‹ L’Amant de la morteChapitre 1 sur 13 · Scène 1

Scène 1

SIMONE, GINETTE, MAUD
Par instants : LOUIS, le valet de chambre

GINETTE

Àpropos, Simone, tu seras libre de samedi en huit ?

SIMONE

De samedi en huit ?

GINETTE

Oui. J’aurai, ce jour-là, mon modèle espagnol.

MAUD

Ah ?

GINETTE

Vous ne vous imaginez pas ce que ce garçon est beau ! Je l’avais rencontré à Cadix, pendant notre voyage, l’an dernier. Il vendait des pastèques, à la porte d’une bodega. Il est venu à Paris chercher fortune. Je lui ai demandé de venir poser chez moi. J’ai commencé par faire des études de son profil, et puis…

MAUD

Et puis ?…

GINETTE

Et puis il a bien voulu poser l’ensemble. Ah ! quelle merveille, mes petites ! Apollon ! Apollon brun. Et une science instinctive des attitudes !

MAUD

Vous nous mettez l’eau à la bouche !

GINETTE

C’est une force de la nature ! Il vit nu comme un beau fruit, comme un galet sur la plage.

SIMONE

Ma pauvre Ginette, comme tu t’emballes !

GINETTE

Oh ! toi, tu es incapable de goûter les merveilles de l’art moderne. Tu restes sous l’influence de ton mari, qui n’a jamais pu, de son côté, oublier les leçons des Beaux-Arts. Un peintre officiel ! Guillaume Darvières ne sera jamais qu’un peintre officiel.

MAUD

Dites tout de suite que c’est un pompier !

GINETTE

Je veux dire que son talent académique…

SIMONE

Évidemment, toi et lui, ce ne sont pas les mêmes académies qui vous intéressent.

GINETTE

Enfin, je compte sur toi, ― sur vous deux, si le maître consent à t’accompagner.

SIMONE

Hélas ! ma petite Ginette, je regrette infiniment, mais, de samedi en huit, je ne serai pas à Paris.

MAUD

Vous partez ?

Simone

Oui. Ordre de la Faculté ! Je n'arrive pas à me débarrasser de ma grippe du jour de l’an ; je tousse encore le matin, et, le soir, j'ai parfois un peu de température. Alors, Guillaume a insisté pour que j'aille me reposer quelques semaines sur la Riviera.

Ginette

Il t'accompagne là-bas ?

Simone

Non. Impossible. Il a commencé le portrait de Lady Hamilton ; il ne peut pas l'interrompre.

Ginette

Eh bien ! en voilà, une nouvelle ! Le couple étonnant qui se disloque ! Les « amants légitimes », comme on vous surnomme partout, qui vont chacun de son côté !

Simone, gravement

C'est la première fois que nous nous séparons depuis notre mariage ; et il a fallu, vraiment, que le médecin me fasse peur, pour que j'accepte de quitter Paris sans Guillaume.

Maud

Vous ne resterez pas longtemps sur la Côte ?

Simone

Oh ! non. Quelques semaines seulement ; juste le temps de me reposer.

Ginette

Te reposer ? Ah ! là, là ! Est-ce qu'on va dans le Midi pour se reposer ! Je te connais : tu seras chaque jour au Casino !

Simone

Bah ! tu sais, autant prendre le thé là qu'ailleurs.

Maud

Alors, votre mari, vous allez le laisser, comme ça, tout seul. Prenez garde !

Simone, simplement

J'ai confiance en lui.

Ginette

Le fait est qu’il t’aime tant !

Maud

Justement ! C'est terrible, un homme qui aime sa femme si passionnément. Il a pris l'habitude de l'amour, et cette habitude-là, mes enfants, c'est pis que toutes les autres. Moi, je ne serais pas tranquille, à la place de Simone.

Simone, ironique

Vous êtes bien bonne, ma chérie ! Je vous remercie. Je suis sans doute très orgueilleuse, mais je laisse Guillaume à Paris sans la moindre appréhension.

Ginette

D'ailleurs, il est si occupé…

Simone, sonnant

Oui : ses cours, ses leçons, le portrait de Lady Hamilton…

(Entre Louis.)

Louis

Madame a sonné ?

Simone

Enlevez le plateau… Vous avez mis les housses dans le grand salon ?

Louis

Oui, Madame ; on est en train d'envelopper le lustre.

Simone

Bien. Merci.

(Louis sort.)

Ginette

Tu boucles la maison ? Mais alors…

Simone

Guillaume compte prendre ses repas au Cercle pendant mon absence. Il s'ennuiera moins au Volney que seul dans notre salle à manger. D'ailleurs, je lui laisse le fumoir…

Ginette, avec un sourire de coin

Son grand ami, Robert Samoy, viendra bien, peut-être, lui tenir compagnie…

Simone

Je ne sais pas. Robert Samoy se fait de plus en plus rare. Il y a des siècles que nous ne l'avons vu.

Ginette, même jeu

Ça vaut peut-être mieux !

Simone

Pourquoi donc ?

Ginette

Oh ! je dis ça comme ça.

Simone

Tu as un drôle d'air… Que veux-tu dire par là ?

Ginette

Moi ? Rien… Pour qu'on dise, ensuite, que je suis une mauvaise langue !

Simone

Tu as rencontré Robert récemment ?

Ginette

Eh bien, oui, là !

Simone

Où l'as-tu rencontré ?

Ginette

Au Caveau-Géorgien.

Simone

Tu lui as parlé ?

Ginette

Impossible.

Simone

Pourquoi ?

Ginette

Il était affalé, les coudes sur la nappe, à côté d’une affreuse petite rousse aux yeux pochés, au regard vide… Je te jure que c’était un spectacle lamentable.

Simone

Robert… Lui !

Ginette

Il avait une de ces figures ! Dame, les femmes, l’alcool, les stupéfiants… Tout lui est bon, paraît-il, pour s’étourdir.

Maud

Comment, s’étourdir ?…

Simone

Ce n’est pas possible, ce que tu me racontes ?

Ginette

Je l’ai vu !

Simone

Oh ! un garçon si gentil, si prévenant, si affectueux… En être tombé là !… Pourquoi, mais pourquoi donc a-t-il changé à ce point ?

Ginette, avec une arrière-pensée

Des embêtements, sans doute. La drogue tue les peines…

Maud, la suivant

Même les peines d’amour !

Simone

Oh ! Vous croyez que Robert…

Ginette

Maud a raison. Il n’y a qu’un grand, qu’un désespérant chagrin d’amour pour expliquer la transformation de ce garçon-là.

Simone

C’est épouvantable, Guillaume va être désolé lorsqu’il saura que son ami…

(Entre Louis.)

Louis, discrètement, avec style

Madame…

Simone

Quoi ?

Louis, même jeu

M. Robert Samoy demande si Madame peut le recevoir.

Simone, haut

Qu’il entre ! Qu’il entre ! (Aux deux jeunes femmes.) C’est lui !

(Ginette et Maud échangent un sourire.)

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