une femme sans cœur, antipathique et sèche,

Une hypocrite austère et trop collet-monté,

Devant laquelle un fait ne peut être conté

Si, dès les premiers mots, on voit que le prélude

Est croustillant ; car c’est le type de la prude

En présence de qui tout mot fort et risqué

Est radicalement proscrit et confisqué,

Qui, hautement, se fait honneur et gloriole

De ne pas tolérer la moindre gaudriole,

Dont la sévérité grotesque et la pudeur

N’ont d’égale que la ridicule raideur,

Dont l’apparition intransigeante gèle

Et désenchante tout le monde. En face d’elle,

Un gros homme habillé tout de neuf est assis ;

Il écoute, poli, complaisant, les récits

Que lui destine la douairière ; il l’approuve ;

En son esprit facile, accommodant, ne couve

Aucune controverse ou préparation

A quelque avis frisant la réfutation ;

Il estime ennuyeuse et vaine la chicane

Et la dédaigne ; il tient nonchalamment sa canne

Debout, en la penchant un peu, s’en trouvant mieux

Pour sa main étendue et plate, dont le creux

Cherche un appui fixe et solide sur la pomme

Qui représente la figure d’un bonhomme

Riant et grimaçant, japonais ou chinois ;

L’homme, distraitement, écarte les cinq doigts,

Et sa peau même, dans sa pose, n’est qu’à peine

En contact avec la pomme ronde ; une veine

Très saillante fait un bourrelet long et gros

Qui se dessine fort nettement sur le dos

De sa main ; et cela forme une ligne basse,

Égale, régulière et douce qui dépasse

Le reste, en augmentant et forçant le niveau ;

Le Chinois sculpté sur la canne n’est pas beau ;

Les reflets mats et les gradations font croire

Que la tête, sans cou ni buste, est en ivoire ;

Le relief composant les traits est peu profond ;

Grâce à cela, l’ensemble, en gros, reste tout rond ;

Avec son imprévu recherché, la figure

Est une grosse charge, une caricature ;

Le visage partout vieux, décati, ridé

Est insolent, moqueur ; le regard est bridé ;

Des deux côtés le coin des paupières se tire ;

La bouche provoque un effet encore pire,

Très fendue et très mince avec, dans son milieu,

Un bout de langue qui veut se montrer un peu ;

Au-dessus, comme deux trous béants, les narines

S’épanouissent, ni délicates ni fines,

Car le nez, pitoyable, écrasé, retroussé,

Reste en l’air comme s’il était toujours poussé

Et maintenu par un doigt quelconque, invisible ;

L’expression de la face est drôle, risible ;

L’impolitesse de ce bonhomme hideux

Est comique ; en tirant la langue il est joyeux ;

Un rire donne un peu de hauteur à ses joues.

††

Plus haut une voiture à brancards, à deux roues,

Descend la côte avec imprudence, au grand trot ;

Provenant d’un caillou quelconque, un fort cahot

Fait sursauter les deux personnes installées

Sur l’unique banquette, et qui sont appelées

A remuer beaucoup ; leur corps instable suit

Chaque choc des brancards droits ; l’homme qui conduit

Craignant que le cheval trop entraîné ne parte

Au galop, tire sur les rênes qu’il écarte

Et tient séparément, une dans chaque main ;

L’attelage, lancé, va quand même bon train ;

Le cheval dresse les deux oreilles et piaffe.

Près de l’homme une femme, en tenant une agrafe

Dans ses doigts, cherche à la raccrocher à son cou ;

Mais, par malheur, ses mains se croisent, Dieu sait où ;

Elle veut rattacher son col ; ce qui la gêne

C’est le cahot, car il empêche qu’elle mène

L’agrafe à son idée ; elle attend qu’un hasard

La fasse tomber au bon endroit tôt ou tard.

Derrière la voiture, au fond de la capote

Un paletot dépasse.

††

Un paletot dépasse.Un brave homme, une hotte

Légère, assurément pas pleine, sur le dos,

Est immobile et prend un instant de repos

Pour interrompre un peu la montée ; il allume

Sa pipe qui déjà commence à prendre et fume ;

Il penche gravement la tête de côté,

N’agissant pas à la diable ; il s’est arrêté

Car l’opération importante mérite

Qu’on lui consacre un temps suffisant ; il abrite,

A l’aide de sa main qu’il arrondit un peu,

Les oscillations inquiètes du feu ;

La flamme, large, forme une tache peu nette,

Blanchâtre, indéfinie et claire ; l’allumette

Flambe actuellement tout entière à la fois

Sauf une extrémité non atteinte ; son bois

Est calciné, tout noir en partie ; elle brûle

Sans nulle économie, et la flamme s’accule

Contre les deux doigts du fumeur, doigts aguerris,

Car ils restent à leur place, quoique surpris

Par le feu qui les lèche et les caresse presque ;

La flamme envahissante, ardente, est gigantesque,

Disproportionnée et vaste par rapport

A la minceur de la tige dont elle sort.

††

Plus haut une villa coquette est toute blanche ;

Une femme reste à la fenêtre et se penche ;

Elle cause avec un passant qu’elle connaît

Et qui cheminait sur la route ; un jardinet

S’étendant devant la villa met un espace

Entre les deux causeurs ; l’homme, un ami qui passe,

Saisit l’occasion de dire quelques mots ;

Il se sent tout à coup plus heureux, plus dispos,

Bavardant avec une appétissante fille ;

Le jardinet a pour seule entrée une grille

En ce moment fermée et fixe ; les barreaux,

Pareils comme grosseur, ne sont pas tous égaux

De longueur, dessinant comme un profil de dôme

Par leurs pointes, en l’air ; l’homme a posé la paume

De sa main droite sur un des barreaux ; son bras

Est très haussé, mais non raide ; parlant d’en bas

Il lève énormément la figure et s’appuie

Contre la grille avec l’irrésistible envie

De s’approcher le plus qu’il est en son pouvoir ;

Il est content, il a le désir et l’espoir

De prolonger dans son imprévu ce colloque

Inespéré, fortuit tout autant que baroque ;

Passé sous son bras gauche un livre relié

Est assez gros ; il l’a sûrement oublié,

Mais par instinct son bras est prévoyant et serre

Afin que le bouquin ne tombe pas à terre,

Et le causeur, malgré lui, s’est accoutumé

A ce mouvement-là ; le livre est abîmé,

Usé ; des taches d’encre éteintes, anciennes

Sèment de toutes parts, petites et moyennes

L’épais ensemble des pages ; tout a pâli ;

Avec le temps le noir brillant s’est affaibli ;

L’encre, depuis des ans, fait partie intégrante

Du papier, elle s’y mêle, elle est inhérente

A sa substance ; on y touche sans réussir,

Aussi peu que cela puisse être, à se noircir ;

Un cordon pour marquer — sinon le vrai passage

Le paragraphe ou la ligne — du moins la page

Où l’on en est, sort des feuilles, léger, ballant

Et pend sans but et vers le vide en s’enroulant

Sur lui-même, à présent que rien ne l’en empêche.

A la fenêtre la femme est jolie et fraîche ;

Ses yeux sont beaux et son regard est franc et gai,

Comme un peu défiant, ou plutôt intrigué ;

Aux deux coins de sa bouche, assez haut, deux fossettes

Sont gracieuses et naturellement faites

Par son rire. Derrière elle, au fond, un grand mur,

Suffisamment distant du jour pour être obscur,

Présente des reflets irréguliers en masse ;

Un portrait d’homme jeune en costume de chasse

Orne seul la cloison ; il est signé d’un nom

En lettres grandes et poseuses ; le canon

Du gros fusil porté par l’homme en bandoulière

Lui dépasse l’épaule ; il a sa carnassière

Déjà pleine ; les traits délicats du chasseur

Respirent un grand charme, une grande douceur ;

Il est languissant, pâle, il a mauvaise mine.

††

A droite, s’amusant dans la maison voisine,

Ayant choisi pour leurs ébats un long balcon,

Deux enfants, diables et bruyants, fille et garçon

Luttent en faisant tous leurs efforts, face à face,

A qui forcera bien l’autre à changer de place,

En le poussant beaucoup, incessamment et fort

Pour le faire, à la fin, reculer jusqu’au bord ;

Au-dessus de leurs deux têtes, leurs mains sont jointes

Vis-à-vis ; le garçon s’est dressé sur les pointes

Comme s’il désirait augmenter son appui

Et sa force ; la fille est plus grande que lui,

Mais en dépit de la différence de l’âge

C’est elle qui recule, et le désavantage

La guette ; le garçon, joyeusement rageur,

Dépense plus de zèle avec plus de vigueur ;

Il est obstinément courageux, énergique ;

Il s’est dit qu’il aurait la victoire et s’applique

En faisant preuve d’une intense volonté,

S’y mettant carrément comme un jeune indompté ;

Les mains, toutes les quatre, agressives, crispées,

Blanches de leur effort, se sont bien attrapées

Et ne se lâchent pas ; les doigts, en alternant,

Vont les uns entre les autres, se retenant ;

Le garçon a déjà les cheveux en désordre

Tant il peine ; une mèche épaisse vient se tordre

Sur son front où, tassée et courte, elle décrit

Une courbe formant presque un crochet ; il rit ;

Le triomphe qu’il sent prochain pour lui l’amuse ;

Il veut le remporter sans traîtrise, sans ruse,

Par son seul ascendant, sans moyen déloyal,

Sans préparer de piège et sans faire de mal ;

Il évite la moindre intention brutale ;

Sa figure, dans son fond, reste joviale ;

Il donne un dernier coup de collier ; le succès

Qu’il touche, pour ainsi dire, et qu’il voit de près

Lui transmet un regain de cœur, de hardiesse ;

Il s’interdit le plus court moment de faiblesse ;

Il sent que, pour avoir nettement le dessus

En faisant quelques pas en avant, il n’a plus

Qu’un effort raisonnable, après tout, et minime

A fournir pendant peu de temps ; il se ranime,

Désireux d’obtenir l’éclatant dénouement

Accompagné de sa gloire, rapidement.

Une fenêtre, plus à droite, au même étage,

Est ouverte ; un enfant plus tranquille, plus sage,

S’y montre jusqu’à mi-corps ; il est curieux,

Cherche à se rendre compte ; on ne voit pas ses yeux

Car il regarde dans une grosse lorgnette

Qu’il braque au loin et vers le bas ; il s’inquiète

D’un certain point de la rive, du côté droit ;

Il veut savoir pour tout de bon si ce qu’il croit

Est exact ; il se sent une puissante envie

D’approfondir et, par scrupule, il vérifie

Si l’endroit de la côte avec son contenu

Est bien tel qu’il se le figurait à l’œil nu.

En suivant à travers les airs, par la pensée,

La ligne toute droite et fictive, sensée

Être décrite avec son rayon visuel,

On arrive par un trajet continuel

Jusqu’au bout opposé ; la vue est arrêtée

Très loin à droite, par une longue jetée

Qui, terminant la plage, avance dans la mer ;

Elle est très exposée, il y fait beaucoup d’air ;

Une mince fumée, en partant d’un cigare,

S’éloigne avec vitesse et violence. Un phare

Se dresse à la partie extrême ; sa hauteur

Est moyenne ; il est d’une impeccable rondeur ;

En haut, resplendissants et reluisants, ses verres

Doivent, le soir, former d’innombrables lumières ;

Ils sont multiples et puissants ; ils sont braqués

En tous sens ; leurs divers genres sont compliqués ;

Certains rappellent par l’aspect de grosses loupes,

D’autres des lames de volets.

††

D’autres des lames de volets.De nombreux groupes

Sont en train de causer, ou circulent en bas

Autour du phare. Un homme ennuyé semble las

De l’existence ; il est mal tenu, presque sale ;

Rien ne l’amuse, rien ne l’entraîne, il s’affale

Le corps en avant, sans but, sur le parapet ;

Son découragement est radical, complet ;

Pour lui la vie est sans agrément, plate et vide ;

Il lève ses yeux gris, attristés ; une ride

En résulte et se creuse avec force ; elle rend

Son front encore plus pensif, indifférent ;

Sous l’empire de son tempérament morose

Il ne pourra jamais voir les choses en rose,

Mais il ne prétend pas davantage les voir

Avec conviction précisément en noir ;

Il estime plutôt que tout est monotone

Et que c’est vainement qu’on cherche et qu’on tâtonne

Pour trouver sur ce bas monde quelque saveur ;

On lit dans son regard désespéré, rêveur,

Ses méditations mélancoliques, fades ;

C’est l’homme revenu de toutes les toquades

Et dont l’entendement est émoussé, blasé,

Pour qui n’importe quel plaisir est vieux, usé,

Qui traite en ricanant de contes illusoires,

De chimères sans nom, les élans dérisoires

Des grands cœurs haut placés ; car les sentiments vifs,

Il les laisse aux esprits crédules et naïfs.

††

Une femme, un peu plus loin, grasse, réjouie,

Montre au contraire la figure réjouie

D’une commère gaie, et pleine de santé,

Croyant que tout le monde est, comme elle, enchanté ;

Elle trouve que tout va ; son exubérance

Est excessive mais sincère ; elle ne pense

Qu’à se donner du bon temps et de l’agrément ;

Rien, pour elle, ne vaut qu’on se crée un tourment.

Un grand sec avec un monocle la plaisante,

Mais sa farce n’est pas hargneuse ni blessante,

Car la grosse la prend bien et rit de bon cœur ;

Elle admet qu’on lui fasse entendre un ton moqueur

Et ne montre jamais de honte ou de mesquine

Susceptibilité, sitôt qu’on la taquine ;

Le grand, gardant le plus terrible sérieux,

La toise de la tête aux pieds, en curieux ;

Une admiration ébahie, ironique,

Se peint exprès sur ses traits ; il proclame unique

La sveltesse de la grosse dont la minceur

Soi-disant l’émerveille, alors que l’épaisseur

De sa taille sanglée et sa poitrine grasse

Frappent du premier coup ; il lui vante sa grâce ;

Ils sont, en résumé, bons amis tous les deux.

Formant évidemment un seul groupe avec eux,

Deux hommes se sont mis sur une même ligne

En face de la mer ; le plus jeune désigne,

Tout en donnant avec faconde son avis,

Un point qu’il cherche à rendre exact et bien précis

Sur l’océan semé de bateaux, qui s’étale

Devant leurs yeux ; il tient sa canne horizontale

Pour indiquer avec justesse ce qu’il voit ;

En outre, il tend sa main gauche et son second doigt

Pointe en direction sensiblement oblique

Par rapport à la canne ; il pérore, il explique

Sa manière de voir ; pourtant son compagnon

Résiste, difficile à convaincre, et fait « non »,

N’approuvant pas ce qu’on lui dit, ce qu’on lui montre ;

Il médite beaucoup de bons arguments contre ;

Calme, placide, les mains derrière le dos

Il est prêt à détruire, en quelques simples mots,

Le vaniteux mais trop fragile échafaudage

Qu’on veut lui présenter ; il est d’un certain âge

Et sans prétention ; en se le figurant

Jeune, par un effort d’esprit, on le voit grand ;

Mais il se tient trop mal maintenant, il se voûte

Et n’est guère plus haut que celui qu’il écoute

Et qui, bien que beaucoup moins élancé, moins long,

Gagne de l’apparence en se plantant d’aplomb

Sur ses deux jambes très solides ; la structure

De ce dernier est toute en vigueur et carure ;

On le sait bien portant, fort, du premier coup d’œil.

††

Une famille encore en grand et récent deuil

S’isole au milieu des autres groupes ; la mère

Garde celui de ses enfants qu’elle préfère

Près d’elle ; c’est le plus petit ; il est bouclé ;

Dans son épanchement elle le tient collé

Contre sa jupe, car il ne peut lui suffire

D’avoir les yeux sur lui sans cesse ; elle l’attire

Et le conserve sans se lasser, tendrement,

Heureuse de l’avoir à sa portée, aimant

Le sentir là ; sa main se pose sur la joue

Du bien-aimé captif et des doigts elle joue

Avec quelques-uns des longs et jolis cheveux

Qui s’égarent sur sa tempe ; ouvert, gracieux,

Le petit semble plein de franchise ; elle baisse

Les yeux vers lui qui, sans résistance, se laisse

Choyer et dorloter longtemps ; il est enclin

Aux caresses, grâce à son naturel câlin ;

C’est l’enfant débordant de douce insouciance,

A qui jamais la rude et dure surveillance

N’a pesé, qui se sait idolâtré, gâté,

Pour les dons qu’il possède et pour cette beauté

Dont s’exhale, sitôt qu’il paraît, le grand charme ;

Personne au monde ne fait pour lui le gendarme,

Il est confiant dans son merveilleux pouvoir,

Dans l’ensorcellement sûr de son regard noir ;

A l’avance il sait bien que pourvu qu’il se montre

N’importe où, même aux gens inconnus qu’il rencontre,

Il sera le héros d’un moment, séduira,

Et que, s’il y met du sien, on lui sourira ;

Tout lui paraît doré dans le monde ; il ignore

Le mal, et n’a pas fait apprentissage encore

Des gros soucis ; il est radieux et content.

Deux fillettes en grand noir se ressemblent tant

Qu’on les déclare, sans hésiter, sœurs jumelles ;

On pourrait aisément les confondre ; une d’elles

Regarde avec tendresse et bonté le petit ;

Ce jeune frère la rend fière ; elle subit

L’ascendant infaillible et soudain qu’il exerce

Sur tous ; en sa figure admirative perce

Un sentiment quasi maternel de douceur.

A côté d’elle, moins angélique, sa sœur

A dans les traits et dans les regards quelque chose

De plus accentué ; d’un ton libre elle cause

Sur un sujet léger, avec un frère aîné

Qui se tient raide et droit, embarrassé, gêné

Par l’apparat et la nouveauté d’un costume

D’homme, dont il n’a pas encore pris coutume ;

Il semble craindre qu’on le remarque ; il lui faut

De la vaillance pour se faire à son col haut,

A sa cravate noire insolente et superbe ;

Il est tout jeune encore, entièrement imberbe ;

Les quatre enfants ont tous du rapport, tous sont beaux ;

Et la mère, malgré les implacables maux

Qui viennent de briser sa vie et qu’on devine,

Reste fraîche toujours, intéressante et fine ;

Ses sourires un peu retenus et contraints

Veulent cacher, sans y réussir, des chagrins

Intimes, violents, qu’elle désire taire.

††

Des gens affectant une allure militaire

Marchent déjà loin du phare, se rapprochant

De la plage ; leur joie est débordante ; un chant

Plein d’animation, mâle, patriotique,

Leur tient lieu de tambours, de clairons, de musique,

Chant qui doit regorger de patrie et de sang ;

Ils sont six, se suivant strictement deux par rang,

Marquant le pas avec décision et force

Et cambrant comme des guerriers braves le torse ;

Ils frappent tous le sol ensemble, exactement,

Imitant la raideur crâne qu’un régiment

Met en pratique lorsqu’il est à l’exercice.

En premier, remplissant le solennel office

Du magistral tambour-major, vient un enfant ;

Il est content de son rôle et d’être en avant ;

Il marche sur les deux pointes, ce qui le hausse ;

Il a dans la main droite une canne trop grosse

Pour que ce soit la sienne ; il la tient par le bout

Et la conserve avec ferveur, digne et debout ;

En haut un grand mouchoir s’y déployant y flotte,

Il obéit au vent, se détire, gigote,

Fixé solidement, sans danger, en deux points

Par deux nœuds fabriqués avec deux de ses coins ;

C’est comme un drapeau mal construit ayant pour hampe

Une canne ; l’enfant enorgueilli se campe

Devant sa troupe, il est volontairement fier,

Cherchant pour s’amuser à se donner grand air ;

Il chante à pleins poumons ; en marchant il se penche

En arrière, le dos de la main sur la hanche,

Inclinant quelque peu le corps ; sa fatuité

Est provocante et son aspect bien imité ;

Il s’applique à singer le confiant bravache

Qui frise volontiers son énorme moustache,

Qui n’admet pour un bel homme que le métier

Éclatant, glorieux entre tous, de guerrier,

Qui préfère aux accords nocturnes des guitares

Les notes du clairon, les cuivres des fanfares,

Qui ne se plaît que dans l’atmosphère des camps,

Qui ne rêve que de marches par tous les temps,

De batailles, de longs défilés, de conquêtes,

D’assauts donnés sous la fusillade, de têtes

Que viennent faucher au passage les boulets,

Qui raconte ce qu’il a vu : les beaux reflets

Miroitant pendant la charge sur les cuirasses,

Les combattants fonçant dans la mêlée, en masses,

Les dissemblances des tactiques, la raideur

Des cadavres dans leur dernier geste, l’odeur

De la poudre montant, enivrante, aux narines,

Les balles arrivant juste en pleines poitrines,

Les drapeaux qu’on prend aux ennemis au milieu

Des coups de sabre sans nombre et des coups de feu,

Et pour couronner tout la victoire loyale.

Derrière l’enfant à l’allure martiale

Un homme donne à ses deux mains le mouvement

Sec et rythmique d’un superbe roulement

Qu’avec conviction apparente il veut faire

Sur un tambour absent et tout imaginaire ;

Il semble avoir de la poigne et bien attraper

Le geste routinier, agile, pour taper ;

Sa démarche possède aussi quelque nuance

De vantardise feinte et de belle arrogance ;

Il veut aussi donner l’illusion d’un preux

Inaccessible à la moindre peur, valeureux,

Prêt à sacrifier tout son sang pour la gloire,

Prenant modèle sur les héros de l’Histoire,

Possédant une ardeur, une audace sans frein ;

Il chante sa partie avec un mâle entrain

En ne se ménageant aucunement ; sa bouche

S’ouvre si grande et si bas que son menton touche

Sa cravate serrée et plate avec des pois ;

Il se croit sûr de la justesse de sa voix.

A sa gauche une femme est sans force, se laisse

Dominer par le rire et met de la mollesse

Dans son pas régulier au lieu de le scander

Comme l’intention semble le demander ;

Elle juge le groupe incomparable et drôle ;

Elle tient son ombrelle, en fusil, sur l’épaule,

Les plis serrés dans sa main et le manche clair

Se dressant en façon de baïonnette, en l’air ;

La femme avec un grand laisser-aller se pâme,

Rit autant qu’on peut rire et de toute son âme

Ne tentant même pas les plus légers essais

Pour interrompre ou pour arrêter son accès ;

Elle trouve que la farce est supérieure ;

Elle en a, montre en main, au bas mot pour une heure

Avant de se calmer enfin et d’assouvir

Ses éclats ; il n’en faut guère pour la ravir,

Le moindre amusement donne essor à sa joie ;

En ce moment elle est précisément en proie

Sans s’en défendre à l’un de ces longs rires fous

Qui rendent jambes et bras incapables, mous.

Derrière elle s’avance un autre patriote

Qui chante en donnant trop d’importance à sa note ;

Il n’est pas sans avoir quelque prétention ;

Il apporte de l’art et de l’intention

Dans la bonne façon de s’y prendre et d’émettre

Les sons vibrants et purs ; il pense s’y connaître ;

Il tient sa canne très droite devant son nez

Dans le geste éloquent, raide, de « Présentez…

Arme ! » ; sa mine sainte, extatique, inspirée,

N’est pas son œuvre ; elle est fidèlement tirée

Du personnage armé de quelque vieux tableau

Symbolisant un acte inoubliable et beau ;

Au mot « France » son cœur bat plus fort et palpite.

Près de lui, moins lyrique, un gai compère imite

En se donnant du mal un joueur de clairon ;

Il retient soi-disant son souffle pour le son

Qu’il veut rendre éclatant dans les notes qu’il pousse

Et qu’il jette par sa mimique ; c’est son pouce

Pointé contre sa bouche en s’écartant un peu

Qui, par sa pose et par sa place lui tient lieu

D’étrange, d’inutile et muette embouchure,

Et sa main sans beaucoup de vérité figure

Le reste de ce qu’on suppose à l’instrument,

Ses doigts se prêtant à la forme en se fermant ;

L’homme soigne beaucoup son pas ; c’est un modèle

De sévérité pour soi-même et de beau zèle

Quant à la marche ; il est exagéré plutôt

Et lève les genoux trop nettement, trop haut ;

Il se fait, gardant son sérieux, une tête

Volontairement nulle, abasourdie et bête ;

C’est le pince-sans-rire endurci, le farceur

Dont on ne croit plus un mot ; il est connaisseur

Dans l’art de préparer quelque savante charge

En conservant son air grave ; sa barbe large

Est taillée avec un soin extrême et très bien,

Impeccable sur les trois côtés, n’ayant rien

Qui dépasse ; en sonnant le clairon il se donne

L’expression la plus comprimée et bouffonne,

Écarquillant avec un effort les sourcils.

Au dernier rang on croit voir comme deux fusils

Sur deux épaules ; l’un est une grande ombrelle

Étalant entre ses pointes de la dentelle,

Et qu’une femme serre un peu contre son cou ;

L’autre est tout simplement une canne en bambou

Avec un globe noir, brillant, uni, pour pomme ;

Celui qui la tient sur l’épaule est un gros homme ;

Il tourne un peu la tête et les yeux en dehors

Se soustrayant à la discipline ; son corps

Malgré l’infraction reste droit et rigide ;

Tout en portant les yeux autre part il se guide

Par routine et sans y songer sur le joueur

De clairon ; il a pris l’aspect d’un grand tueur,

D’un barbare qui sans sensiblerie achève

Ses victimes ; sa main gauche étonne et se lève

En montrant ses cinq doigts fortement écartés

Qui se séparent et pointent de cinq côtés ;

C’est un geste rempli de menace et d’emphase,

Un de ces gestes qu’on trouve pour quelque phrase

Belle et ronflante dont on tient à souligner

La puissante portée afin d’en imprégner

L’auditoire ; il convient aux fins de périodes

Qu’on déclame en prenant le ton ému des odes

Pour convaincre les plus têtus de ce qu’on croit

Être la vérité flagrante. A cet endroit,

En dehors de ces gens-là, l’apparence offerte

Par la jetée est nue, espacée et déserte ;

On ne trouve pendant cent mètres nul passant

La longeant dans un des sens ou la traversant ;

C’est ce calme qui, par l’isolement, excuse

Le caprice héroïque et fou qui les amuse ;

Ils sont libres et seuls ; ils n’ont à faire cas

D’aucune opinion.

††

D’aucune opinion.Devant eux, à vingt pas

Des personnages qui conservent des distances

En rapport avec leurs diverses accointances,

Sans se gêner se sont tranquillement assis

Sur le parapet blanc, à droite. Trois amis

S’entretiennent avec un apparent mystère

Sans doute d’un secret commun qu’un d’eux déterre

Et réveille dans les mémoires ; sur les trois

Deux semblent dépourvus d’enthousiasme et froids ;

Un seul dépense du nerf, de la pétulance,

De la vivacité ; malgré sa corpulence

Il est ahurissant, remuant, plein de feu,

Prenant son sujet à cœur. Celui du milieu

Est long, indifférent à tout et flegmatique ;

Il traite en soi le gros de fou, de lunatique,

Ne voulant pour rien au monde attacher de prix

A son caquet ; il n’est aucunement surpris

Qu’un homme tel que son digne voisin divague ;

Il regarde, levant les sourcils, quelque vague

Déferler en avant, loin, sur le sable fin ;

Le gros se donne bien du mouvement en vain,

Car l’autre, avec son air paresseux, interprète

A sa façon ses beaux arguments, et ne prête

Que peu d’attention aux paroles qu’il dit ;

Dans son regard perdu, problématique, on lit

Sans avoir besoin d’être un devin ce qu’il pense

De l’aptitude ainsi que de l’intelligence

Du bavard ; il ne voit pas qu’on ait là de quoi

S’attarder ; il refuse aussi d’ajouter foi

Aux balivernes sans raison d’être, aux sornettes

D’un homme qui n’a pas de ressources bien nettes

Dans la cervelle ; il a dès longtemps renoncé

A la discussion ; il s’est bien enfoncé

En s’asseyant sur le parapet ; il préfère

Être à son aise en tous cas ; le gros, au contraire,

Est incommodément installé sur le bord

Sans nul sybaritisme et sans aucun confort ;

Soutenant seule son équilibre, la pointe

De son pied droit baissée et repliée est jointe

Au sol ; il se démène et se fait l’avocat

D’un point foncièrement épineux, délicat,

Dont l’importance grave, incontestable, échappe

Aux autres ; sûr de sa bonne cause, il se tape

Avec le bout des doigts dressés le bas du front,

En homme que la pure évidence confond,

Tant elle est absolue et tant la preuve éclate ;

Il harcèle ses deux compagnons et se flatte

De dissiper leur doute et de les convertir

A la doctrine qu’il a, sans se départir

De l’exposé déjà donné ni du système

De ces déductions lumineuses qu’il aime

Et dont il s’évertue à montrer la valeur.

Le troisième est muet et tient d’un air songeur

Son menton dans sa main ; ce beau geste seconde,

A ce qu’il paraît, sa réflexion profonde,

Et sert à mettre du brillant, de la clarté,

Dans son intelligence ; il est mal cravaté,

Car sa cravate est vieille, abîmée et mauvaise

Et d’une étoffe peu définie, écossaise.

Tous trois ont du mal à s’entendre ; l’union

N’est pas près de régner dans leur opinion ;

C’est de leur caractère à chacun que résulte

La divergence.

††

La divergence.A leur gauche, un homme consulte

Un volumineux guide ouvert sur ses genoux ;

Il pince dans ses doigts, loin, par deux de ses bouts

Une carte étendue à plat, tenant au livre,

Défaite et déployée en entier ; il se livre

Complaisamment à des recherches sur les lieux

Voulant approfondir des points, en curieux ;

Il cherche aux environs un bon itinéraire,

Rêvant de faire un tour afin de se distraire ;

Il n’a pas l’habitude et s’y reconnaît mal

Dans ce pays qu’il tient à voir ; un littoral

Se découpe sur la carte solide et neuve ;

On voit des golfes et de minces caps ; un fleuve

Au cours extrêmement tourmenté, sinueux,

Sort, timide d’abord, d’un endroit montagneux ;

Il fait des courbes et des angles, il ondule,

Passe près de plusieurs bourgs, avance, recule,

Reçoit après un grand détour un affluent,

Puis arrose une ville à l’air plus important ;

La mer est tout unie et vaste ; les campagnes

Sont claires, sans aucun relief ; mais les montagnes

Ont un aspect plus dru, plus épais, plus foncé,

Et le chaos de leur noirceur est plus forcé

Selon l’entassement et selon l’altitude ;

L’homme s’adonne avec prévoyance à l’étude

Persévérante et sans aléa d’un tracé ;

Un chemin par lequel il n’est jamais passé

Lui semblant hasardeux, scabreux, il le précise.

††

Une femme, plus près nonchalamment assise,

Se retourne sans but et regarde dans l’eau ;

Dans sa main peu fermée elle tient un rouleau

Sans épaisseur ; c’est un seul morceau de musique,

Quelque chanson à grand sentiment, magnifique ;

Figurant une dame en poudre, au clavecin,

Qui chante, précieuse, ardente, maniérée,

Le doux refrain de sa romance préférée ;

Elle lève ses bras admirables et nus,

Car elle s’accompagne en accords non tenus ;

Son expression tendre est en même temps triste.

Près de la femme qui songe, un violoniste

Inoccupé, rêveur, a posé contre lui,

Au milieu juste du parapet, son étui

A violon ; il s’est assis en plein, à l’aise ;

Il est sur le chemin de devenir obèse ;

Ses habits très portés sont déjà par endroits

Prêts à ne plus pouvoir suffire, trop étroits ;

Touchant le col de son veston, sa chevelure

Longue n’est pas bouclée et lui donne l’allure

D’un homme consacrant toute sa vie à l’art

Et qui ne craint pas d’être un personnage à part ;

C’est un original volontaire, un bohème

Qui recherche partout le bizarre et qui l’aime,

Jamais en peine pour se singulariser,

Toujours prêt aussitôt qu’il s’agit de briser

Avec les errements routiniers du vulgaire ;

Il se moque du qu’en dira-t-on, fait la guerre

Aux convenances si sottes, aux préjugés

Auxquels les bourgeois sans flamme sont obligés ;

Il ne veut pas que la mode soit respectée.

††

En face, du côté gauche de la jetée,

Debout et tous tournés vers la plage, des gens

Sans direction bien fixe, indécis et lents,

Sont arrêtés ; un acte en bas les intéresse

Tous passionnément ; chaque regard se baisse

Vers le bord de la mer, sinon pour la beauté

Des vagues, du moins pour quelque incident guetté.

Une femme très grande et très brune domine

Le groupe ; elle est au plus haut degré féminine,

Malgré sa taille, car elle possède un don

Infini de souplesse intime et d’abandon ;

De sa personne émane énormément de grâce

Et de charme aussitôt qu’elle paraît ou passe.

Un homme un peu devant elle semble petit,

Par la comparaison inévitable ; il rit,

Découvrant une scène émoustillante et drôle,

Comme si quelque acteur, en bas, jouait un rôle

Exprès pour lui donner du bon temps, du plaisir,

Pour le désennuyer et pour le divertir ;

Ses lunettes sont très faiblement supportées

Par son nez écrasé, plat ; elles sont teintées

Et leurs deux verres sont bombés ; un grand reflet

Étend sur leur surface un flamboiement complet,

Grâce auquel le regard est nul, inaccessible ;

On ne peut soupçonner même s’il est terrible,

Mauvais ou bienveillant, impitoyable ou doux,

Ni quels sentiments vrais il exprime en dessous ;

La pénétration obstinément tentée

Est vaine ; l’homme, avec sa main droite gantée,

Frise un peu sa moustache ; il fait ce mouvement

Par contenance, sans ardeur, distraitement,

Avec précaution ; c’est l’extrémité fine,

Pointue, irréprochable et droite qu’il fait mine

De ne pas vouloir un instant laisser en paix ;

Son gant est maladroit pour cette tâche, épais

Et fait dans une peau récalcitrante et dure

Qui ne s’est assouplie un peu que par l’usure ;

Des plis se sont formés, profonds, accentués

Sur les emplacements les plus habitués

A se casser, à se tordre ; un bouton unique,

Autrefois résistant, difficile, énergique,

Est déjà sur le point de partir et ne met

Qu’une contrainte fort légère à son poignet ;

La boutonnière lâche et paresseuse serre

Très médiocrement et ne comprime guère ;

Son pouvoir ancien, insuffisant, usé,

Laisse tout détendu, tranquille et reposé ;

C’est en employant trois doigts que l’homme tortille

Le bout de sa moustache. Une très jeune fille

A ses cheveux foncés, pleins de reflets et beaux

Encore, comme les fillettes dans le dos ;

Ils descendent en deux nattes noires fournies

Formant deux courbes bien pareilles réunies

Par un même ruban unique dans le bas ;

Pleine de confiance, elle donne le bras

A la femme si grande ; elle semble être sûre

De la tendresse qu’elle inspire ; sa figure

Est encore enfantine et son expression

Résume l’enjouement, la satisfaction ;

Elle sourit, la bouche immobile et fermée ;

Sa taille, qui n’est pas complètement formée,

Est mince et prise dans une ceinture en cuir ;

La femme faite va bientôt s’épanouir

En elle ; c’est l’instant où l’enfance qui cesse

Cède la place en peu de temps à la jeunesse,

Où toute une existence autre va commencer ;

Elle est trop franche pour chercher à distancer

Par son allure ou ses paroles la nature ;

Sa pensée est restée incorruptible et pure,

Gardant intacte sa grande ingénuité ;

Son esprit demeuré droit n’a pas profité

Des exemples malsains, vils ; elle est à la veille

Du jour où l’inconnu des sentiments s’éveille ;

Pourtant aucun nouveau trouble ne l’envahit,

Ne la transforme ; rien en elle ne trahit

La moindre obsession ; elle tient une laisse

Tressée en cuir, solide et résistante, épaisse,

Dont le bout se rattache au collier d’un carlin

A l’air affectueux, débonnaire, câlin ;

Il s’est assis avec patience, il arrête

Sur sa maîtresse un long regard, lève la tête

Et reste sans bouger dans le tranquille espoir

D’une caresse ou d’un mot ; son gros museau noir

Est écrasé ; sa tête au-dessus devient claire

Et du ton de son corps ; il semble se complaire

A regarder ainsi, fidèlement, d’en bas,

Le visage de la jeune fille ; il est gras ;

On doit lui donner en bon nombre des pâtées

Délicieuses, bien faites, bien mijotées ;

On devine le chien heureux et caressé

Rien qu’à sa mine ; son collier est hérissé

De forts piquants pointus et dont l’air de menace

Fait un contraste avec l’apparence bonasse

De ce chien entre tous placide, inoffensif,

Dont l’abord serait doux, amical, expansif,

Même au premier venu ; ce dur collier qui pique

Ne va pas avec cet ensemble pacifique

Où l’on ne trouverait pas un désir mauvais,

Pas une intention rageuse ; il est trop près

Pour que la laisse, assez étendue, assez grande,

Fasse une ligne droite et rigide et se tende ;

Elle forme une courbe ample dont le milieu

S’abaisse vers le sol ; même il s’en faut de peu

Qu’elle ne traîne dans la poussière, par terre ;

Son autre extrémité s’entortille et se serre

Sur une main de la fillette en tours nombreux ;

La longueur partielle est restreinte par eux.

Devant le personnage aux brillantes lunettes,

Dont le sourire fait reluire les pommettes,

Un enfant lourd et bien portant est accoudé

Au parapet ; près des tempes il est ridé,

Car dans la pose qu’il a choisie il enfonce

Sa tête dans ses deux mains et sa peau se fronce

Imperceptiblement au-dessus de ses doigts,

Qu’il tient tous verticaux inflexibles et droits ;

Il suffirait qu’il les abaisse pour défaire

Ces rides de hasard ; au bas de l’annulaire

Il porte un cercle mou, sans valeur, pauvre et laid,

Sans destination et bizarrement fait ;

C’est une sorte de vilaine bague grise

Qu’il a placée ainsi coquettement en guise

De prétendu bijou modeste et dégarni

D’un aspect dépourvu d’éclat, mal défini,

Terne autant qu’il se peut ; c’est un simple élastique

S’enroulant plusieurs fois en rond et qui s’applique

Avec un pincement incessant sur sa peau ;

Il y forme par son épaisseur un anneau

Dont la largeur n’est pas ferme ni régulière ;

Elle s’étend parfois, puis elle se resserre

Aux endroits plus que les autres, durs, tortillés,

Superposés de très près, recroquevillés ;

L’enfant prend une mine appliquée, attentive

Pour regarder avec une anxiété vive

A la même distance et du même côté

Que les trois autres ; la grande sincérité

De l’intérêt qui les tient en place s’accuse

Dans leurs regards à tous trois ; ce qui les amuse,

C’est de voir le caniche, en bas, tout ruisselant

De l’eau de mer encore abondante, coulant

Distinctement sur son poil, pendant qu’il se flatte,

Avec son bracelet scintillant à la patte,

D’attraper le bâton que lui jette l’enfant ;

D’avance il est déjà confiant, triomphant,

Avec l’espoir ferme et sûr d’aller le reprendre.

Les quatre spectateurs, figés, semblent attendre

Du bord de la jetée, en haut, le résultat

De son prochain plongeon.

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De son prochain plongeon.En ce moment l’éclat

Décroît au fond du verre et tout devient plus sombre ;

Sur la plage s’étend, partout égale une ombre ;

Mon bras levé retombe, entraînant avec lui

Le porte-plume et son paysage enfoui

Dans l’extrémité blanche aux taches d’encre rouge ;

Dans le ciel un amas de grosses vapeurs bouge ;

Le temps est devenu tout à coup nuageux,

Incertain, menaçant, couvert, presque orageux ;

Mes yeux plongent dans un coin d’azur ; ma pensée

Rêve, absente, perdue, indécise et forcée

D’aller vers le passé ; car c’est l’exhalaison

Des sentiments vécus de toute une saison

Qui pour moi sort avec puissance de la vue,

Grâce à l’intensité subitement accrue

Du souvenir vivace et latent d’un été

Déjà mort, déjà loin de moi, vite emporté.

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