PERSONNAGES · L’ABBÉ DE PLÂTRE, COMÉDIE. · Scène premiere.
M. DE St. IVAL, LABRIE.
M. DE St. IVAL.
Tu dis que Monsieur de Leurmont va arriver de Paris ?
LABRIE.
Oui, Monsieur, avec Mademoiselle Agathe ; le carrosse étoit à leur porte lorsque je suis parti, & suis venu au grand galop : mais vous savez que de Paris à Pantin il n’y a que cinq quarts de lieue.
M. DE St. IVAL.
Nous avons du tems.
LABRIE.
Oui ; & s’il me trouvoit ici avec vous, je serois fort embarrassé. Je vous assure que ce que vous allez faire est d’une grande folie.
M. DE St. IVAL.
Bon, folie !
LABRIE.
Ma foi, vous vous en tirerez comme vous pourrez, pourvu que je ne m’en mêle pas davantage. Et si Laurent le jardinier vous surprenoit ?
M. DE St. IVAL.
Il est aussi à Paris ; il ne reviendra pas avant son maître ; & puis tu sais comme il est.
LABRIE.
Comme tous les Domestiques, qui dédaignent toujours tout ce qu’on aime le plus dans une maison.
M. DE St. IVAL.
C’est pour cela qu’il ne prendra pas garde à moi, en me voyant ici en Abbé de Plâtre.
LABRIE.
Oui ; mais Monsieur de Leurmont ? Je suis sûr qu’il en est enchanté, de son Abbé de Plâtre, lui qui croit son jardin plus beau que tous ceux de ses voisins, qui y passe sa vie, qui n’a pas d’autre occupation que celle de le parcourir sans cesse, d’examiner chaque arbre, chaque plante, chaque fleur, & avec la plus grande attention.
M. DE St. IVAL.
Comment crois-tu qu’il puisse s’amuser de tout cela, avec sa mauvaise vue ?
LABRIE.
Monsieur, de même que les boîteux veulent toujours marcher, les gens à mauvaise vue veulent toujours tout voir. N’ont-ils pas des cabinets de tableaux, d’estampes, d’histoire naturelle ? Je parierois que depuis que Monsieur de Leurmont a mis cet Abbé dans son jardin, il est continuellement à l’admirer.
M. DE St. IVAL.
Àpropos, il me semble que c’est là l’endroit où il étoit placé.
LABRIE.
Justement, c’étoit ici. Nous avons bien fait de l’enterrer cette nuit dans le petit bois, afin qu’on ne le trouve pas ailleurs. Je ne croyois pas que tous ces Abbés, qu’on voit sur les Boulevards, chez les Sculpteurs, fussent si pesans.
M. DE St. IVAL.
C’est pourtant là que Monsieur de Leurmont a acheté le sien ; je m’en suis informé, pour y envoyer mon Tailleur, afin que mon habillement fût tout pareil.
LABRIE.
Nous perdons du tems : si vous vouliez vous habiller.
M. DE St. IVAL.
Allons, tu as raison : dépêchons-nous.
LABRIE.
Tenez, voilà l’habit.
M. DE St. IVAL.
Donne.
LABRIE.
Il ne faut pas le boutonner. Là, fort bien ! Voilà le chapeau.
M. DE St. IVAL.
Et le livre ?
LABRIE.
Le voilà. (Il le lui donne.) Placez-vous un peu pour voir. (M. de St. Ival se tient assis comme un Abbé de Plâtre.) À merveille ! C’est cela même.
M. DE St. IVAL., se levant & rendant le livre à Labrie.
Tu trouves donc qu’on pourra s’y tromper ?
LABRIE.
Sûrement, surtout Monsieur de Leurmont. Ah çà, Monsieur, combien comptez-vous rester ici de tems en statue ? Apparemment que Mademoiselle Agathe vous nourrira, puisque vous ne me demandez rien à manger.
M. DE St. IVAL.
Comment, coquin ! Oserois-tu la soupçonner…
LABRIE.
Ma foi, Monsieur…
M. DE St. IVAL.
Tais-toi, & apprends à respecter ce que j’aime.
LABRIE.
Et que voulez-vous donc faire ici ?
M. DE St. IVAL.
Savoir si je pourrai être aimé.
LABRIE.
Quoi ! vous n’en êtes encore que là ?
M. DE St. IVAL.
J’ignore ce qu’elle peut penser de mon amour : je lui ai écrit plusieurs fois pour le savoir, & elle ne m’a fait aucune réponse.
LABRIE.
Et vous croyez qu’elle vous aime ?
M. DE St. IVAL.
Je n’en sais rien, te dis-je : je sais seulement qu’elle a reçu mes lettres ; & quoiqu’elle ne m’ait pas répondu, elle paroît me voir sans peine. Peut-être la timidité & la pudeur la retiennent. Enfin, je veux savoir mon sort, & pour cela, être à portée de lui parler & de la faire expliquer.
LABRIE.
Et si vous ne réussissez pas & qu’on vous découvre, Monsieur de St. Ival sera furieux contre vous, s’il apprend tout ceci.
M. DE St. IVAL.
Je ne saurois le croire ; mon pere m’aime, il a connu l’amour, il excusera mon imprudence ; & si j’ai le bonheur d’être aimé, il sollicitera Monsieur de Leurmont, pour qu’il me donne….
LABRIE.
Sa fille, Mademoiselle Agathe ?
M. DE St. IVAL.
Voilà ce que je désire, & ce que je n’ose espérer.
LABRIE.
N’est-ce pas dans ce pavillon qu’elle demeure ?
M. DE St. IVAL.
Oui.
LABRIE.
Vous ne seriez pas mal là pour…
M. DE St. IVAL.
J’entends quelqu’un.
LABRIE.
C’est Monsieur de Leurmont : je m’enfuis.
M. DE St. IVAL.
Et le livre, où est-il ? Je ne puis pas me placer sans le livre. Je vais me cacher, en attendant, derriere ces arbres ; il ne pensera peut-être pas à l’Abbé.