04
J’ai dîné hier soir chez Fabien, au grand restaurant près de la Madeleine, avec M. et M Bottier-Damars.
J’en ai encore des sueurs glacées lorsque j’y songe. Quelle soirée !
J’aurais dû leur dire que ce n’était pas un endroit chic, qu’on y coudoyait seulement des rastas et des filles, mais M Bottier-Damars avait lu dans un écho que Rosina Rose, des Folies Fleuries, Stellane, des Bouffes, d’autres actrices, un général anglais et un auteur dramatique à la mode cette semaine avaient été remarqués dans la salle, parmi les dîneurs.
Je ne me méfiais pas ; d’ailleurs, elle voulait manger des filets de sole Fabien, des coupes de fruits glacés Fabien ; c’était une idée fixe et je n’y pouvais rien.
J’aurais pu simuler un malaise, feindre de graves occupations, mais je pensais qu’on choisirait une table un peu à l’écart et que je ferais enfin un dîner splendide.
La vie m’avait obligé à fréquenter chez les traiteurs les plus modestes.
Lorsque j’étais encore en province, un médecin qui venait voir mon père et qui avait fait ses études à Paris me disait :
— Si tu veux manger de la bonne cuisine de famille, des plats honnêtes qui ne détraqueront pas ton estomac, évite les grands restaurants, prends pension chez un marchand de vins.
Je suivis fort scrupuleusement ses conseils. Les grands restaurants ne m’ont jamais vu, mais je connais la fameuse cuisine de famille des mastroquets, les petits mous et les demi-lentilles, les biftecks vigoureux et les mirontons. Je connais aussi le marbre des tables où les chopines laissent des ronds violets, les cochers qui fument leur pipe, les serviettes des habitués alignées dans des casiers, et, sur le comptoir décoré de bouteilles et d’œufs rouges, l’eau qui coule du robinet dans le bassin où trempent les verres en faisant un chuchotement de source.
Derrière le zinc humide, le bistro en bras de chemise semble diriger et conduire la symphonie d’odeurs vulgaires qui emplissent la salle.
Je me suis amusé souvent à orchestrer les émanations qui venaient de la cuisine et qui s’élevaient des assiettes fumant sur les tables.
Je savais distinguer le rustique hautbois du veau aux carottes ou à l’oseille, le violoncelle chevrotant d’une friture, la basse puissante des choux et les flûtes aigres du picolo, couvrant les duos lointains, vagues, affaiblis des apéritifs, du vermouth et de l’absinthe, pistons et cors.
J’ai connu abondamment toutes ces choses charmantes, mais je suis à leur égard d’une ingratitude infinie et je voudrais ne plus les connaître.
En hiver, le gaz s’allumait vers onze heures, dans cet obscur rez-de-chaussée de la rue Monsieur-le-Prince où je mangeais.
La porte, qui s’ouvrait à chaque instant devant quelque nouveau client, montrait le trottoir gras, des passants qui pataugeaient, des façades désolées où les pluies mettaient des faisandages malades, et le froid attaquait les pieds serrés par les bottines mouillées et racornies.
En été, cela ne valait pas mieux.
On étouffait parmi les graillonnements de l’office, et comme la porte n’était jamais fermée, j’avais honte d’être vu ainsi, attablé dans ce pauvre endroit.
Àla même heure et à quelques pas de là, je songeais que chez Foyot, dans une salle aux stores baissés et rafraîchie par les ventilateurs, des actrices de l’Odéon, des sénateurs, des couples d’Américains qui avaient visité le Luxembourg, déjeunaient légèrement et assaisonnaient des fruits au champagne ou au kirsch.
Ah ! j’avais suivi à la lettre les recommandations du vieux médecin et je devais avoir un estomac solide que n’avait pas usé la cuisine des grands restaurants !…
· · ·
Je n’avais jamais osé regarder à travers les rideaux de chez Fabien, et lorsque nous entrâmes dans la salle il n’y avait encore personne.
M. Bottier-Damars et moi-même étions en frac, M Bottier-Damars était à peine ridicule.
Nous nous assîmes et tout de suite un maître d’hôtel plus élégant et plus mesuré qu’un diplomate apporta la carte du menu.
Ils se sentirent immédiatement à leur aise. Jamais ils ne s’étaient reposés sur des sièges aussi agréables, jamais ils n’avaient vu tant d’éclat aux cristaux et aux porcelaines. Le tapis était moelleux, il faisait doux, la table était discrètement éclairée par deux bougies électriques à abat-jour jonquille, un arbre vert me tendait sa palme glorieuse.
M Bottier-Damars n’avait jamais soupçonné qu’on empesât ainsi d’un empois souple et cependant glacé le linge du couvert.
Le gérant se permit de nous recommander un vénérable vin des hospices de Beaune, et nous y goûtâmes au moment où les tziganes attaquaient sur leurs violons un air passionné.
Mes compagnons auraient voulu applaudir. Des choses qu’ils ne comprenaient que vaguement se levaient en eux.
Cela devait chanter l’ivresse d’être jeune, riche et aimé, la joie de s’en aller avec une belle femme prendre des glaces au bord des terrasses Borromées… Puis, un seul violon sanglota, et, d’après quelque roman, M Bottier-Damars imagina la douleur amoureuse d’un homme très pâle, en habit noir, sur la rive d’un lac… et la musique semblait immobile, comme une plainte monotone et pourtant aiguë qui ne finirait pas.
Des couples entraient.
Des jeunes gens d’une extrême élégance débarrassaient les femmes de leurs manteaux du soir.
Tous les parfums des robes, des chevelures, des épaules de neige se développaient dans la tiédeur de la salle tendue de pourpre. Une blonde un peu grasse embaumait ainsi qu’un buisson de larges roses, et il rôdait de troublantes, de mystérieuses odeurs qui faisaient rougir les oreilles et la nuque de M. Bottier-Damars, de riches aromes que M Bottier-Damars, qui se vantait d’avoir le nez fin, ne connaissait pas.
Ils ne s’apercevaient pas des sourires légers qui flottaient sur les lèvres des dîneurs.
Quand on est d’honnêtes commerçants retirés des affaires et qu’on ne doit rien à personne, quoi, que faut-il de plus ?
Les malheureux !
Ils étaient là, vulgaires et béats. Bottier-Damars se tenait comme s’il eût mangé, en bras de chemise, une vinaigrette sur un coin de table, dans son ancienne arrière-boutique, avec sa moustache de facteur rural ou de gendarme, ses grosses mains velues piquées de taches de son qui semblaient des éclaboussures de pinard, son crâne mi-chauve et mi-frisé où rien de noble n’avait jamais pénétré ; et la mère Bottier-Damars au nez strié de fibres sanguines paraissait toujours trôner devant des colonnes plâtreuses de camemberts et ces vitrines où elle rangeait des boîtes de papier à lettres, des flacons d’eau de Cologne et des chandails. Ils digéraient, satisfaits et presque ironiques, et il y avait, dans cette salle de pourpre, des musiciens illustres, un ancien président du Conseil, des jeunes hommes dont les noms emplissaient des pages de l’histoire de France, et, sous un palmier, Agnès Inès, la comédienne qui avait eu des rois pour amis, dînait sans déchoir avec le baron Guisart-Bellecour, cet empereur de la finance.
La jeune femme portait une robe blanche, très simple, et elle n’était parée que de sa beauté unique.
Lui, malgré les approches de la soixantaine, montrait une puissante face de fauve, brûlée de deux yeux splendides, sans un poil blanc dans sa crinière blonde, n’ayant pas le temps de vieillir et paraissant avoir mis quelques-uns des millions qu’il brassait dans un contrat qui le liait à une jeunesse toujours passionnée et orageuse.
Ils étaient attablés près de nous. Je l’entendais par moments. Sa voix autoritaire et nette avait des douceurs infinies en s’adressant à la belle jeune femme. On avait l’impression d’un lion se couchant aux pieds nus d’une reine, et vraiment on pouvait croire que le baron Guisart-Bellecour possédait les vieux secrets magiques du docteur Faust et qu’il dînait avec la fortune elle-même.
M Bottier-Damars étalait sur la nappe ses doigts rouges couverts de grosses bagues ; Agnès Inès qui possédait des bijoux d’impératrice, ne portait que deux perles à ses oreilles parfaites, et le financier, qui devait être commandeur de tous les ordres d’Europe, n’avait pas le moindre ruban au revers de son frac.
Mes compagnons trouvaient ridicule le bonhomme glabre qui s’empressait autour d’une jeune personne trop rousse, et c’était justement Hugues Vandrail, le poète illustre ! M. Bottier-Damars prétendait que le robuste garçon qui dînait seul, sous l’œil d’un valet attentif et respectueux, ressemblait à Eugène, le cadet de son ami Taupinier, et c’était Nathaniel Silberstein, le fils du plus riche banquier de Londres !
la comédienne qui avait eu des rois
pour amis, dînait sans déchoir avec
un empereur de la finance.
Mais les fruits étaient délicieux dans la neige glacée des coupes, le champagne moussait dans les verres légers comme des bulles de cristal, et rien ne les étonnait plus.
M Bottier-Damars s’essuya les joues avec sa serviette et ils commencèrent à parler à haute voix.
Je ne savais où me mettre.
— Ils ne devaient rien à personne, n’est-ce pas ? Ils étaient connus… Et parmi tous ces freluquets et ces dames parfumées il n’y en avait pas un peut-être qui leur allât à la cheville !
Les liqueurs après le café assurèrent cette confiance, et M. Bottier-Damars déclara qu’il ne lui manquait que sa pipe.
Il l’aurait allumée chez Fabien, s’il ne l’avait pas oubliée !
· · ·
Comme nous restions presque seuls, ils demandèrent l’addition.
On l’apporta discrètement pliée sur une assiette, et M Bottier-Damars s’en empara. Je la regardais à ce moment et je fus effrayé. Elle tendit le papier à son mari.
Nathaniel Silberstein, ayant ajusté son monocle, semblait s’amuser considérablement.
Nous ne nous étions rien refusé, et cela montait à trois cent quatre francs cinquante !
M Bottier-Damars put parler la première :
— Trois cent quatre francs cinquante ! mais on se trompe… qu’avons-nous tant mangé ? Je sais le prix de la viande et des légumes, Dieu merci ; nous en avons vendu… C’était bien préparé, je ne dis pas non, mais enfin… trois cent quatre francs cinquante !…
Un gérant discret se présenta, et devant ce nouvel ennemi, elle se crut obligée de se défendre d’une voix plus âpre.
Alors, le gérant se pencha et la pria respectueusement de se taire.
La maison n’admettait ni scandales ni marchandages. Ils s’étaient trompés, on leur offrait leur dîner, mais ils allaient sortir tout de suite et sans bruit…
Je crus devoir m’interposer, désirant sauver cette situation et la mienne. Je ne risquais pas grand’chose, j’avais vu M. Bottier-Damars qui tirait son portefeuille.
Il paya… On avait mis, comme par hasard, un paravent de soie rouge devant notre table, et les violons des tziganes sanglotaient éperdument.
Mon hôte ramassa la monnaie que rapportait un garçon, et il laissa dans l’assiette un franc de pourboire !
J’en étais malade de honte.
Nous nous levâmes. Ils traversèrent la salle, très dignes.
Devant la porte tournante, ils eurent un moment d’hésitation. Un groom corseté dans un dolman écarlate les guida.
Ils s’engouffrèrent tous les deux dans le même compartiment vitré. M Bottier-Damars avait pris l’addition qu’elle tenait à sa main éblouie de bagues.
Sur le trottoir, ils se regardèrent.
Paris resplendissait de toutes ses lumières. Les lettres des réclames électriques s’allumaient, dessinant en plein ciel des constellations rougeâtres ou vertes, un bruit de mer montait. Je crois qu’ils eurent peur de l’immense ville nocturne et ils décidèrent de rentrer chez eux.
Ils me firent des excuses et me remercièrent d’avoir bien voulu intervenir.
Lorsque je leur eus donné la bonne nuit, j’allumai un cigare et j’allai finir ma soirée dans un music-hall.
Au moment où j’entrais, n’ayant gardé de ce repas ridicule que le souvenir délicieux et léger de son menu, sur la scène, Simeona Porporatina, l’illustre mime, presque nue et sa crinière de feu sur ses épaules de marbre, émergeait jusqu’à mi-corps d’une grotte. Elle simulait l’envoûtement d’un matelot par une goule, au milieu d’une végétation glauque frissonnant dans un irréel clair de lune électrique, verdâtre et laiteux…
Autour du promenoir, des filles me frôlaient. Leurs corsages écaillés de jais ou de strass luisant offraient leurs seins. Une grande brune leva ses admirables bras nus pour arranger une épingle à son chapeau et je vis les deux taches creuses et noires de ses aisselles pendant que je défaillais aux senteurs sauvages qui en émanaient.
Dans l’ombre trouble et chaude, égratignée par les lueurs changeantes qui vaporisaient le plateau, la salle baignait dans une atmosphère sous-marine ; les promeneuses dont on n’apercevait que le buste semblaient nager comme des sirènes ; des courants mystérieux les apportaient, elles glissaient devant moi, disparaissaient, revenaient avec la tentation de leurs œillades, les parfums et la neige de leurs épaules et de leurs gorges.
Je préfère les spectacles des music-halls à tous les autres.
Si Molière vivait à notre époque, il écrirait des pièces pour leurs scènes, et Aristophane a-t-il fait autre chose que des revues sublimes, des comédies d’actualité ? Je ne voudrais pas manquer du respect que tout bon esprit doit aux grands classiques. Je les connais et je les admire. Je sais Bérénice presque par cœur et je mets cette tragédie au-dessus de toutes les autres, mais beaucoup de héros célèbres me sont insupportables. Je ne raffole pas de ces Romains éloquents et chicaniers. Ils débitent de trop longues tirades. J’ai toujours pensé que leur plaisir devait être entre eux et qu’ils s’amusaient à embrouiller des situations et à faire des inversions poétiques.