‹ L’affaire BlaireauChapitre 1 sur 12 · QUELQUES LIGNES DE L’AUTEUR

QUELQUES LIGNES DE L’AUTEUR

Cher Tristan Bernard,
Te rappelles-tu le Voyage que nous fîmes l’an dernier à pareille époque au tombeau de Chateaubriand ? (Je ne sais plus si cette visite avait le caractère d’un pèlerinage, ou si elle était le résultat d’un pari de douze déjeuners). Nous avions pris le train, selon une pieuse coutume, à la gare Montparnasse.

Le soir, sur ces entrefaites, était tombé. Je me souviens qu’au moment où nous brûlions la station de N…, et où une brusque secousse nous avertit que nous passions sur le 1er degré de longitude, je te parlai de mon prochain volume, avec la fièvre et l’abondance qui me caractérisent quand je suis dans une période de production. Dans mon ardeur, je m’engageai alors, à te dédier ce livre, moyennant certaines conditions.

Je tiens aujourd’hui ma promesse, non sans une joie très vive, je te dédie le livre suivant, sur lequel j’attire ton attention.

Tu remarqueras d’abord que les descriptions y sont très brèves, et que l’on n’y insiste sur l’aspect général des nuages, arbres et verdures de toute sorte, sentiers, lieux boisés, cours d’eau, etc., que dans la mesure où ces détails paraissent indispensables à l’intelligence du récit. En revanche, le plus grand soin a été apporté au dessin (outline) et à la peinture (colour) des caractères. D’autre part, l’intrigue (plot) est entrecroisée avec tant de bonheur qu’on la dirait entrecroisée à la machine ; or il n’en est rien. Quant au style (style), il est toujours noble et, grâce à des procédés de filtration nouveaux, d’une limpidité inconnue à ce jour.

Tels sont, mon cher ami, les mérites de cet ouvrage, qu’en échange de la petite gracieuseté que je te fais, tu pourras recommander, le cigare aux lèvres, avec une nonchalance autoritaire, dans les cercles, les casinos, les garden-parties et les chasses à courre.

Cordialement à toi,

ALPHONSE ALLAIS.

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Madame de Chaville appela :
– Placide !
– Madame ?
– Vous pouvez desservir.

– Bien, madame.

Et Mme de Chaville alla rejoindre ses invités.

Resté seul, le fidèle serviteur Placide grommela l’inévitable « Ça n’est pas trop tôt, j’ai cru qu’ils n’en finiraient pas ! »

Puis il parut hésiter entre un verre de fine champagne et un autre de chartreuse.

En fin de compte il se décida pour ce dernier spiritueux, dont il lampa une notable portion avec une satisfaction évidente.

Bientôt, semblant se raviser, il remplit son verre d’une très vieille eau-de-vie qu’il dégusta lentement, cette fois, en véritable connaisseur.

– Tiens, M. Fléchard !

Un monsieur, en effet, traversait le jardin, se dirigeant vers la véranda, un monsieur d’aspect souffreteux et pas riche, mais propre méticuleusement et non dépourvu d’élégance.

– Bonjour, Baptiste ! fit l’homme peu robuste.

– Pardon, monsieur Fléchard, pas Baptiste, si cela ne vous fait rien, mais Placide. Je m’appelle Placide.

– Ce détail me paraît sans importance, mais puisque vous semblez y tenir, bonjour Auguste, comment allez-vous ?

Et le pauvre homme se laissa tomber sur une chaise d’un air las, si las !

– Décidément, monsieur Fléchard, vous faites un fier original !

– On fait ce qu’on peut, mon ami. En attendant, veuillez prévenir Mlle Arabella de Chaville que son professeur de gymnastique est à sa disposition.

– Son professeur de gymnastique ! pouffa Placide. Ah ! monsieur Fléchard, vous pouvez vous vanter de m’avoir fait bien rigoler, le jour où vous vous êtes présenté ici comme professeur de gymnastique !

Sans relever tout ce qu’avait d’inconvenant, de familier, de trivial cette réflexion du domestique, M. Fléchard se contenta d’éponger son front ruisselant de sueur.

J’ai oublié de le dire, mais peut-être en est-il temps encore : ces événements se déroulent par une torride après-midi de juillet, à Montpaillard, de nos jours, dans une luxueuse véranda donnant sur un vaste jardin ou un pas très grand parc, ad libitum.

– Un petit verre de quelque chose, monsieur Fléchard ? proposa généreusement Placide, sans doute pour effacer la mauvaise impression de sa récente et intempestive hilarité.

– Merci, je ne bois que du lait.

– Un cigare, alors ? Ils sont épatants, ceux-là, et pas trop secs. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, monsieur Fléchard, j’adore les cigares légèrement humides. Du reste, à la Havane, où ils sont connaisseurs, comme de juste, les gens fument les cigares tellement frais qu’en les tordant, il sort du jus. Saviez-vous cela ?

– J’ignorais ce détail, lequel m’importe peu, du reste, car moi je ne fume que le nihil,à cause de mes bronches.

L’illettré Placide ne sembla point goûter intégralement cette plaisanterie de bachelier dévoyé, mais pour ne pas demeurer en reste d’esprit, il conclut :

– Eh bien ! moi, je ne fume que les puros à monsieur.

– Cela vaut (vaux) mieux que les purotinos que vous pourriez vous offrir vous-même.

Cette fois, Placide ayant saisi, éclata d’un gros rire :

– Farceur, va !

– Et Mlle Arabella, Victor, quand prendrez-vous la peine de l’aviser de ma présence ?

– Mlle Arabella joue au tennis en ce moment, avec les jeunes gens et les jeunes filles. C’est la plus enragée du lot. Vieille folle, va !

Jules Fléchard s’était levé tout droit ; visiblement indigné du propos de Placide, il foudroyait le domestique d’un regard furibond :

– Je vous serai obligé, mon garçon, tout au moins devant moi, de vous exprimer sur le compte de Mlle Arabella en termes plus respectueux… Mlle Arabella n’est pas une vieille folle. Elle n’est ni folle, ni vieille.

– Ce n’est tout de même plus un bébé. Trente-trois ans !

– Elle ne les paraît pas. Là est l’essentiel.

Éreinté par cette brusque manifestation d’énergie, le professeur de gymnastique se rassit, le visage de plus en plus ruisselant, puis d’un air triste :

– Alors, vous croyez que Mlle Arabella ne prendra pas sa leçon de gymnastique aujourd’hui ?

– Puisque je vous dis que quand elle est au tennis, on pourrait bombarder le château que ça n’arriverait pas à la déranger.

(Placide aimait à baptiser château la confortable demeure de ses maîtres.)

– Alors, tant pis ! retirons-nous.

Et la physionomie de Jules Fléchard se teignit de ce ton gris, plombé, pâle indice certain des pires détresses morales.

De la main gauche alors, prenant son chapeau, notre ami le lustra au moyen de sa manche droite, beaucoup plus par instinct machinal, croyons-nous, qu’en vue d’étonner de son élégance les bourgeois de la ville.

Il allait sortir, quand un troisième personnage fit irruption dans la véranda :

– Bonjour, monsieur, je… vous salue !… Dites-moi, Placide, le facteur n’est pas encore venu ?

– Pas encore, monsieur le baron.

Cependant Fléchard considérait attentivement le gentleman à monocle que Placide venait de saluer du titre de baron.

Mais, non, il ne se trompait pas. C’était bien lui, le baron de Hautpertuis !

– Monsieur le baron de Hautpertuis, j’ai bien l’honneur de vous saluer !

Le baron (décidément c’est un baron) ajusta son monocle, un gros monocle, pour gens myopissimes, fixa son interlocuteur, puis soudain joyeux :

– Comment, vous ici, mon bon Fléchard ! Du diable si je m’attendais à vous rencontrer dans ce pays !

– Je suis une épave, monsieur le baron, et vous savez que les épaves ne choisissent pas leurs séjours.

– C’est juste… les épaves ne choisissent pas leurs séjours, c’est fort juste. Mais, dites-moi, il y a donc quelqu’un chez les Chaville qui apprend le hollandais ?

– Le hollandais ! fit Fléchard en souriant. Pourquoi le hollandais ?…

– Mais il me semble, poursuivit le baron, que quand j’ai eu l’avantage de vous connaître…

Fléchard se frappa le front et s’écria :

– Par ma foi, M. le baron, je n’y pensais plus… Cet épisode de mon existence m’était complètement sorti de la mémoire… En effet, en effet, je me rappelle maintenant à merveille. Quand j’eus l’honneur de faire votre connaissance j’enseignais le hollandais à une demoiselle…

– A la belle Catherine d’Arpajon. Quelle jolie fille ! Ah la mâtine !… A ce propos, Fléchard, dites-moi donc quelle étrange idée avait eue Catherine d’apprendre le hollandais ? Le hollandais n’est pas une de ces langues qu’on apprend sans motif grave.

– C’est toute une histoire, monsieur le baron, et que je puis vous conter maintenant sans indiscrétion. Catherine d’Arpajon avait fait connaissance, aux courses d’Auteuil, d’un riche planteur fort généreux, mais qui ne savait pas un mot de français. En quittant Paris, cet étranger, grâce à son interprète, dit à Catherine : « Ma chère enfant, quand vous saurez la langue de mon pays, venez-y (dans le pays), vous serez reçue comme une reine. » Et il lui laissa son adresse. Peu de temps après, j’appris que Catherine d’Arpajon cherchait un professeur de hollandais.

– Vous vous présentâtes ?

– Quoique bachelier, ajouta M. Fléchard avec amertume, je me trouvais alors sans position ; je me présentai.

– Vous savez donc le hollandais ?

– Ce fut pour moi l’occasion d’en apprendre quelques bribes.

– Et cette bonne Catherine, qu’est-elle devenue ?

– Je ne l’ai jamais revue depuis. J’ai su seulement que la pauvre petite s’était trompée de langue. Ce n’est pas le hollandais que parlait le planteur, mais le danois 1

– Et qu’est-ce que vous faites maintenant, mon vieux Fléchard ?

– Actuellement, je suis professeur de gymnastique.

– De gymnastique !

Rajustant son monocle, le baron de Hautpertuis s’abîma dans la contemplation des formes plutôt grêles de Jules.

– Oui, monsieur le baron, de gymnastique ! Oh ! je m’attendais bien à vous voir un peu étonné.

– J’avoue que votre extérieur ne semble pas vous désigner spécialement à cette branche de l’éducation. Comment diable avez-vous eu l’idée ?…

– Oh ! mon Dieu, c’est bien simple. A la suite de déboires de toutes sortes, j’étais devenu neurasthénique.

– Comment dites vous cela ?

– Neurasthénique, monsieur le baron. Les médecins me conseillèrent de faire de la gymnastique, beaucoup de gymnastique, rien que de la gymnastique. Une deux, une deux, une deux…

– Excellent, en effet, la gymnastique !

– Excellent, oui, mais voilà ! Mes modestes ressources ne me permettant pas de me livrer exclusivement à ce sport, j’eus l’ingénieuse idée d’en vivre en l’enseignant… et je m’établis professeur de gymnastique.

– Ce n’est pas là une sotte combinaison, mais avez-vous réussi au moins ?

– A Paris, non, trop de concurrence. Alors je suis venu ici, à Montpaillard.

– Est-ce que votre aspect, un peu… chétif ne vous fait pas de tort auprès de votre clientèle ?

– Pourquoi cela, monsieur le baron ? Aucunement. Il n’est pas nécessaire pour être un bon professeur de gymnastique d’être personnellement un athlète, de même qu’on peut enseigner admirablement la comptabilité, sans être pour cela un grand négociant.

– Votre raisonnement est des plus justes, mon cher Fléchard.

– D’ailleurs, afin d’éviter le surmenage, le terrible surmenage, je recrute principalement mes élèves parmi les dames et les demoiselles. Quelques-unes sont devenues très fortes et même plus fortes que moi, ce qui, entre nous, ne constitue pas un record imbattable. Ainsi Mlle Arabella… Avez-vous vu Mlle Arabella au trapèze ?

– Je l’ai aperçue, mais sans y prêter une grande attention.

– Vous avez eu tort, monsieur le baron. Mlle Arabella au trapèze, c’est l’incarnation de la Force et de la Grâce.

– Vous faites bien de me prévenir. La prochaine fois, je regarderai.

– Le spectacle en vaut la peine. Et Fléchard répéta avec une sorte d’exaltation.

– Oui, monsieur le baron, l’incarnation de la Force et de la Grâce !

– Oh ! Fléchard ! sourit le baron. Quelle chaleur ! Seriez-vous amoureux de votre élève, comme dans les romans ?

– Vous plaisantez, monsieur le baron. Amoureux de Mlle Arabella de Chaville, moi, un humble professeur de gymnastique ?

A la main, un plateau chargé de lettres, Placide entrait :

– Le courrier de M. le baron !

– Vous permettez, mon cher Fléchard ?

– Je vous en prie, monsieur le baron. D’ailleurs, je m’en vais.

– Sans adieu, Fléchard.

– Tous mes respects, monsieur le baron.

– Monsieur Fléchard, ajouta Placide, Mlle Arabella vous prie de repasser sur le coup de cinq heures pour sa leçon de gymnastique.

– Ah ! exulta le pauvre garçon.

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Il fallait positivement avoir le diable au corps pour faire du tennis à cette heure de la journée et par une température pareille.
Heureusement qu’à la campagne et même dans beaucoup de petites villes départementales, les autochtones jouissent d’une endurance fort supérieure à celle de nos Parisiens.

Tout de même, il faisait trop chaud et la partie fut bientôt abandonnée d’un commun accord.

Chacun s’achemina vers la véranda où de la bière fut versée pour les messieurs, du sirop de framboise pour les dames.

Pendant que s’abreuvent tous ces quidams, examinons-les à la dérobée.

Les maîtres de céans, d’abord, M. et Mme de Chaville, braves gens, quelconques, riches.

M. Hubert de Chaville exerçait, vers la fin de l’empire, une noce assez carabinée en compagnie de son excellent camarade de Hautpertuis, déjà nommé. Arrivent l’année terrible et nos désastres. Le jeune de Chaville fait vaillamment son devoir en qualité de lieutenant de mobiles. On signe le traité de Francfort. Quelques années après, notre héros épousait une insignifiante et riche cousine qui lui donnait bientôt une petite demoiselle, Lucie, laquelle, à l’époque où se déroulent ces événements, est devenue la plus charmante jeune fille de tout le district. C’est tout.

Le membre le plus intéressant de la famille est, sans contredit, cette Arabella de Chaville dont il fut question plus haut et cousine germaine de M. de Chaville.

Puisque le fidèle mais discourtois serviteur Placide a dévoilé l’âge de cette personne, nous n’avons aucune raison de le céler : Arabella se trouve, en effet, à la tête d’une belle pièce de trente ans copieusement sonnés.

Les paraît-elle ? Jules Fléchard le nie non sans vivacité.

Contredire un si brave garçon serait criminel, concluons galamment : si Mlle Arabella de Chaville paraît vingt-huit ans, c’est tout le bout du monde.

Mettons même vingt-huit printemps pour faire plaisir à Jules.

En dépit de son âge un peu avancé (pour une jeune fille), Arabella détient un cœur qui n’a pas su vieillir, un cœur ardent qui s’ennuie de battre par les temps de platitude et de morne prose que nous traversons.

Riche, bien née, pas plus laide qu’une autre, Arabella ne s’est jamais mariée, parce que, tout enfant, elle s’était juré à elle-même de n’appartenir qu’à un homme qui se serait sacrifié pour elle, un homme qui aurait bravé mille dangers, mille morts, un de ces hommes comme on n’en voit plus guère, hélas ! depuis la fermeture des croisades.

Le cas ne se présenta jamais, Arabella tint son serment et demeura demoiselle 1

Quand je dis que le cas ne s’est jamais présenté, je me hâte un peu trop, comme la suite de ce récit ne va pas tarder à vous l’apprendre.

Revenons à nos invités.

Le baron de Hautpertuis déjà nommé, élégant viveur parisien, le meilleur ami de l’excellent Chaville, chez lequel il vient tous les ans passer quelques jours à la belle saison. (Rappelons, pour mémoire, que le baron est aussi myope, à lui seul, que tout un wagon de bestiaux. Ce détail aura son importance par la suite.)

M. Dubenoît, maire de Montpaillard, et Mme Dubenoît, son épouse.

M. Dubenoît n’a qu’une marotte, mais une bonne : la tranquillité de Montpaillard.

Depuis la fondation de Montpaillard (fin du XVe siècle ou commencement du XVIe les historiens ne sont pas d’accord), les révolutions se sont succédé en France, des trônes ont croulé, des têtes de gens huppés tombèrent sous le couperet de la guillotine, des rois connurent le chemin de l’exil, les pires clameurs troublèrent la paix des rues dans bien des cités que de détestables excès allèrent jusqu’à ensanglanter.

Seule, la petite ville de Montpaillard demeura paisible malgré ces tourmentes.

– Depuis Henri IV, proclame M. Dubenoît avec une légitime fierté, oui, messieurs, depuis Henri IV, à part les jours de marché, il n’y a jamais eu le moindre attroupement dans les rues de Montpaillard.

Et devant la mine admirative du baron, il insiste :

– Oui, monsieur de Hautpertuis, pas le moindre attroupement ! Et tant que j’aurai l’honneur d’être le premier magistrat de Montpaillard, il continuera d’en être ainsi ! j’aimerais mieux voir ma ville en cendres que la proie du désordre !

– Vous êtes bien radical, monsieur le maire, pour un conservateur !

C’est Maître Guilloche qui lance cette réflexion assez naturelle.

Maître Guilloche est un jeune et élégant avocat qui se trouve au nombre des invités.

– En matière d’ordre, mon cher Guilloche, on ne saurait jamais être trop intransigeant et si vous et votre parti essayiez jamais de troubler Montpaillard, vous me trouveriez sur votre chemin.

– M. Guilloche a donc un parti ? demande le baron.

– Parfaitement ! Vous pouvez contempler en M. Guilloche le chef du parti révolutionnaire de notre ville, un parti qui compte dix-sept membres. Chaque fois que M. Guilloche se présente aux élections, il a dix-huit voix à Montpaillard : les dix-sept voix des révolutionnaires plus la sienne. La dernière fois, il n’a eu que dix-sept voix parce qu’un révolutionnaire était malade.

– Dix-sept révolutionnaires sur une population de dix mille habitants ! concilia le baron, il n’y a pas encore péril en la demeure. Mais, dites-moi, mon cher Guilloche, quelle drôle d’idée pour un homme bien élevé comme vous de vous mettre dans ce parti-là ?

M. Dubenoît ne laissa pas au jeune homme le temps d’exprimer son amour ardent de l’humanité, sa folie de sacrifice pour les déshérités. Il s’écria :

– Comme tous ses pareils, maître Guilloche n’est qu’un ambitieux, un de ces ambitieux qui n’hésiteraient pas à provoquer des attroupements dans la rue pour devenir quelque chose dans le gouvernement !

– Pardon, mon cher Dubenoît…

Mais devant la réprobation unanime de l’assemblée hostile aux discussions politiques et religieuses la conversation bondit sur divers autres tapis.

Des groupes se formèrent ; Arabella causait avec le baron :

– Mademoiselle, assurait ce dernier, je me permettrai de n’être point de votre avis. Cette petite ville de Montpaillard n’est nullement désagréable, je vous affirme. Depuis une huitaine de jours que je l’habite, je ne m’y suis pas ennuyé une minute.

– Si vous y étiez comme moi depuis… depuis vingt et quelques années, vous parleriez autrement. Enfin, ce qui est fait, est fait. Je terminerai ma vie ici entre mes cousines et mon cousin, comme une vieille fille.

– Oh ! mademoiselle ! protesta galamment le baron.

– Je parle pour plus tard.

– Ah ! dame ! Il est certain qu’à la longue…

– Et vous, vous allez rentrer à Paris ?

– Pour quelques jours, avant de partir à la mer.

– Retrouver vos amis, votre club, vos maîtresses…

– Mes maîtresses ! Comme vous y allez !

– Ne vous en défendez pas, c’est si naturel pour un homme !

– Alors, mettons ma maîtresse et n’en parlons plus.

– Jolie ?

– Très jolie… et d’un désintéressement !

– Vous me croirez si vous voulez, baron, mais je n’ai pas le courage de blâmer ces femmes-là.

– Moi non plus, dit le baron.

– Elles n’ont peut-être pas une réputation intacte, mais elles sont déshonorées dans des conditions si charmantes ! Et puis, elles mènent une existence pleine d’imprévu et de mouvement, tandis que nous !… Le rêve, voyez-vous, baron, ce serait de concilier les vieilles vertus familiales de nos provinces, avec une vie un peu accidentée… Mais c’est bien difficile.

– On finira par trouver une combinaison.

– Que de fois il m’arrive de songer à tout cela, quand je suis seule, dans le parc, à me promener silencieusement… La solitude m’oppresse, mon esprit se perd en des rêves insensés, un trouble étrange m’envahit…

– Et alors, qu’est-ce que vous faites ? demanda le baron, après un instant de silence.

Arabella poussa un gros soupir et murmura, non sans avoir légèrement rougi :

– Je fais de la gymnastique.

M. de Chaville s’approcha :

– Je parie qu’Arabella te raconte ses malheurs.

– Pas du tout. Mlle Arabella ne m’a pas encore donné cette marque de confiance. Je le regrette.

– N’écoutez pas Hubert, baron, il se moque de moi. D’ailleurs, ici, tout le monde se moque de moi.

– On ne se moque pas de toi, Arabella. On te plaisante un peu parce que tu es terriblement romanesque…

– Mais, interrompit le baron, c’est fort bien d’être romanesque ! Toutes les femmes devraient être romanesques ; moi, si j’avais été femme j’aurais été romanesque.

– Oui, mon vieux, mais, ajoute M. de Chaville, en regardant Arabella, l’aurais-tu été au point de nourrir pendant trois mois un prisonnier dans la prison de Montpaillard, de lui envoyer tous les jours un panier de provisions avec du vieux bourgogne et des cigares de la Havane ?

– Comment, Albert, tu savais… dit Arabella confuse…

– Certainement, oui, je le savais, et je t’en parle aujourd’hui uniquement, parce que c’est demain le dernier jour du condamné.

– On va le guillotiner ? frémit le baron.

– Non, le relâcher, tout simplement. Ses trois mois sont finis.

– Cette aventure me paraît des plus pittoresques.

Le rouge de la pudeur outragée incendiait la figure d’Arabella :

– J’espère que tu ne vas pas raconter à M. de Hautpertuis…

– Si, si, je vais lui raconter l’histoire, à ta grande honte ! Figure-toi, mon cher, qu’Arabella s’est monté la tête pour un espèce de mauvais sujet…

– N’en croyez pas un mot, baron !

– Mais pourtant…

(Inutile de relater la suite de la conversation, puisque le lecteur en trouvera le sujet développé, non pas dans le chapitre suivant mais dans un de ceux qui viennent après).

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Pauvre Arabella !
Non seulement jamais elle ne rencontra le paladin de ses rêves, mais elle a beau regarder autour d’elle, pas un être en le sein duquel elle puisse verser les confidences d’un cœur ardent, d’une âme songeuse !…

Personne qui la comprenne ! Chacun, au contraire, toujours prêt à sourire d’elle !

Et puis, dans cette existence sempiternellement la même, morne et plate, pas l’ombre de la plus mince aventure !

Les seuls reflets de vie sentimentale, d’existence passionnelle, elle les trouve — mais apâlis par l’évidente fiction du poète, par sa propre inconnaissance des héros — dans les romans ou les journaux qui lui viennent de Paris chaque jour.

Oh ! être mêlée à l’un de ces drames, même comme victime !

Oh ! recevoir sur la figure du vitriol que vous projetterait une jalouse : ce serait encore du bonheur ! Ce serait vivre, au moins !

Arabella s’ennuie.

· · ·

Un jour, phénomène assez rare, il se trouva dans le courrier des Chaville une lettre pour elle.

– Je ne connais pas cette écriture-là, murmura-t-elle, en lisant la suscription.

Et elle ne put s’empêcher de frémir.

Bien que peu versée dans la graphologie, Arabella avait deviné sur l’enveloppe l’écriture d’un homme, d’un homme amoureux, d’un homme pas banal.

Énigmatique instinct ? mystérieuse télépathie ? quoi au juste ? En sait-on rien, mais quelque chose, à ce moment, avertit notre amie que cette lettre, cette lettre qui lui brûlait les doigts, allait avoir sur sa destinée une influence définitive.

Un grand battement de cœur la prit et ses mains tremblèrent à ce point, qu’elle dut attendre plusieurs minutes avant de décacheter l’inquiétante missive.

Trois lignes seulement :

« Mademoiselle,

» Il est de la dernière urgence que vous le sachiez : il y a un homme qui vous aime dans l’ombre.

» UN DÉSESPÉRÉ. »

Arabella ferma les yeux, croyant rêver.

– Un homme qui m’aime dans l’ombre ! murmura-t-elle avec une voix dans le genre de celle de Sarah Bernhardt. Il y a un homme qui m’aime dans l’ombre !

Et cette idée qu’un homme l’aimait dans l’ombre et que cet homme était désespéré la plongea dans la plus ineffable des extases.

Mais qui pouvait bien être ce ténébreux adorateur ?

Elle chercha l’inconnu dans le monde de ses relations coutumières.

Un tel ?

Chose ?

Machin ?

Non, aucun de ces trois-là.

Ni d’autres.

Toute frémissante d’espoir, elle résolut d’attendre les événements.

Le lendemain, nouvelle lettre de la même provenance mystérieuse.

Le désespéré proclamait qu’il était de plus en plus désespéré, que son amour devenait de la folie, mais que, bien décidé à ne pas sortir de cette ombre à laquelle il avait fait allusion dans sa lettre de la veille, il continuerait à souffrir en silence.

La brûlante correspondance se perpétua dès lors à raison de deux ou trois lettres par semaine.

Le fond (fonds) en restait toujours d’idolâtrie pure, mais la forme en changeait souvent : tantôt farouche désespérance, tantôt résolution d’énergie avec parfois même « volonté d’en finir, d’une façon ou d’une autre ».

Puis, tout à coup, un beau jour, un sombre jour plutôt, le facteur tant guetté n’apporta plus rien à notre héroïne que des journaux ou des catalogues de nos grandes maisons de nouveautés parisiennes.

Arabella attendit.

Des semaines passèrent :

Le mystérieux inconnu semblait s’être retiré dans la plus impénétrable des ombres.

– Rien pour moi ? demandait avec une angoisse qu’elle avait peine à dissimuler, Arabella au facteur.

– Rien, Mademoiselle, répondait invariablement l’humble fonctionnaire.

Que s’était-il passé ? Quelle catastrophe avait brusquement interrompu cette délicieuse et troublante correspondance ? Il était impossible que cet homme, que cet amant fougueux, que ce désespéré ait vu soudain s’éteindre sa flamme ! Une flamme ne s’éteint pas sans raison ! Une passion ne disparaît pas sans avoir été assouvie ou tout au moins sans avoir été découragée. Or, l’inconnu ne pouvait pas être découragé ; d’autre part il n’était pas assouvi… « Allons, continuait à songer Arabella frémissante, pourquoi n’écrit-il plus ? S’est-il tué, ainsi qu’il me l’écrivait dans une de ses dernières lettres ? »

Elle relut cette lettre. La volonté d’en finir d’une manière ou d’une autre n’était pas formelle ; ce devait n’être qu’une façon de parler…

Et Arabella se perdait en conjectures, en raisonnements, en hypothèses de toutes sortes, son imagination enfantait deux ou trois romans par jour, dans lesquels s’entremêlaient les plus tragiques aventures.

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C’est par une nuit sans lune, sans étoiles, sans planètes, tranchons le mot, sans astres.
Lamentables pour un amateur de cosmographie, les conditions météorologiques de ce firmament sont de celles qu’accueillent avec ferveur tous les gentlemen dont le travail emprunte quelque danger à être exécuté, non seulement au grand jour, mais encore au plus discret des clairs de lune.

– Gardes champêtres, veillez !

Docile à cette objurgation, Parju (Ovide) garde champêtre à Montpaillard redoubla de vigilance.

Tout à la fois bien lui en prit, et mal.

Bien, si nous nous plaçons au point de vue de l’ordre si cher à son maire, M. Dubenoît.

Mal, si nous ne considérons que le strict intérêt personnel de l’humble fonctionnaire, lequel récolta, au cours de cette mémorable nuit, une tripotée, si j’ose dire, tout à fait en disproportion avec la modestie de son grade.

Parju (Ovide), représente un de ces gardes champêtres taillés sur le vieux modèle qui servait en France à l’époque où cette grande nation, respectée au dehors, prospérait à l’intérieur.

Deux phares seuls guidant l’esquif de la conduite de Parju sur l’océan du devoir : exécution fanatique de la consigne donnée, quelle que soit cette consigne, vénération excessive du supérieur représentant l’Autorité, quel que soit le supérieur et quelle que soit cette autorité.

· · ·

Qu’on me permette une courte mais sage réflexion : Si notre pauvre cher fou de pays ne comptait que des citoyens dans le genre de Parju (Ovide), il y aurait encore de beaux jours pour la France !

· · ·

La veille de cette nuit sans constellation, M. Dubenoît avait rencontré le garde.

– Bonsoir, Parju, rien de neuf ?

– Rien de neuf, monsieur le maire.

– Parfait ! tâchez que cela continue. S’il n’y a rien de neuf d’ici la fin de l’année, je vous ferai avoir une gratification. Ouvrez l’œil et le bon, la nuit comme le jour. Faites des rondes, Parju, faites des rondes de jour, faites des rondes de nuit, de nuit surtout ; bonsoir, Parju.

– Bonsoir, monsieur le maire, vous pouvez dormir tranquille je ferai des rondes comme s’il en pleuvait ; j’vas commencer par en faire une c’te nuit.

Parju exécuta sa promesse.

Laissant le souci de l’ordre de Montpaillard-Ville aux quelques agents de police citadine que ce soin concerne, Parju visa plus spécialement la périphérie urbaine ou (où), pour être moins poseur, la partie rurale de la commune.

C’était une nuit sombre, ai-je dit plus haut, mais c’est une nuit plus silencieuse encore.

De temps en temps Parju s’arrête, dresse une oreille d’Apache et ne perçoit d’autre bruit que le tic-tac de sa massive et ancestrale montre d’argent.

Il continue sa route.

Le voilà arrivé tout près de la propriété des Chaville.

Soudain !….. Ah ! ah !…..

Soudain, des pas se font entendre………

Sur le mur sombre du parc se silhouette confusément une forme indécise.

Les yeux de Parju peu à peu se sont habitués à l’obscurité.

Plus de doute maintenant, un individu s’apprête à escalader la clôture.

– J’te tiens, bougre de galvaudeux ! s’écrie Parju un peu trop tôt d’ailleurs.

D’un bond, telle la panthère de Java, il se rue sur l’homme, mais sans grand profit immédiat, car ledit galvaudeux a déjà offert au garde champêtre et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire le spectacle gratuit de trente six-mille chandelles, spectacle agrémenté de quelques exercices de souplesse et de force, comme disent les programmes de cirques forains.

Après quoi le mystérieux personnage croit devoir se retirer sans attendre la manifestation, toujours flatteuse pourtant, de quelques bis.

Quand Parju revint à lui, il était trop tard pour poursuivre celui qu’il avait traité un peu sévèrement de galvaudeux, car si l’homme courait encore (hypothèse vraisemblable), il devait être loin, et dans quelle direction ? Allez donc chercher.

Le modeste serviteur de l’ordre public demeurait cloué sur place, en proie à la plus vive humiliation de sa carrière.

Avoir été rossé, oh ! la chose ne comptait pas ! Un soldat est-il déshonoré pour être blessé au feu ? Mais le grave c’est, ayant empoigné un délinquant, de le lâcher sans seulement prendre son signalement.

Si rapide, en effet, s’était exécuté le conflit, que Parju n’aurait, en bonne conscience, pu indiquer, même vaguement, l’aspect physique de son bonhomme.

(Quand je dis bonhomme, vous m’entendez.)

Grand ou maigre ? Blond ou brun ? Ténor ou baryton ? Cruelle énigme !

Et puis… mais Parju ne pouvait consentir à croire que vraiment…

… Il faisait trop noir pour chercher par terre… mais il reviendrait dès le petit jour… oh non, il la retrouverait… non, le bon Dieu ne permettrait pas une telle horreur !

Et puis — disons-le, car il importe qu’on le sache — honte des hontes ; humiliation suprême ! Parju venait de s’apercevoir que sa plaque de garde champêtre avait été arrachée dans la lutte.

Sa plaque, emblème de l’ordre ! Un garde champêtre qui perd sa plaque n’est-ce pas un régiment auquel on ravit son drapeau ?

La sueur de l’opprobre perlait à grosses gouttes sur le front blême de Parju.

– Mais non ! s’essuya-t-il avec sa manche. ELLE est tombée par terre. Je vais LA retrouver tout à l’heure, au lever du soleil.

Rentré chez lui, il y trouva une mère Parju de réveil maussade, beaucoup plus outrée des déchirures à la blouse que des meurtrissures au visage, et — triste à constater ! mais les femmes sont ainsi — profondément insoucieuse de l’accroc survenu à l’honneur de son mari.

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Qu’était-ce au juste que Blaireau ?
Personne n’aurait su exactement le dire.
C’était Blaireau, et voilà tout.
Ni propriétaire, ni fermier, ni journalier, ni commerçant, ni industriel, ni fonctionnaire de l’État, ni rien du tout, Blaireau appartenait à cette classe d’êtres difficilement catégorisables et qui semblent, d’ailleurs, ne pas tenir enthousiastement à occuper une case déterminée sur le damier social.

Très philosophe, très madré, ce bohème rural était par la population soupçonné d’équilibrer son budget ( !) grâce à des virements portant de préférence sur les végétaux d’autrui et les lièvres circonvoisins, le tout mijoté sur du bois mort (ou vif), discrètement emprunté aux forêts d’alentour.

Blaireau détenait sans doute un sac fertile en malices, car jamais, ni gendarmes, ni gardes ne réussirent à le prendre en flagrant délit, ni même à lui dresser le plus inoffensif procès-verbal.

Vingt fois, accusé de méfaits divers, il vit sa rustique cabane, sa literie modeste, son mobilier champêtre en proie à des perquisitions judiciaires et bousculatoires.

Les gendarmes ne trouvaient rien que, parfois, un lapin d’origine éminemment douteuse ou des perdreaux de même provenance.

– D’où vient ce lapin ? questionnait le brigadier.

– Je l’ai acheté au marché.

– A qui ?

– Je ne connais pas son nom, à c’te femme… Une grosse blonde qui a des taches de rousseur plein la figure.

– Et ces deux perdreaux ?

– Au marché aussi.

– A la grosse blonde ?

– Non, au contraire, à une petite brune frisée.

– Vous seriez probablement bien embarrassé de prouver vos dires.

– Ah ! dam, oui, mais la prochaine fois, je leur demanderai une facture acquittée, à mes marchandes.

Et devant la stupeur déconcertée du naïf Pandore, Blaireau ajoutait froidement, mais sur le ton de la plus parfaite courtoisie :

– Oui, brigadier, une facture acquittée, et j’y ferai mettre un timbre de dix centimes si mon acquisition atteint ou dépasse dix francs.

Que répondre à un tel goguenard ? Furieuse de se voir ainsi jouée, la maréchaussée se retirait, non sans avoir décoché un dernier coup de pied vengeur sur quelque meuble.

Les gendarmes n’étaient pas éloignés d’une dizaine de pas que Blaireau les hélait !

– Messieurs ! Un mot, s’il vous plaît ?

Leur désignant alors son pauvre intérieur tout sens dessus dessous :

– Et l’on vous appelle, souriait-il ironique, les représentants de l’ordre !

Blaireau avait toujours le mot pour rire, plaisant apanage de tout philosophe vraiment pratique.

Malheureusement la philosophie de Blaireau ne l’empêchait pas d’être en butte à deux haines farouches.

La haine du maire de Montpaillard M. Dubenoît, qui se refusait à admettre, d’abord, qu’une honnête cité comme la sienne pût donner asile à un personnage aussi peu régulier ; ensuite et par reflet, l’hostilité du sieur Parju (Ovide), déjà nommé.

Quand la conversation entre le maire et le garde champêtre tombait par hasard sur ce Blaireau de malheur :

– Eh ! bien Parju, quand est-ce que vous me le coffrerez, ce mauvais gars (gas)-là ?

– Je l’voudrais bien, monsieur le maire, mais c’est qu’il est malin comme le diable !

– Je le sais, mon ami, je le sais. Ah ! si c’était lui qui fût garde champêtre et que vous fussiez Blaireau, il y a belle lurette qu’il vous aurait pincé, mon pauvre Parju !

– Ah ! pour ça, monsieur le maire, riait bêtement Parju, y a des chances.

Aussi, quand, dès l’aurore, Parju s’en vint conter à M. Dubenoît sa mésaventure de la nuit, tentative d’arrestation d’un malfaiteur, résistance de ce dernier, qui s’enfuit sans laisser d’adresse, mais en emportant la plaque sacrée, M. Dubenoît s’écria tout de suite :

— () Ça, c’est du Blaireau, tout pur.

Coffrez-moi Blaireau.

– Mais, monsieur le maire…

– Il n’y a pas de monsieur le maire.Coffrez-moi Blaireau au plus vite.

Parju tenta encore quelques timides observations car enfin arrêter un homme contre lequel ne se dresse aucune charge sérieuse, c’était grave.

M. Dubenoît reprit avec autorité :

– Suis-je le maire de Montpaillard ? Ou si c’est vous, Parju !

– C’est vous monsieur le maire, qui êtes le maire.

– Eh bien alors ! Coffrez-moi illico Blaireau, vous dis-je.

Il n’y a que Blaireau dans la commune capable d’avoir fait ce mauvais coup.

– Bien, monsieur le maire.

– Allez, Parju, faites votre devoir. Je me charge du reste.

Et M. Dubenoît se chargea, en effet, si bien du reste, comme il disait, que ce pauvre diable de Blaireau fut, avec une incroyable prestesse, mis en état d’arrestation et condamné à trois mois de prison.

Ajoutons que M. le maire fut puissamment aidé dans cette œuvre de haute justice, par son ami M. Lerechigneux, président du tribunal de Montpaillard.

Quant à Parju, convenablement stylé par le maire, il affirma, sans sourciller, reconnaître positivement son agresseur. (Parju, répétons-le, ne connaît que sa consigne.)

Blaireau, oubliant un instant sa vieille philosophie, se démena comme un diable dans un bénitier, offrit d’établir un alibi, protesta sauvagement de son innocence, rien n’y fit.

– Les protestations d’innocence et les alibis, déclara M. le président, voilà à quoi nous reconnaissons les coupables de profession. Blaireau, le tribunal vous condamne à trois mois de prison.

– N… de D… de bon D… de tonnerre de D… ! c’est trop fort, à la fin !

– Votre mauvaise humeur, Blaireau, ne perdrait rien à s’exhaler en termes moins blasphématoires. Un mot encore, Blaireau…

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Le tribunal aurait été heureux de vous faire bénéficier de la loi Bérenger, mais il a pensé que, de vous-même, et depuis trop longtemps, vous vous étiez appliqué plus de sursis que la magistrature tout entière de notre pays ne saurait vous en accorder.

– Comment cela ?… Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Je m’explique : Malgré tous vos méfaits antérieurs, c’est la première fois que vous vous trouvez en réel contact avec la justice…

– Des méfaits ! j’ai commis des méfaits moi ! Jamais de la vie !

– Ce n’est pas à moi, mon cher Blaireau, qu’il faut venir raconter ces sornettes ! A moi, qui plus de vingt fois vous ai acheté du gibier en temps prohibé. Gendarmes, emmenez le condamné.

Et, ricanant stupidement, les gendarmes emmenèrent Blaireau ivre de rage.

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