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Chapitre 3 LA SOURCE

Tout est tranquille dans la salle où je déjeune,
Occupant une place en angle, un couple jeune
Chuchote avec finesse et gaieté ; l’entretien,
Plein de sous-entendus, de rires, marche bien.

Seul, appuyant ses bras noblement sur sa table,

Un homme, dont la barbe est blanche et respectable,

S’éternise dans la lecture d’un journal.

Un grand américain fadasse se tient mal

Et se renverse sur sa chaise qu’il balance.

Un vieux ménage bien calme mange en silence.

Impatient, j’attends un plat long à venir

Et que j’ai réclamé déjà sans l’obtenir.

††

Sur ma nappe est posée une haute bouteille

D’eau minérale en vogue ; on la vante, on conseille

Son usage abondant et surtout incessant

Sur un large papier d’un rose caressant

Entourant fixement la bouteille à sa base ;

Un dessin y figure où du monde s’écrase

Aux abords d’une source ; une donneuse d’eau

En tablier, ayant en guise de chapeau

Un nœud de ruban dans les cheveux, sert la foule ;

Elle tient par le fond un grand verre qui coule,

Tant il est plein de l’eau divine qui guérit.

La femme, en présentant le liquide, sourit,

Mettant une fossette à ses pommettes grasses.

Elle est habituée à faire force grâces,

Souhaitant avec des manières le bonjour

A tous les buveurs qu’elle abreuve tour à tour.

Elle ressasse deux ou trois phrases banales

Qui s’appliquent à tous les cas, très générales,

Et qu’elle ne tient pas à varier beaucoup,

Sur la grosse chaleur ou sur le froid de loup.

Un homme tend la main pour atteindre le verre ;

C’est un butor, un gros ignorant terre-à-terre.

Il ne pense qu’à son ventre, qu’à ses repas

Engloutis ou futurs ; il ne s’enflamme pas

Pour le théâtre, pour la prose ou la musique.

Il n’attache de prix qu’au bien-être physique,

Qu’à l’appétit comblé ; la grosse question

Pour lui, c’est le manger et la digestion :

L’univers passe après. Contre lui se tient coite

Une jeune personne indéchiffrable et droite.

Elle baisse les yeux froidement ; elle sort

Du couvent, n’a jamais rien entendu de fort

Et garde une réserve assidue et farouche.

Elle rougit pour un mot, n’ouvre pas la bouche,

Ne tourne pas la tête, endigue son maintien,

Ne répond que par oui, par non, ne touche à rien ;

Elle possède sa grammaire et son histoire.

Des gens, en attendant leur tour avant de boire,

Forment des groupes. Deux ménages s’abordant

Comptent patienter mieux tout en bavardant.

Un des maris est vieux mais cambré ; sa moustache

Retombe fortement sur sa bouche et la cache ;

Il la tripote ; c’est un brave général

Entiché de ses longs exploits, peu cérébral,

Piétinant dans un cercle étroit ; il ne discerne

Pas grand’chose en dehors des faits de la caserne.

Il a, même en civil, un parler sec et bref,

Conservant ses façons tranchantes de grand chef.

Il adore qu’on le traite de dur-à-cuire.

D’après lui le duel est fait pour se détruire ;

Dans les rencontres, quand on le prend pour témoin,

Il trouve que viser à dix pas c’est trop loin.

Le ramollissement fatal, prochain, le guette.

Sa femme maigrichonne et petite, fluette,

A de l’intelligence heureusement pour deux ;

Vivant près d’un époux sot, radoteur et vieux,

Elle le trompe avec quiétude, le berne,

Le fait pirouetter à son gré, le gouverne.

Elle lui conte, avec un luxe approfondi

De détails sur l’emploi de ses après-midi,

Des anecdotes en masse qui sont ses œuvres,

Et lui fait avaler mille et une couleuvres,

Profitant de ce qu’il s’y prête à l’infini.

L’autre ménage est plus sincèrement uni,

Plus solidaire ; l’homme, un personnage grave,

Ne transige jamais sur rien ; il est l’esclave

Des usages reçus, de la tradition,

Croit que le genre humain est en perdition

Pour le triomphe d’une anodine réforme

Qu’il juge désastreuse, inacceptable, énorme.

Il est étroit d’esprit et de cœur, encroûté.

Hypnotisé par sa crainte, il est dérouté

Par une vérité neuve, même criante.

Une invention qui prend le désoriente.

Dans son entêtement fixe de routinier,

Il se cramponne à toute erreur, est le dernier

A conserver intacte une vieille habitude

Qui pour chacun est en pleine désuétude.

Il boude à son premier lancement tout progrès

Et ne l’adopte avec soin que longtemps après.

Sa femme a des bandeaux plats ; sa mise dénote

Un esprit timoré, rigide, de dévote ;

Elle tremble en songeant au fritôt éternel

De l’enfer et voudrait monter tout droit au ciel

Sans quarantaine, sans stage préparatoire

Au milieu des tourments vexants du purgatoire.

Elle se cherche noise en tout ; son confesseur

A fort à faire avec elle ; il est possesseur

De ses secrets les plus privés, les plus intimes.

Elle prend des péchés usuels pour des crimes,

Et ne conquiert jamais la pleine sûreté

Pour sa contrition et pour sa pureté.

Jeune, mais se voûtant beaucoup, un pauvre hère

Est pensif dans la foule, à côté de sa mère

Dont il est l’héroïque et fidèle soutien ;

Tous deux manquent de tout, vivent de presque rien ;

La redingote du fils, luisante, râpée,

Rafistolée avec science, retapée,

Dessine sa maigreur étique d’échalas ;

Il se couche ayant faim et saute des repas.

Il donne pour un prix grotesque, dérisoire,

Quelques rares leçons ; dans la misère noire

Au milieu de laquelle il lutte et se débat,

Il n’a pas un moment bon, délassant, béat.

Il passe force nuits blanches, voit le jour poindre

Sans avoir découvert le vrai moyen de joindre

Les deux bouts ; il est si fortement endetté

Qu’il ne sait pas ce qu’il doit avec netteté.

Parfois découragé, défait, il se dit : « Baste !

Advienne que pourra, bonsoir ! » Forcément chaste,

Il voit, les bras croisés, sa jeunesse s’enfuir

A tire d’aile, sans espoir de la cueillir.

Quand il rencontre dans l’ombre un couple nocturne,

Il soupire, devient renfermé, taciturne,

Et même, s’il est seul, étouffe des sanglots

Qui lui montent à la gorge, déchirants, gros ;

Il contient ses désirs, tâche de les éteindre.

Sa mère résignée, acceptant tout sans geindre,

Prend mille peines pour apporter son écot

Dans le maigre budget ; elle fait du tricot,

S’occupe seule du ménage, raccommode,

Recherche les achats au meilleur compte, brode.

Elle ragaillardit son fils, lui rend l’espoir,

Quand il s’acharne trop à triturer du noir ;

Elle souffre de ses longs tourments, elle l’aime,

Voudrait sa joie… Ils sont tous deux du pays même

Et contrastent avec l’élément étranger ;

Ils supposent toujours que leur sort va changer,

Attendent, au milieu de leurs tracas, l’aurore

D’une existence moins dure.

D’une existence moins dure.Un homme pérore

Dans un groupe ; c’est un arrogant freluquet

Qui fait grand cas de son prétentieux caquet ;

Il se complaît dans sa sottise, aime le monde

Où peut s’épanouir et trôner sa faconde ;

C’est un esprit railleur, creux, superficiel ;

Pour lui, parler beaucoup, voilà l’essentiel.

Il s’arrange une vie agitée, inutile,

Fait des visites par douzaines, dîne en ville,

Est célèbre par les cotillons qu’il conduit,

Se documente sur le mouvement, le suit

Ou le précède, quand il peut, mettant sa gloire

A lancer une mode. Il a pour auditoire

Trois femmes comme il faut : deux sœurs à marier

Et leur mère, imposante et qui semble griller

Du désir de caser tôt sa progéniture

Qu’elle garde de son mieux ignorante et pure ;

Elle s’immisce chez les gens tant bien que mal,

Voulant conduire à tout prix ses filles au bal ;

Elle leur dicte leurs rôles, se décarcasse,

Trouve, quand il le faut, spirituel, cocasse,

Le candidat le plus gauche, le plus serin ;

Elle, ordinairement revêche comme un crin,

Découvre toutes ses dents, cajole, embobine,

Se sert de l’infaillible amour-propre, combine

De longs rapprochements qui tous sont les produits

De ses manœuvres, bien que paraissant fortuits.

Elle excelle à courir à la fois plus d’un lièvre

Et ménage tantôt le chou, tantôt la chèvre.

Chaque fois que ses plans avortent, sont déçus,

Son caractère éclate et reprend le dessus ;

Elle serre les poings, peste. Sa fille aînée

Ne respire qu’avec contrainte ; elle est gênée

Dans son corset, voulant au moins dissimuler

Ou même, si c’est en son pouvoir, annuler

Un embonpoint qui la désole ; l’épouvante

De la graisse la suit dans son sommeil, la hante.

Elle surveille son tour de taille de près,

Et guette, son mètre en main, le moindre progrès.

Sans cesse, avec espoir et crainte, elle se pèse

Et croit, en gagnant un kilo, qu’elle est obèse.

Elle retient sa faim, mange comme un oiseau,

Aspire à devenir, quelque jour, un roseau ;

Elle recherche les attitudes pensives.

Sa sœur sourit beaucoup en montrant ses gencives ;

Elle n’entre dans un salon plein qu’en s’armant

A l’avance des mots : très réussi, charmant ;

Elle adopte avec feu l’avis, la préférence

Du dernier qu’elle voit, fait une révérence

Aux dames mûres, sans trouver le moindre mais

A quoi que ce soit en ce monde.

A quoi que ce soit en ce monde.Un grand dadais

De quinze ans est sous la vigilante tutelle

D’un cérémonieux précepteur ; il s’attelle

Péniblement à la besogne ; mal doué,

Il a besoin d’être à chaque instant secoué.

En face d’une page à remplir il renâcle,

Flâne jusqu’au dernier quart d’heure, puis la bâcle.

Il est impossible à prendre, apathique, mou,

N’a pas d’ambition féconde pour un sou,

Manque d’entrain même en vacances ; tout l’assomme.

Son précepteur est un redoutable prud’homme ;

Dans le cas le plus simple il est sentencieux

Et conserve un langage énervant, précieux ;

Il est observateur des règles, susceptible,

Croit, pour le moindre des motifs, être la cible

Des plaisantins ; d’un bout à l’autre des repas

Il fixe son assiette et ne sourcille pas ;

Il s’imagine, dans sa sotte défiance,

Qu’on veut acheter à prix d’or sa conscience.

††

La source est située à droite, dans le coin

D’un parc resplendissant de fraîcheur et de soin.

S’approchant en biais, au milieu d’une allée,

Une femme très peu visible est installée,

Avec béatitude et nonchalance, au fond

D’une chaise à porteurs ; d’un geste, elle répond

Aux bonjours d’une amie intime qu’elle croise ;

Elle est sommairement coiffée à la chinoise

Et vêtue à la hâte ; elle se rend au bain

Dans un accoutrement improvisé ; sa main

Est fine ; profitant vite de la rencontre,

Elle la sort du fond de ses châles, la montre

Et sourit, ébauchant, sans y penser, des mots

De banalité pure et d’accueil ; les cahots,

Imprimés par la marche égale et cadencée

Des porteurs, bercent et contentent sa pensée ;

Elle ne trouve pas en somme qu’on soit mal

Dans ce bon véhicule antique, original.

Elle est frivole dans le sang ; c’est une tête

De linotte ; elle veut être toujours en fête.

Dans un salon, quand on cherche à la courtiser,

Elle pousse à la roue et tâche d’attiser.

Elle n’admet ni les ennuis ni les entraves,

Évite l’entretien des personnages graves.

Elle suit son caprice, envoyant promener

Ceux qui veulent la mettre au pas, la sermonner.

Le premier des porteurs, énergique, robuste,

A la figure ouverte et sereine d’un juste ;

Il ne formule pas de plaintes sur son sort,

Prend chaque chose par son bon côté, s’endort

Et s’éveille le cœur réjoui ; son salaire

Lui suffit ; du moment que le soleil éclaire,

Il ne voit pas après quoi l’on crierait ; ses doigts

Maintiennent seulement la chaise, dont le poids

Se porte autour de son cou, grâce à des bretelles

Longues, raides, en cuir, plus solides que belles ;

Ses deux épaules sont les réels points d’appui.

L’autre porteur marche en aveugle ; devant lui,

La chaise monte assez pour lui boucher la vue ;

Il devine la route usitée et connue ;

Il s’en rapporte à son camarade et le suit

Sans regarder le sol instable qui s’enfuit

Follement sous ses pieds ; sa physionomie

Se contracte dans son inaction.

Se contracte dans son inaction.L’amie

A qui sont adressés les signaux gais, mutins,

Amusants par leur bonne humeur, presque enfantins,

Qui partent de la chaise est une cancanière ;

Elle court les boudoirs, s’arrange de manière

A savoir, quand ils ont encore du piquant,

Les plus récents on-dit ; puis, en les compliquant,

Elle devance la rumeur et les colporte,

Carillonnant, exprès pour ça, de porte en porte.

Elle a toujours à son service un vrai monceau

De fortes preuves ; quand on lui dit sous le sceau

Du plus profond secret un mystère, elle évente

Au plus vite la mèche ; au besoin elle invente,

Ajoutant un détail imprévu, quand il sied

A l’ensemble ; jamais elle ne lâche pied,

Ne s’embarbouille ni ne s’emberlificote

Dans ses assertions de l’autre monde ; on cote

Ses dires à leur prix juste ; on en fait deux parts,

On en rejette sans scrupule les trois quarts.

††

A gauche, encombrant la même allée, une bande

Stationne et fait du bruit ; une femme grande

A de la majesté hautaine dans le port

Avec une froideur prudente dans l’abord ;

Elle a, par bonheur pour elle, une forte idée

De sa personne et n’est jamais intimidée.

Elle croit presque tout savoir ; elle est bas bleu

Et ne fait aucun cas des gens qui lisent peu ;

Elle tranche quand on parle littérature.

Ses lettres, sans un mot plat, sans une rature,

N’éclosent qu’après des brouillons laborieux

Où surgissent les tours de phrase industrieux.

Voulant se tenir au courant, elle s’entoure

D’écrivassiers qui sont ses conseils et se bourre

De romans ; pourvu qu’elle aperçoive à peu près

L’intrigue et puisse, quand il faut faire des frais,

Placer son mot, cela suffit ; ses exigences

Ne sont pas celles des hautes intelligences ;

Approfondir, c’est pour elle pur superflu ;

Ce qu’elle veut, c’est dire à tout propos : « J’ai lu… »

Parfois elle met sa main novice à la pâte,

Croit l’inspiration débonnaire, se tâte,

Et le front dans les doigts, l’œil trouble, elle produit

Des vers, pendant au moins la moitié de la nuit.

En ce moment, suivant sa manie, elle cause

Avec un incompris qui se cambre et qui pose ;

Il est plat, mais rempli de venin doucereux ;

Il sourit aux gens, puis s’esclaffe derrière eux.

Le plus mince succès du voisin l’horripile ;

C’est en grinçant des dents à lui seul qu’il empile

Ses manuscrits qui vont s’engouffrer tour à tour

Dans ses tiroirs, sans qu’un d’eux puisse voir le jour.

Il exècre le genre humain, casse du sucre

Sur tous les dos : un tel n’écrit que pour le lucre ;

Un autre est, pour le coup, totalement vidé,

C’est démontrable, c’est acquis, c’est liquidé ;

Un troisième n’est qu’un effronté plagiaire ;

Il s’escrime tantôt sur Paul, tantôt sur Pierre ;

Dans son acharnement de raté bilieux

Il numérote ses griefs, n’est oublieux

D’aucun lointain déboire ; il n’a pas de lacune

Dans les replis de son insondable rancune.

Sitôt qu’un bruit fâcheux circule, il le répand.

Quand on lui parle face à face, il est rampant ;

Il ne redresse la tête et ne devient crâne

Qu’au moment d’allonger le coup de pied de l’âne.

Il écarte de son cercle tout élément

Tant soit peu bénisseur, démonstratif, clément ;

Il exige chez ses familiers la dent dure.

Un gros adolescent, plein de désinvolture,

Cause, le poing sur la hanche, avec un copain

Qui, plus jeune d’un an, lui semble un galopin ;

Le gros adopte des airs de grande importance ;

Il donne son avis, haut, avec insistance,

Prenant auprès des gens mûrs le ton convaincu

D’un homme ayant beaucoup pensé, beaucoup vécu.

Il possède un aplomb splendide, imperturbable,

Et dit plus volontiers : « C’est sûr, » que : « C’est probable. »

Quand on discute, il entre en lice et sur-le-champ,

Ne pouvant rester sans rôle, il choisit son camp.

Bien que jamais personne au monde ne l’écoute,

Il s’entête, il faut qu’il parle coûte que coûte ;

Il élève la voix, risquant des mots d’esprit

Dont seul il goûte la saveur, dont seul il rit ;

Il se croit mis à la plus ravissante mode.

Son ami, maladif, maigre, est son antipode ;

Il reste pendant des heures pleines figé

Par la timidité dont il est affligé ;

Il est embarrassé de ses mains ; quand il bouge,

Il se cogne dans tous les meubles, devient rouge,

Balbutie ; un de ses habituels malheurs

Est de renverser l’eau des vases pleins de fleurs ;

Il a beau se tenir dans son coin, sur ses gardes,

Il recommence.

Il recommence.Trois jeunes filles bavardes

Jabotent longuement ; deux parlent à la fois,

Tâchant de se couvrir, l’une l’autre, la voix ;

La troisième a bien des bonnes choses à dire ;

Elle se tient prête à parler dans un sourire

Et se contente pour le moment d’écouter

Les propos palpitants avant d’en ajouter ;

Elle sait sur les gens des foules d’anecdotes

Qu’elle collectionne au moyen de ses notes.

Elle rédige avec constance son journal,

Consacrant un morceau de style à chaque bal ;

Dans les mois doublement remplis par les voyages,

Chaque soir elle vient à bout de plusieurs pages,

Embellissant les faits de ses excursions,

Enregistrant à la file les passions

Qu’elle fait à tous les pas, de droite et de gauche ;

Elle s’appesantit sur les flirts qu’elle ébauche

Et cultive ; elle suit de près, au jour le jour,

Les phases de ce genre inoffensif d’amour,

Désigne le charmeur par son prénom, relate

Les splendeurs d’un coucher de soleil écarlate,

Admiré pendant un long moment en commun,

Analyse la teinte ardente, le parfum

Et surtout le discret mais éloquent langage

D’une humble fleur donnée à l’improviste en gage

De sentiments profonds, purs, dont le souvenir

Robuste, enraciné, ne doit jamais finir.

Ses deux compagnes sont de bouillantes natures

Sans frein et sans maîtrise ; elles ont des figures

Pleines de passion pour le sujet traité ;

L’une possède un dur profil très arrêté,

Sûr indice de son violent caractère.

Elle a des avis bien nets ; elle déblatère

Volontiers sur les gens ; c’est surtout, eux présents,

Qu’elle trouve les traits sur leur compte amusants ;

Elle s’égaye à leurs dépens et ne recule

Devant rien pour tourner quelqu’un en ridicule.

Elle n’est jamais à court de témérité

Pour camper là, bien en face, une vérité,

Car elle n’a pas la langue au fond de sa poche

Et ne regrette rien des mots qu’elle décoche.

Elle est prédisposée à la lutte ; elle boit

Du lait quand, l’œil perçant et joyeux, elle voit

Sa victime rougir et perdre contenance

En recevant en plein nez une impertinence.

Elle s’acharne avec calme, avec âpreté,

Entreprend l’un sur son manque de propreté,

Le second sur ses yeux rouges et minuscules,

Le troisième sur ses nombreuses pellicules.

Ses patients n’ont plus un semblant de repos,

Elle est toujours prête à l’attaque et sur leur dos.

Elle souligne les tares, monte une scie

Aux déplumés de trente ans sur leur calvitie,

Prétendant que leur crâne impeccable reluit

Avec force, même au beau milieu de la nuit.

C’est toujours le côté faible, l’endroit sensible,

Qu’elle sait dénicher et qu’elle prend pour cible ;

Elle demande au plus resplendissant vieux beau

Si sa teinture ne salit pas son chapeau

Et s’il est plus ou moins raide qu’un automate.

Celle qui parle avec elle est plus diplomate ;

Elle rêve et déjà rêvait, encore enfant,

De faire un mariage énorme, ébouriffant ;

Ce n’est pas la beauté ni l’esprit qu’elle exige

Chez un futur ; sur ce chapitre elle transige,

Se moquant qu’il soit jeune ou vieux, maigre ou dodu ;

Elle accepterait sans broncher un prétendu

Gros comme un éléphant et bête comme une huître,

Pour porter du jour au lendemain un beau titre ;

Elle se marierait même avec un bossu,

S’il était à son gré suffisamment cossu.

Elle a juré d’avoir la place spéciale

Qu’elle convoite sur l’échelle sociale ;

Elle s’occupe fort des questions de rang,

De préséance mal établie et de sang,

Enviant par-dessus tout les impératrices.

Baragouinant dans leur coin, deux institutrices

Patientent, debout et raides, à l’écart,

Tout naturellement mises comme au rancart

Dans cet effacement humble que leur commande

Leur position peu franche ; une est allemande ;

Elle présente un type ingrat, fade, ennuyeux ;

En parlant, elle ferme à chaque instant les yeux,

Allongeant le menton et la bouche ; elle cherche

Ses mots ; elle a besoin qu’on lui tende la perche,

Qu’on l’encourage, qu’on pénètre du regard

Sa pensée ; elle prend une bonne heure un quart

Pour raconter jusqu’à la fin une aventure ;

Son récit est lourd, car elle ne dénature

Jamais la vérité stricte, se donnant tort

Lorsque les preuves sont là ; c’est avec effort

Qu’elle élabore son idée et la formule.

L’autre sacrifiée est anglaise ; elle est nulle ;

Elle rit de tout son cœur du matin au soir ;

Elle rit quand, d’un geste, on l’invite à s’asseoir,

Rit quand on la consulte en lui sucrant sa tasse,

Et rit en acceptant le gâteau qu’on lui passe ;

Quand par hasard un fait cocasse pour de bon

Est conté par un homme en vogue, ayant le don

De dérider les fronts prétentieux et mornes,

Elle en profite ; ses éclats n’ont plus de bornes,

Elle renverse la tête : c’est le bouquet.

††

Plus près, des gens de tout âge jouent au croquet,

Dispersés, selon leur place, au milieu de l’herbe ;

Une grosse bambine à la mine superbe

S’apprête pour un coup de maillet vigoureux ;

Elle vise, craignant un choc dur, douloureux,

Contre son pied puissant et fixe qu’elle appuie

Sur le haut de sa boule ; en passant elle ennuie

Un de ses compagnons, en s’immisçant un peu,

De la façon la plus traîtresse, dans son jeu ;

Près de sa propre boule instable et qu’elle serre

Sous son pied, elle a mis celle de l’adversaire,

Et compte qu’elle ira loin, grâce au seul bienfait

Du contre-coup dont elle attend un grand effet ;

Elle voudrait, la boule allant flâner au diable,

Que le cas du joueur soit irrémédiable,

Qu’il perde en même temps toute chance de gain

Et tout courage pour reprendre du terrain.

A quelques pas, celui qu’elle trouble et maltraite

Se donne une figure imbécile et défaite ;

Il sanglote comme un idiot et se rend

Volontairement laid et ridicule ; il prend

Des manières et des poses d’enfant qui pleure,

Et, feignant d’essuyer une larme, il effleure

L’extrémité de sa paupière avec son doigt ;

Il s’agite pour qu’on le regarde ; il se croit

Désopilant dans son attitude impayable,

Alors qu’en somme il est purement pitoyable

Et ne provoque qu’un silence universel.

Il fait sans cesse des charges sans aucun sel,

Se posant en joyeux compagnon, en jocrisse,

En boute-en-train ; il faut tantôt qu’il s’ahurisse,

Employant son pseudo-talent de grimacier,

Tantôt qu’il saisisse à pleins bras, par le dossier,

En guise de danseuse, une chaise légère

Et tourbillonne avec elle ; tout lui suggère

Quelque bêtise ; en fait d’esprit fin et nouveau

Il se cogne contre un mur, pleure comme un veau,

Puis rit, l’ayant fait par farce ; à la longue il tape

Sur les nerfs ; quand, par un dur hasard, il vous happe

A l’improviste dans la rue, on ne peut plus

S’en dépêtrer ; les faux-fuyants sont superflus ;

Tout lui va ; qu’on tourne à gauche ou qu’on tourne à droite,

Sa complaisance étant sans limite, il emboîte,

En se frottant gaîment les deux mains, votre pas ;

Il demande en riant s’il ne vous gêne pas ;

On répond la bouche en cœur : « Jamais de la vie ! »

Alors qu’on crispe les doigts avec bonne envie

De le mettre en cinq cent mille petits morceaux.

Une femme postée au milieu des arceaux

Tient paresseusement son maillet sur l’épaule

Et regarde le faux comique qui piaule ;

Dans ses réflexions elle manque de mot

Pour exprimer combien elle le trouve sot ;

Elle n’hésite pas à lui donner la palme

Du grotesque. Elle prend les choses avec calme

Dans l’existence ; elle y regarde à plusieurs fois

Avant de s’agiter et d’élever la voix.

Son verbe est lent ; elle est indifférente et molle ;

Après son copieux dîner, elle se colle

Avec un gros soupir béat dans un fauteuil,

Et ne tarde jamais beaucoup à fermer l’œil ;

Un moment elle veut réagir, elle lutte,

Se raidit ; mais bientôt elle se dit : « Ah ! flûte ! »

Et, se laissant aller carrément, elle dort ;

Par intervalles, quand on parle un peu plus fort,

Elle retrouve sa conscience et soulève

Ses paupières de plomb, interrompant un rêve

Plus ou moins décousu, vague, abracadabrant ;

Elle voit remuer un beau parleur sabrant

Choses et gens dans une ardente diatribe ;

Elle en perçoit dans sa somnolence une bribe

Dont le sens traverse à la hâte son cerveau

Changeant la trame du songe ; puis de nouveau

Elle succombe ; alors sa poitrine se gonfle

Et bientôt, se croyant dans son lit, elle ronfle

Peu soucieuse que ce soit ou non poli.

Tout branlant près de sa boule, un vieux ramolli

Ne saisit nettement ni le jeu ni sa règle ;

Jadis il ne passait déjà pas pour un aigle,

Alors qu’il était vert ; l’âge a d’abord restreint

Sa compréhension modeste, puis éteint

Ses dernières lueurs de raison ; il radote,

Ressasse toujours la même unique anecdote

Avec, à des endroits fixes, les éternels

Mêmes faits inouïs et sensationnels ;

Il observe, après son histoire, un intervalle

De trois quarts d’heure, puis recommence ; il avale (avalle)

La moitié de ses mots. Quand il marche, à défaut

D’auditeur, il se parle à lui-même tout haut ;

Il tergiverse, fait des haltes, gesticule

Sans conscience du lieu ni du ridicule ;

Souvent il rit d’un air perspicace, entendu,

Semblant se dire à part lui : « Pas mal répondu ! »

Déjà de loin, pendant qu’on vient à sa rencontre,

On s’étonne de sa mimique, on se le montre

Et, pour le désigner mieux, on allonge un doigt

En plein vers lui ; jamais il ne s’en aperçoit,

Tant il s’absorbe dans ses paroles sans suite.

Parfois il est repris de désirs d’inconduite ;

Ses petits yeux se font soudain malicieux

Et scandalisent par leur éclat vicieux ;

Dans sa stagnation inféconde, sénile,

Il retrouve un moment de fougue juvénile ;

Il serait volontiers libertin, égrillard,

Malgré son crâne jaune en bille de billard

Et sa bouche sans dents. Ses parents et parentes

L’entourent âprement à cause de ses rentes ;

La nuit, en rêve, ils voient sa mort et ses écus,

Et le réveil paraît dur ; ils sont convaincus

Que le magot sera rond grâce à l’avarice

Du bonhomme qui se refuse tout caprice

Et s’obstine à couper en quatre les liards ;

Ils l’appellent le plus séduisant des vieillards,

Le saturent de leurs mesquines flatteries,

De leurs attentions et de leurs chatteries ;

Quand sa mine s’altère, ils parlent constamment

De lui dicter à leur idée un testament

Qu’on lui ferait signer juste avant qu’il émigre

Pour l’autre monde ; chaque héritier lui dénigre

Ses concurrents les plus forts derrière leur dos,

Afin de décrocher le morceau le plus gros.

Une femme petite, alerte, impertinente,

Inflexible sur la morale, bassinante,

S’apprête à jouer son coup ; le premier venu

Apprend vite de sa bouche et par le menu

Les malheurs dont sa vie est pleine ; elle se noie

Dans un verre d’eau ; pour un rien elle larmoie

Se déclarant fort à plaindre ; elle change tout

En affaires d’état ; dès l’aube elle est debout,

Car, à peine éveillée, il faut qu’elle gigote ;

Elle commence tôt sa tournée, asticote,

Avec un parti pris de rudesse, ses gens,

Qui tous seraient, à l’en croire, inintelligents ;

Elle invente toujours quelque détail qui cloche,

Prodigue ses sermons, fait la mouche du coche,

Va fourrer dans tous les coins le bout de son nez ;

Quand elle commence à rager, on pense : « Assez,

Tais-toi donc, j’ai compris ! » et pendant qu’elle crie

Tout bas on hurle, on la tutoie, on l’injurie ;

On dit : « Fâche-toi fort, avale-moi tout cru ! »

En gardant un air froid ; quand elle a disparu

Avec un dernier mot net, en claquant la porte,

C’est un vrai changement à vue ; on se comporte

Tout autrement ; sans bruit on lui montre les poings

En avançant la lèvre et le menton, à moins

Que, prenant tout à coup la gracieuse pose

De la danseuse à la fin de l’apothéose,

Et qu’imitant aussi son sourire agaçant,

Non sans le rendre plus niais, plus grimaçant,

On n’envoie à travers le mur une série

De baisers bêtes, tout en murmurant : « Chérie ! »

††

Un étang endormi dans le parc, assez loin,

Disparaît presque sous les arbres ; dans un coin

Une barque solide et large est amarrée ;

Elle vient d’être, à la minute, accaparée

Par des gens venus en flânant au bord de l’eau ;

Un homme qui se croit irrésistible et beau

Est le premier à bord ; une femme dotée

D’un embonpoint gênant qui la rend empotée

S’appuie, en s’embarquant à son tour, sur la main

Qu’il lui tend avec force ; il est poseur et vain,

Ne tarit pas sur ses innombrables conquêtes,

Raconte comment il tourne toutes les têtes ;

Il prend, en parlant des femmes, le ton railleur

Des blasés, perd beaucoup de temps chez le tailleur,

Fait des effets de torse à chaque promenade.

Il aime les gants clairs, se met de la pommade,

Offre le type du parfait garçon coiffeur

Tout reluisant pour son dimanche ; il est gaffeur,

S’entend comme pas un à lâcher une bourde

En criant, comme si l’assemblée était sourde ;

Il se lance gaîment, met les pieds dans le plat

Avec confiance en lui-même, avec éclat,

Et plus on rit de son impair plus il patauge,

S’imaginant qu’il a du succès ; on le jauge

Du premier coup, tant son port est celui d’un sot.

Il ne peut jamais rien comprendre à demi-mot,

Ignore encore l’art de lire entre les lignes,

Reste ébaubi devant les gros yeux et les signes ;

On a le temps, avant qu’il ait enfin saisi,

De mettre, en s’énervant, tous les points sur les i ;

On cite ses meilleurs pataquès ; on se gausse

De son air et de sa vantardise. La grosse

Qui met le pied dans la barque en pesant sur lui,

Lutte de toutes ses forces contre l’ennui ;

Elle n’arrive pas à tuer ses journées,

Et termine toujours trop vite les tournées

Qu’elle s’impose, sans en avoir grand besoin,

Chez les marchands dont les boutiques sont très loin.

Elle reste un moment stupéfaite, incrédule,

Quand elle jette un prompt coup d’œil sur la pendule

Et découvre qu’il n’est qu’onze heures dix, alors

Qu’elle espérait déjà midi sonnant ; dehors

Elle s’assomme, à la maison elle s’assomme ;

Elle prend le parti, souvent, de faire un somme

Et dit en s’éveillant une heure après : « Ma foi

C’est toujours ça de pris ! » elle ne sait à quoi

S’occuper ; bravement elle essaye de lire,

Mais au bout d’une page ou deux elle s’étire,

Baille, se lève, marche en tapant fort du pied,

Redevient à peu près lucide, se rassied,

Reprend son livre, tend sa pensée et se plonge

Jusqu’au cou dans la sombre intrigue ; elle prolonge

L’épreuve, écarquillant péniblement les yeux,

Sans réussir beaucoup plus mal ni beaucoup mieux ;

Le texte, de nouveau, danse, se désagrège ;

Elle se lève encore et refait son manège,

Puis relit un passage ; après plusieurs essais,

Toujours suivis du même et croissant insuccès,

Elle y renonce et dit, l’œil au ciel : « Sainte Vierge,

Que je m’ennuie ! »

Que je m’ennuie ! »A deux pas d’elle, sur la berge,

Un homme conte, non sans prendre un air malin,

Une histoire des plus piquantes dont la fin

Promet d’être au plus haut point imprévue et verte ;

Une femme l’écoute ; elle a la bouche ouverte,

Conservant un demi-sourire, et ne perd rien

Dans les émoustillants détails ; elle aime bien

Les racontars à fond leste ; elle n’est pas prude,

Et se fâche pour tout de bon quand on élude

Ses questions sur tel passage trop gaulois

Qu’elle a fait répéter, sans le saisir, trois fois.

A table, à côté d’un bon voisin elle pouffe,

Met sa figure dans sa serviette, s’étouffe,

Avale de travers et pleure en écoutant

Quelque chose de bien cru, de bien dégoûtant.

Elle s’exerce à tout propos ; avec sa riche

Imagination qui trotte, elle déniche

Un double sens à peine intelligible, affreux,

En tous cas fortement tiré par les cheveux,

A la phrase la plus simple, la plus banale

Qu’elle rend à plaisir inconvenante et sale.

Elle collectionne un tas de jeux de mots

En honneur dans le grand monde des calicots.

Sa tournure d’esprit écœure, est trop commune ;

Par moments, pendant qu’on parle, elle est dans la lune,

Néglige le sujet traité, ne prend plus part

A la discussion, s’isole ; son regard

Se fixe au loin, devient insaisissable, terne ;

C’est qu’elle pense à la dernière baliverne

Qu’elle a contée à voix basse, et dont un détail

Se transmet seulement derrière l’éventail.

L’homme qui lui débite une histoire est sans gêne ;

C’est un vieillard sanguin, solide comme un chêne ;

Il n’a jamais souffert d’un malaise ; il fera

De très vieux os et, sans scrupule, enterrera

Les plus pressés de ses héritiers ; il ne mâche

Ses paroles pour qui que ce soit et vous lâche,

En pleine table, son plus sonore juron.

Il se vante d’avoir fait un fameux luron

Au temps échevelé de sa belle jeunesse ;

Il pense à son joyeux passé, brode sans cesse

Sur le thème de ses aventures d’amour :

Il ne lambinait pas, conquérait tour à tour

Fillettes d’atelier, mondaines, maritornes,

S’amusait bien quand il faisait porter des cornes

Aux maris, qui jamais n’y voyaient que du feu,

Tant il savait cacher habilement son jeu.

Il fait rapidement connaissance, tutoie

Tout le monde ; quand ça lui plaît, il vous rudoie,

Vous invective avec des termes de son cru ;

Dans le fond il est bon enfant, quoique bourru ;

Il a l’horreur des grands airs à cérémonie

Et se demande dans quel but on s’ingénie

A cultiver ce qu’on appelle le bon ton ;

Quand il va dîner en ville, il reste en veston,

Sans vouloir même d’un solide coup de brosse ;

Il se contente à bon marché, n’a pas la bosse

Du luxe et réfléchit fort peu sur la fraîcheur

De sa cravate.

††

De sa cravate.Au bord de l’étang un pêcheur

Est figé dans sa pose anxieuse, immobile,

Et s’applique à ne faire aucun bruit ; le temps file

Sans qu’il attrape grand’chose ; il est petit, gros

Et gêné de partout ; sa tournure, de dos,

S’élargissant toujours vers le bas, est comique ;

C’est un inoffensif ; jamais il ne se pique

Quand, suivant une noble habitude, on le prend

Comme tête de turc ; dans sa candeur il rend

Le bon pour le mauvais, est le premier à rire

Quand, s’approchant à pas de loup, on lui retire

Sa chaise au bon moment, afin qu’il tombe assis,

En se faisant un mal affreux, sur le tapis.

On lui fait croire qu’une intrigante l’adore,

Et, profitant de son absence, on collabore,

Pour rédiger en style ardent un billet doux

Lui fixant en plein air, la nuit, un rendez-vous ;

On souligne : « Attendez sans bruit qu’on vous accoste. »

On met la lettre sans signature à la poste ;

Il la lit longuement, la place sur son cœur

En prenant un petit air dégagé, vainqueur,

Sifflote entre ses dents, ne dit rien à personne ;

En attendant que l’heure inoubliable sonne,

Il remonte dans sa chambre se faire beau,

Se demande devant la glace quel chapeau

Lui va le mieux, revêt son plus récent costume,

Passe du temps à sa coiffure, se parfume,

Se cambre pour avoir l’air mince, met de l’art

Dans les plis de son gros nœud de cravate, et part ;

Il repasse tout bas les histoires nombreuses,

Tantôt fades, tantôt légères ou scabreuses

Qui se répètent sur les gens, et qu’on entend

Embellir chaque fois ; il n’est pas mécontent

En pensant que bientôt on narrera les siennes ;

Il ne sait pas que par les fentes des persiennes,

Pendant qu’il fait de beaux rêves, des paires d’yeux

L’épient, et que des fous rires malicieux

Signalent les premiers pas de son escapade.

††

Non loin de là, des gens partent en promenade,

Tous installés sur des ânes fringants ; ils vont

A gauche, en obliquant quelque peu vers le fond ;

Une femme à grand nez, sèche, dégingandée,

Ouvre la marche ; on l’a plusieurs fois demandée

En mariage ; dans certains cas son argent

Pouvait suffire pour rendre très indulgent

Sur son physique ; elle a repoussé chaque avance,

Chérissant par-dessus tout son indépendance ;

Elle voyage à sa guise et quand ça lui plaît,

Quitte un endroit sitôt qu’elle le trouve laid,

N’a personne pour mettre obstacle à son caprice.

Elle s’agite sans cesse, aime l’exercice

Et se distingue dans tous les genres de sports.

Aux jeux d’adresse elle est l’émule des plus forts.

Elle s’adonne avec passion à l’escrime ;

Au moment de certains assauts son nom s’imprime

Dans les journaux ; en outre elle boxe à ravir

Et prétend que cela peut un jour lui servir.

C’est une téméraire et savante écuyère ;

Elle cultive la haute école, préfère

Les chevaux franchement méchants et vicieux

A ceux dont le petit trot est délicieux ;

Souvent elle entreprend le périlleux dressage

D’un cheval jeune ; dès qu’elle l’a rendu sage

Elle cesse de s’en occuper ; le galop

La grise ; elle s’emballe en méprisant par trop

Le danger ; elle étend imprudemment la zone

De ses excursions au loin ; en amazone

Elle est heureuse, vit, respire à pleins poumons,

Trouve l’univers bien fait et les hommes bons ;

Pour sauter plusieurs fois un obstacle elle est crâne,

Disant toujours qu’il est trop bas.

Disant toujours qu’il est trop bas.Le second âne

Porte un homme qui fait volontiers le fendant ;

Il adore le mot « moi », n’a pas son pendant

En fait d’aveuglement fat et d’outrecuidance.

Il laisse entendre, par quelque phrase qu’il lance

Négligemment, qu’on lui dévoile les dessous

Des faits du jour ; il a d’importants rendez-vous

Chaque fois qu’il vous quitte, et soi-disant il puise

Même aux sources les plus secrètes, à sa guise,

Les gens puissants n’ayant rien de caché pour lui.

Quand vous avez besoin d’une aide, d’un appui,

Il se met en avant, vous propose une lettre

Que vous n’aurez qu’à tout tranquillement remettre,

En usant de son nom magique, au gros bonnet

Qui peut le mieux vous être utile et qu’il connaît.

Il a partout du monde influent dans sa manche,

Hausse facilement les deux épaules, tranche.

Les renseignements qu’il donne sont les plus frais,

Les seuls aussi qui soient rigoureusement vrais.

Parfois, en conservant un visage de marbre,

On le fait le mieux du monde grimper à l’arbre ;

On le conduit avec douceur et par la main,

Après quelques adroits détours, sur le terrain

De ses souvenirs pleins d’événements ; sans rire

On l’amène, en prenant un air sot, à redire

Pour la centième fois tel célèbre incident

Dont il fut le premier et discret confident ;

Il se prend à merveille au piège, marche ferme,

N’omet pas un détail, ne change pas un terme,

Rabâche sur un ton protecteur, assuré,

L’histoire que d’avance on a gaîment juré

De lui faire enfiler jusqu’au bout. Il exulte

Quand, l’attirant seul à l’écart, on le consulte ;

Il répond du premier coup, ajoutant plus bas

Qu’il saura toujours vous tirer d’un mauvais pas.

Il coupe brusquement la parole, professe

Au hasard sur tous les points, pérore sans cesse.

On aime lui donner un formel démenti

Quand il s’est pendant trois quarts d’heure appesanti

Sur une question qu’il croyait sans contrôle ;

Sa contenance du premier moment est drôle,

Mais elle dure peu ; pour ne pas avoir tort,

Il se met à parler plus que vous et plus fort.

Il prétend toujours être affublé d’une escorte

De jeunes gens qui font antichambre à sa porte ;

Car il entre dans ses glorieux attributs

D’étayer, grâce à sa surface, les débuts

De blancs-becs qu’il présente, introduit et pilote ;

C’est pour eux et d’emblée une excellente note

D’être recommandés par lui ; les plus obscurs,

Les plus mal partagés comme attaches sont sûrs

De faire leur chemin du moment qu’il les pousse.

Un enfant penché sur sa selle se trémousse,

Trouvant le pas, en fait d’allure, par trop lent ;

Il est remuant au possible, turbulent,

A des inventions insupportables, bouge,

Saute et gambade sur les meubles, devient rouge,

Vous assomme de ses questions, brise tout,

Met la plus sainte des patiences à bout,

Écrase avec son pied droit chaque fois qu’il crache.

Il entre avant vous dans votre chambre, se cache,

Puis, le moment venu, s’avance à pas de loup

Pendant que vous lisez ; il rampe et tout à coup

Surgit en poussant un cri de bête féroce ;

Vous sautez en l’air, pris d’une frayeur atroce,

En appliquant les deux mains à l’endroit du cœur.

Il est rempli de son importance et moqueur,

Accueille les cadeaux en faisant la grimace,

Plaisante les amis et leur répète en face

Qu’un tel, la veille encore, a redit derrière eux,

Qu’ils avaient le dos rond ou la poitrine en creux.

Quand une vénérable et douce vieille dame,

L’examinant avec condescendance, entame

Un colloque avec lui, l’appelant « mon mignon »,

Il riposte par un trait sur son faux chignon

Qu’on a glorifié le matin même à table

Par de l’esprit facile à comprendre, abordable.

Il sait tous les gros mots, apprend on ne sait où

Des intonations, des gestes de voyou ;

Il met les mains dans ses poches, se cambre, siffle.

Quand il est près de sa bonne, il tousse, renifle,

Et dit bien haut avec dégoût : « Pouah ! je m’en vais,

J’ai mal au cœur, peut-on sentir aussi mauvais ! »

Puis, en gagnant la pièce adjacente, il se bouche

Le nez avec deux doigts, tout en pinçant la bouche,

Pour ne pas absorber l’asphyxiante odeur.

Il traite méchamment du haut de sa grandeur

Les domestiques ; par impertinence pure

Il a toujours pour eux quelque parole dure ;

Il leur dit qu’ils ne sont bons qu’à vider les seaux

Et qu’ils méritent à peine les vieux morceaux

Qu’on trouve indignes des chiens galeux ; il insiste

Sur le côté de leur vie humiliant, triste,

Leur fait comprendre très crûment qu’ils auront beau

Grincer des dents, toujours ils seront au niveau

Des esclaves qu’on fouette et des bêtes de somme ;

En présence de quelque étranger il les somme

De finir vite leur ouvrage, et, sur un ton

Railleur, dit qu’on devrait se munir d’un bâton

Pour mener lestement aussi stupide engeance.

Après lui vient un gros homme d’intelligence

Problématique, mais bon comme du bon pain ;

Il ne devine aucun stratagème ; le gain

D’un pari l’embarrasse : il rougit et s’excuse

D’avoir raison ; on sait qu’il croit tout, on en use ;

Il a toujours un tas d’éhontés chenapans

Qui s’accrochent avec effronterie aux pans

De son habit ; dans les cas urgents il accepte

Le motif le plus mal trouvé, le plus inepte.

Quand un fourbe paraît, la figure à l’envers,

Il va vers lui, les yeux immensément ouverts,

Et demande, anxieux : « Quoi donc ? quelle nouvelle ? »

L’autre clame qu’il va se brûler la cervelle

Pour une somme trop forte perdue au jeu ;

Aussitôt il s’effare et riposte : « Ah mon Dieu ! »

Puis il songe qu’il faut à tout prix qu’il empêche

Un tel malheur ; il fait asseoir l’homme, le prêche,

Le fixe en plein dans les yeux, se donne du mal ;

Sous prétexte de lui remonter le moral,

Il le rudoie un peu, réveille en lui la fibre

De l’amour paternel, lui dit qu’il n’est pas libre

De disposer à la légère de ses jours ;

Prudemment il aborde, après mille détours,

La question brûlante et scabreuse entre toutes

D’un rapide secours d’argent ; il a des doutes

Sur l’à-propos et sur l’imminent résultat

De sa démarche ; il craint une insulte, un éclat,

Prend des précautions, évite avec angoisse

Le mot trop violent qui rabaisse et qui froisse ;

Il croit toujours que l’autre, en comprenant soudain

Qu’on l’accuse d’avoir voulu tendre la main,

Va se lever et dire : « Ah ça ! mais pour qui diantre

Me prenez-vous ? » tout en se boutonnant ; il entre

Dans les détails de mille incidents étrangers

A l’affaire, voulant reculer les dangers

De l’explication ; enfin, en vrai timide,

Il prend brusquement son élan et se décide ;

Baissant les yeux devant ceux de l’homme, il lui dit

Qu’il tient à mettre sa fortune et son crédit

Entre ses mains, pour qu’il règle tout, quelque énorme

Que soit la dette ; l’autre hésite pour la forme,

Dit : « Véritablement… je ne sais si je peux…

Si je dois… » voulant faire acte de scrupuleux ;

Sa résistance est faible, indécise, mollasse ;

Il empoche bientôt les billets en liasse,

Sans même poser la question : « Prêt ou don ? »

A la queue, une grosse et bruyante dondon

Qui se croit simplement grassouillette, un peu forte,

Cause avec deux âniers à pied qui font escorte

A la bande ; la grosse a constamment trop chaud,

Tant elle participe à tout et parle haut.

Dans une loge elle est mal à l’aise, s’éponge,

Souffle, s’évente fort dans la figure, allonge

Les bras pour décoller ses manches de sa peau ;

Sa phrase habituelle est : « Je suis tout en eau. »

Elle est exubérante, agitée et bavarde,

Se moque un peu de la vérité qu’elle farde

Sans scrupules quand il faut donner plus de sel

Au dernier bruit qui court, dit-on, sur tel ou tel.

Après quelques essais malheureux on renonce

A formuler la plus laconique réponse,

Car jamais elle n’en accorde le loisir ;

Avec elle on n’a qu’à béatement choisir

Entre écouter comme au spectacle, bouche close,

Ou penser sans aucun risque à toute autre chose,

En opinant des yeux pour toujours avoir l’air

De trouver ce qu’elle a dit parfaitement clair.

Au bout d’une heure, par hasard, elle découvre

Un sujet oublié, vierge ; aussitôt elle ouvre

De grands yeux, tape sa cuisse et dit : « C’est trop fort ! »

S’étonnant de n’avoir pas commenté la mort

D’une amie, admirable épouse et bonne mère,

Qu’on a mise au tombeau la veille ; elle énumère

Ses impressions sur tout, en les délayant :

Le mari, pâle et l’œil hagard, est effrayant ;

Il erre à travers les couloirs, méconnaissable,

Refuse de se mettre une minute à table ;

En quatre jours et trois nuits il a pris dix ans ;

Il reste courageux, garde tout en dedans ;

Par antithèse, la fille de la défunte

Ne salit pas beaucoup de mouchoirs, n’en emprunte

A personne et ne prend pas la précaution

De feindre même la plus mince émotion ;

Elle aurait peur de perdre une seule bouchée,

Est plus que jamais blanche et rose et s’est couchée

Toutes les nuits de bonne heure ; en outre, elle joint

La convoitise à la sécheresse ; un seul point

L’inquiète : savoir ce que la morte laisse ;

Elle ne songe qu’au testament ; elle baisse

A juste titre dans la saine opinion

Des gens droits qu’une aussi grande réunion

De sentiments mauvais blesse ; car sa conduite

Est connue ; un pareil manque de cœur s’ébruite ;

On s’indigne de son attitude qui sort

De l’ordinaire, au point de lui faire du tort.

††

Un homme, voulant lire à loisir une lettre,

A pris soin de chercher sa place et de se mettre

A l’écart ; il s’absorbe, immobile et debout.

Il n’abandonne rien au hasard, pèse tout.

Pour l’affaire la plus simple, il faut qu’on lui montre,

En s’appuyant sur des faits, le pour et le contre.

Il attend qu’un projet élaboré soit mûr

Pour se lancer autant que possible à coup sûr.

Il est, sans vouloir s’en rendre compte, égoïste,

Et le laisse voir à chaque phrase ; il est triste

Quand personne ne vient s’inquiéter de lui ;

Il ne peut supporter une charge, un ennui,

S’hypnotise sur ses malaises, s’étudie,

Est aux cent coups pour un semblant de maladie,

S’attendrit volontiers sur lui-même ; un bobo

L’affole, en lui faisant entrevoir le tombeau ;

Il veille à la couleur de sa langue, se drogue,

Se tâte fréquemment le pouls ; le dialogue

Avec lui tourne sans cesse autour de ses maux ;

Il s’acharne tant qu’il peut sur ces animaux

De médecins : tous des ânes ; dès qu’il effleure

Un sujet concernant son infortune, il pleure,

Et, pour montrer qu’il est sincère, il laisse choir

Quelques larmes, avant de tirer son mouchoir.

††

Tout à coup, une main ahurissante et leste,

Avant même que j’aie en rien prévu le geste,

Déplace vite la bouteille, de façon

A laisser plus de champ libre ; c’est le garçon

Qui s’empresse et m’apporte un plat bouillant qui fume.

L’américain, vautré plus que jamais, allume

Un cigare ; le couple émoustillé, là-bas,

Chuchote toujours des choses qu’on n’entend pas.

q

Achevé d’imprimer

le trente et un décembre mil neuf cent trois

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

A PARIS

q

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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