Scène III.
JEANNETTE, COLIN, LÉONTINE, DOROTHÉE, ROSALIE, LE VICOMTE, OPHÉMON, PICARD.
Le Vicomte s’approche, & voyant Léontine parée du bouquet, il fait un geste de joie qu’elle prend pour de la surprise.
Léontine, à part.
Que je suis embarrassée ! De quel air le Vicomte me regarde ! Que ce bouquet me gêne !
Le Vicomte, à Léontine.
L’Inconnu, s’il est ici, doit être satisfait.
Léontine.
C’est Dorothée qui l’a voulu absolument.
Jeannette.
Allons, allons, tout le monde est arrivé : commençons.
Léontine.
Auparavant, je veux savoir, Jeannette, par quel ordre…
Dorothée.
Encore une fois, voyez la fête, vous saurez tout après.
Le Vicomte.
Madame a raison. Certainement les précautions sont prises de manière que sûrement Jeannette ignore elle-même le véritable objet qui la fait agir : ainsi ce qu’elle vous dira vous instruira peu.
Dorothée.
Allons, asseyons-nous. (À Léontine.) Venez à votre place.
Léontine.
Restez-y donc auprès de moi.
Dorothée.
Volontiers.
Léontine.
Mettez-vous là, Vicomte. (Ils se placent tous trois sur le siege de gazon, Léontine au milieu. Picard & Rosalie se placent à quelque distance l’un à côté de l’autre. Ophémon se tient tout seul de l’autre côté du Théâtre.)
Le Vicomte, à part.
Que je suis troublé !
Ophémon, à part.
Jusqu’ici tout va bien. Observons un peu la contenance de Léontine.
Dorothée.
Jeannette, vous pouvez commencer.
Jeannette frappe trois coups dans ses mains.
Rosalie, à Picard.
Mon Dieu ! comme le cœur me bat ! (On entend une musique champêtre. Alors les Villageois forment des danses & des pantomimes sur les différens airs, exécutés par la symphonie ; ensuite ils vont en dansant prendre Jeannette & Colin, & les amènent au siege de gazon, où Léontine est assise. La Musique cesse.)
Dorothée.
Tout ceci tient de l’enchantement.
Picard, à Rosalie.
Quand je te le disois, qu’il y a de la sorcellerie là-dedans.
Rosalie.
Paix donc : voilà Jeannette qui chante.
Dorothée.
Je n’ai jamais rien vu de plus agréable ni de mieux imaginé.
Ophémon, à part.
Ma foi, nos affaires ne vont pas mal. Léontine, pour le coup, est véritablement interdite & troublée.
Léontine, à part.
Il étoit sans doute mêlé parmi ces Villageois.
Le Vicomte.
Àprésent, questionnons un peu Jeannette.
Léontine.
Allons, Jeannette, répondez.
Le Vicomte.
Madame veut savoir d’où vient cette fête.
Jeannette, à Dorothée.
Puis-je le dire à présent ?
Dorothée.
Oui, dites.
Jeannette.
Eh bien, Madame a devant ses yeux la personne…
Léontine.
Qui me l’a donnée ?
Colin.
Oui, Madame.
Léontine.
Comment ?
Dorothée.
Ah ! voici du nouveau.
Le Vicomte.
Vous verrez que c’est moi.
Jeannette, montrant Dorothée.
Non, c’est Madame.
Dorothée.
Moi ?
Colin.
Vous-même.
Dorothée.
Cela n’est pas mal imaginé. Quoi ! je vous ai dit ?…
Jeannette.
Ah ! non… Vous m’avez fait dire…
Dorothée.
J’entrevois le reste. Contez-nous un peu, Jeannette, de quelle maniere je m’y suis prise ?
Jeannette.
C’étoit Jeudi
Colin.
Non, Vendredi
Jeannette.
Jeudi, te dis-je.
Colin.
Pardi, c’était en revenant du bois, sur le soir.
Jeannette.
C’étoit…
Léontine.
Eh ! le jour n’y fait rien. Poursuivez.
Jeannette.
C’étoit donc Jeudi au soir… Une vieille Dame est arrivée chez nous.
Ophémon, à part.
Pas si vieille.
Jeannette.
Elle a demandé mon père, & puis moi, & puis Colin, qui étoit là, & puis nous a emmenés dans not’verger : il y avoit trois hommes qui la suivoient.
Colin.
Non, il étions quatre.
Jeannette.
Je les ai comptés.
Colin.
Et moi aussi.
Léontine.
Mais finissez donc vos disputes.
Ophémon.
Voilà un ennuyeux petit coquin.
Dorothée.
Allons, Jeannette, reprenez votre récit : & vous, Colin, taisez-vous.
Colin.
Qu’alle me laisse conter.
Jeannette.
Nani, da.
Colin.
Mais…
Léontine.
Encore une fois, finissez donc.
Jeannette.
Dame, je ne sais plus où j’en étois.
Le Vicomte.
Àl’arrivée de la vieille Dame
Jeannette.
Eh bien donc, la vieille Dame nous dit comm’ça qu’alle venoit de la part de Madame Dorothée, qui vouloit donner une belle fête à Madame, & qui la surprît bien fort, & qu’il falloit n’en sonner mot. Et puis alle me donna ces chansons, & puis de l’argent, & puis alle dit tout ce que nous ferions ; & puis les hommes qui l’avions suivies nous baillèrent de grandes caisses où étions ces guirlandes de fleurs… les habits… & puis la vieille Dame s’en fut… & puis… voilà tout… Qu’en dis-tu, Colin ?
Colin.
T’as oublié le plus beau. Je m’en vais recommencer.
Léontine.
Non, non, cela est inutile. Il suffit, allez, Jeannette.
Dorothée.
Allez, mes enfans, allez rejoindre la noce. (Ils s’en vont. Ophémon sort aussi.)
Dorothée.
Je le savois bien qu’ils ignoroient la vérité.
Léontine.
Réellement, Dorothée, ce n’est pas vous ?
Dorothée.
Si fait c’est moi… Comment ne l’avez-vous pas deviné d’abord, surtout à la chanson ? Une romance remplie de plaintes & d’amour… c’étoit clair… En vérité, vous faites de belles questions.
Léontine.
Une vieille femme…
Le Vicomte.
Oh ! cela c’est un déguisement… C’étoit peut-être lui, que sait-on ?
Léontine.
En vieille femme ! Quelle idée !
Le Vicomte.
Mais nous ne savons pas son âge.
Léontine.
Il n’est pas vraisemblable qu’on ait pu le prendre pour une vieille femme : sûrement il est jeune.
Dorothée.
Elle a raison.
Le Vicomte.
Cela seroit cependant assez plaisant que ce fût un vieillard, un vieux fou, qui mît ainsi notre esprit à la torture.
Léontine.
Je ne vois pas ce que cette idée a de risible : elle ne me paroît qu’extravagante.
Le Vicomte.
Mais enfin, tout ce mystère me fait penser qu’il a d’excellentes raisons de se cacher : ou son âge, ou sa figure, ou sa naissance forment des obstacles.
Léontine.
Pour son âge, il seroit ridicule d’imaginer un vieillard capable d’une telle passion : pour sa figure, comme on s’abuse aisément, il pourroit penser que les agrémens de son esprit, & un cœur aussi sensible, feront oublier l’avantage frivole de la beauté ; & pour sa naissance, ses lettres, sa magnificence, sa conduite, n’annoncent pas un état dont on doive rougir.
Le Vicomte.
Mais s’il étoit jeune, d’une figure qui n’eût rien de choquant, qu’il fût aimable, que sa fortune fût honnête, & que sa naissance fût assortie à la vôtre, vous le connoîtriez. Vous avez passé votre vie à la Cour, & dans le plus grand monde ; vous l’auriez rencontré mille fois. Il dit vous aimer depuis huit ans ; comment, vous voyant sans cesse dans la société, ne se seroit-il jamais trahi ? Ses regards vous auroient parlé. Pensez-vous qu’il existe un homme assez maître de lui pour cacher si long-temps une passion si violente ?
Dorothée.
Il connoissoit sa vertu.
Léontine.
Il étoit sans espérance.
Le Vicomte.
Comment parvenir à ce point si rare d’estime & de respect, pour un objet qu’on ne connît que superficiellement & de réputation ? Se taire, & nourrir dans le silence une passion malheureuse, la dérober à tous les yeux pendant huit ans, cet effort vous paroît-il possible & naturel ?
Dorothée.
Enfin, cela existe. Nous pouvons ne le pas comprendre, mais nous ne pouvons en douter.
Le Vicomte.
Si cela est, si cela m’étoit bien prouvé, j’avoue que je le trouverois véritablement intéressant.
Léontine.
Il est certain qu’on a peine à se défendre d’une vive curiosité.
Dorothée.
Oh ! pour moi, je n’ai nulle peine ; car je ne m’en défends pas ; j’y cède de tout mon cœur. Il m’attendrit, il me touche : & je voudrois qu’il fût-là caché dans quelque coin, & qu’il m’entendît.
Le Vicomte.
Ne badinez pas, il en est très-capable ; & je ne serois point du tout étonné, si l’on m’apprenoit qu’il n’a pas perdu un mot de toute notre conversation.
Dorothée.
Je le crois ; car il est fort vraisemblable qu’il ait voulu savoir l’opinion de Léontine sur sa fête. Je parierois qu’il est caché dans quelque niche qu’il aura fait faire exprès. Tenez, voyez-vous ce gros arbre là-bas ? Il est creux, je suis persuadée… (À Léontine.) Mon Dieu ! qu’avez-vous donc, vous palissez ?
Léontine.
Je souffre… J’ai un mal de tête affreux.
Dorothée.
Il faut rentrer.
Léontine.
Ah ! ce n’est rien : ce n’est rien du tout… Il me dure depuis hier au soir.
Le Vicomte.
Rentrons.
Léontine.
L’air me fait du bien… Je suis bien ici, beaucoup mieux que renfermée dans ma chambre.
Dorothée.
Pour en revenir à ce que je disois, je vous assure qu’il est ici… Allons, avant de nous en aller, dites-lui quelque chose d’honnête. Par exemple, que vous seriez bien-aise de le connoître.
Léontine.
Quelle folie !
Le Vicomte.
Cette folie est très-gaie. Allons, Madame, il faut vous y prêter.
Léontine.
Mais, mon cher Vicomte, vous n’y pensez pas.
Dorothée.
De grace, ma chère amie.
Léontine.
En vérité…
Dorothée.
Oh ! je vous en prie, par complaisance pour moi.
Le Vicomte.
Contentez-la. À quoi vous engagez-vous ?
Léontine.
Mais que voulez-vous que je dise ?
Dorothée.
Que vous avez la plus vive curiosité de le voir. Allons.
Léontine.
Eh bien, oui ; êtes-vous satisfaite ?
Dorothée.
Oh ! cela ne suffit pas ; il faut vous tourner vers l’arbre & le dire vous-même.
Léontine.
Quelle enfance ! quelle persécution !
Le Vicomte.
Eh bien, pour vous en débarrasser, dites-le tout de suite. Figurez-vous donc, pendant cette dispute, l’inquiétude de ce pauvre malheureux qui nous écoute. Comme il desire que nous réussissions à vous persuader : il est sûrement bien agité, bien ému.
Léontine.
Mais, Vicomte, vous êtes aujourd’hui d’une humeur, d’une gaieté véritablement très-aimable. Dorothée vous a communiqué sa folie, & elle vous sied à merveille.
Le Vicomte.
Vous voulez éluder en me louant, & me faire oublier ce que nous vous demandons. Mais…
Dorothée.
Allons, allons, tournez-vous vers l’arbre.
Léontine se tournant. Pendant ce temps le Vicomte se glisse tout doucement sans être aperçu, & va se cacher derrière l’arbre.
Eh bien, est-ce comme cela ?
Dorothée.
Oui, à merveille. À présent, parlez ?
Léontine.
Il faut que je sois bien complaisante.
Dorothée.
Eh, mon Dieu ! prouvez-le donc en finissant ?
Léontine, tournée vers l’arbre.
Vous avez su m’inspirer une curiosité très-vive & je voudrois vous connoître.
Dorothée.
Que vois-je ? L’arbre s’agite.
Léontine.
Ô Ciel !
Le Vicomte, sortant de l’arbre avec précipitation, & courant se jetter aux pieds de Léontine, qui, dans le premier moment de surprise tombe dans les bras de Dorothée.
Connoissez donc enfin celui qui vous adore : vous le voyez, Madame.
Dorothée.
Eh ! c’est le Vicomte.
Léontine.
En vérité j’ai cru… Vous m’avez fait une peur.
Dorothée.
Oh ! la plaisanterie est excellente, excellente. J’en ai d’abord été la dupe parfaitement. J’étois si troublé que je ne l’ai pas reconnu.
Léontine, au Vicomte.
Vous m’avez causé une frayeur inexprimable.
Le Vicomte.
Je vous en demande mille pardons ; mais c’est un tour que j’ai voulu jouer, sur-tout à Dorothée. Je l’ai vue si empressée, si curieuse.
Dorothée.
Cela est charmant ! charmant ! j’ai été complètement attrapée ; j’en ris encore, quand j’y pense. Et comme il a joué son rôle, de quel air passionné il est venu se précipiter à vos genoux ! En se déclarant… & les grands mots… celui qui vous adore… Comme il a dit cela ! Ah ! c’étoit parfait : c’étoit la chose même.
Léontine.
Savez-vous qu’il est très tard ? Il faut aller souper, mon mal de tête redouble.
Dorothée.
Vous vous étiez donc mis dans le creux de l’arbre ? J’ai vu toutes les branches remuer.
Le Vicomte.
Non, j’étois derrière.
Dorothée.
Ah ! c’est une délicieuse idée ! En vérité, je ne vous croyois ni aussi gai ni aussi aimable. Je parie que vous jouez la comédie comme un ange : vous devez avoir un naturel…
Le Vicomte.
C’est suivant les rôles.
Dorothée.
Ce que je ne comprends pas, c’est que l’envie de rire ne vous ait pas gagné, en voyant nos mines effarées. Pour moi, je sens qu’à votre place…
Léontine.
Venez souper, venez.
Dorothée, en s’en allant.
Oh, la bonne scène ! la bonne scène !
Léontine.
Je suis malade à mourir.
Le Vicomte, à part.
Enfin, je puis donc espérer.
(Ils sortent.)
Fin du troisième Acte