‹ L’Amant anonymeChapitre 12 sur 27 · Scène VII.

Scène VII.

LÉONTINE, DOROTHÉE.

Léontine.

Venez, ma chère amie ; j’ai bien des choses à vous apprendre.

Dorothée.

Rosalie & le Vicomte m’ont tout conté.

Léontine.

Eh bien, quel conseil me donnez-vous ? Mais auparavant, lisez sa lettre. (Elle la lui donne : Dorothée lit tout bas.)

Léontine.

Je ne vous cache pas que ma curiosité devient excessive ; en même temps je crains qu’en cédant à ce qu’il demande, il n’ose concevoir des idées & des espérances que je ne veux pas faire naître. Je suis fort embarrassée. Guidez-moi là-dessus.

Dorothée, après avoir lu.

Comment pouvez-vous balancer, quand il dit lui-même qu’il ne prendra cette faveur que pour un témoignage d’indifférence ? Que risquez-vous à l’accorder sous cette condition ? Pourquoi le désespérer par une rigueur si déplacée ? En vérité ce seroit une cruauté que je ne vous pardonnerois pas.

Léontine.

Mais il continuera les mêmes soins que j’ai voulu fuir.

Dorothée.

Votre départ a dû lui prouver qu’ils ne vous touchoient pas. Il sait là-dessus à quoi s’en tenir. N’ajoutez pas à ce malheur celui de le convaincre de votre aversion : vous cesseriez d’être juste & raisonnable.

Léontine.

Mais si, satisfait de n’être point haï, il s’obstine à me suivre, à m’aimer, le dois-je souffrir, & pourrai-je m’en plaindre, après avoir perdu un moyen si facile de l’éloigner pour toujours ?

Dorothée.

En accordant ce qu’il desire, vous ne vous engagez à rien. Il semble qu’il ait prévu vos craintes ; il y répond d’avance ; il s’explique d’une manière qui n’est pas équivoque. En portant ce bouquet, vous ne lui témoignez pas de l’intérêt ; vous lui direz simplement, « je ne vous hais point ». Encore une fois, il n’est pas possible que vous le haïssiez. Lui donner une preuve de haine, seroit une injustice, une folie inconcevable. D’ailleurs le beau projet de vouloir l’éloigner pour toujours ! Décidée à ne jamais l’aimer, vous devez, par reconnoissance, desirer de le connoître : & la seule curiosité doit vous engager à souhaiter vivement de voir quelle sera la fin d’une aventure aussi singulière, & combien de temps elle peut durer encore.

Léontine.

J’ai pensé tout cela. Vous me persuadez facilement : mais il ne se déclarera jamais.

Dorothée.

Eh ! cela même n’est-il pas assez surprenant, assez curieux pour en essayer l’épreuve ? Pour moi, je donnerois toutes choses au monde pour le voir un instant. Ses lettres, ses vers, sa conduite annoncent un esprit, une grace, une passion qui ne peuvent appartenir qu’au plus honnête, au plus délicat & au plus aimable de tous les hommes. Je ne suis pas romanesque, ni passionnée de mon naturel ; mais pour n’être pas émue & touchée de cette aventure, il faudroit être tout-à-fait insensible.

Léontine.

Je ne sais pas si vous êtes passionnée ; mais je sais que votre tête est bien vive, & que vous aimez les choses singulières : ceci le prouve un peu.

Dorothée.

Votre sang-froid m’impatiente.

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