Chapitre 14 Dans lequel Blaireau sent toute sa philosophie lui échapper.
– Toc ! toc ! toc !
– Entrez ! cria Bluette.
Et pendant que Blaireau faisait son apparition, ses longs bras ballant le long du corps, les doigts écartés et l’air tout souriant, M. le Directeur s’efforçait de prendre une attitude administrative. Il s’était assis à son bureau, agitait un coupe-papier, toussaillait.
– Approchez, Blaireau.
– Me voici, monsieur le Directeur, me voici.
Blaireau se tint debout devant Bluette, semblant l’interroger du regard, comme pour lui dire : « Ah ! ça, suis-je libre ? ou ne le suis-je pas ? »
Bluette s’accouda sur sa table, et eut un regard bienveillant pour son pensionnaire. Puis, avec une certaine emphase, il commença :
– Blaireau, dit-il, vous allez être libre dans un quart d’heure. Le temps de signer ce papier et toutes les portes s’ouvriront devant vous. Vous avez été condamné à trois mois de détention, vous avez fait trois mois et un jour, vous avez donc fini votre temps.
– Tiens ! fit Blaireau, en levant le nez. J’ai fait un jour de plus ?
– Mais oui, reprit tranquillement le Directeur.
– Pourquoi ?
– Vous me demandez pourquoi, Blaireau ?
– Dame !
Bluette réfléchit et ne trouvant pas d’explication qui lui parut plausible, il se contenta de répondre :
– C’est une vieille coutume administrative.
– Elle est drôle, votre vieille coutume administrative, dit Blaireau, en riant doucement… Bah ! ajouta-t-il avec philosophie.
C’est peut être à cause des années bissextiles.
– Probablement, dit Bluette qui n’avait jamais lui-même cherché à se faire une opinion là-dessus.
Il tendit un registre vers Blaireau :
– Signez là… et là…
Blaireau prit gauchement la plume et se mit à tracer son nom avec lenteur, non toutefois sans une certaine méfiance.
De temps en temps, il regardait Bluette comme pour s’assurer que celui-ci ne lui tendait pas un piège. Mais M. le Directeur avait sa meilleure figure et le regard plein de sympathie.
– Eh ! eh ! Blaireau, savez-vous que vous avez une belle écriture ?
– Vous êtes trop bon, M. le Directeur.
Et il écrasa un superbe paraphe sur la page blanche.
– Là ! ça y est, je suis libre.
Bluette alors, se leva, s’avança vers le braconnier et lui tendit amicalement la main. Blaireau allongea la sienne, très touché.
– Au revoir, mon ami, et donnez-moi de vos nouvelles… de loin en loin.
– Pour sûr ! s’écria Blaireau… Je n’oublierai pas vos bontés, monsieur le Directeur, et si vous aimez le gibier.. ?
– Je l’aime beaucoup.
– Eh bien ! on vous en enverra un de ces jours qui ne vous coûtera pas cher.
Et Blaireau ajouta, en manière de réflexion :
« Ni à moi, non plus d’ailleurs. »
– Vous allez donc continuer le braconnage ? dit Bluette avec un léger accent de reproche.
– Dame ! tout le monde ne peut pas être fonctionnaire, monsieur le Directeur.
– Évidemment, mon ami, évidemment. Exercez donc ce métier, puisque c’est le vôtre, mais exercez-le avec modération.
– Je vous le promets.
– Sans violences ?
– Je suis très doux.
– Et tâchez de concilier les exigences de cette profession avec le respect qu’un bon citoyen doit à l’autorité.
– Je ferai de mon mieux.
– Donc, Blaireau, à partir d’aujourd’hui, plus de coups au garde champêtre ?
– Il y tient, ne le contrarions pas » pensa Blaireau. Et il ajouta, conciliant :
– Je m’y engage, monsieur le Directeur, mais ce sera pour vous faire plaisir. Au revoir monsieur Bluette.
– Au revoir, Blaireau.
Pendant cette petite conversation, Bluette avait machinalement commencé à décacheter son courrier, et son attention avait été attirée d’abord par une lettre portant le timbre du parquet.
Il en déchiffrait les premières lignes juste au moment où Blaireau, après l’avoir plusieurs fois respectueusement salué mettait la main sur le bouton de la porte et s’apprêtait à sortir.
– Ah ! mon Dieu ! s’écria tout-à-coup M. le Directeur.
– Qu’y a-t-il donc ? murmura Blaireau, en se retournant.
– Par exemple ! Ça, c’est fantastique ! continua Bluette en se penchant sur la lettre comme pour la lire plus attentivement.
– Je m’en vas, monsieur le Directeur, je m’en vas, dit Blaireau en s’éloignant avec discrétion.
Bluette leva les yeux.
– Mais non, sapristi ! ne partez pas.
– Que je ne parte pas ?
– J’ai à vous parler… Avancez…
Et tandis que Blaireau traversait le bureau directorial de son pas traïnard, Bluette lisait et relisait :
« Le véritable coupable a fait des aveux complets et s’est mis à la disposition de la justice. »
Il passa la main sur son front et regarda Blaireau. Ainsi, Blaireau ne le trompait pas, quand il soutenait qu’il était innocent ! Ainsi, on était en présence d’une erreur judiciaire ! Oui, c’était fantastique ! tout à fait fantastique. Ça lui ferait un souvenir pour ses vieux jours, un chapitre intéressant de ses futurs mémoires de Directeur de prison. « Quand je vais raconter ça à Alice, songea Bluette, elle sera joliment contente. »
Une erreur judiciaire, voici qui est bon pour rompre la monotonie d’une carrière administrative !
Blaireau, arrivé devant la table, attendit en silence, respectant les réflexions auxquelles se livrait visiblement Bluette.
Alors, celui-ci, fixant le braconnier d’un regard profond, lui demanda :
– Qu’est-ce que vous répondriez, Blaireau, si je vous apprenais que vous êtes innocent ?
Notre homme eut un haut-le-corps.
– Moi !
– Oui, vous…
Blaireau se remit rapidement et répliqua :
– Mais, monsieur le Directeur, je vous répondrais que je le savais.
– Vous êtes innocent, Blaireau ; vous aviez raison, absolument raison…
Et Bluette, qui n’en revenait pas, répétait les termes de la lettre officielle :
« Aveux complets. L’innocence du nommé Blaireau est reconnue. Après les formalités indispensables, on le mettra en liberté le plus tôt possible. »
– Pardi ! fit Blaireau. J’en étais bien sûr que j’étais innocent, mais ça fait plaisir tout de même. Il me semble que j’en suis encore plus sûr. Et, ajouta-t-il, le vrai coupable, sans indiscrétion, qui est-ce ?
– C’est un professeur, il paraît.
– Un professeur ! s’écria Blaireau en levant les bras… Ah ! bien si les professeurs s’y mettent, maintenant !
– Un nommé Fléchard (Jules). Il ne faut pas lui en vouloir, Blaireau.
– Je ne lui en veux pas… mais il aurait pu se dénoncer plutôt. Juste au moment où j’ai fini… ! Ce n’était pas la peine, pour ainsi dire.
– Beaucoup, à sa place, remarqua judicieusement Bluette, ne se seraient pas dénoncé du tout.
– Enfin ! murmura Blaireau.
M. le Directeur continua :
– Quoi qu’il en soit, mon ami, je suis très heureux pour vous de la façon dont cette affaire se termine.
Il tendit encore une fois la main à Blaireau, puis froissant la lettre :
– Le parquet va se hâter. De mon côté, je n’épargnerai aucune démarche et vous serez remis en liberté le plus tôt possible.
– Vous dites ?
Bluette appuya :
– Le plus tôt possible, je vous le promets.
Blaireau eut un gros rire bon enfant qui lui secoua les épaules :
– Mais, monsieur le Directeur, vous oubliez quelque chose ?
– Et quoi donc, mon cher Blaireau.
– Vous oubliez que vous venez de me mettre en liberté et que je vas sortir tout de suite.
– Non, pas tout de suite, répliqua froidement Bluette.
– Hein ?
– Oui, continua le Directeur en reprenant l’air bonhomme qui lui était habituel. La lettre du parquet dit « le plus tôt possible ».
– Eh bien ?
– Eh bien ! je ne peux pas prendre sur moi de vous relâcher immédiatement.
Blaireau faisait de grands efforts pour comprendre.
– Mais puisque j’ai fini mon temps !
M. le Directeur ne parut pas touché de cet argument si raisonnable pourtant au premier abord. Il sourit avec indulgence !
– Vous avez fini votre temps comme coupable, mon cher Blaireau. Mais aujourd’hui, on m’apprend tout à coup que vous êtes innocent. La solution est donc modifiée et nous nous trouvons en présence de nouvelles formalités à remplir.
Les yeux de Blaireau commençaient à s’écarquiller furieusement.
– Alors, si je voulais sortir maintenant, je ne pourrais pas ?
– Non, mon ami.
– Vous m’en empêcheriez ?
– Sans violence, mon cher Blaireau, mais enfin je vous en empêcherais tout de même.
– Et tout à l’heure, pourtant, j’étais libre ?
– Vous l’étiez, Blaireau.
– Et je ne le suis plus ?
– Ou du moins pas immédiatement.
Blaireau éclata :
– Alors, comme ça, nom d’un chien, c’est parce que je suis innocent qu’il faut que je reste en prison un peu plus ?
– Ce n’est pas la seule raison, reprit ironiquement M. le Directeur.
Oubliant son respect coutumier, Blaireau se mit à arpenter le cabinet en hochant la tête et en poussant des exclamations de colère.
– C’est trop fort ! c’est trop fort !… Non…
– Hé ! calmez-vous, mon ami, dit Bluette en lui mettant amicalement la main sur l’épaule. Tout n’est pas perdu…
– Il ne manquerait plus que ça.
– Je me rendrai tout à l’heure chez le procureur de la République, je lui expliquerai votre situation et un de ces jours, j’espère…
– Un de ces jours ! hurla Blaireau.
– Demain peut-être…
– Oh !
– Et même, qui sait… ce soir, à la rigueur.
Blaireau tomba sur une chaise, non sans une nuance de découragement.
– Vous m’avouerez, M. Bluette, que celle-là… !
– Que diable ! mon cher Blaireau, ayez de la patience. La loi est la loi. Pour être emprisonné, il n’est pas absolument nécessaire d’être coupable, mais, d’un autre côté, pour être mis en liberté, il ne suffit pas toujours d’être innocent !
– Ce n’est pas que je regrette, au moins, remarqua poliment Blaireau, de rester quelques heures de plus chez vous…
– Vous êtes trop aimable, Blaireau.
– Mais quelle drôle d’idée, il a eu de se dénoncer, ce professeur !
– En effet.
– Ça allait si bien !
– Enfin, mon ami, rassurez-vous. On finira par vous remettre en liberté tout de même.
– Non, mais je l’espère bien, par exemple !
Ils se mirent à rire tous les deux, de concert, et sans aucun souci de la distance sociale qui les séparait.
Blaireau eut tout à coup une idée pratique :
– Est-ce que je ne pourrais point demander une petite indemnité ?
– Je ne vous le conseille pas, répondit Bluette.
Un quidam entra.
– Quelqu’un qui demande à parler tout de suite à M. le Directeur, voici sa carte.
Bluette lut : « André Guilloche, avocat. (Pour l’affaire Blaireau).
– Hé ! Hé ! dit Bluette, voici un avocat qui a affaire à vous, Blaireau.
Celui-ci se méfiait instinctivement.
« Qu’est-ce que c’était encore que celui-là ? Un avocat pour l’affaire Blaireau ! Ce n’était donc pas fini l’affaire Blaireau ! Comment ! condamné à trois mois de prison, pour un délit qu’il n’avait pas commis, aujourd’hui, il allait sortir, sa prison accomplie jusqu’au bout. Et voilà qu’on le gardait en prison ! Et voilà qu’un avocat voulait lui parler ! Qu’est-ce qui allait encore lui arriver… »
– Ah ! malheur de malheur ! s’écria-t-il. C’est ça qu’ils appellent la justice.
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Me Guilloche, une grosse serviette sous le bras, entrait en coup de vent, tout heureux de la tournure que prenaient les choses.
– Mon cher Bluette, vous savez ce qui m’amène ; je viens vous prier de me mettre en rapport, si toutefois les règlements intérieurs de la prison vous y autorisent, avec la malheureuse victime de cette sombre affaire.
Bluette éclata de rire.
– La malheureuse victime de cette sombre affaire, la voilà.
En entendant les paroles de l’avocat, Blaireau fut rassuré. Il n’était pas venu évidemment pour lui créer des ennuis, cet avocat, puisqu’il le plaignait, puisqu’il le traitait de malheureuse victime. Hé ! Hé ! mais c’était peut-être une aubaine, au contraire qui lui venait là… Il y avait peut-être un parti à tirer de la situation. En tous cas, il ne risquait rien d’exagérer les choses.
Aussi, prit-il l’air le plus minable qu’il put pour répondre à Me Guilloche :
– Oui, monsieur l’avocat, c’est moi la pauvre malheureuse victime.
Et il ajouta en poussant un gros soupir :
– Ah ! j’ai bien souffert, allez !
– Je m’en doute, mon pauvre ami, mais vos tourments vont prendre fin.
– Ça n’est pas trop tôt.
– Je viens de passer au parquet, j’ai obtenu communication de votre dossier, j’ai remué ciel et terre…
– Oh ! merci, monsieur l’avocat ! merci !
– Vous serez mis en liberté aujourd’hui même… Ah ! ils n’avaient pas l’air content au Parquet !
– Ils faisaient une tête, hein !
– Une vraie tête !… L’aventure va faire un bruit énorme. Avez-vous lu mon article du Réveil de Nord-et-Loir ?
– Non, monsieur l’avocat, à la prison nous ne lisons que le Petit Journal.
– Je vous en ai apporté un numéro, prenez-en connaissance…
Blaireau se saisit de la gazette et lut d’abord ces mots, imprimés en lettres immenses :
UN SCANDALE A MONTPAILLARD
L’AFFAIRE BLAIREAU
GRAVE ERREUR JUDICIAIRE
– Je n’y pensais pas tout d’abord, murmura-t-il, mais c’est vrai, c’est une erreur judiciaire. Je suis victime d’une erreur judiciaire !
Et il se répétait à lui-même, avec l’orgueil que donne toute notoriété naissante :
– L’affaire Blaireau ! L’affaire Blaireau ! Voilà que j’ai donné mon nom à une affaire, maintenant !
– Lisez, mon ami.
Blaireau lut :
« Le malheureux, qu’une des plus graves erreurs judiciaires commises par la magistrature dans ce dernier quart de siècle a laissé pendant des années dans la prison de Montpaillard… »
– Oh ! des années ! protesta doucement Bluette, c’est un peu exagéré.
– Nous rectifierons dans un de nos prochains numéros.
– Le temps ne fait rien à la chose, affirma Blaireau. Je continue :
« …..Pendant des années dans la prison de Montpaillard, l’infortuné Blaireau sera vengé par l’opinion publique. Quant à nous, nous ne l’abandonnerons pas !
« Signé : LA RÉDACTION. »
Blaireau se rengorgeait de plus en plus :
– Monsieur l’avocat, je vous prie de re-remercier la Rédaction pour moi et de lui dire qu’elle n’aura pas affaire à un ingrat. Si jamais elle a besoin d’un beau lièvre, ou d’une jolie truite…
– Merci pour elle, Blaireau.
– Oui, pour un article de journal, voilà ce que j’appelle un article de journal ! Je voudrais bien pouvoir en écrire comme ça !
– Vous faites mieux que de les écrire, mon cher camarade, vous les inspirez !
Et il lui serra la main d’une chaleureuse étreinte.
– Mais ce n’est pas tout, Blaireau.
– Qu’est-ce qu’il y a encore ?
– Réfléchissez bien. Pénétrez-vous de cette idée que vous n’êtes plus le simple et banal Blaireau d’autrefois.
– Je m’en pénètre bien, monsieur l’avocat ; mais, en quoi que je ne suis plus le simple et banal Blaireau d’autrefois ?
– En ceci que tout le monde aujourd’hui a les regards fixés sur vous.
– Diable !
– Votre nom n’est plus seulement votre nom à vous, il est devenu celui d’un scandale public.
– C’est parfaitement vrai.
– Et vous voilà tout naturellement désigné pour être le porte-drapeau des persécutés.
– Je le serai !
– N’oubliez pas que cette situation vous crée des devoirs auxquels vous ne sauriez vous soustraire.
– Rassurez-vous, monsieur l’avocat. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je ne suis pas un homme à me soustraire à aucun devoir. Le porte-drapeau des persécutés, oui, je le serai ! oui, répéta-t-il avec force.
– Bravo, Blaireau ! Dans votre poitrine bat le cœur des citoyens antiques !
– Hein ! qui est-ce qui aurait dit ça, l’année dernière, que je deviendrais porte-drapeau !
– Pour commencer, mon vieux camarade vous dînez, ce soir, avec toute la rédaction du Réveil.
– J’accepte.
Ici, le directeur crut devoir placer une timide observation :
– Mon cher maître, je ne sais pas jusqu’à quel point les règlements intérieurs de la prison m’autorisent à laisser inviter mes détenus à dîner en ville. Mais étant données les circonstances particulières…
– Oh ! oui, s’écria amèrement Blaireau, particulières on peut le dire qu’elles sont particulières, les circonstances !
– Tout à l’heure, donc, mon cher Blaireau, je vais revenir vous chercher, et bientôt, quand s’ouvrira la période électorale, c’est vous qui serez le président d’honneur de toutes nos réunions.
– Président d’honneur ! je veux bien, mais est-ce que je saurai ?
– Rien n’est plus facile. Je vous apprendrai.
– Je présiderai avec mon drapeau ?
– Quel drapeau ?
– Le drapeau des persécutés, donc !
– Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Le drapeau des persécutés, cher ami, n’existe pas à proprement dire. C’est une figure… une façon de parler.
– Ça ne fait rien, je me tiendrai comme si j’en avais un.
– C’est cela !… A propos, vous allez probablement recevoir la visite de M. Dubenoît, le maire. Il va chercher à vous entortiller… méfiez-vous. Justement, le voici !
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M. Dubenoît, en effet, s’approchait, et sur sa physionomie on pouvait lire à la fois l’inquiétude, le mécontentement et divers autres sentiments désagréables.
– Bonjour, mon cher Bluette ! Ah ! voilà le redoutable Blaireau, le héros du jour ! C’est précisément avec lui que je désirerais causer ; mais il est en grande conversation, je vois, avec notre jeune révolutionnaire.
– Blaireau, dit Guilloche, a bien voulu me choisir comme avocat.
– Dites plutôt que c’est vous qui l’avez choisi comme client.
– C’est la même chose, concilia Blaireau.
– J’ai lu votre article de ce matin, mon cher Guilloche. Il est charmant… et d’une bonne foi !
– Alors vous vous imaginiez, monsieur le maire, que cela allait se passer comme ça ! qu’on pourrait emprisonner un innocent pendant des années…
– Trois mois, s’il vous plaît.
– … Et que l’opinion publique ne protesterait pas !
– L’opinion publique se fiche pas mal de Blaireau.
– On a renversé des gouvernements pour moins que cela, monsieur le maire !
– Ces temps-là sont passés, monsieur l’avocat !
– Peut-être pas tant que vous le croyez…
Me ferez-vous l’honneur, monsieur Dubenoît d’assister à la conférence que je fais demain à la Brasserie de l’Avenir ?
– Sur quel sujet ?
– L’Erreur judiciaire en France depuis le chêne de saint Louis jusqu’à nos jours.
– Je ne vous promets pas d’y assister en personne, mais dans tous les cas, j’y enverrai un garçon de la mairie.
– Trop aimable. Et il songea. Il rage, M. le maire ! Au revoir, messieurs ! A tout à l’heure, Blaireau, et souvenez-vous de vos engagements !
– Soyez tranquille, monsieur l’avocat, je suis un homme tout d’une pièce, comme on dit.
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– A nous deux, Blaireau.
– Je vous écoute, monsieur le maire.
– Alors, grand nigaud, vous allez vous laisser accaparer par des intrigants qui vont se servir de vous pour embêter l’autorité, la magistrature, pour troubler l’ordre et qui, après ce beau gâchis, vous lâcheront et se moqueront de vous !
– Pourquoi se moqueraient-ils de moi ?
– Parce qu’ils n’auront plus besoin de vous, parbleu ! C’est clair !… Écoutez, Blaireau, il s’agit d’examiner froidement votre situation.
– Elle n’est pas gaie, ma situation, mon pauvre monsieur.
– Pas gaie ? Je ne suppose pas que vous allez vous plaindre du régime de notre prison, hein ? La prison de Montpaillard est bien connue pour être la meilleure du département, et vous ne tomberez pas toujours sur des directeurs comme M. Bluette.
– Je compte même ne plus jamais tomber sur aucun directeur.
– On ne sait jamais.
– Et puis, M. Bluette est bien gentil ; mais, enfin, une prison est toujours une prison.
– Quand vous irez dans une autre, vous apprécierez la différence.
– Décidément, vous y tenez, à ce que je retourne en prison ?
– Ne causons plus de cela. Jetons un voile sur le passé. Comment allez-vous gagner votre vie, maintenant ?
– Je ne serai pas embarrassé.
– Vraiment ? Et que comptez-vous faire ?
– Je travaillerai.
– A quoi !
– Comme avant… Je… bricolerai.
– Vous bricolerez ? Je sais ce que cela veut dire, mais on aura l’œil sur vous, mon garçon, et plus que jamais. Du travail régulier, pensez-vous en trouver facilement ?
– Pourquoi pas ?
– Voilà où vous vous trompez, mon pauvre ami. Les gens sauront que vous avez fait trois mois de prison. Ils n’aiment pas beaucoup cela, les gens !
– Mais, nom d’un chien, ils sauront bien que je suis innocent, les gens !
– Je le sais, Blaireau, et je ne parle pas de moi qui suis au-dessus des préjugés. Je recevrais parfaitement, moi qui vous parle, un innocent à ma table, mais vous ne rencontrerez pas les mêmes indulgences chez tout le monde, n’est-il pas vrai, Bluette ?
– Hélas, oui !
– Il faut tenir compte de l’opinion publique.
– L’opinion publique ? s’écria Blaireau, elle est pour moi, l’opinion publique. Tenez, voyez ce journal !
– Ah ! vous lisez ces inepties !
– Un scandale à Montpaillard !
– Il n’y a pas de scandale à Montpaillard, et il n’y en aura pas, je le leur montrerai bien !
– Et l’Affaire Blaireau, monsieur le maire, qu’est-ce que vous en faites ?
– Il n’y a pas d’affaire Blaireau ! Ah çà ! supposez-vous, mon pauvre garçon, parce que le Réveil de Nord-et-Cher a imprimé votre nom en grosses lettres, que vous êtes devenu un personnage plus considérable qu’il y a trois mois, avant votre condamnation ?
– J’en suis même sûr !
– Vous vous trompez, mon cher Blaireau. Avant votre condamnation, vous n’étiez pas coupable… Aujourd’hui, vous êtes innocent. C’est exactement la même chose, et votre situation n’a pas changé d’une ligne.
– Je ne trouve pas, moi, et puis, j’ai fait trois mois de prison dans l’intervalle. Il ne faut pas oublier ce léger détail…
– Voyons, nous sommes entre nous, n’est-ce pas ? N’essayez pas de faire votre malin avec moi. Vous avez fait trois mois de prison, c’est vrai ; mais si on les additionnait tous les mois de prison que vous avez mérités rien que pour vos délits de braconnage, ce n’est pas trois mois de prison auxquels vous auriez droit mon cher, mais au moins à dix ans. Estimez-vous donc encore bien heureux et n’en parlons plus !
– Je suis innocent, je ne sors pas de là !
– Ma parole d’honneur, on dirait qu’il n’y a que vous d’innocent dans la commune ! Voulez-vous que je vous dise. Blaireau ? Vous êtes un mauvais esprit, un homme de désordre, voilà ce que vous êtes !
– Ça n’empêche pas que je sois innocent.
– Écoutez, Blaireau, je vais vous donner un dernier conseil, un conseil d’ami. Quittez le pays. Allez-vous-en à une certaine distance à la campagne, dans une place que je me charge de vous procurer. Là, à force de travail et de bonne conduite, vous arriverez peut-être un jour à vous réhabiliter.
– Comment, me réhabiliter ? Moi, un innocent ?
– Est-ce convenu ?
– Jamais de la vie ! Un innocent n’a pas à se réhabiliter !
– Si vous ne suivez pas mon conseil, Blaireau, je ne réponds pas de ce qui arrivera.
– Qu’est-ce qui arrivera ?
– Vous le verrez bien, et peut-être alors il sera trop tard, entêté !
– Diable, diable, me voilà bien embarrassé.
Blaireau se mit à gratter son pauvre crâne perplexe. Un gardien annonça la présence d’un monsieur qui souhaitait obtenir de M. le directeur l’autorisation de visiter M. Blaireau.
Ce monsieur n’était autre que notre vieille connaissance, le baron de Hautpertuis, qui venait voir la malheureuse victime et s’entendre avec elle sur les détails de la fête en son honneur et à son profit.
– Un baron, fit Blaireau, mazette !
– Faites entrer ce monsieur, commanda le directeur.
– Est-ce qu’il n’aurait pas renoncé à cette idée saugrenue ? grommelait Dubenoît. Car ce n’est pas assez des révolutionnaires, il faut que les nobles s’en mêlent maintenant, de troubler l’ordre. Quelle époque, mon Dieu, quelle époque !
En tenue élégante, mais sobre, sans fleur à la boutonnière (on ne doit pas porter de fleurs dans les visites aux détenus), M. le baron de Hautpertuis se présenta et salua d’un style aisé mais sévère, ainsi que le comportaient les circonstances.
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En quelques mots, Blaireau fut au courant des choses.
De concert avec la plus brillante jeunesse de Montpaillard, M. le baron de Hautpertuis préparait une splendide fête au bénéfice de l’infortuné Blaireau, une fête qui serait l’événement de la saison.
– Une fête pour moi !
– Oui, une fête pour vous, mon cher monsieur… comment déjà ?
– Blaireau… je m’appelle Blaireau. Vous savez bien : l’Affaire Blaireau !
– Parfaitement, je me souviens. Oui, monsieur Blaireau, nous sommes en train de vous organiser quelque chose de soigné, une splendide fête dont vous serez le héros !
– Le héros ! je serai le héros !
Blaireau se redressait : il y a un quart d’heure, il était promu porte-drapeau des persécutés et voici qu’il devenait héros, maintenant ! Héros d’une fête organisée par un baron !
Allons, les choses prenaient une bonne tournure !
Après la gloire, l’argent !
M. Dubenoît, lui, s’attristait de plus en plus, en voyant l’ordre à Montpaillard décidément compromis.
Il fit une dernière tentative :
– Ne croyez-vous pas, monsieur le baron, qu’une bonne place de jardinier ne serait pas préférable pour ce garçon-là ?
Blaireau eut une grimace :
– Euh ! Une bonne place de jardinier. Elles sont bien rares, vous savez, les bonnes places de jardinier.
– Et puis, ajouta le baron, il sera toujours temps de lui chercher une place après la fête, quand ce malheureux aura touché le produit de cette belle manifestation de la charité publique.
Blaireau ouvrait des yeux énormes et des oreilles non moindres :
– Alors c’est moi qui toucherai, monsieur le baron ? Je toucherai… tout ?
– Oui, mon ami, vous toucherez tout, moins les frais insignifiants et quelques menues dépenses de la fête.
– Bien entendu… Et à combien croyez-vous que ça puisse se monter, la recette, à peu près ?
– Oui, ricana M. le maire, à combien croyez-vous que ça puisse se monter ?
– Dame… je ne sais pas trop, moi.
Eh bien ! mon cher baron, permettez-moi de vous dire qu’une fête dans le genre de celle-là ne rapporterait pas vingt francs, à Montpaillard.
– Vingt francs ? Vous badinez !
– C’est que Montpaillard n’est pas une ville riche, monsieur le baron.
– Vous disiez hier qu’il n’y avait pas de pauvres dans votre commune ?
– Il n’y a pas de pauvres, c’est vrai, mais il n’y a pas de riches non plus. Montpaillard, monsieur le baron, est composé de gens aisés (S’animant), tranquilles ! (Se promenant avec agitation), paisibles ! (Faisant des gestes). Des gens qui repousseront avec la dernière violence les innovations parisiennes dont la capitale cherche à empoisonner la province, soit dit sans vous offenser, monsieur le baron !
– Je ne m’offense pas, monsieur le maire, je m’étonne simplement.
– Tenez, je vous parie cinq cents francs que votre fête n’en rapportera pas deux cents.
– Je les tiens. Voilà vingt-cinq louis de plus dans la caisse de Blaireau. Blaireau, vous pouvez remercier M. Dubenoît.
– C’est la première fois, dit Blaireau, que M. le maire est tant soit peu gentil pour moi. Merci bien, monsieur le maire !
– Il n’y a pas de quoi, mon garçon, vous le verrez bientôt, car cette fameuse fête sera une immense veste.
M. de Hautpertuis fut piqué au vif.
– Mon cher monsieur Dubenoît, j’ai organisé dans ma vie soixante et onze fêtes de charité à la suite de catastrophes diverses. J’ai sauvé de la misère des Péruviens, des Turcs, des Portugais, des Chinois, des Moldo-Valaques, des Égyptiens… Il serait plaisant que je ne réussisse pas, la première fois que j’organise une fête au bénéfice d’un compatriote.
– Si vous connaissiez Montpaillard, vous ne parleriez pas ainsi.
– Je réponds de tout !
– Nous en recauserons… Messieurs, je vous quitte, on m’attend à la mairie.
Il était temps que M. Dubenoît sortît, il allait éclater.
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– Votre prison, monsieur le directeur, est beaucoup plus gaie que je me le figurais. Une vue superbe, un beau jardin… Il y a longtemps que vous êtes ici ?
– Trois mois, exactement trois mois. J’y suis entré le même jour que cet excellent Blaireau. C’est pourquoi j’éprouve tant de sympathie pour lui.
– Je comprends cela. Et avant d’être à Montpaillard…
– J’ai commencé ma carrière par cet établissement. Auparavant, j’habitais Paris. Ah ! si on m’avait dit, il y a seulement trois ans, que je deviendrais directeur de prison, j’aurais bien ri.
– Vous vous destiniez, sans doute, à d’autres fonctions ?
– Je ne me destinais à rien… je m’amusais. Ma foi, je ne regrette rien, car, vraiment, je me suis bien amusé.
– Tout est là ! Les femmes, sans doute ?…
– Les femmes, oui, surtout une !
– A la bonne heure !
– Oui, c’est à une femme que je dois mon entrée dans la carrière administrative. Elle s’appelait Alice. Nous nous adorions… Tel que vous me voyez, baron, j’étais un simple rentier. Alice eut bientôt fait cesser cette situation anormale. Elle jetait l’argent par les fenêtres et moi je le regardais tomber…..
– C’était très gai. Ruiné par les femmes ! Permettez-moi de vous serrer la main.
– Pas par les femmes, par une femme.
– Ce n’en est que plus flatteur.
– Alors, complètement décavé, je sollicitai une place du gouvernement. A cette époque, j’étais cousin du ministre…
– Vous n’êtes plus son cousin ?
– C’est lui qui n’est plus ministre. Il eut juste le temps de me nommer à Montpaillard. Heureusement, car mes moyens ne me permettaient plus que d’être prisonnier moi-même, ou directeur de prison. Je n’hésitai pas une minute.
– Je n’ai pas de peine à le croire.
– Et Mlle Alice ?
– Alice, de son côté, fit connaissance d’un monsieur âgé fort riche ; mais la chère petite ne m’a pas oublié, j’en ai actuellement la preuve.
– Tous mes compliments, mon cher Bluette ! Je ne m’attendais pas à trouver chez un directeur de prison un aussi charmant homme, et je suis enchanté d’avoir fait votre connaissance.
– Tout l’honneur est pour moi. Me ferez-vous le plaisir de visiter mon petit établissement ? Ah, dame ! ça n’est pas la prison de Fresnes !…
– Très volontiers, cher monsieur.
Les quelques mots échangés sur Alice avaient fait naître au cœur de Bluette le soudain remords de laisser la pauvre chérie en solitude aussi prolongée.
– Avant de commencer notre petite promenade, baron, je vous demanderai l’autorisation de m’occuper de quelques détails de service.
– Faites, mon cher directeur, faites. L’administration avant tout !
Et Bluette courut retrouver Alice, qu’il embrassa de tout son cœur et même à plusieurs reprises, croyons-nous pouvoir affirmer.
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