‹ L’Abdication de Ris-OrangisChapitre 12 sur 15 · 12

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M. et M Bottier-Damars qui s’étaient si prodigieusement ennuyés à la Comédie-Française m’avaient prié de les conduire au café-concert et nous allâmes à Bobino.

La rue de la Gaîté que nous avions montée à pied les avait enchantés.

— C’est très commerçant, avait dit M Bottier-Damars.

Àcette heure, les marchands de frites éteignaient leurs fourneaux sur le trottoir et des phonographes nasillaient des rengaines chez les mastroquets dont les boutiques s’emplissaient de consommateurs.

Dans des coups de lumières brutales, les magasins encore ouverts lâchaient leurs effluves : parfums de savons et de vinaigres de toilette chez les coiffeurs, odeurs de cuirs et de vernis des bazars illuminés, des éventaires de fleuristes, des devantures où les charcuteries et les salaisons de pays mettaient dans ce soir électrique de faubourg une bouffée de cet air qui circule entre les châtaigniers des Cévennes et les relents vigoureux qui sortent des métairies où l’on accommode le cochon.

Je les avais prévenus que le public était bon enfant et sans façon, et, elle en simple jaquette bleue, lui en veston, ressemblaient à deux petits merciers qui vont, leurs volets tirés, passer la soirée du samedi dans un bastringue ou un théâtre du quartier.

Ils étaient là à leur place et tels qu’ils auraient dû toujours être.

Il fumait tranquillement sa pipe à côté d’une femme en cheveux qui mangeait des cerises à l’eau-de-vie, M Bottier-Damars était entre nous deux et j’avais à ma gauche un artilleur qui contait une interminable histoire de batterie à son amie, une blonde anémique dont l’attention était ailleurs.

L’atmosphère était familière et sympathique. Les cigarettes embuaient la salle parcimonieusement éclairée.

Sur la scène, le rideau levé montrait un poussiéreux décor, les murs d’un salon grisâtre avec une porte au fond et une de chaque côté.

Un vieil homme crépu, en frac de gérant de brasserie, était au piano devant le trou du souffleur.

Le public qui s’impatientait frappait des pieds lorsqu’un comique parut. Des acclamations le saluèrent. Ce devait être un grand favori.

Il était vêtu d’un pantalon à damiers, d’une veste trop courte et sur sa tignasse jaune était juché un minuscule chapeau rond. Un mouchoir à carreaux sortait de sa poche.

Il était ahuri et béat.

Il se moucha pour laisser passer les applaudissements, mais ce simple geste enthousiasma la salle.

Enfin, il s’avança au bord du plateau, les mains croisées sur son gilet et il chanta :

J’ai d’vant ma maison à Nanterre
Un jardin de trois mètr’s carrés,
Y a des vrais arbr’s et d’la vraie terre,
Venez donc l’voir, vous en bav’rez ;
Il y pousse un tas d’végétaux,
Je les arrose avec de l’eau.
Y a du persil dans mon jardin,
De la ciboul’, du romarin,
Des p’tits oignons, des salsifis,
C’est pas besef, mais ça suffit.

Il chantait d’une façon infâme. Cette chanson semblait seulement stupide et comique était d’une obscénité formidable. Les mots à double sens, les allusions et les sous-entendes polissons fouettaient le public.

M Bottier-Damars se tenait le ventre, M. Bottier-Damars disait :

— Ah ! elle est envoyée celle-là !…

Oh bissa l’artiste, et lorsqu’il eut répété le dernier couplet il fut obligé d’attaquer un autre morceau.

Bien que celui-ci fût infiniment plus bête que le premier, on l’apprécia beaucoup moins.

On ne doit jamais revenir à un plat que l’on a trouvé bon.

Après lui, M Dolorès, une grande fille, brune et fatale, qui portait une robe de satin blanc à traîne, s’inclina avec un mépris d’impératrice et une résignation de martyre.

Elle lâcha d’une voix dolente, fausse et saccadée :

Souviens-toi de l’instant des adieux,
Quand le soir sur le seuil de ma porte
On s’est dit, d’un air insoucieux :
« C’est fini, quittons-nous et qu’importe. »
Cependant à peine séparés
J’ai compris avoir brisé ma vie,
Mais oublions cette folie
Et tout le passé.

On ne la rappela point lorsqu’elle eut fini ; d’ailleurs, M. Christian, un autre favori des habitués, était déjà en scène.

C’était un bellâtre en habit noir qui avait des cheveux de jais et des paupières cernées.

Il était d’une louche et inquiétante beauté de rasta, mais il devait porter des flanelles de quinze jours sous son plastron impeccable, et ses mains velues sortaient de manchettes trop larges aux boutons voyants.

Pendant que sa petite amie extasiée admirait ce cabotin, mon voisin l’artilleur crut devoir me chuchoter que M. Christian avait d’extraordinaires bonnes fortunes. Des voitures de maître l’attendaient presque chaque nuit devant la sortie des artistes et il avait refusé un engagement à l’Opéra…

Il salua et ses yeux firent en même temps le tour de la salle qu’ils fouillèrent, puis le piano préluda et il daigna commencer :

Je l’ai vue disparaître au tournant d’une allée ;
De l’automne doré c’était le premier soir.
L’hirondelle effleurait les tristes azalées ;
Elle emportait mon cœur dans son grand manteau noir.

Il avait une voix légèrement embrumée, passionnée et chaude qui paraissait brisée par des sanglots contenus et qui disait à merveille l’agonie de l’amour, le départ de l’infidèle, la tristesse de l’amant dans une solitude navrée.

Reviendras-tu jamais par un couchant d’automne ?
Tu me retrouveras toujours là près du seuil,
Assis sur le vieux banc parmi des feuilles jaunes,
Comme un veuf désolé dans mes habits de deuil…

Ah ! puissance de la mélancolie même vulgaire !

Ces hommes et ces femmes applaudissaient avec une flamme humide dans leurs yeux.

Les amants qui n’étaient pas sûrs l’un de l’autre en avaient le cœur étreint : un soir d’octobre, la dernière hirondelle sur les azalées du jardin, la silhouette adorée qui sombre au détour d’un chemin, la douleur inconsolable du délaissé qui attend sur un banc désert, dans le tourbillonnement des feuilles mortes tombant des arbres !…

M. Bottier-Damars en laissait éteindre sa pipe.

Il me regarda en hochant la tête. Il n’avait certes pas peur d’être abandonné ni trahi, mais je compris qu’il trouvait, lui aussi, M. Christian fort émouvant.

Il y eut après cela des équilibristes et des acrobates, des chiens savants, un prestidigitateur et encore des obscénités et des romances sentimentales.

Lorsque nous sortîmes j’eus l’impression que mes amis venaient de passer une soirée agréable, pour la première fois depuis qu’ils habitaient, comme ils disaient, la Ville-Lumière !

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