FORCE ET VIOLENCE
L’Action Directe, manifestation de la force et de la volonté ouvrière, se matérialise, suivant les circonstances et le milieu, par des actes qui peuvent être très anodins, comme aussi ils peuvent être très violents. C’est une question de nécessité, simplement.
Il n’y a donc pas de forme spécifique de l’Action Directe. Certains, très superficiellement informés, l’expliquent par un abattage copieux de carreaux. Se satisfaire d’une semblable définition — réjouissante pour les vitriers — serait considérer cet épanouissement de la force prolétarienne sous un angle vraiment étroit ; ce serait ramener l’Action Directe à un geste plus ou moins impulsif, et ce serait négliger d’elle ce qui fait sa haute valeur, ce serait oublier qu’elle est l’expression symbolique de la révolte ouvrière.
L’Action Directe, c’est la Force ouvrière en travail créateur : c’est la Force accouchant du droit nouveau — faisant le droit social !
La Force est l’origine de tout mouvement, de toute action et, nécessairement, elle en est le couronnement. La vie est l’épanouissement de la force et, hors de la Force, il n’y a que néant. Hors d’elle, rien ne se manifeste, rien ne se matérialise.
Pour mieux nous leurrer et nous tenir sous leur joug, nos ennemis de Classe nous ont seriné que la Justice immanente n’a que faire de la force. Billevesées d’exploiteurs du peuple ! Sans la Force, la Justice n’est que duperie et mensonges. De cela, le douloureux martyrologe des peuples au cours des siècles en est le témoignage : malgré que leurs causes fussent justes, la force, au service des puissances religieuses et des maîtres séculiers, a écrasé, broyé les peuples ; et cela, au nom d’une prétendue justice qui n’était qu’une injustice monstrueuse. Et ce martyrologe continue !
Minorité contre Minorité.
Les masses ouvrières sont toujours exploitées et opprimées par une minorité parasitaire qui, si elle ne disposait que de ses forces propres, ne pourrait maintenir sa domination un jour, une heure ! Cette minorité puise sa puissance dans le consentement inconscient de ses victimes : ce sont celles-ci — source de toute force — qui en se sacrifiant pour la Classe qui vit d’elles, créent et perpétuent le Capital, soutiennent l’État.
Or, pas plus aujourd’hui qu’hier, il ne peut suffire, pour abattre cette minorité, de disséquer les mensonges sociaux qui lui servent de principes, de dévoiler son iniquité, d’étaler ses crimes. Contre la Force brutale, l’Idée réduite à ses seuls moyens de persuasion est vaincue d’avance. C’est que l’Idée, la Pensée, tant belle soit-elle, n’est que bulle de savon si elle ne s’étaye pas sur la Force, si elle n’est pas fécondée par elle.
Donc, pour que cesse l’inconscient sacrifice des majorités à une minorité jouisseuse et scélérate, que faut-il ?
Qu’il se constitue une force capable de contrebalancer celle que la Classe possédante et dirigeante tire de la veulerie et de l’ignorance populaires. Cette force, il appartient aux travailleurs conscients de la matérialiser : le problème consiste, pour ceux qui ont la volonté de se soustraire au joug que les majorités se créent, à réagir contre tant de passivité et à se rechercher, s’entendre, se mettre d’accord.
Cette nécessaire besogne de cohésion révolutionnaire se réalise au sein de l’organisation syndicale : là, se constitue et se développe une minorité grandissante qui vise à acquérir assez de puissance pour contrebalancer d’abord et annihiler ensuite, les forces d’exploitation et d’oppression.
Cette puissance, toute de propagande et d’action, œuvre d’abord pour éclairer les malheureux qui, en se faisant les défenseurs de la classe bourgeoise, continuent l’écœurante épopée des esclaves, armés par leurs maîtres pour combattre les révoltés libérateurs. Sur cette besogne préparatoire, on ne saurait concentrer trop d’efforts. Il faut, en effet, bien se pénétrer de la puissance de compression que constitue le militarisme. Contre le peuple sans armes, se dressent en permanence ses propres fils supérieurement armés. Or, les preuves historiques abondent montrant que tous les soulèvements populaires qui n’ont pas bénéficié, soit de la neutralité, soit de l’appui du peuple en capote qu’est l’armée, ont échoué. C’est donc à paralyser cette force inconsciente, prêtée aux dirigeants par une partie de la classe ouvrière qu’il faut tendre continuellement.
Ce résultat obtenu, il restera encore à briser la force propre à la minorité parasitaire — qu’on aurait grand tort de tenir pour négligeable.
Telle est, dans ses grandes lignes, la besogne qui incombe aux travailleurs conscients.
La Violence inéluctable.
Quant à prévoir dans quelles conditions et à quel moment s’effectuera le choc décisif entre les forces du passé et celles de l’avenir, c’est du domaine de l’hypothèse. Ce qu’on peut certifier, c’est que des tiraillements, des heurts, des contacts plus ou moins brusques l’auront précédé et préparé. Et, ce qu’on peut affirmer aussi, c’est que les forces du passé ne se résoudront pas à abdiquer et se soumettre. Or, c’est justement cette résistance aveugle au progrès inéluctable qui a, trop souvent dans le passé, marqué de brutalités et de violences la réalisation des progrès sociaux. Et on ne saurait trop le souligner : la responsabilité de ces violences n’incombe pas aux hommes d’avenir. Pour que le peuple se décide à la révolte catégorique, il faut que la nécessité l’y accule ; il ne s’y résout que lorsque toute une série d’expériences lui ont prouvé l’impossibilité d’évoluer par les voies pacifiques et — même en ces circonstances — sa violence n’est que la réplique, bénigne et humaine, aux violences excessives et barbares de ses maîtres.
Si le peuple avait des instincts violents, il ne subirait pas vingt-quatre heures de plus la vie de misères, de privations, de dur labeur — panachée de scélératesses et de crimes — qui est l’existence à laquelle l’oblige la minorité parasitaire et exploiteuse. Pas n’est besoin, à ce propos, de recourir à des explications philosophiques, de démontrer que les hommes naissent « ni bons, ni mauvais » et qu’ils deviennent l’un ou l’autre, suivant le milieu et les circonstances. La question se résout par l’observation quotidienne : il est indubitable que le peuple, sentimental et d’humeur douce, n’a rien de la violence endémique qui caractérise les classes dirigeantes et qui est le ciment de leur domination — la légalité n’étant que la couche légère d’un badigeonnage d’hypocrisie, destiné à masquer cette foncière violence.
Le peuple, déprimé par l’éducation qu’on lui inculque, saturé de préjugés, est obligé de faire un considérable effort pour s’élever à la conscience. Or, même quand il y est parvenu, loin de se laisser emporter par une légitime colère, il obéit au principe du moindre effort ; il cherche et suit la voie qui lui paraît la plus courte et la moins hérissée de difficultés. Il en est de lui comme des eaux qui, suivant la pente, vont à l’Océan, ici paisibles, là grondantes, selon qu’elles rencontrent peu ou prou d’obstacles. Certes, il va à la Révolution, malgré les entraves que les privilégiés accumulent sur sa route ; mais il y va avec des soubresauts et des hésitations qui sont la conséquence de son humeur paisible et de son désir d’éviter les solutions extrêmes. Aussi, lorsque la force populaire, brisant les obstacles qui s’opposent à elle, passe en ouragan révolutionnaire sur les vieilles sociétés, c’est qu’on ne lui a pas laissé d’autre moyen d’expansion. Il est, en effet, incontestable que, si cette force eut pu s’épanouir sans encombre, en vertu du principe du moindre effort, elle ne se fût pas extériorisée en actions violentes et se fût manifestée pacifiquement, majestueuse et calme. Le fleuve qui, dans une lenteur olympienne et irrésistible, roule paisiblement vers la mer n’est-il pas formé des mêmes molécules liquides qui, coulant en torrents au travers des vallées encaissées, emportaient furieusement les obstacles qui s’opposaient à leur cours ? Ainsi en est-il de la force populaire.
Illusion des Palliatifs.
Mais, de ce que le peuple ne recourt pas à la force par plaisir, il serait dangereux d’espérer suppléer à ce recours en usant de palliatifs d’essence parlementaire et démocratique. Il n’y a donc pas de mécanisme de votation — ni le référendum, ni tout autre procédé qui prétendrait dégager la dominante des desiderata populaires — grâce auquel on puisse escompter faire l’économie de mouvements révolutionnaires. Se bercer de semblables illusions, ce serait retomber dans les douloureuses expériences du passé, alors que les vertus miraculeuses attribuées au suffrage universel concentraient l’espoir général. Certes, il est plus commode de croire à la toute-puissance du suffrage universel, ou même du référendum, que de voir la réalité des choses : cela dispense d’agir, — mais, par contre, cela ne rapproche pas de la libération économique.
En dernière analyse, il faut toujours en revenir à l’aboutissant inéluctable : le recours à la force !
Cependant, de ce qu’un quelconque procédé de votation, de référendum, etc., est inapte à révéler l’étendue et l’intensité de la conscience révolutionnaire, de même qu’à suppléer au recours à la force, il n’en faut pas conclure contre leur valeur relative. Le référendum, par exemple, peut avoir son utilité. En certaines circonstances, rien de mieux que d’y recourir. Par lui, il est commode — pour des cas posés avec précision et netteté — de dégager l’orientation de la pensée ouvrière. D’ailleurs, les organisations syndicales savent en user, quand besoin est (aussi bien celles qui, ne s’étant pas encore dégagées complètement de l’emprise capitaliste, se réclament de l’interventionnisme étatiste, — que celles qui sont nettement révolutionnaires). Et ce, depuis longtemps ! Ni les unes, ni les autres, n’ont attendu pour cela qu’on prétende l’ériger en système et qu’on cherche à faire de lui un dérivatif à l’Action Directe.
Il est donc absurde d’arguer que le référendum s’oppose à la méthode révolutionnaire — de même le serait-il de prétendre qu’il est son complément inéluctable. Il est un mécanisme du calcul des quantités, insuffisant pour la mesure des qualités. C’est pourquoi il serait imprudent d’escompter qu’il puisse être un levier capable d’ébranler les bases de la société capitaliste. Sa pratique, — même si elle s’accentue, — ne suppléera pas aux initiatives nécessaires et à la vigueur indispensable lorsque sonneront les heures psychologiques.
Il est enfantin de parler de référendum, quand il s’agit d’action révolutionnaire, — telle la prise de la Bastille… Si, au 14 juillet 1789, les Gardes françaises n’étaient pas passées au peuple, si une minorité consciente n’eut pas donné l’assaut à la forteresse… si on eut voulu, au préalable, préjuger du sort de l’odieuse prison par un référendum, il est probable qu’elle boucherait encore l’entrée du faubourg Antoine.
L’hypothèse émise à propos de la prise de la Bastille peut s’appliquer à tous les événements révolutionnaires : qu’on les soumette à l’épreuve d’un référendum hypothétique et on déduira des conclusions semblables.
Non ! Il n’y a pas de panacée suffragiste ou referendiste qui puisse suppléer au recours à la force révolutionnaire. Mais, il faut nettement préciser la question : ce recours à la force n’implique pas l’inconscience de la masse. Au contraire ! Et il est d’autant plus efficace que celle-ci est douée d’une conscience plus éclairée.
Pour que la révolution économique que la société capitaliste porte dans ses flancs éclose enfin et aboutisse à des réalisations, pour que des mouvements de recul et de féroce réaction soient impossibles, il faut que ceux qui besognent à la grande œuvre sachent ce qu’ils veulent et comment ils le veulent. Il faut qu’ils soient des êtres conscients et non des impulsés ! Or, la force numérique, ne nous y méprenons pas, n’est vraiment efficace, — au point de vue révolutionnaire, — que si elle est fécondée par l’initiative des individus, leur spontanéité. Par elle-même, elle n’est rien autre qu’un amoncellement d’hommes sans volonté, qu’on pourrait comparer à un amas de matière inerte subissant les impulsions qui lui sont transmises du dehors.
Ainsi, il s’avère que l’Action Directe, tout en proclamant inéluctable l’emploi de la force, prépare la ruine des régimes de force et de violence, pour y substituer une société de conscience et de concorde. Et cela, parce qu’elle est la vulgarisation, dans la vieille société d’autoritarisme et d’exploitation, des notions créatrices qui libèrent l’être humain : développement de l’individu, culture de la volonté, entraînement à l’action.
Aussi est-on amené à conclure que l’Action Directe, outre sa valeur de fécondation sociale, porte en soi une valeur de fécondation morale, car elle affine et élève ceux qu’elle imprègne, les dégage de la gangue de passivité et les excite à s’irradier en force et en beauté.