‹ L’Abdication de Ris-OrangisChapitre 1 sur 15 · 01

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Un écrivain dont je ne sais plus le nom parle quelque part de l’homme chargé d’imiter sur le bouillon sans viande d’un restaurant ces yeux gras et fauves que met à la surface d’un pot-au-feu complet le large morceau de bœuf qu’on a laissé mijoter pendant des heures avec des carottes, des navets et un bouquet aromatique de céleri.

J’ai dû exercer des professions presque aussi cocasses que celle-là.

J’ai traîné des étrangers au Louvre, devant les hanches de neige fouettée de roses des nymphes de Fragonard et de Boucher ; devant la Vénus de Milo et les sculptures syriaques ; je leur ai expliqué la beauté truculente des Kermesses de Rubens ou de Breughel-le-Drôle, et j’atteignis plus d’une fois à une éloquence qu’ils ne comprenaient guère.

J’étais à jeun et je devais m’arrêter près de ces mangeailles somptueuses, ces tables servies sous des arbres, ces Flamandes dodues qui montraient leurs gorges rondes et riaient en tranchant le jambon.

Le supplice de Tantale n’était rien à côté du mien. Il n’avait envie que de l’eau qui fuyait sa lèvre, moi, j’avais soif de ce vin dans des flacons de cristal et j’avais faim de toutes ces succulences interdites : poissons à la gelée, perdreaux dans la croûte dorée d’un pâté, poulardes entruffaillées, fruits énormes et pâtisseries débordant de confitures !

Grosse gastronomie sans doute que celle-là, mais, tout en ayant le goût délicat, je sais m’accommoder des choses les plus simples.

Ce métier me laissait des loisirs, les musées nationaux fermant à quatre heures.

J’ai copié des adresses sur des bandes, pour des maisons de commerce, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, de six heures à dix heures du soir.

L’atmosphère y était tiède, docte et moisie.

Je n’ai jamais compris pourquoi il se dégageait de cette immense assemblée de livres l’odeur d’un compartiment de troisième classe dans lequel ont voyagé des croquants.

Pourtant il y avait sur les rayons de chêne les églantines et les fleurs sylvestres de Virgile, les roses latines d’Horace, les jasmins des poètes persans, la bergamote et le vinaigre des quatre-voleurs de M. de Saint-Simon, l’œillet espagnol de Corneille, la rose de France de Jean Racine, et, sur les myrtes de Lamartine, les écharpes andalouses de Musset, mais je n’ai jamais senti que les odeurs de graillon, les effluves domestiques et les vapeurs de gare qui devaient s’échapper de quelque mauvais roman.

Ayant dîné d’un bout de pain et d’un cornet de pommes de terre frites, j’adressais, pour un salaire de famine, des centaines de prospectus et de circulaires à d’honorables commerçants patentés.

On a beau accomplir sans joie une besogne dépourvue de noblesse, on peut laisser vagabonder son imagination.

Dieu merci, je n’en manque pas.

Je me distrayais à évoquer ceux qui allaient faire sauter d’un doigt négligent la bande sur laquelle j’écrivais leur nom et leur adresse.

Ils étaient à table, dans une salle à manger, rue du Sentier, rue du Quatre-Septembre ou dans quelque belle vieille maison du Marais.

Aucune fantaisie dans le meuble, mais un ordre de bon aloi et un sens du confort sérieux.

La pièce de bœuf rôti que la servante apportait avec la salade était à point et la bouteille dûment chambrée était authentique.

Monsieur et Madame avaient cette allure aisée que donne la sécurité dans la réussite ; Mademoiselle, bien qu’un peu forte et sanguine, aurait fait mon bonheur, comme on disait honnêtement autrefois, malgré mon éducation plutôt romantique qui me fera toujours chérir les attitudes penchées, les chignons qui s’écroulent sur des nuques frêles et ces pâleurs distinguées de camélia que je mets au-dessus de tout.

Je sentais l’odeur du cigare bagué comme un ténor italien ou un croupier de Monte-Carlo que Monsieur allumait à l’heure dorée du vieux cognac, cette première bouffée si parfumée, et je désespérais de connaître, un jour, la paix intérieure des digestions heureuses…

Pourtant, je n’étais ni un imbécile, ni un réfractaire. Je suis bachelier comme tout le monde et j’ai écrit sur la Véritable élégance plusieurs articles dont aucun journal n’a voulu, mais que je persiste à tenir pour des pages solides et charmantes.

J’ai prononcé le mot qui est l’orgueil de mes jours. Je suis naturellement élégant. J’aurais pu traverser la misère sans salir mes gants blancs, si j’en avais eu.

Mon gilet râpé n’avait aucune tache. Ceci fut toujours pour moi l’essentiel.

Avoir ou n’avoir pas de taches, voilà la question. Montre-moi ton gilet et je te dirai qui tu es.

Il est moucheté de graisse, gris de cendre de cigare, étoilé de sauce… je te connais.

Tu es glouton sans être gourmand ; tu t’empiffres à la hâte. Tu ne choisis pas. Tu te laisses emporter par des désirs primitifs ; tu obéis comme un esclave à de méprisables instincts. Ton esprit n’est pas libre parce que ton estomac est lourd. Tu n’es pas délicat, puisque tu supportes sans en souffrir l’insulte des éclaboussures. Tu ne saurais être mon ami. Je ne peux me confier à toi ; tu es d’une autre race ; mon gilet ne ressemble pas au tien…

Si j’avais eu à choisir entre plusieurs destins illustres, ce n’est ni la gloire de Cromwell, de Nelson ou du duc de Wellington qui m’aurait tenté.

Celle de Brummel m’eût suffi.

Le dandy est pour moi l’homme sublime. On l’imagine perpétuellement occupé de frivolités que méprisent les gens sérieux, mais le dandysme est une philosophie et le dandy un stoïque élégant. Il travaille sans fin à rendre parfaite sa propre statue, et il se soumet aux plus impitoyables disciplines.

Grand artiste scrupuleux et sans défaillance, il cherche dans les moindres choses à corriger l’épreuve d’humanité incomplète que nous sommes naturellement.

Àquatre-vingts ans, Ninon de Lenclos, qui professait cette religion, en paraissait trente ! L’artifice est, à mon avis, la marque la plus haute d’une civilisation et je préférerai toujours le parc de Versailles à une forêt vierge.

Lorsque le dandy est riche il est admirable, mais, pauvre, il devient un saint.

Après avoir attendu pendant plusieurs années une femme qu’il aimait et qui se refusait, le soir inespéré où elle sera au bord de son lit, il se cachera dans l’ombre pour y plier soigneusement son pantalon, comme il le fait tous les jours, et c’est cela qu’aucune autre morale ne peut obtenir d’un homme…

Mais, je vagabonde ; je n’ai plus l’habitude d’écrire.

La guerre est venue. J’en ai souffert et je l’ai faite à ma façon.

J’ai connu, moi aussi, les batailles et la victoire.

Personne n’admire nos soldats plus que moi-même, mais ce n’est pas toujours dans un boyau bombardé que la soupe n’arrive point et que le charbon manque.

Je n’insiste pas. Il est de mauvais ton de s’appesantir sur une matière désagréable ou vulgaire. Ce fut l’erreur de beaucoup d’écoles littéraires…

Un soir de février, vers six heures, je descendais mélancoliquement l’avenue des Champs-Élysées. Il bruinait ; j’avais un manteau de caoutchouc qu’un soldat anglais m’avait vendu pour cinq francs et que j’avais fait retailler.

Quartier pour quartier, je préférais conduire ma détresse vers l’Étoile plutôt que dans Ménilmontant ou par les rues de la Villette.

La mélancolie n’est pas la même rue de la Paix ou rue de la Roquette.

Près de la Madeleine ou aux Champs-Élysées, elle est illuminée par les clartés des cafés luxueux et des magasins où quelques privilégiés achètent des choses précieuses.

Elle s’y entoure de richesse et de beauté.

Sur mon vêtement luisant qui était celui d’un pauvre, je recevais là le reflet des vitrines où les grands orfèvres entassent des barrettes de diamants, des rivières de pierreries, des diadèmes, des perles, des bagues dont les chatons sont des opales laiteuses ou des rubis sanguins.

Ma misère s’en éclaboussait et je sentais l’odeur des cocktails aux terrasses des cafés.

De belles femmes passent dans une traînée de parfums, elles vous livrent l’éclair d’un œil, un sourire et la forme charmante d’un beau corps défendu par des velours délicats et des fourrures. Elles sortent de chez un bijoutier, traversent le trottoir, montent dans une voiture et l’on surprend la vision rapide d’une jambe mince gantée de soie.

La misère y est éblouie et bousculée.

Elle s’accroît dans les quartiers pauvres ainsi qu’une boule de neige dans un champ. Elle s’augmente des laideurs que l’on y voit. Elle y devient vulgaire et triste comme l’échoppe où l’on vend des poissons frits, comme la salle du marchand de vins où des ivrognes écoutent un phonographe en buvant du vin bleu, comme la chanson d’un infirme sous la pluie, et la façade des garnis louches aux corridors humides et obscurs.

Sur le trottoir luisant, j’admirais des cravates et des pyjamas à une devanture, des cravates de soie et de faille aux nuances fondues, douces et riches, des costumes d’intérieur en flanelle rouge ou bleue qui me faisaient songer à des réveils heureux entre des draps fins bordés de dentelles, à des chocolats onctueux servis par des femmes de chambre pareilles à des soubrettes de comédie.

Ceux qui pouvaient porter, au saut du lit, ces vestons aux revers roulés de soie cerise ou de satin grenat, devaient avoir une existence semblable à celle des jeunes hommes qu’on voit dans les romans mondains.

Ils rentraient tard d’une soirée, après avoir dîné, assisté à un quart de représentation au théâtre, perdu deux cents louis au cercle, et bu une bouteille de champagne chez une fille qu’ils entretenaient et qu’ils n’aimaient pas.

Des notaires de province, dans des études dont le soleil frappait les panonceaux rouillés, vendaient pour eux des bois et des métairies qui avaient appartenu à quelque vieille parente infirme, avare et dévote.

Leur vie avait quelque chose de puéril et de brutal, et, lorsqu’ils sortaient à cheval, vers onze heures, pour une promenade au Bois, et qu’on ouvrait la large porte cochère de leur maison, à deux battants, on semblait abaisser un pont-levis devant une poterne féodale…

Si j’avais eu de l’argent de reste, je me serais offert une cravate d’un gris mourant aux vagues ramages d’argent, pareils à des algues sous une eau trouble, et je sais de quelle façon je l’aurais mise.

J’ai des idées très particulières à ce sujet, et le gilet d’un homme n’est pas la seule pièce de son costume qui me permet de le connaître intimement.

Les cravates de couleurs vives, mollement nouées, indiquent la négligence et la générosité.

Vous pouvez être assuré que celui qui les porte a bon caractère. Il paye toujours les consommations en laissant un gros pourboire ; il sait se lever tard et il aime la table, le vieux bourgogne, le spectacle, les cigares forts et la pipe.

Il regarde les jolies filles, s’assied au premier rang des terrasses, sur le boulevard, les après-midi de pluie, afin de mieux voir les jambes que découvrent les jupes plus retroussées.

Sa femme est heureuse. Il rentre souvent en retard, ayant invité un ami qu’il a rencontré, et le potage est froid, mais il a acheté en chemin un pâté de canard et des petits-fours.

Les affaires qu’il entreprend réussissent ; il est gras et conserve ses cheveux jusqu’à la cinquantaine.

Sa jaquette sent le cuir de Russie et le tabac fin, et il met sa serviette sur ses genoux, sans en passer méthodiquement une corne entre deux boutons de son gilet.

Ceux qui sont mesquins, avares et maniaques, ont des cravates étroites, plates et très serrées.

Inutile de dire qu’elles sont d’un noir funèbre.

Ils vont tout droit sur une route médiocre dont ils ne s’écartent jamais. Ce n’est pas une cravate qu’ils ont, c’est un licol. Ils brossent leurs habits jusqu’à la corde, ne sont pas une seule fois en retard à leur bureau, ont des doigts secs dont ils font craquer les phalanges. Ils ne mettent qu’un morceau de sucre dans leur café, par économie, et ne savent pas rire. Ils posent leur chapeau avec précaution et passent, pour dîner, un veston sale. Ils se couchent tôt et ne ronflent même pas. Appliqués, sérieux et lugubres, ils lisent toujours le même journal et songent à leur retraite. Ils ne fument qu’une cigarette qu’ils roulent eux-mêmes, après chaque repas. Ils croient que les actrices soupent avec des hommes de lettres et des agents de change, et, au théâtre où ils payent leur place, ils arrivent toujours avant l’heure…

Comme un grand papillon aux ailes bleues piquées de lunules blanches, une lavallière fixée à un col rabattu m’enchantait.

J’ai de la sympathie pour la lavallière à pois. C’est la cravate des vieux beaux guêtrés de gris-perle qui suivent d’un regard mélancolique les jeunes et belles silhouettes dans une allée du Bois, en songeant au temps où ils n’avaient pas ces poches sous les yeux et ces moustaches de colonel…

Un homme au visage rasé qui promenait un chien en paletot me toucha l’épaule et me tendit la main.

C’était Prosper, le fils de ce gueusard de Barbelan qui faisait la contrebande des allumettes dans ce village du Lot-et-Garonne où je naquis, mais où je ne saurais plus vivre.

Mon père avait pu lui rendre un service assez important alors qu’il devait être soldat, et il manifesta une véritable joie à me retrouver.

Le chien qu’il promenait respectueusement tirant sur son cordon de cuir fauve, il lui envoya un coup de pied qui le calma subitement, et il m’entraîna dans un bar voisin.

Pendant qu’il buvait un bitter-curaçao, je me fis servir du thé avec des toasts. C’était plus solide et surtout plus distingué.

Nous causâmes.

Il avait été valet de chambre chez un homme de lettres célèbre, et dans des Palaces illustres. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Nous sympathisâmes tout de suite. Il s’était frotté aux plus fastueuses élégances.

Il avait aidé son premier maître à passer son frac vert le jour de sa réception à l’Académie française, il avait apporté le thé du matin à des altesses et le champagne à des grands-ducs.

Il faisait bon dans cette salle bien chauffée qui sentait l’alcool, le chien mouillé et les cigarettes anglaises, les verres de toutes formes étincelaient sur le nickel et l’acajou du comptoir, les liqueurs brillaient dans les bouteilles, et, dehors, il pleuvait sur les parapluies luisants et sur la carrosserie vernie des limousines dont la trompe sonnait une chanson de millionnaire.

Je compris que cette heure tiède était bénie et que quelque chose de favorable passait.

Prosper m’emmena dîner en s’excusant de m’offrir un repas à l’office.

Ses maîtres étaient en voyage et nous serions seuls, avec la cuisinière, — une femme charmante, ajouta-t-il, et qui mijote pour nous de ces plats dont tu me diras des nouvelles…

Jamais je n’oublierai ce dîner !

La table fut dressée devant le fourneau bourré de charbon si rare ; la nappe n’était qu’une vaste dentelle sur un transparent de soie jaune ; le cristal des verres et l’argent des couverts, le blanc luisant des assiettes et la pourpre ardente des vins formaient une symphonie admirable.

Sur l’étiquette d’une bouteille en train de chambrer, on lisait le nom d’une petite gare bourguignonne, et Palmyre, la cuisinière, ressemblait à une de ces femmes de Paul Rubens devant lesquelles j’avais traîné, au Louvre, tant d’Anglais et de Péruviens de passage.

J’étais chez des nouveaux riches. M. et M Bottier-Damars qui occupaient ce luxueux appartement, avaient, il y a trois ans, une modeste épicerie en Champagne.

Pendant que Palmyre allait à la lingerie chercher une serviette, Prosper me dit :

— Te voilà renseigné, ne parlons plus de ces profiteurs de la guerre. Ils ont un fils qu’il faut dégrossir et je suis chargé de lui trouver un précepteur. Les parents en prendront eux aussi pour leur grade, comme ils disent ; tu vas entrer ici après-demain, j’en fais mon affaire. Si d’ici là tu étais gêné !…

Il me glissa dans la main un billet de cent francs.

— À table ! cria-t-il joyeusement sans me laisser le temps ni me permettre de refuser… Le noble cœur !…

Palmyre revenait avec une serviette damassée, un peu trop neuve peut-être pour moi qui n’aime que le linge fin et souple, et, le dos au feu, je fis un de ces repas comme les chanoines gourmands en offrent à leurs évêques.

Les cigares et les liqueurs de M. Bottier-Damars étaient de choix, et lorsque je pris congé de mes amis, vers minuit, la pluie avait cessé de tomber. Une lune glacée féerisait le ciel violet piqué d’étoiles. Des voitures attendaient devant de hautes portes cochères ; dans l’écartement des fourrures, j’apercevais le blanc d’un plastron, un collier sur le décolletage d’une robe de soirée. Derrière les persiennes des hôtels, des lueurs bleuâtres tamisées par des rideaux de tulle, mettaient une clarté d’aube naissante sur les façades noires. On revenait d’un grand dîner, du théâtre ou du cercle… Des jeunes femmes posaient leurs bijoux dans des coupes de jade… dans les cabinets de toilette, les baignoires pressées de nœuds blancs s’emplissaient d’une eau tiède qu’un parfum irisait… une rose trop grasse s’effeuillait dans la chaleur égale et douce, sur les flacons à capsules d’or d’une coiffeuse parée comme une mariée… J’avais cent francs, un ami nouveau… la belle nuit !…

· · ·

Pour la première fois, depuis vingt ans, je fis allègrement le trajet de l’Étoile au Panthéon. L’avenir s’ouvrait devant moi, large comme l’avenue élyséenne, et je sonnai, heureux, à la porte de l’hôtel du Borysthène et de Londres où je logeais.

J’y habitais un cabinet au quatrième étage, sur la place de l’Estrapade. Je payais à la semaine. Je n’étais pas mal. Le propriétaire voulait bien m’attendre lorsque j’étais gêné, ce qui arrivait de temps en temps.

Au-dessus de moi couchaient des apprentis bouchers.

Sans eux, le vieil hôtel eût été tranquille, mais, à quatre heures du matin, ils dégringolaient les escaliers de bois, chaussés de galoches, et ils m’éveillaient régulièrement.

Presque tous les dictons et les proverbes sont faux, mais celui qui prétend que Paris appartient à ceux qui se lèvent tôt est le plus ridicule.

Il n’est peut-être pas très original de faire remarquer que les chiffonniers, les balayeurs, les laitiers, les porteurs de pain et les marchands de journaux se lèvent avant l’aube, tandis que les banquiers, les ministres, les jolies filles qui ont un hôtel et des voitures, tous ceux qui sont riches et puissants se lèvent tard.

Àdroite du cabinet que j’occupais, campaient ensemble Emmanuel Rombier, un peintre qui n’avait jamais peint la moindre toile, mais qui esthétisait à perte de vue, et François Labreux dont le seul titre était d’avoir connu Jules Vallès qui peut-être ne le connaissait pas.

Àgauche, il y avait la chambre qu’on loue à l’heure aux furtifs et tristes amoureux de passage.

Ma lampe allumée, je m’assis sur mon unique chaise et je me pris à réfléchir.

Vingt ans de ma vie avaient tenu dans ce pauvre endroit sans ajouter grand’chose à sa nudité.

Aux murs, j’avais cloué quelques gravures, un éventail de carton colorié que Jeanne avait oublié chez moi, un soir de 14 juillet, et c’était tout.

Jeanne ! nous nous étions aimés ici ! Elle avait dormi dans ce lit étroit, sa tête blonde sur mon épaule !

Je brûlai des papiers, de vieilles lettres fanées, des journaux que je conservais, et je me couchai dans la brève illumination de cette flambée de souvenirs.

Rombier et Labreux rentraient.

On les avait mis à la porte du petit café où ils péroraient chaque nuit, jusqu’à la fermeture, sans consommer beaucoup, et ils continuaient leur conversation dans la chambre voisine.

Labreux essayait de placer ses éternelles histoires sur la Commune, sur Blanqui, Flourens et Thiers, en faisant intervenir Courbet, mais Emmanuel Rombier ne l’écoutait pas.

— Non, mon cher, disait-il, ne me parlez pas de ces grandes toiles de Velasquez, de Rubens ou de Véronèse. Ce sont de très belles compositions, ce n’est déjà plus de la peinture…

Il existe des études peu poussées, des petites choses inachevées dont je fais plus de cas et que je considère comme les originaux dont les tableaux définitifs et consacrés ne sont qu’une réplique admirable, une copie parfaite. Il y a dans ces ébauches une vérité de premier jet, nette et drue, l’émotion première de l’artiste et cette atmosphère qu’ils ne savent plus mettre ailleurs.

En littérature, il en est de même. Il y a des sensations fugitives que l’on ne peut utiliser dans un roman, des images secrètes auxquelles on ne doit point appliquer la stricte discipline du vers. Cela flotte un moment dans des limbes vagues, cela s’effiloche comme une fumée, insaisissable et léger, et tout cela qui est à jamais perdu : images immatérielles, ombres de sensations, frissons de pensées, ferait le plus curieux des livres…

Il se tut pendant quelques secondes.

De l’autre côté de la cloison, une femme qui avait ramené un client disait d’une voix flétrie, pour excuser sans doute ses seins ravagés qu’elle montrait :

— Si tu les avais vus quand j’avais vingt ans, chéri… Tu sais que j’ai posé chez des sculpteurs !…

Un lit craqua. La voix d’Emmanuel Rombier, plus forte, s’éleva :

— En musique, savez-vous ce qui m’émeut plus que tout ? C’est une petite mélodie de Chopin, improvisée un après-midi d’hiver où il attendait George Sand qui ne venait pas.

Une goutte de musique ! Rien que cela : le bruit d’une larme de pluie qui tombe du toit sur le rebord de la fenêtre, dans la désolation d’un jour gris où la femme que l’on aime n’arrive pas…

Je m’endormis sans en écouter davantage.

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