‹ L’Amant de la morteChapitre 3 sur 13 · Scène 3

Scène 3

ROBERT, SIMONE
Par instants, LOUIS

Simone, rentrant

Excusez-moi. Il fallait que je reconduise mes amies…

Robert, ironique

Vos amies, ça ?

Simone, sonnant

Dame ! Je crois !

Robert

Vous n’êtes pas difficile !

Simone

C’est le secret du bonheur.

Robert

Alors, vous êtes heureuse, vous ?

Simone

Pleinement.

(Entre Louis.)

Simone, à Louis

Du porto, je vous prie. Et vous direz à Justine que M. Samoy dîne avec nous.

Louis

Bien, Madame.

Robert

Mais non, mais non…

Simone

On ne vous demande pas votre avis. Guillaume serait furieux de ne pas vous revoir… Je pense, d’ailleurs, que vous n’allez pas l'abandonner pendant mon absence ? Je compte absolument sur vous pour lui tenir compagnie.

(Louis, ayant déposé sur la table à thé un plateau chargé d’un carafon et de verres se retire pendant les répliques suivantes.)

Robert

Vous pouvez être tranquille. Je veillerai sur le pauvre solitaire… — C’est toujours demain que vous partez ?

Simone

Toujours.

Robert

Et quand revenez-vous ?

Simone

Dans cinq semaines. Exactement, le lundi gras.

Robert

Parfait, parfait ! Voilà, en effet, de l’exactitude, et je reconnais là votre nature précise, ponctuelle… soigneuse !

Simone

Un verre de porto ?

Robert

Non, merci.

Simone, s’apprêtant à sonner

Alors, une tasse de thé…

Robert, l'arrêtant

Non, non, rien. Merci… (Allumant une cigarette, non sans nervosité.) Vous permettez ?

Simone, le regardant

Mais qu’est-ce qu’il y a donc, mon pauvre ami ?

Robert

Il y a… que vous partez. Voilà ce qu’il y a.

Simone, souriant

Ce n’est pas un événement bien terrible… Nous nous sommes décidés brusquement…

Robert

La soudaineté de ce voyage n’en exclut pas le désagrément.

Simone

Pour vous, peut-être…, parce que moi, vous savez, je suis enchantée de quitter Paris, sa petite pluie, son brouillard gluant, pour ce beau pays sec qui m’attend là-bas. Si je n’avais pas le regret de laisser Guillaume à ce maudit portrait, je partirais le cœur léger.

Robert

Vous êtes égoïste, comme tous les gens heureux.

Simone

Mon Dieu ! que c’est agaçant de vous entendre gémir sans cesse !… Vous avez tout pour être heureux, vous aussi !

Robert, avec amertume

Oui !… (Concentré :) Croyez-vous que j’aie tout, Simone ?

Simone

Il me semble !… Que vous êtes triste, aujourd’hui ! (Changeant de ton :) Eh bien, pour vous dérider, je vais vous faire un cadeau !

Robert

Un cadeau ?

Simone, allant prendre une photographie dans le tiroir d’un meuble

Oui. Tenez : regardez ce que j’ai trouvé tout à l’heure, en rangeant des tiroirs.

Robert

Une photo de l’École !

Simone

Je vous la donne.

Robert

Je vous remercie… Quel vieux souvenir !

Simone

J’étais sûre de vous faire plaisir. Cela remonte à quelle date ?

Robert

1910. Nous faisions partie de l’atelier Lalou, votre mari et moi… Elle est un peu ridicule, cette photo ! Chacun de nous y arbore l’attribut de son talent particulier, ou fait le geste qui symbolise le mieux ses habitudes ou ses manies…

Simone

Pourquoi Guillaume porte-t-il cette couronne de navets ?

Robert

Parce que « navet » et « aquarelle » sont synonymes en argot d’atelier. La famille de votre mari exigeait qu’il devînt architecte et l’avait fourré d’autorité dans l’atelier Lalou. Mais Guillaume ne rêvait déjà que peinture. Cela explique son diadème de navets.

Simone

Et vous, pourquoi allongez-vous les deux mains vers ce petit pâlot qui est assis devant vous, les yeux fermés ?

Robert, rembruni, après une hésitation

Je commençais à m’occuper d’hypnotisme, à cette époque.

Simone, surprise

Et vous n’avez pas continué ?

Robert, même jeu

Si.

Simone

Vous ne me l’avez jamais dit. Guillaume non plus. Le sait-il ?

Robert

Non.

Simone, stupéfaite mais gaiement narquoise

Ça existe donc, l’hypnotisme ? Ça existe vraiment, les tables tournantes, les médiums, les apparitions ? Ah ! Ah ! Voyons, Robert, vous ? Vous tombez dans ce panneau ? (Elle rit.)

Robert

Ne riez pas, ne riez pas. D’abord, je ne vous parle, moi, que d’hypnotisme, et non de spiritisme. Il n’est ici question que du sommeil hypnotique, provoqué par la volonté de l’hypnotiseur, — le sommeil étrange pendant lequel des ordres sont dictés au sujet pour sa conduite future…

Simone

Est-ce possible, allons ?

Robert

Vous voyez combien j’avais raison de garder le silence. Je vous donne ma parole d’honneur que l’hypnotisme n’est pas un simple champ de mystification, et qu’il faut y voir une science, à peine naissante mais authentique, une science dont les profondeurs entrevues nous épouvantent, — une science aux limites insoupçonnables !… Pour ma part, j’ai vu, de mes yeux vu…

Simone, très intéressée

Quoi donc ?

Robert

Parlons d’autre chose, voulez-vous ?

Simone

Oh ! Racontez, Robert, je vous en prie ! Racontez, pour que je croie à l’hypnotisme. Je voudrais y croire ! Cela doit être passionnant !

Robert

C’est plus que passionnant, c’est angoissant. Ceux qu’on endort battent des paupières si éperdues, leur visage se dépouille d’expression… si totalement… que cela m’a toujours fait frémir. Cette emprise d’une volonté sur une autre, il me semble que c’est une sorte d’assassinat…

Simone

Et pourtant, cet assassinat, il vous arrive de le commettre !

Robert

Je l’avoue. Oui, je provoque l’hypnose, souvent, pour des expériences, parce que l’hypnotisme, mieux connu, peut rendre d’immenses services… Et puis, voyez-vous, rien que pour l’amour de la vérité, il faut qu’on sache, un jour, ce que c’est, au juste, que l’état magnétique ; quelle force s’y développe, fluide ou vibrations, et quelles conséquences peuvent en résulter… Car, un soir, figurez-vous…

Simone

Un soir ?… Allons, racontez, racontez…

Robert

Àquoi bon vous effrayer ? Je voulais dire, simplement, que l’hypnotisme est une arme terrible et singulière.

Simone

On l’utilise pourtant en médecine ?

Robert

Comme certains poisons, comme les décharges électriques. Mais c’est un venin qu’il faut doser au millième de milligramme ; c’est un courant dont le voltage doit être soigneusement surveillé…

Simone

Oh ! que c’est énervant ! Vous savez mille choses, je le sens, et vous ne voulez rien dire !

Robert, poursuivant son idée

… Oui, l’électricité, cela ressemble beaucoup à l’hypnotisme. On s’en sert, et on ne sait pas ce que c’est. Mais peu à peu, à force de travail, d’observations, — grâce au hasard aussi, — on découvre à l’étincelle, aux courants, des énergies stupéfiantes et une… une portée incalculable…

Simone

Oh ! je voudrais assister à des expériences d’hypnotisme ! II existe des sociétés, n’est-ce pas, qui organisent des séances ? Comment cela se passe-t-il ?

Robert, assez gaiement

Décidément, vous voudriez que je vous fasse un peu peur, pour rire ? Eh bien, non ; il ne faut pas rire de ces mystères-là. Quand vous serez revenue, nous en causerons sérieusement. Aujourd’hui, je vous le demande en grâce, parlons d’autre chose.

Simone, déçue

Soit ! Comme vous voudrez ; parlons d’autre chose. Seulement, en représailles, je garde la photographie !

Robert

Simone !

Simone

Il n’y a pas de Simone qui tienne ! Je la remets dans son tiroir. Tant pis pour vous. Vous n’aviez qu’à être plus franc avec moi.

Robert

Allons donc ! Est-ce qu’un homme peut être franc avec une femme !

Simone

Mais pourquoi pas ?

Robert

N’est-il pas poussé au mensonge par les nécessités de la vie quotidienne ? Vous imaginez-vous ce que seraient les rapports des hommes et des femmes entre eux, si le mensonge n’était pas à la base de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs pensées ?

Simone

Mais oui ; j’imagine très bien le monde débarrassé du mensonge.

Robert

Vous plaisantez ! Sans le mensonge social, indispensable, où serions-nous en ce moment, vous et moi ?

Simone

Que voulez-vous dire ?

Robert, troublé

Rien… Au revoir, Simone.

Simone

Quoi ! Vous partez ?

Robert

Oui… Au revoir, ma petite Simone… Soyez heureuse là-bas !…

Simone

Comme votre voix tremble…

Robert

… Soyez heureuse, vous qui le pouvez ! Amusez-vous… Et pensez quelquefois à ceux qui restent, à ceux qui…

Simone

Eh bien ! Robert… Votre visage est bouleversé. Qu’avez-vous donc ?

Robert

Rien !

Simone, émue et perplexe

Àbientôt. Robert… À mon retour.

Robert

Non !

Simone

Quoi ?

Robert

Non !… Je ne viendrai plus. Je ne veux plus vous revoir.

Simone

Mais pourquoi, Robert ? Pourquoi ?

Robert, avec une sombre exaltation

Parce que je vous aime.

Simone, comme insultée

Robert !

Robert

Non, non, ne m’ordonnez pas de me taire ! Je n’en puis plus ! J’étouffe ! Je ne peux plus garder pour moi ce secret qui me tue ! Je vous aime, Simone ! Je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue !

Simone, désorientée

Taisez-vous !

Robert

Ah ! ce premier jour ! Ce premier jour !… Nous avions été invités, Guillaume et moi, à passer la soirée chez les Morel…

Simone

Chez les Morel ?…

Robert

Oui. Une soirée de musique. Une soirée en votre honneur. Je me souviens. Je me souviens de tout !… Guillaume est venu me chercher en taxi. Sur le quai des Grands-Augustins, un autobus nous a frôlés. La voiture a fait une embardée. Guillaume m’a dit : « Nous l’avons échappé belle ! »… J’ai regretté souvent, depuis ce soir-là, que cet autobus ne nous ait pas broyés !

Simone

Ah ! ne dites pas une chose pareille ! Vous n'avez pas le droit de parler ainsi, Robert !

Robert

Et puis : le vide des jours qui ont suivi !… J'étais comme frappé de stupeur. Je ne travaillais plus. Je n’avais plus qu’une seule pensée : vous revoir !… Et, un matin, Guillaume qui frappe à ma porte et qui me dit : « Tu sais, la belle blonde de l’autre soir, qui jouait du piano chez les Morel… » — « Oui ! » — « Eh bien ! je l’épouse, mon vieux !… » Et voilà. C'était fait. Le malheur de ma vie était consommé !

Simone, apitoyée

Mon pauvre ami !

Robert

Ne me plaignez pas !… Votre mariage avec Guillaume était une chose toute naturelle… Guillaume est riche, n’est-ce pas ?

Simone

Ho ! Vous n’avez pas cru…

Robert

Un Darvières ! Qu’étais-je, auprès de mon camarade ? Un misérable petit architecte de quatre sous, une sorte de maçon distingué, — moins que rien, n’est-ce pas ?… Alors, il n’y avait rien à dire !… Et je n’ai rien dit.

Simone, profondément émue

Robert !

Robert

Je n’ai rien dit. Et j’ai même été témoin à votre mariage… Mais oui ; le sort a de ces ironies. J’ai mis des gants blancs et j’ai signé sur le registre, à la mairie, puis à l’église… « Tous mes vœux de bonheur ! » Bravo !… Ah ! ils étaient sincères, les vœux que je formais pour vous, à ce moment-là !

Simone

Robert, taisez-vous ! Vous me faites peur !

Robert

Peur ? Allons donc ! C’est à ce moment-là que vous auriez dû avoir peur, en devinant mon désespoir et mon affolement… Mais vous ne vous souciiez guère de moi ! Vous étiez toute à votre bonheur !… À votre bonheur !… Et peu vous importait qu'un misérable restât sur le quai, à se ronger les poings, tandis que le train vous emportait pour votre voyage de noces !… Ah ! si j’avais pu, à cet instant, vous arracher à Guillaume, m’enfuir avec vous !… Quelle joie ! Quelle joie !

Simone

Taisez-vous ! Mais taisez-vous donc !

Robert

Ah ! les semaines abominables ! Les semaines que vous ayez passées en Algérie, avec votre mari… J'ai tout essayé pour m’étourdir, durant ces semaines-là : les filles, le jeu… J’ai passé des nuits dans des bouges. J’ai fréquenté un tripot ; et j'ai gagné. Gagné ! Ça, c’était encore une des ironies du sort, ce gain tenace, cette chance qui s'accrochait à moi et qui m’accablait. « Heureux au jeu… » Ah ! Ah ! Toute la lie, quoi !… Et quand le jeu n'a plus suffi, quand l’alcool m’a dégoûté, je me suis rabattu sur les stupéfiants…

Simone

Oh !

Robert

Ça vous épouvante ? Il n’y a pas de quoi !

Simone

Robert, je vous en conjure…

Robert

Eh bien, rien n’y a fait ! Rien n’a pu me guérir de vous. Je me suis retrouvé, les nerfs à vif, mais aussi malheureux qu’auparavant… Tout ! Tout ! J’ai tout essayé, même les sciences maudites… Hélas ! Il n’y a pas de dérivatif possible à une peine comme la mienne. Je vous aime trop, Simone ! Je vous aime trop ! (Il tombe assis sur un fauteuil et sanglote convulsivement.)

Simone

Taisez-vous ! Si on vous entendait !

Robert, se levant brusquement, et lui prenant les mains :

Et après ?… Cela m’est bien égal qu'on m'entende ! (Il la regarde avec une douloureuse intensité.) Je ne veux plus revenir ici ! Jamais ! Jamais ! (Elle tente vainement de se dégager. Il y a de la pitié dans sa faiblesse. Et puis, le regard profond de Robert retient le sien, malgré elle.) Ah ! vos yeux ! Vos yeux !… Baissez-les… Mais baissez-les donc ! Vous me faites mal… Vous prenez plaisir à me faire mal… Un mal horrible… Tournez la tête… Mais voulez-vous tourner la tête… Ah ! mon Dieu, qu’avez-vous ?… (Il laisse retomber les deux mains, et recule d’un pas ; car Simone, immobile et silencieuse, les yeux fixes, semble sa propre statue.) Qu'avez-vous ? Simone !… (À lui-même :) Non ! Non ! Ce n’est pas possible !… Comme cela ? Sans le vouloir ? Rien qu'en la fixant ?… Allons donc ! Elle simule !… (Appelant :) Simone !… (Il éprouve, d’une main experte, le front de la jeune femme, au-dessus des sourcils.) Si, pourtant ! Elle dort !… (Une mauvaise tentation contracte ses traits. Une lutte intérieure vient s’y révéler.) Non ! Il ne faut pas !… Ce serait infâme !… Et pourtant, pourtant…

(Impulsif, rejetant d’un geste toutes les objections de sa conscience, il se rapproche de Simone, et d’une voix autoritaire, plongeant son regard dans les yeux de la dormeuse :)

Robert

Simone ! Obéis-moi. Je le veux. Dans cinq semaines, tu seras de retour. Dans cinq semaines, à cette heure-ci, tu viendras chez moi. Et tu seras à moi. Toute à moi ! (Lui reprenant les mains pour un instant :) Réveillez-vous.

(Simone, qui a légèrement tressailli en recevant l’ordre criminel, sort peu à peu de l'hypnose. Elle porte une main à son front. Sa pose s’assouplit. Elle va sourire, inconsciente de ce qui vient de se passer. Robert, cachant son trouble, joue le jeu que lui dicte la situation.)

Robert, d’un ton qui s’efforce de paraître dégagé

Eh bien, vous avez raison, Simone. C’est vrai. J’étais fou !

Simone

Ah ! enfin ! Vous voilà redevenu vous-même !… C'est que vous me faisiez peur, tout à l’heure, avec vos yeux brillants, vos gestes saccadés…

Robert

Je vous demande pardon.

Simone

Ah ! je vous pardonne bien volontiers ! Mais à une condition : c’est que jamais — vous m’entendez bien, Robert ! — jamais vous ne me reparlerez de toutes ces folies !

Robert

Je vous le promets.

Simone, lui tendant la main, qu’il serre

C'est parfait. (On entend une porte se fermer.) Voilà Guillaume.

(Simone va jusqu’à la porte, au-devant de son mari.)

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