‹ L’Amant anonymeChapitre 10 sur 27 · Scène V.

Scène V.

LÉONTINE, LE VICOMTE.

Le vicomte, après un moment de silence.

Eh bien, Madame, il est donc ici ?

Léontine.

J’avoue que ma surprise est extrême… Tenez, lisez la lettre.

Le vicomte, prenant la lettre.

Voyons un peu son style. (Il lit.)

« Seroit-ce moi, Madame, qui vous fais fuir le monde ? Un amour si soumis auroit-il pu vous déplaire ? Il ne demande & n’exige rien : il vous jure de ne jamais se déclarer davantage, & de ne point dévoiler à vos regards l’objet malheureux qui l’éprouve. La seule chose que je desire, c’est d’apprendre enfin si cet hommage si pur ne s’est pas attiré votre colère, & peut-être votre haine. »

Le Vicomte, s’interrompant.

Et il appelle cela ne rien desirer, ne rien exiger de nouveau !

Léontine.

Allez-vous vous interrompre ainsi à chaque mot. Voyez la suite.

Le Vicomte, lit.

« Et peut-être votre haine. Il est un moyen de m’en instruire. On célèbre une noce ce soir. Vous y devez paroître ; si vous daignez porter le bouquet que j’ose vous offrir, sans me flatter que mes soins vous soient agréables, je penserai du moins qu’ils ne vous sont pas odieux. Si vous ne le portez pas, je prendrai ce dédain cruel pour une marque assurée de mépris & de haine : & c’en est fait, je m’exile à jamais, & je m’impose un silence éternel. Songez, Madame que la faveur que j’implore, telle précieuse qu’elle puisse être, n’est, après tout, qu’un témoignage d’indifférence. Voilà cependant où se bornent tous les vœux de l’amant le plus fidèle, le plus soumis & le plus passionné. »

(rendant la lettre.)

L’invention est adroite.

Léontine.

Comment, adroite ?

Le Vicomte.

Assurément ; cette lettre seroit embarrassante pour toute autre que vous.

Léontine, très-vivement.

Pour toute autre que moi. Mais, de grace, Monsieur, ne me séparez point ainsi des autres femmes ; ne pouvez-vous me louer qu’à leurs dépens ?

Le Vicomte.

Aimeriez-vous mieux être confondue avec elles ? Vous y perdriez trop.

Léontine.

Cette lettre est sans doute embarrassante.

Le Vicomte.

J’ai donc raison de dire qu’elle est adroite.

Léontine.

Ah ! certainement celui qui l’a écrite étoit bien éloigné du dessin d’y mettre de l’art & et de l’adresse.

Le Vicomte.

Enfin, il vous embarrasse.

Léontine.

Ses soins ne me font assurément nul plaisir. Il n’en sauroit douter, on ne fuit point ce qu’on aime, & dans ma position… Mais chercher à lui prouver que je le hais, que je le méprise, ce procédé seroit absurde & ridicule. Il est… il doit m’être indifférent, & rien de plus : qu’en pensez-vous ?

Le Vicomte.

Mais, s’il faut vous parler vrai, je vous avouerai que je trouve dans sa conduite une témérité révoltante.

Léontine.

De la témérité… Ah ! par exemple, je n’imaginois pas qu’on pût l’en accuser.

Le Vicomte.

Mais cependant, avec toute sa soumission, il ose vous parler sans cesse de son amour. Il le fait éclater dans toutes les occasions ; il vous obsède, vous suit par-tout ; il s’introduit & se cache dans tous les lieux que vous habitez ; il pénètre dans votre appartement ; il épie en secret vos démarches, vos discours, & il vous voit, vous entend : & peut-être dans cet instant même, il vous observe & il ose concevoir de folles espérances. Il sera ce soir dans le bosquet où la noce s’assemble, puisqu’il compte vous y voir, paré de son bouquet.

Léontine.

Vous croyez qu’il y sera ?

Le Vicomte.

Sa lettre le dit clairement.

Léontine.

Mais connoissez-vous rien d’aussi extraordinaire ?

Le Vicomte.

Ah ! je conviens que jamais passion ne fut portée à un tel excès. Il a la tête absolument tournée ; il vous adore : vous êtes sa seule affaire.

Léontine.

Cela est vrai ; vous avez raison, mon cher Vicomte : il est digne de pitié.

Le Vicomte.

Oh ! cela, c’est autre chose. Je ne puis plaindre un homme qui semble lui-même chérir les maux qu’il s’est faits, & qui n’a pas le courage de vaincre une passion qui n’est jamais violente que par notre faute.

Léontine.

Ne parlez point de l’amour ; en vérité, vous n’y entendez rien.

Le Vicomte, avec un calme affecté.

Et je dois à cette ignorance tout le bonheur de ma vie

Léontine, avec distraction.

Sera-t-il déguisé ? Paroîtra-t-il… ?

Le Vicomte.

De qui parlez-vous donc ?

Léontine, avec embarras.

Je pensois à ce que vous disiez tout-à-l’heure, qu’il me verroit à cette noce… Je suis curieuse de savoir comment. J’ai naturellement une curiosité excessive… Tenez, par exemple, je suis bien femme à cet égard.

Le Vicomte.

Il viendra peut-être habillé en Paysan.

Léontine.

Oh ! les manières, le maintien, la démarche, tout cela le trahiroit.

Le Vicomte.

Il est très-possible qu’il ait une physionomie assez commune pour être facilement confondu dans la foule ; & peut-être avez-vous vu plus de cent fois cette figure-là, sans vous en douter.

Léontine.

Je suis sûre que je le devinerois au milieu de mille personnes.

Le Vicomte.

Mais comment ?

Léontine.

Je ne sais : mais je parierois.

Le Vicomte.

Je ne vous le conseille pas… Vous pourriez perdre.

Léontine.

Dites-moi, mon cher Vicomte, ce que vous feriez à ma place ?

Le Vicomte.

Quoi ?

Léontine.

Oui, ce soir.

Le Vicomte.

Eh bien, après, je ne vous comprends pas.

Léontine.

Eh, mon Dieu !… pour ce bouquet…

Le Vicomte.

Ah ! ah ! je l’avois déjà oublié ; mais je n’ai point d’avis là-dessus : c’est à vous…

Léontine.

Mais pensez-vous qu’il n’y ait pas de la pruderie, de l’impolitesse à refuser ?

Le Vicomte.

Ne dit-il pas que s’il ne vous voit point son bouquet, vous n’entendrez plus parler de lui ? Dans ce cas, il seroit tentant d’être impolie une heure, pour s’en débarrasser ensuite pour toujours.

Léontine, embarrassée.

Sûrement… Je suis de cet avis. Mais je ne crois pas que sa lettre dise cela précisément. Au reste, je la relirai, & je verrai.

Le Vicomte.

Quel air triste & rêveur !

Léontine.

Quelle heure est-il ? J’ai mille choses à faire aujourd’hui.

Le Vicomte.

(À part.) Il faut la quitter. Mais, dans ce moment, que j’ai de peine à m’y résoudre ! (Haut.) Je vais vous laisser en liberté. J’ai aussi, de mon côté, quelques lettres à écrire. (À part en s’en allant.) Ah ! je commence à respirer (Il sort.)

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